UHOMME ET LA FOURMI
pas un grain de sable qui n*eût son trou, pas un trou qui n'eût sa fourmi, pas une fourmi qui n'eût son peuple. Il se demanda sans doute avec un ressentiment amer pourquoi le vainqueur des éléphants n'avoit point de pouvoir sur le plus vil des insectes de la nature! Mais il étoit déjà trop avancé en civilisation pour être resté capable d'attacher une solution naturelle à une idée simple.
((Que me veut-elle enfin? s'écria-t-il, cette fourmi Termès qui abuse de sa bassesse et de son obscurité pour insulter à ma juste domination sur tout ce qui respire? que m'importe qu'elle murmure dans les retraites où elle se sauve de ma colère, et où je suis peu jaloux de la suivre? Toutes les fois qu'elle se retrouvera sur mon chemin, je l'écraserai du talon. C'est à moi que le monde appartient. »
L'homme rentra dans son palais. Il s'endormit à la vapeur des parfums et au chant des femmes.
La femme, c'est autre chose. C'étoit la femeUe de l'homme ; une créature ingénue, vive et délicate, irritable et flexible; un autre animal plein de charmes dans lequel l'esprit créateur avait suppléé à la force par la finesse et par la grâce, et qui caressoit l'homme sans l'aimer, parce qu'elle croyait l'aimer; une espèce crédule et tendre que Dieu avoit déplacée à dessein de sa destinée naturelle pour éprouver jusqu'au bout son dévouement et sa pureté; un ange tombé par excès d'amour qui achevoit son expiation dans l'alliance de l'homme, pour subir tout le malheur de sa faute. L'amour d'une femme pour un homme ; Dieu luimême ne l'auroit pas compris! Mais il se jouoit, dans les ironies de sa haute sagesse, des déceptions d'un cœur qu'il avoit formé à se laisser surprendre aux apparences de quelque beauté, à la foi de quelques serments, à l'espérance d'un faux bonheur.
La femme n'étoit pas de ce monde matériel; c'est la première fiction que le ciel ait donnée à la terre.
L'homme parvint donc à se distraire ainsi, entre les molles voluptés et les jeux cruels qui se partageoient sa vie, du regret de n'avoir pas assujetti une fourmi à sa puissance, et il se reprocha même le mouvement passager de douleur qu'il en avoit ressenti, comme une foiblesse indigne de la majesté souveraine.
Pendant ce temps, la fourmi Termès, descendue dans ses chemins couverts, avoit convoqué son peuple entier; elle continuoit, avec une infatigable persévérance, à ouvrir de loin mille voies convergentes vers la principale ville de l'homme. Elle arriva, suivie d'un monde de fourmis, sous les fondations de ses édifices, et cent mille noires légions, plus pressées que des troupeaux de moutons, s'introduisirent de toutes parts dans les pièces de charpente, ou allèrent fouiller la terre autour de la base des colonnes. Quand les pierres angulaires de tous les bâtiments ne s'appuyèrent plus que sur des plans inclinés d'un terrain mobile et perfide; quand les poutres et les solives, rongées intérieurement jusqu'à leur épiderme, et vides comme le chalumeau flétri d'une paille sèche, n'offrirent plus qu'une vaine apparence d'écorce, la fourmi Termès se retira subitement avec son armée de mineurs en bon ordre.
Et, le lendemain, tout Biblios tomba sur ses habitants.
Elle poursuivit ensuite son dessein, en dirigeant ses troupes d'impitoyables ouvriers sur tous les points où l'homme avoit bâti ses villes : et, pendant qu'il fuyoit, éperdu, devant son invisible vainqueur, il n'y eut pas une de ses villes qui ne tombât comme Biblios. Après cela, l'empire de l'homme