UHOMME ET LA FOURMI
traits à ces désastres, et qui ne faisoient pas partie de ceux que Tennemi commun avoit soumis, n'hésitèrent pas à se soustraire à son dangereux voisinage par tous les moyens que leur donnoient leur instinct et leur génie. L'aigle, heureux d'avoir vu surgir des rochers inaccessibles, se hâta de placer son aire à leur sommet; la panthère se réfugia dans des forêts impénétrables; la gazelle, dans des sables mouvants qui auroient aisément saisi des pieds moins vites et moins légers que les siens; le chamois, dans les franges bleues des glaciers; Thyène, dans les sépultures. La licorne, l'hippogriffe et le dragon firent tant de chemin qu'on ne les a jamais revus depuis. Le bruit commun dans l'Orient est que le griffon s'en alla d'un vol se cacher dans la fameuse montage de Kafî, qui est la ceinture du monde, et que les navigateurs cherchent encore.
L'homme croyait avoir asservi tout le reste. Il fut content.
Un jour qu'il marchoit en grande pompe dans son orgueil insolent (c'étoit un dieu de ce temps-là), un jour donc, fatigué de carnage et de gloire, il s'assit sur un cône assez grossier que ses ouvriers paroissoient avoir élevé à dessein dans la campagne. La construction en étoit régulière, solide, aissez compacte pour résister au marteau, et rien n'y manquoit pour seoir commodément le maître du monde.
— Eh bien ! dit-il, que sont devenus les animaux que mes pères ont rencontrés? Les uns ont fui ma colère, et je m'en inquiète peu! Je les retrouverai bien avec mes chiens et mes faucons, avec mes soldats et mes vaisseaux, quand j'aurai besoin de leur duvet pour mes sommiers ou de leur poil pour mes fourrures. Les autres se sont dévoués de bonne grâce au pouvoir de leur maître légitime. Ils ouvrent mes sillons, traînent ^mes chars, ou
servent mes plaisirs. Ils fournissent leurs molles toisons à mes vêtements, leurs plumes diaprées à ma parure, leur sang à ma soif et leur chair à mon appétit. Je n'ai pas trop à me plaindre. Je suis l'homme et je règne. Est-il un seul être animé, sur tout l'espace où je daigne étendre mon empire, qui m'ait refusé son hommage et sa foi ?.. .
— « Oui, dit une voix grêle, mais aigre et sifflante, qui s'élevoit en face de lui du haut d'un grain de sable; oui, t3n'an, tu n'as pas encore dompté la fourmi Termès qui se rit de ton pouvoir, et qui te forcera peut-être demain à t'enfuir de tes cités, et à te livrer nu, comme tu es arrivé, à la mouche de Nubie ! Prends garde, roi des animaux, car tu n'as pensé ni à la mouche, ni à la fourmi! ...»
C'étoit une fourmi en effet; et l'homme s'élançoit pour la tuer, quand elle disparut dans un trou. Longtemps il le cerna de la pointe de son fer; mais il eut beau soulever le sable à une grande profondeur: la galerie souterraine se prolongeait en s'élargissant, et il s'arrêta d'épouvante et d'horreur en sentant le sol s'ébranler sous ses pieds, tout près de l'entraîner dans un abîme horrible à concevoir, pour y servir de pâture à la famille de la fourmi Termès.
Il appela ses gardes et ses esclaves. L'homme en avoit déjà; car l'esclavage et l'inégalité sont les premières choses qu'il ait inventées pour son usage. Il fit retourner, il fit labourer, il fit creuser la terre. Il fit renverser à grand'peine tous ces monticules artificiels sur l'un desquels il s'étoit reposé. La bêche et la sape lui découvrirent partout des trous pareils à celui où la fourmi Termès s'étoit précipitée à ses yeux. Il calcula en frémissant de terreur que le nombre de ses sujets rebelles excédoit, dans une proportion infinie, celui des grains de sable du désert, puisqu'il n'y avoit