‹ Contes fantastiques (volume 2)Chapitre 2 sur 21 · SAUVE LA PATIENTE ET MEURE LE BOURREAU · texte numérisé non relu

SAUVE LA PATIENTE ET MEURE LE BOURREAU

Les moines et les pénitents s'y précipitèrent avec lui, présentant leurs crucifix au peuple, afin de détourner sa colère, et de conjurer la grêle de pierres qui les poursuivoit.

La corporation des maçons se mit en devoir de démolir la chapelle, qui s'étoit refermée en dedans; la corporation des bouchers s'organisa derrière elle en corps de réserve, toute disposée pour l'assassinat. Il n'y a ici ni jeu des phrases ni combinaison de style, car ce sont les termes exprès du procèsverbal dressé, quatre jours après, à la chambre du conseil de la ville, et qui porte la signature de l'échevin Bossuet, père de l'immortel évêque de Meaux. Enfin les hommes de Dieu ouvrirent, et sortirent d'un pas posé, en chantant les prières des

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morts, comme s'ils eussent marché à leur propre supplice, et le peuple tua le bourreau.

Pendant que ceci s'accomplissoit, l'échafaud d'Hélène présentoit une scène plus épouvantable encore. La bourrelle a voit cherché inutilement le coutelas, — on se souvient peut-être qu'Hélène étoit tombée dessus, — mais, en ce moment, ses ciseaux, qu'elle n'avoit pas quittés, lui revinrent en mémoire, et saisissant d'une main la corde qui nouoit le cou de cette misérable fille, de l'autre elle la frappa six fois, en la traînant à travers les huit degrés de bois et les quatre degrés de pierre, et en brisant de ses pieds, à tous les degrés qu'il frappoit de la tête, ce cadavre déjà noyé dans le sang ; quand elle fut en bas, les bouchers a voient fini leur premier ouvrage, et le peuple tua la bourrelle.

Je respire enfin et je crois qu'il en étoit temps pour nous tous. Heureusement voilà qu'Hélène n'est plus au Morimont, et que des bras charitables l'ont emportée à cette maison qui fait l'angle de la place, chez le bon chirurgien Nicolas Jacquin, dont l'honorable famille exerce encore, après deux cents ans, la même profession dans nos deux provinces de Bourgogne. Aucune des blessures d'Hélène n'étoit mortelle, aucune ne se trouva dangereuse. Quand elle reprit ses sens, son premier cri fut celui de l'innocent qui entre au ciel, parce qu'elle imagina qu'elle étoit tombée dans les mains de Dieu, à qui le secret de toutes les pensées est connu.

Et au même instant, la sœur Françoise du Saint- Esprit disoit en souriant toujours et en prêtant l'oreille au bruit de la multitude qui revenoit dans ces quartiers: — C'est bien, c'est bien, c'est fini; c'est le peuple qui s'en retourne joyeux, parce que cette jeune fille n'est pas morte.

Parmi tant de miracles qui signalèrent la mémorable journée du 12 mai, il ne faut pas oublier la

circonstance qui la faisoit concourir, ainsi que je Tai dit, avec la dernière audience du parlement. Les quinze jours que cette illustre compagnie avoit à férier jusqu'à celui où elle de voit reprendre ses travaux, laissoient Faction de la justice suspendue, et les fonctions du bourreau sans titulaire ! Ce délai, assez ordinaire entre la sentence et Texécution, mais que la forme abrupte du jugement sembloit avoir abrégé à dessein, donnoit aux amis d'Hélène tout le temps nécessaire pour recourir à la grâce royale, en faveur d'une infortunée dont le ciel venoit de manifester l'innocence par des prodiges ; car c'étoit alors un âge de candeur et de foi, où l'on ne supposoit pas que l'ordre naturel des choses humaines s'intervertît contre toute probabilité sans quelque dessein secret de la Providence ; et je suis de ceux qui tiendroient encore cette opinion pour raisonnable, à l'époque de perfectionnement intellectuel et d'immense amélioration sociale où nous avons eu le bonheur de parvenir, depuis que la philosophie a déchu la Providence de son influence morale sur les événements de la terre.

La demande en grâce fut couverte en un moment de signatures innombrables par tout ce qui pouvoit lui prêter à Dijon la recommandation d'un rang honorable ou d'une haute piété ; mais on concevra facilement que ce vœu de compassion, que portoit vers le trône l'élite d'une population sensible, n'offrit lui-même qu'une foible chance de succès à l'espérance et à la pitié. Louis XIII régnoit, et ce jeune prince, qui n'avoit de force que pour être cruel, annonçoit à vingt-quatre ans la sévérité inflexible et sanglante qui lui a fait donner le nom de Juste par ses flatteurs. Déplorable justice des rois qui ne se montre dans l'histoire que pour servir d'auxiliaire aux bourreaux!

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Le sursis de Texécution d'Hélène s'écoula donc en prières, comme une agonie de quinze jours, dans la chapelle des Bernardines, entre les baisers de joie et les angoisses de terreur de sa mère, qui craignoit au moindre bruit qu'on ne vînt la lui reprendre pour la tuer: cependant la sœur Françoise du Saint-Esprit continuoit à répeter, quand elle se souvenoit d'Hélène dont l'histoire confuse se représentoit par intervalles à sa pensée: — Je vous avois bien promis que cette innocente ne mourroit pas ! — Les premiers mots d'Hélène, au moment où les soins du chirurgien la ramenèrent à la vie, avoient exprimé la même confiance dans la protection divine: — Quelque chose m'annonçoit dans mon cœur, dit-elle, que le Seigneur m'assisteroit! — Mais son âme, appauvrie par tant de douleurs, ne supportoit plus ces alternatives avec une constance toujours égale. Quelquefois elle pâlissoit soudainement; un grand tremblement parcouroit ses membres, encore mal guéris de leurs blessures, et on l'entendoit murmurer en imprimant ses lèvres sur la croix de Jésus ou sur les reliques des saints: — Mon Dieu! mon Dieu! est-ce que je ne retournerai pas au Morimont, où j'ai souffert tant de mal ? Est-ce qu'on ne me fera pas mourir ? Mon Dieu ! prenez pitié de moi ! . . .

On reçut en ce temps-là une dépêche de Paris qui n'étoit pas datée, mais qui n'arriva probablement qu'au terme préfix où la justice alloit reprendre ses droits de sang; car la charité des rois boite d'un pied plus lent encore que celui de la prière. Cette dépêche apportoit un miracle de plus. Louis XIII avoit fait grâce.

L'entérinement de ces lettres de pardon, « qui relevoient Hélène de son infamie, et qui la restituoient en bonne renommée, » fut prononcé par le parlement de Dijon, le cinquième de juin 1625, sur

le plaidoyer de maître Charles Fevret, auteur du Traité de l'Abus, si connu des avocats qui ont étudié. Charles Fevret, dont le plus grand mérite aux yeux des philologues est d'avoir été le bisaïeul du savant et ingénieux Charles-Marie Fevret de Fontette, l'éditeur, ou, pour mieux dire, l'auteur d'un des plus précieux monuments de notre histoire littéraire, la Bibliothèque historique du père Lelong, Charles Fevret passoit pour un grand orateur dans son temps, et cette réputation n'est pas usurpée, si l'éloquence se mesure au nombre harmonieux de la phrase et à la pompe majestueuse de la parole. C'est cette dictio togata du sénat et du Capitole qui a je ne sais quoi de patricien et de consulaire, et qui s'élève au-dessus du commun langage par des tours magnifiques et des mots solennels, comme les magistrats des nations se distinguent du vulgaire par l'hermine et la pourpre. On croiroit entendre dans sa prose le retentissement des vers de Malherbe, et on y pressent la manière de Balzac, dans la profusion des images et dans le luxe des allusions. C'est ainsi qu'il peint la pauvre Hélène, humblement prosternée devant le parlement, et baisant le tranchant de l'épée de la justice qui guérit les plaies qu'elle a faites comme la lance d'Achille. Voici un mouvement qui est très beau: « Quel prodige en nos jours qu'une fille de cet aage ait coUetté la mort corps à corps, qu'elle ait lutté avec cette puissante géante dans le parc de ses plus sanglantes exécutions, dans le champ mesme de son Morimont! et pour dire en peu de mots, qu'armée de la seule confiance qu'elle avoit en Dieu, elle ait surmonté l'ignominie, la peur, l'exécuteur, le glaive, la corde, le ciseau, l'estouÉement et la mort! Après ce funeste trophée, que luy reste-t-il, sinon d'entonner glorieusement ce cantique qu'elle prendra dores-

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navant à sa part: Exaltetur Dominus Deus meus, quoniam superexaltavit misericordia judicium, — Que peut-elle faire, sinon d'appendre, pour esternel mémorial de son salut, le tableau votif de ses misères, dans le sanctuaire de ce temple de la justice? — Quel dessein peut-elle choisir de plus convenable à sa condition que d'ériger un autel dans son cœur, où elle admirera, tous les jours de sa vie, la puissante main de son libérateur, les moyens incogneus aux hommes par lesquels il a brisé les ceps de sa captivité, et l'ordre de sa dispensation providente à faire que toutes choses aient encouru pour sa libération ? . . .

J'ai cité ce passage avec intention parmi beaucoup d'autres qui ne sont pas moins remarquables, parce qu'il résume d'avance tout ce qui me reste à dire de la vie d'Hélène Gillet. La destinée de méditation et de prière à laquelle son avocat semble l'appeler ici, c'est la destinée qu'elle s'étoit faite. Il y a lieu de croire qu'elle ne rentra point dans le monde, et peut-être qu'elle ne quitta le couvent des Bernardines qu'après la mort de sœur Françoise du Saint-Esprit. On sait qu'elle finit par se rendre religieuse dans un couvent de Bresse, et qu'elle y étoit morte depuis peu de temps, «avec beaucoup d'édification, » suivant les promesses de sa sainte protectrice, quand le père Bourrée, de l'Oratoire, publia, en 1699, V Histoire de la mère Jeanne de Saint- Joseph, madame Courcelles de Pourlans, abbesse de Notre-Dame du Tart. On peut supposer, d'après le rapprochement des dates, qu'elle étoit alors pour le moins nonagénaire.

J'ai omis ou plutôt je me suis réservé une circonstance assez extraordinaire pour clore cette longue narration. C'est que les lettres de grâce d'Hélène Gillet furent octroyées dans le conseil de Louis Xni « en faveur de l'heureux mariage de la

royne de la Grande-Bretagne, sa très chère et très aymée sœur, Henriette-Marie de France, » et, si Ton me permet de rappeler encore une fois les expressions de Charles Fevret, « pendant que le roi et sa cour couloient des jours d'allégresse et de festivité. » Ces jours de festivité, dont Tallégresse fut si propice à rinnocence, étoient consacrés aux cérémonies des noces de Charles P^, qui concouroient jour pour jour avec l'exécution d'Hélène sur la place du Morimont. Vingt-quatre ans après, la tête de Charles tomboit à Whitehall sous une hache plus assurée que celle de Simon Grand] ean, et la jeune fille de Bourg-en-Bresse eut le temps de prier pendant un demi-siècle pour l'absolution de son âme. Les desseins de Dieu sont impénétrables, et le cœur de l'homme est aveugle; mais il n'est pas besoin d'avoir pénétré bien avant dans l'étude des choses passées pour reconnoître qu'il y a quelque chose de mystérieux et de symbolique au fond de toutes les histoires.

Et comme il faut une moralité aux contes les plus vulgaires, vous ne me défendrez pas, messieurs, d'en attacher une à celui-ci, qui est un des plus extraordinaires, et cependant des plus vrais, que vous avez j amais entendu réciter. C'est qu'il seroit bien temps que le genre humain réprouvât d'une voix unanime cette justice impie qui a usurpé insolemment l'œuvre de la mort sur la puissance de Dieu, l'œuvre que Dieu s'étoit réservée quand il frappa toute notre race d'un jugement de mort qui n'appartenoit qu'à lui. Oh! vous êtes de grands faiseurs de révolutions! Vous avez fait des révolutions contre toutes les institutions morales et politiques de la société ! Vous avez fait des révolutions contre toutes les lois ! Vous en avez fait contre les pensées les plus intimes de l'âme, contre ses affections, contre ses croyances, contre sa foi ! Vous

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en avez fait contre les trônes, contre les autels, contre les monuments, contre les pierres, contre rinanimé, contre la mort, contre le tombeau et la poussière des aïeux. Vous n'avez point fait de révolution contre l'échafaud, car jamais un sentiment d'homme n'a prévalu, jamais une émotion d'homme n'a palpité dans vos révolutions de sauvages ! Et vous parlez de vos lumières ! et vous ne craignez pas de vous proposer pour modèles d'une civilisation perfectionnée! Oserois-je vous demander où elle est votre civilisation ? Seroit-ce par hasard cette stryge hideuse qui aiguise un triangle de fer pour couper des têtes ? — Allez, vous êtes des barbares!

Quant à vous, mes bons amis, rappelez- vous maintenant des histoires plus gracieuses, celles qui nous berçoient si mollement aux bassins du Doubs, dans nos nacelles chargées de fruits, de fleurs et de jeunes femmes, tandis que les rochers voisins nous rapportoient en longs échos le bruit des cornemuses. Ces histoires, je prendrois plaisir à les redire ou à les entendre aujourd'hui, car, je ne vous le cacherois pas, la parole a plus d'une fois manqué à mes lèvres, comme dit le poète, pendant que je racontois celle-ci. — Mais nous vivons dans un temps de pensées sévères et de tristes prévisions, où les gens de bien peuvent avoir besoin, comme la noble populace du Morimont, de se coaliser d'avance contre le bourreau; et si elle n'avoit pas tué le bourreau, ce qui est un crime aussi, je vous proposerois volontiers d'élever un monument à son courage.

Il ne faut tuer personne. Il ne faut pas tuer ceux qui tuent. Il ne faut pas tuer le bourreau! Les lois d'homicide, il faut les tuer! . . .

Maria, gratiâ plena.

Il étoit bien convenu en France, il y a une vingtaine d'années, que tous les trésors de la poésie sont renfermés sans exception dans le Pantheum mythicum de Pomey, et dans le Dictionnaire de la Fable de M. Noël. Un nom inconnu de Phurnutus, une fable ignorée de Paléphate, un récit tendre et touchant qui ne remontoit pas aux Métamorphoses, toute idée qui n'avoit pas passé à la filière éternelle des Grecs et des Romains, étoit réputée barbare. Quand vous en aviez fini avec les Aloïdes, les Phaëtontides, les Méléagrides, les Labdacides, les Danaïdes, les Pélopides, les Atrides, et autres dynasties malencontreuses, fatalement vouées aux Euménides par la docte cabale d'Aristote et surtout par la rime, il ne vous restoit plus qu'un parti à prendre: c'étoit de recommencer, et on recommençoit. La patiente admiration des collèges ne se lassoit jamais de ces beaux mythes qui ne disoient pas la moindre chose à l'esprit et au cœur, mais qui fiattoient l'oreille de sons épurés à la douce euphonie des Hellènes. C'étoit Bacchus né avant terme au bruit d'un feu d'artifice, et que Jupiter héberge dans sa cuisse, par l'art de Sabasius, pour y accomplir le temps requis à une gestation naturelle. C'étoit le fils de Tantale, servi aux dieux dans une olla podrida digne des enfers, et dont Minerve, plus affamée que le reste des immortels, est obligée de remplacer l'épaule absente par une omoplate d'ivoire. C'étoit Deucalion re-

peuplant le monde avec les ossements de sa grand'mère, c'est-à-dire en jetant des pierres derrière lui, C'étoit je ne sais quel autre conte absurde et solennel dont il falloit connoître les détails ridicules, et souvent obscènes ou impies, sous peine de passer pour ignorant et pour stupide aux yeux de la société polie. En revanche, on décernoit des récompenses et des couronnes à l'heureux enfant qui étoit parvenu à rassembler dans sa mémoire le plus grand nombre possible de ces inepties classiques, et s'il m'en souvient bien, le premier prélat du diocèse daignoit imprimer à son triomphe le sceau de sa bénédiction pontificale. Cette méthode d'abrutissement et de dégradation intellectuelle, qui manquoit rarement son effet, s'appeloit l'éducation.

Cependant notre civilisation ne ressembloit plus depuis bien des années à celle qui s 'étoit nourrie, pendant tant de siècles, des fables puériles du paganisme. L'ironie de Socrate avoit porté le premier coup aux fantômes des mythologues. Ils s'étoient évanouis sous le fouet de Lucien. Une nouvelle croyance s'étoit introduite, grave, majestueuse, touchante, pleine de mystères sublimes et de sublimes espérances. Avec elle étoient descendus dans le cœur de l'homme une multitude de sentiments que les anciens n'ont point connus, la sainte ferveur de la foi, le noble enthousiasme de la liberté, l'amour, la charité, le pardon des injures. Une poésie, mieux appropriée aux besoins du christianisme, étoit née avec lui, et cette poésie avoit aussi ses mythes et ses histoires. Pourquoi cette nouvelle source d'inspirations merveilleuses et de tendres émotions fut-elle négligée par ces habiles artisans de la parole, qui charment de leurs récits les ennuis et les douleurs de l'humanité? Pourquoi la légende pieuse et touchante fut-elle

reléguée à la veillée des vieilles femmes et des enfants, comme indigne d'occuper les loisirs d'un esprit délicat et d'un auditoire choisi? C'est ce qui ne peut guère s'expliquer que par l'altération progressive de cette précieuse naïveté dont les âges primitifs tiroient leurs plus pures jouissances, et sans laquelle il n'y a plus de poésie véritable. La poésie d'une époque se compose, en effet, de deux éléments essentiels, la foi sincère de l'homme d'imagination qui croit ce qu'il raconte, et la foi sincère des hommes de sentiment qui croient ce qu'ils entendent raconter. Hors de cet état de confiance et de sympathie réciproques où viennent se confondre des organisations bien assorties, la poésie n'est qu'un vain nom, l'art stérile et insignifiant de mesurer en rhythmes compassés quelques syllabes sonores. Voilà pourquoi nous n'avons plus de poésie dans le sens naïf et original de ce mot, et pourquoi nous n'en aurons pas de longtemps, si nous en avons jamais.

Pour en retrouver de foibles vestiges, il faut feuilleter les vieux livres qui ont été écrits par des hommes simples, ou s'asseoir dans quelque village écarté, au coin du foyer des bonnes gens. C'est là que se retrouvent de touchantes et magnifiques traditions dont personne ne s'est jamais avisé de contester l'autorité, et qui passent de génération en génération, comme un pieux héritage, sur la parole infaillible et respectée des vieillards. Làne sauroient prévaloir les objections ricaneuses de la demi-instruction, si revêche, si maussade et si sotte, qui ne sait rien à fond, mais qui ne veut rien croire, parce qu'en cherchant la vérité qui est interdite à notre nature, elle n'a gagné que le doute. Les récits qu'on y fait, voyez-vous, ne peuvent donner matière à aucune discussion ; ils défient la critique d'une raison exigeante qui rétrécit l'âme, et d'une

philosophie dédaigneuse qui la flétrit; ils ne sont pas tenus de se renfermer dans les bornes des vraisemblances communes, dans les bornes mêmes de la possibilité, car ce qui n'est pas possible aujourd'hui étoit sans doute possible autrefois, quand le monde, plus jeune et plus innocent, étoit digne encore que Dieu fît pour lui des miracles; quand les anges et les saints pouvoient se mêler, sans trop déroger de leur grandeur céleste, à des peuples simples et purs dont la vie s'écouloit entre le travail et la pratique des bonnes œuvres. Les faits qu'on vous rapporte n'ont pais besoin, d'ailleurs, de tant d'éclaircissements: n'ont-ils pas le témoignage du vieil aïeul qui les savoit de son aïeul, comme celui-ci d'un autre vieillard qui en a été le témoin oculaire ? Et dans cette longue succession de patriarches nourris dans l'horreur du péché, s'en est-il jamais rencontré un seul qui ait menti ?

O vous! mes amis, que le feu divin qui anima l'homme au jour de sa création n'a pas encore tout à fait abandonnés ; vous qui conservez encore une âme pour croire, pour sentir et pour aimer; vous qui n'avez pas désespéré de vous-mêmes et de votre avenir, au milieu de ce chaos des nations où l'on désespère de tout, venez participer avec moi à ces enchantements de la parole, qui font revivre à la pensée l'heureuse vie des siècles d'ignorance et de vertu; mais surtout ne perdons point de temps, je vous en conjure! Demain peut-être il seroit trop tard ! Le progrès vous a dit : Je marche, et le monstre marche en effet. Comme la mort physique dont parle le poète latin, l'éducation première, cette mort hideuse de l'intelligence et de l'imagination, frappe au seuil des moindres chaumières. Tous les fléaux que l'écriture traîne après elle, tous les fléaux de l'imprimerie, sa sœur perverse et féconde, menacent d'envahir les derniers

asiles de la pudeur antique, de Tinnocence et de la piété, sous une escorte de sombres pédants. Quelques jours encore, et ce monde naissant, que la science du mal va saisir au berceau, connoîtra un ridicule alphabet et ne connoîtra plus Dieu; quelques jours encore, et ce qui reste, hélas! des enfants de la nature, seront aussi stupides et aussi méchants que leurs maîtres. Hâtons-nous d'écouter les délicieuses histoires du peuple, avant qu'il les ait oubliées, avant qu'il en ait rougi, et que sa chaste poésie, honteuse d'être nue, se soit couverte d'un voile comme Eve exilée du paradis.

J'ai juré, quant à moi, de n'en jamais écouter, de n'en jamais raconter d'autres. Celle que je vais vous dire est tirée d'un vieil hagiographe, nommé Bzovius, continuateur peu connu de Baronius, qui ne l'est guère davantage. Bzovius la regardoit comme parfaitement authentique, et je suis de son avis, car de pareilles choses ne s'inventent point. Aussi me serois-je bien gardé d'y changer la moindre chose dans le fond; et quant aux différences qu'on pourra trouver dans la forme, il ne faut point les imputer à mon goût, mais à celui de la multitude, qui feroit peu de cas du tableau d'un maître naïf, s'il n'étoit relevé par la bordure et rafraîchi par le vernis. Après cette déclaration, les lecteurs dans lesquels l'amour du beau et du \Tai n'est pas altéré par de mauvaises habitudes, sauront à quoi s'en tenir. Ils laisseront là mon pastiche, et liront, s'ils déterrent son bouquin dans les bibliothèques, le bonhomme Bzovius, qui raconte cent fois mieux que moi.

Non loin de la plus haute cime du Jura, mais en redescendant un peu sur son versant occidental, on remarquoit encore, il y a près d'un demi-siècle, un amas de ruines qui avoit appartenu à l'église et au monastère de Notre-Dame-des-Épines-Fleuries,

C'est à rextrémité d'une gorge étroite et profonde, mais beaucoup plus abritée du côté du nord, et qui produit tous les ans, grâce à la faveur de cette exposition, les fleurs les plus rares de la contrée. A une demi-lieue de là, l'extrémité opposée laisse voir aussi les débris d'un antique manoir seigneurial, qui a disparu comme la maison de Dieu. On sait seulement qu'il étoit occupé par une famille très renommée dans les armes, et que le dernier des nobles chevaliers dont il portoit le nom, mourut à la conquête du tombeau de Jésus-Christ, sans laisser d'héritier pour perpétuer sa race. La veuve inconsolable n'abandonna pas des lieux si propres à entretenir sa mélancolie; mais le bruit de sa piété se répandit au loin avec ses bienfaits, et une tradition glorieuse consacre à jamais sa mémoire aux respects des générations chrétiennes. Le peuple, qui a oublié tous ses autres titres, l'appelle encore la Sainte.

Un de ces jours où l'hiver, près de finir, se relâche tout à coup de sa rigueur, sous les influences d'un ciel tempéré, la Sainte se promenoit, comme d'habitude, dans la longue avenue de son château, l'esprit occupé de pieuses méditations. Elle arriva ainsi jusqu'aux buissons d'épines qui la terminent encore, et elle ne fut pas peu surprise de voir qu'un de ces arbustes s'étoit chargé déjà de toute sa parure du printemps. Elle se hâta de s'en approcher pour s'assurer que cette apparence n'étoit pas produite par un reste de neige rebelle, et, ravie de le voir couronné en effet d'une multitude innombrable de belles petites étoiles blanches à rayons incarnats, elle en détacha soigneusement un rameau pour le suspendre, dans son oratoire, à une image de la sainte Vierge qu'elle avoit depuis son enfance en grande vénération, et s'en revint joyeuse de lui porter cette offrande innocente. Soit

que ce foible tribut fût réellement agréable à la divine mère de Jésus, soit qu'un plaisir particulier qu'on ne sauroit définir soit réservé à la moindre effusion d'un cœur tendre vers l'objet qu'il aime, jamais l'âme de la châtelaine ne s'étoit ouverte à des émotions plus ineffables que dans cette douce soirée. Aussi se promit-elle avec une joie ingénue de retourner tous les jours au buisson fleuri, et d'en rapporter tous les jours une guirlande nouvelle. On peut croire qu'elle fut fidèle à cet engagement.

Un jour, cependant, que le soin des pauvres et des malades l'avoit retenue plus longtemps que d'ordinaire, elle eut beau se presser de gagner son parterre sauvage; la nuit y arriva avant elle, et on dit qu'elle commençoit à regretter de s'être engagée si avant dans ces solitudes, quand une clarté calme et pure, comme celle qui descend du jour naissant, lui montra soudainement toutes ses épines en fleur. Elle suspendit un instant ses pas, à la pensée que cette lumière pouvoit provenir d'une halte de brigands, car il étoit impossible d'imaginer qu'elle fût produite par des myriades de vers luisants, éclos avant leur saison. L'année étoit encore trop éloignée alors des nuits tièdes et pacifiques de l'été. Toutefois, l'obligation qu'elle s'étoit imposée venant se présenter à son esprit et ranimer un peu son courage, elle marcha légèrement, en retenant son haleine, vers le buisson aux blanches fleurs, saisit d'une main tremblante une branche, qui sembla tomber d'elle-même entre ses doigts, tant elle fit peu de résistance, et reprit le chemin du manoir, sans oser regarder derrière elle.

Durant toute la nuit suivante, la sainte dame réfléchit à ce phénomène, sans pouvoir l'expliquer; et, comme elle avoit à cœur d'en pénétrer le mystère, dès le lendemain, à la même heure du soir, elle se

rendit aux buissons, en compagnie d'un serviteur fidèle et de son vieux chapelain. La douce lumière y régnoit ainsi que la veille, et sembloit devenir, à mesure qu'ils approchoient, plus vive et plus rayonnante. Ils s'arrêtèrent alors, et se mirent à genoux, parce qu'il leur sembla que cette lumière venoit du ciel; après quoi le bon prêtre se leva seul, fit quelques pas respectueux vers les épines fleuries, en chantant une hymne de l'église, et les détourna sans efforts, car elles s'ouvrirent comme un voile. Le spectacle qui s'offrit en ce moment à leurs regards les frappa d'une telle admiration, qu'ils restèrent longtemps immobiles, tout pénétrés de reconnoissance et de joie. C'étoit une image de la sainte Vierge, taillée avec simplicité dans un bois grossier, animée des couleurs de la vie par un pinceau peu savant, et revêtue d'habits qui ne révéloient qu'un luxe naïf; mais c'étoit d'elle qu'émanoit la splendeur miraculeuse dont ces lieux étoient éclairés. « Je vous salue, Marie, pleine de grâces, » dit enfin le chapelain prosterné; et au murmure harmonieux qui s'éleva dans tous les bois, quand il eut prononcé ces paroles, on auroit pu croire qu'elles étoient répétées par le chœur des anges. Il récita ensuite, avec solennité, ces admirables litanies où la foi a parlé sans le savoir le langage de la poésie la plus élevée ; et, après de nouveaux actes d'adoration, il souleva la statue entre ses mains, afin de la transporter au château où elle devoit trouver un sanctuaire plus digne d'elle, pendant que la dame et le valet, les mains jointes et le front incliné, le sui voient lentement en s'unissant à ses prières.

Je n'ai pas besoin de dire que l'image merveilleuse fut placée dans une niche élégante, qu'elle fut entourée de flambeaux odorants, baignée de parfums, chargée d'une riche couronne, et saluée-

jusqu'au milieu de la nuit, du cantique des fidèles. Cependant, le matin, on ne la retrouva plus, et ' l'alarme fut vive parmi tous ces chrétiens que sa conquête avoit comblés d'un bonheur si pur. Quel péché inconnu pouvoit avoir attiré cette disgrâce au manoir de la Sainte? Pourquoi la Vierge céleste l'avoit-elle quitté? Quel nouveau séjour avoit-elle choisi? On le devine sans doute. La bienheureuse mère de Jésus avoit préféré I l'ombre modeste de ses buissons favoris à l'éclat d'une demeure mondaine. Elle étoit retournée, au milieu de la fraîcheur des bois, goûter la paix de sa solitude et les douces exhalaisons de ses fleurs. Tous les habitants du château s'y rendirent dans la soirée, et l'y trouvèrent, plus resplendissante que la veille. Ils tombèrent à genoux dans un respectueux silence.

« Puissante reine des anges ! dit la châtelaine, c'est ici la demeure que vous préférez. Votre volonté sera faite. »

Et peu de temps après, en effet, un temple embelli de tous les ornements que prodiguoit l'architecte inspiré en ces siècles d'imagination et de sentiment, s'éleva autour de l'image révérée. Les grands de la terre la voulurent enrichir de leurs dons, les rois la dotèrent d'un tabernacle d'or pur. La renommée de ses miracles se répandit au loin dans tout le monde chrétien, et appela dans la vallée une multitude de femmes pieuses qui s'y rangèrent sous la règle d'un monastère. La sainte veuve, plus touchée que jamais des lumières de la grâce, ne put refuser le titre de supérieure de cette maison. Elle y mourut pleine de jours, après une vie de bonnes œuvres, d'exemples et de sacrifices, qui s'exhala comme un parfum au pied des autels de la Vierge.

Telle est, suivant les chroniques manuscrites de

la province, Torigine de l'église et du couvent de Notre-Dame-des-Epines-Fleuries,

Deux siècles s'étoient écoulés depuis la mort de LA Sainte, et une jeune vierge de sa famille étoit encore, suivant l'usage, sœur custode du saint tabernacle; ce qui veut dire qu'elle en avoit la garde, et que c'étoit à elle qu'il appartenoit d'ouvrir le tabernacle aux jours solennels où l'image miraculeuse était offerte à la piété du peuple. C'est elle qui avoit soin d'entretenir l'élégance toujours nouvelle de sa parure; d'en chasser la poussière et les insectes malfaisants ; de recueillir, pour composer sa couronne ou pour orner son autel, les fleurs du jardin les plus gracieuses dans leur port et les plus chastes dans leur couleur; d'en former des festons, des guirlandes et des bouquets qui attiroient à leur tour, par le grand vitrail ouvert au soleil levant, une multitude de papillons de pourpre et d'azur, fleurs volantes de la solitude. Parmi ces innocents tributs, la fleur de l'épine étoit toujours préférée dans sa saison; et, contrefaite pour toutes les autres avec un art dont les bonnes religieuses avoient dès lors dérobé le secret à la nature, elle reposoit sur le sein de la belle madone, en touffe épaisse nouée d'un ruban d'argent. Les papillons eux-mêmes auroient pu s'y tromper quelquefois, mais ils n'osoient s'arrêter sur ces fleurs célestes qui n'étoient pas faites pour eux.

La sœur custode s'appeloit alors Béatrix. Agée de dix-huit ans tout au plus, elle avoit à peine entendu dire qu'elle fût belle, car elle étoit .entrée à quinze ans dans la maison de la sainte Vierge, aussi pure que ses fleurs.

Il y a un âge heureux ou funeste où le cœur d'une jeune fille comprend qu'il est créé pour aimer, et Béatrix y étoit parvenue ; mais ce besoin, d'abord

vague et inquiet, n'avoit fait que lui rendre ses devoirs plus chers. Incapable de s'expliquer alors les mouvements secrets dont elle étoit agitée, elle les avoit pris pour l'instinct d'une pieuse ferveur qui s'accuse de n'être pas assez ardente, et qui se croit encore obligée envers ce qu'elle aime, tant qu'elle ne l'aime pas jusqu'à l'enthousiasme et jusqu'au délire. L'objet inconnu de ces transports échappoit à son inexpérience; et parmi ceux qui tomboient, si l'on peut s'exprimer ainsi, sous les sens de son âme ingénue, la sainte Vierge seule lui paroissoit digne de cette adoration passionnée, à laquelle sa vie pouvoit à peine suffire. Ce culte de tous les moments étoit devenu l'unique occupation de sa pensée, le charme unique de sa solitude; il remplissoit jusqu'à ses rêves de mystérieuses langueurs et d'ineffables transports. On la voyoit souvent prosternée devant le tabernacle, exhalant vers sa divine protectrice des prières entre-coupées de sanglots, ou mouillant le parvis de ses pleurs ; et la Vierge céleste sourioit sans doute, du haut de son trône éternel, à cette heureuse et tendre méprise de l'innocence, car la sainte Vierge aimoit Béatrix et se plaisoit à en être aimée. Elle avoit lu d'ailleurs peut-être dans le cœur de Béatrix qu'elle en seroit aimée toujours.

Il arriva dans ce temps-là un événement qui souleva le voile sous lequel le secret de Béatrix avoit été si longtemps caché pour elle-même. Un jeune seigneur des environs, attaqué par des assassins, fut laissé pour mort dans la forêt; et quoiqu'il conservât tout au plus les foibles apparences d'une existence prête à s'éteindre, les serviteurs du monastère le transportèrent dans leur infirmerie. Comme les filles des châtelains possédoient à cette époque, dès leur première jeunesse, le formulaire des recettes et l'art des pansements, Béatrix fut

envoyée par ses sœurs au secours de Tagonisant. Elle mit en œuvre tout ce qu'elle avoit appris de cette utile science, mais elle comptoit davantage sur rintercession de la Vierge miraculeuse; et ses longues et laborieuses veilles, partagées entre les soins de la garde-malade et les prières de la servante de Marie, obtinrent tout le succès qu'elle en avoit espéré. Raymond rouvrit ses yeux à la lumière et reconnut sa libératrice : il l'avoit vue quelquefois dans le château même où elle étoit née.

((Eh quoi! s'écria-t-il, Béatrix, est-ce vous que ie retrouve? vous que j'ai tant aimée dans mon enfance, et que l'aveu trop vite oublié de votre père et du mien m'avoit permis d'espérer pour épouse ! Par quel funeste hasard vous ai-je revue, enchaînée dans les hens d'une vie qui n'est pas faite pour vous, et séparée sans retour de ce monde brillant dont vous étiez l'ornement? Ah! si vous avez choisi de vous-même cet état de sohtude et d'abnégation, Béatrix, je vous le jure, c'est que vous ne connoissiez pas encore votre cœur. L'ene;agement que vous avez contracté, dans l'ignorance où vous étiez des sentiments naturels à tout ce qui respire est nul devant Dieu comme devant les hommes. Vous avez trahi sans le savoir votre destinée d'amante, et d'épouse et de mère! Vous vous êtes condamnée, pauvre et chère enfant, a des jours d'ennui, d'amertume et de dégoût, dont aucun plaisir n'adoucira désormais la longue tristesse! Il est cependant si doux d'aimer, si doux d'être aimé, si doux de revivre par ce que Ton aime dans des objets que l'on aime ! Les ] oies pures d'une affection qui double, qui multiplie la vie; la tendresse d'un ami qui vous adore, qui embellit tous vos moments, par des fêtes nouvelles, qui n'existe que pour vous chérir et pour vous plaire; les caresses innocentes de ces jolis enfants,

si frais, si gracieux, si joyeux d'être, et qu'un caprice barbare auroit abandonnés au néant! voilà ce que vous avez perdu! voilà ce que vous auriez perdu, ma Béatrix, si une obstination aveugle vous retenoit dans l'abîme où vous vous êtes plongée! Mais non, continua-t-il avec une expansion plus vive encore, tu ne méconnoîtras point les intentions de ton Dieu et du mien, qui ne nous a rapprochés que pour nous réunir à jamais! Tu te rendras aux vœux de l'amour qui t'implore et qui t'éclaire ! Tu seras l'épouse de ton Raymond, comme tu es sa sœur et sa bien-aimée! Ne détourne pas de lui tes yeux pleins de larmes! Ne lui arrache pas ta main qui tremble dans les siennes ! Dis-lui que tu es disposée à le suivre et à ne plus le quitter ! ... »

Béatrix ne répondit point; elle n'avoit pu trouver des expressions pour rendre ce qu'elle éprouvoit. Elle s'échappa des bras affoiblis de Raymond, s'éloigna troublée, éperdue, palpitante, et alla tomber aux pieds de la Vierge, sa consolation et son appui. Elle y pleura comme auparavant, mais ce n'étoit plus d'une émotion inconnue et sans objet; c'étoit d'un sentiment plus puissant que la piété, plus puissant que la honte, plus puissant, hélas! que cette Vierge sainte dont elle appeloit en vain le secours; et ses pleurs, cette fois, ét oient amers et brûlants. On la vit plusieurs jours de suite, prosternée et suppliante, et on ne s'en étonna point, parce que tout le monde connoissoit dans le couvent sa dévotion passionnée pour Notre-Dame-des-Épines-Fleuries. Elle passoit le reste de ses heures dans la chambre du blessé, dont la guérison avoit cependant cessé d'exiger des soins assidus.

Un soir, à l'heure où l'église est fermée, où toutes les sœurs sont retirées dans leurs cellules, où tout

se tait jusqu'à la prière, voici Béatrix qui gagne le chœur à pas lents, qui dépose sa lampe sur Fautel, qui ouvre d'une main tremblante la porte du tabernacle, qui se détourne en frémissant et en baissant les yeux, comme si elle craignoit que la reine des anges ne la foudroyât d'un regard, et qui se jette à genoux. Elle veut parler, et les paroles meurent sur ses lèvres, ou se perdent dans ses sanglots. Elle enveloppe son front de son voile et de ses mains ; elle essaie de se raffermir et de se calmer ; elle tente un dernier effort ; elle parvient à arracher de son cœur quelques accents confus, sans savoir si elle profère une prière ou un blasphème.

«0 céleste bienfaitrice de ma jeunesse! ditelle, ô vous que j'ai si longtemps uniquement aimée, et qui restez toujours la plus chère souveraine de mon âme, à quelque indigne partage que je vous fasse descendre ! ô Marie, divine Marie ! pourquoi m'avez - vous abandonnée ? Pourquoi avez-vous permis que votre Béatrix tombât en proie aux horribles passions de l'enfer? Vous savez, hélas! si j'ai cédé sans combats à celle qui me dévore! Aujourd'hui, c'en est fait, Marie, et c'en est fait pour jamais! je ne vous servirai plus, car je ne suis plus digne de vous servir. J'irai cacher loin de vous l'éternel regret de ma faute, le deuil éternel de mon innocence que vous n'avez pas, vous-même, le pouvoir de me rendre. Souffrez cependant, ô Marie, que j'ose vous adorer encore! prenez en compassion les larmes que je répands, et qui prouvent du moins combien je suis restée étrangère aux lâches trahisons de mes sens! accueillez le dernier de mes hommages comme vous avez accueilli tous les autres; ou plutôt, si mon zèle pour vos autels fut digne de quelque reconnoissance, envoyez la mort à l'infortunée qui vous implore, avant qu'elle vous ait quittée ! »

En achevant ces paroles, Béatrix se leva, s'approcha, tremblante, de Timage de la sainte Vierge, la para de nouvelles fleurs, se saisit de celles qu'elle venoit de remplacer, et, honteuse pour la première fois de l'usage pieux qu'elle n'avoit plus le droit d'en faire, elle les pressa sur son cœur, dans le sachet bénit du scapulaire, pour ne jamais s'en séparer. Après cela, elle jeta un dernier regard sur le tabernacle, poussa un cri de terreur et s'enfuit.

La nuit suivante, une voiture rapide entraîna loin du couvent le beau chevalier blessé, et une jeune religieuse, infidèle à ses vœux, qui l'accompagnoit.

La première année qui s'écoula depuis fut presque tout entière dans l'ivresse d'une passion satisfaite. Le monde même étoit pour Béatrix un spectacle nouveau, inépuisable en jouissances. L'amour multiplioit autour d'elle tous les moyens de séduction qui pouvoient perpétuer son erreur et achever sa perte ; elle ne sortoit des rêves de la volupté que pour s'éveiller au milieu de la joie des festins, parmi les jeux des baladins et les concerts des ménestrels; sa vie étoit une fête insensée, où la voix sérieuse de la réflexion, étouffée par les clameurs de l'orgie, auroit essayé vainement de se faire entendre; et cependant Marie n'étoit pas tout à fait sortie de son souvenir. Plus d'une fois, dans les apprêts de sa toilette, son scapulaire s'étoit machinalement ouvert sous ses doigts. Plus d'une fois elle avoit laissé tomber sur le bouquet flétri de la Vierge un regard et une larme. La prière avoit monté plus d'une fois jusqu'à ses lèvres, comme une flamme cachée que la cendre n'a pu contenir, mais elle s'y étoit éteinte sous les baisers de son ravisseur; et, dans son délire même, quelque chose lui disoit encore qu'une prière l'auroit sauvée!

Elle ne tarda pas d'éprouver qu'il n'y a d'amour durable que celui qui est épuré par la religion; que l'amour seul du Seigneur et de Marie échappe aux vicissitudes de nos sentiments; que, seul entre toutes nos affections, il semble s'accroître et se fortifier par le temps, pendant que les autres brûlent si vives et se consument si vite dans nos cœurs de cendre. Cependant elle aimait Raymond autant qu'elle pouvoit aimer, mais un jour arriva où elle comprit que Raymond ne l'aimoit plus. Ce jour lui fit prévoir le jour, plus horrible encore, où elle seroit tout à fait abandonnée de celui pour qui elle avoit abandonné l'autel, et ce jour redouté arriva aussi. Béatrix se trouva sans appui sur la terre, hélas! et sans appui dans le ciel. Elle chercha en vain une consolation dans ses souvenirs, un refuge dans ses espérances. Les fleurs du scapulaire s'étoient flétries comme celles du bonheur. La source des larmes et de la prière étoit tarie. La destinée que s'étoit faite Béatrix venoit de s'accomplir. L'infortunée accepta sa damnation. Plus on tombe de haut dans le chemin de la vertu, plus la chute a d'ignominie, plus elle est irréparable, et c'est de haut que Béatrix étoit tombée. Elle s'effraya d'abord de son opprobre, et puis elle finit par en contracter l'habitude, parce que le ressort de son âme s'étoit brisé. Quinze années s'écoulèrent ainsi, et pendant quinze ans, l'ange tutélaire que le baptême avoit donné à son berceau, l'ange au cœur de frère qui l'avoit tant aimée, se voila de ses ailes et pleura.

Oh! que ces années fugitives emportèrent de trésors avec elles! l'innocence, la pudeur, la jeunesse, la beauté, l'amour, ces roses de la vie qui ne fleurissent qu'une fois, et jusqu'au sentiment de la conscience qui dédommage de toutes les

autres pertes! Les bijoux qui Tavoient autrefois parée, tributs impies que la débauche paye au crime, lui fournirent quelque temps une ressource trop prompte à s'épuiser. Elle demeura seule, délaissée, objet de mépris pour les autres comme pour elle-même, livrée aux dédains insolents du vice, et odieuse à la vertu, exemple rebutant de honte et de misère que les mères montroient à leurs enfants pour les détourner du péché ! Elle se lassa d'être à charge à la pitié, de ne recevoir que des aumônes qu'une pieuse répugnance clouoit souvent aux mains de la charité, de n'être secourue à l'écart que par des gens qui avoient la rougeur sur le front, en lui accordant un peu de pain. Un jour, elle s'enveloppa de ses haillons, qui avoient été dans leur fraîcheur une riche toilette ; elle résolut d'aller demander les aliments de la journée ou l'asile de la nuit à ceux qui ne l'avoient pas connue! Elle se flatta de cacher son infamie dans son malheur; elle partit, la pauvre mendiante, sans autre bien que les fleurs qu'elle avoit autrefois ravies au bouquet de la Vierge, et qui tomboient, une à une, en poussière, sous ses lèvres desséchées !

Béatrix étoit jeune encore, mais la honte et la faim avoient imprimé sur son front ces traces hideuses qui révèlent une vieillesse hâtive. Quand sa figure pâle et muette imploroit timidement les secours des passants, quand sa main blanche et délicate s'ouvroit en frémissant à leurs dons, il n'étoit personne qui ne sentît qu'elle avoit dû avoir d'autres destinées sur la terre. Les plus indifférents s'arrêtoient devant elle avec un regard amer qui sembloit dire: O ma fille! comment êtes-vous tombée ? . . . — Et son regard, à elle, ne répondoit plus; car il y avoit longtemps qu'elle ne pouvoit plus pleurer. Elle marcha longtemps, longtemps : son voyage sembloit ne devoir aboutir

qu'à la mort. Un jour surtout, elle avoit parcouru, depuis le lever du soleil, sur le revers d'une montagne nue, un sentier âpre et raboteux, sans que l'aspect d'aucune maison vînt consoler sa lassitude; elle avoit eu pour seul aliment quelques racines sans saveur arrachées aux fentes des rochers; sa chaussure en lambeaux venoit d'abandonner ses pieds sanglants ; elle se sentoit défaillir de fatigue et de besoin, lorsqu'à la nuit close, elle fut frappée tout à coup de l'aspect d'une longue ligne de lumières qui annonçoient une vaste habitation, et vers lesquelles elle se dirigea de toutes les forces qui lui restoient; mais, au signal d'une cloche argentine dont le son réveilla dans son cœur un étrange et vague souvenir, tous les feux s'éteignirent à la fois, et il n'y eut plus autour d'elle que la nuit et le silence. Elle fit cependant quelques pas encore, les bras étendus, et ses mains tremblantes s'appuyèrent contre une porte fermée. Elle s'y soutint un moment, comme pour reprendre haleine; elle essaya de s'y attacher pour ne pas tomber; ses doigts débiles la trahirent; ils glissèrent sous le poids de son corps: O sainte Vierge! s'écria-t-elle, pourquoi vous ai-je quittée! ... Et la malheureuse Béatrix s'évanouit sur le seuil.

Que la colère du ciel soit légère aux coupables! De pareilles nuits expient toute une vie de désordre ! La fraîcheur saisissante du matin commençoit à peine à ranimer en elle un sentiment confus et douloureux d'existence, quand elle s'aperçut qu'elle n'étoit pas seule. Une femme agenouillée à ses côtés soulevoit sa tête avec précaution, et la regardoit fixement dans l'attitude d'une curiosité inquiète, en attendant qu'elle fût tout à fait revenue à elle-même.

« Dieu soit béni à jamais, dit la bonne tourière, de nous envoyer de si bonne heure un acte de piété

à exercer et un malheur à secourir! C'est un événement d'heureux augure pour la glorieuse fête de la sainte Vierge que nous célébrons aujourd'hui ! Mais comment se fait-il, ma chère enfant, que vous n'ayez pas pensé à tirer la cloche ou à frapper du marteau ? Il n'y a point d'heure où vos sœurs en Jésus-Christ n'eussent été prêtes à vous recevoir. Bien, bien! ... ne me répondez pas maintenant, pauvre brebis égarée! Fortifiez-vous de ce bouillon que j'ai chauffé à la hâte, aussitôt que je vous ai aperçue; goûtez ce vin généreux qui rendra la chaleur à votre estomac et la souplesse à vos membres endoloris. Faites-moi signe que vous êtes mieux. Buvez, buvez tout, et maintenant, avant de vous lever, si vous n'en avez pas encore la force, enveloppez-vous de cette mante que j'ai jetée sur vos épaules; donnez-moi entre mes mains vos petites mains si froides, pour que j'y rappelle le sang et la vie. Sentez- vous déjà vos doigts se dégourdir sous mon haleine ? Oh ! vous serez bien tout à l'heure ! »

Béatrix, pénétrée d'attendrissement, se saisit des mains de la digne religieuse et les pressa à plusieurs reprises sur ses lèvres.

— Je suis bien déjà, lui dit-elle, et je me sens en état d'aller remercier Dieu de la grâce qu'il m'a faite en me dirigeant vers cette sainte maison. Seulement, pour que je puisse la comprendre dans mes prières, ayez la bonté de m'apprendre où je suis.

— Et où seriez-vous, répliqua la tourière, si ce n'est à Notre-Dame-des-Épines-Fleuries, puisqu'il n'y a point d'autre monastère dans ces solitudes à plus de cinq lieues à la ronde ?

— Notre - Dame - des - Épines - Fleuries ! s'écria Béatrix avec un cri de joie que suivirent aussitôt les marques de la plus profonde consternation; Notre-Dame-des-Épines-Fleuries! reprit-elle en

laissant tomber sa tête sur son sein; le Seigneur ait pitié de moi !

— Eh quoi! ma fille, dit la charitable hospitalière, ne le saviez-vous pas ? Il est vrai que vous paroissez venir de bien loin, car je n'ai jamais vu d'habillements de femme qui ressemblassent aux vôtres. Mais Notre-Dame-des-Épines-Fleuries ne borne pas sa protection aux habitants du pays. Vous n'ignorez pas, si vous en avez ouï parler, qu'elle est bonne pour tout le monde.

— Je la connois, et je l'ai servie, répondit Béatrix; mais je viens de bien loin, comme vous dites, ma mère, et il n'est pas étonnant que mes yeux n'aient point reconnu d'abord ce séjour de paix et de bénédiction. Voilà cependant l'église, et le couvent, et les buissons d'épines où j'ai cueilli tant de fleurs. Hélas! ils fleurissent toujours! . . . J'étois si jeune cependant quand je les ai quittés! . . . C'étoit du temps, continua-t-elle en relevant son front vers le ciel avec cette expression résolue que donne aux remords d'un chrétien l'abnégation de lui-même, c'étoit du temps où sœur Béatrix étoit custode de la sainte chapelle. Ma mère, vous en souvenez-vous ?

— Comment l'aurois-je oublié, mon enfant, puisque sœur Béatrix n'a jamais cessé d'être custode de la sainte chapelle? — puisqu'elle est restée jusqu'aujourd'hui parmi nous, et qu'elle restera longtemps, j'espère, un sujet d'édification pour toute la communauté; — puisque, après la protection de la sainte Vierge, nous ne connoissons point d'appui plus assuré devant le ciel ?

— Je ne parle point de celle-là, interrompit Béatrix en soupirant amèrement; je parle d'une autre Béatrix qui a fini sa vie dans le péché, et qui occupoit la même place il y a seize ans.

— Le bon Dieu ne vous punira pas de ces paroles

insensées, dit la tourière en la rapprochant de son sein. La détresse et la maladie qui altèrent vos esprits ont troublé votre mémoire de ces tristes visions. Il y a plus de seize ans que j'habite ce couvent, et je n'y ai jamais connu d'autre custode de la sainte chapelle que sœur Béatrix. Au reste, puisque vous êtes décidée à présenter à Notre-Dame un acte d'adoration, pendant que je vous préparerai un lit, allez, ma sœur, allez au pied du tabernacle; vous y trouverez déjà Béatrix, et vous la reconnoîtrez aisément, car la bonté divine a permis qu'elle ne perdît pas en vieillissant une des grâces de sa jeunesse. Je vous retrouverai tout à l'heure, pour ne plus vous quitter jusqu'à votre entier rétablissement.

En achevant ces paroles, la tourière rentra dans le cloître. Béatrix gagna en chancelant l'escalier de l'église, s'agenouilla sur le parvis, et le frappa de sa tête; puis s'enhardit un peu, se leva, et, de colonne en colonne, s'avança jusqu'à la grille, où elle retomba sur ses genoux. A travers le nuage dont sa vue étoit obscurcie, elle avoit distingué la sœur custode qui étoit debout devant letabernacle.

Peu à peu, la sœur se rapprochoit d'elle en faisant sa revue ordinaire du saint lieu, rendant la flamme aux lampes éteintes, ou remplaçant les guirlandes de la veille par de nouvelles guirlandes. Béatrix ne pouvoit en croire ses yeux. Cette sœur, c'étoit elle-même, non telle que l'âge, le vice et le désespoir l'avoient faite, mais telle qu'elle avoit dû être aux jours innocents de sa jeunesse. Étoit-ce une illusion produite par le remords ? Étoit-ce un châtiment miraculeux, anticipé sur ceux que lui réservoit la malédiction céleste? Dans le doute, elle cacha sa tête dans ses mains, et la reposa immobile contre les barreaux de la grille, en

balbutiant du bout des lèvres les plus tendres de ses prières d'autrefois.

Et cependant la sœur custode marchoit toujours. Déjà les plis de ses vêtements avoient effleuré les barreaux, Béatrix accablée n'osoit respirer.

— C'est toi, chère Béatrix, dit la sœur d'une voix dont aucune parole humaine ne peut exprimer la douceur. Je n'ai pas besoin de te voir pour te reconnoître, car tes prières viennent à moi telles que je les ai jadis entendues. Il y a longtemps que je t'attendois; mais, comme j'étois sûre de ton retour, je pris ta place le jour où tu m'as quittée, pour qu'il n'y eût personne qui s'aperçût de ton absence. Tu sais maintenant ce que valent les plaisirs et le bonheur dont l'image t'avoit séduite, et tu ne t'en iras plus. C'est, entre nous, pour le siècle et pour l'éternité. Rentre donc avec confiance dans le rang que tu occupois parmi mes filles. Tu trouveras dans ta cellule, dont tu n'as pas oublié le chemin, l'habit que tu y avois laissé, et tu revêtiras avec lui ta première innocence, dont il est l'emblème; c'est une grâce peu commune que je devois à ton amour, et que j'ai obtenue pour ton repentir. Adieu, sœur custode de Marie! Aimez Marie comme elle vous a aimée !

C'étoit Marie, en effet ; et quand Béatrix éperdue releva vers elle ses yeux inondés de larmes, quand elle étendit vers elle ses bras palpitants, en lui jetant une action de grâces brisée par ses sanglots, elle vit la sainte Vierge monter les degrés de l'autel, rouvrir la porte du tabernacle, et s'y rasseoir dans sa gloire céleste sous son auréole d'or et sous ses festons d'épines fleuries.

Béatrix ne redescendit pas au chœur sans émotion. Elle alloit revoir ses compagnes dont elle avoit trahi la foi, et qui avoient vieilli, exemptes de reproche, dans la pratique d'un devoir austère.

6o CONTES FANTASTIQUES

Elle se glissa parmi ses sœurs, le front baissé, et prête à s'humilier au premier cri qui annonceroit sa réprobation. Le cœur vivement agité, elle prêta une oreille attentive à leurs voix, et elle n'entendit rien. Comme aucune d'elles n'avoit remarqué son départ, aucune d'elle ne fit attention à son retour. EUe se précipita aux pieds de la sainte Vierge, qui ne lui avoit jamais paru si belle, et qui sembloit lui sourire. Dans les rêves de sa vie d'illusions, elle n'avoit rien compris qui approchât d'un tel bonheur.

La divine fête de Marie (car je crois avoir dit que ceci se passoit le jour de l'Assomption) s'accomplit dans un mélange de recueillement et d'extase dont les plus belles des solennités passées avoient à peine donné l'idée à cette communauté de vierges, sans tache comme leur reine. Les unes avoient vu tomber du tabernacle des lumières miraculeuses, les autres avoient entendu le chant des anges se mêler à leurs chants pieux, et s'étoient arrêtées de respect pour n'en pas troubler la céleste harmonie. On se racontoit avec mystère qu'il y avait ce jour-là une fête dans le paradis, comme dans le monastère des Êpines-Fleuries ; et, par un phénomène étranger à cette saison, toutes les épines de la contrée avoient refleuri, de sorte que ce n'étoit, au dehors comme au dedans, que printemps et parfums. C'est qu'une âme étoit rentrée dans le sein du Seigneur, dépouillée de toutes les infirmités et de toutes les ignominies de notre condition, et qu'il n'y a point de fête qui soit plus agréable aux saints.

Une seule inquiétude obscurcit un moment l'innocente joie des colombes de la Vierge. Une pauvre femme, toute souffreteuse et toute malade, s'étoit assise le matin sur le seuil du monastère. La tourière l'avoit vue, elle l'avoit imparfaitement soulagée; elle avoit disposé pour elle un lit doux

LÉGENDE DE SŒUR BÉATRIX 6i

et tiède où reposer ses membres débiles, affoiblis par la privation, et depuis elle l'avoit inutilement cherchée. Cette malheureuse créature avoit disparu sans qu'on en retrouvât aucune trace, mais on pensoit que sœur Béatrix pouvoit l'avoir aperçue à l'église où elle s'étoit réfugiée.

^ — Rassurez- vous, mes sœurs, dit Béatrix émue jusqu'aux larmes de ces tendres soucis; rassurezvous, continua-t-elle en pressant la tourière contre son sein; j'ai vu cette pauvre femme et je sais ce qu'elle est devenue. Elle est bien, mes sœurs, elle est heureuse, plus heureuse qu'elle ne le mérite et que vous n'auriez pu l'espérer pour elle.

Cette réponse apaisa toutes les craintes; mais elle fut remarquée, parce que c'étoit la première parole sévère qui fût sortie de la bouche de Béatrix.

Après cela toute l'existence de Béatrix s'écoula comme un seul jour, comme ce jour de l'avenir qui est promis aux élus du Seigneur, sans ennui, sans regrets, sans crainte, sans autre émotion, car les cœurs sensibles ne peuvent s'en passer tout à fait, que celle de la piété envers Dieu et de la charité envers les hommes. Elle vécut un siècle sans avoir paru vieillir, parce qu'il n'y a que les mauvaises passions de l'âme qui vieillissent le corps. La vie des bons est une jeunesse perpétuelle.

Béatrix mourut cependant, ou plutôt elle s'endormit avec calme dans ce sommeil passager du tombeau qui sépare le temps de l'éternité. L'Église honora sa mémoire d'un souvenir glorieux. Elle la plaça au rang des saints.

Bzovius, qui a examiné cette histoire avec le grave esprit de critique dont les auteurs canoniques offrent tant d'exemples, est bien convaincu qu'elle a mérité cet honneur par sa tendre fidélité à la sainte Vierge, car c'est, dit-il, le pur amour qui

6a CONTES FANTASTIQUES

fait les saints; et je le déclare avec peu d'autorité, j'en conviens, mais dans la sincérité de mon esprit et de mon cœur: Tant que l'école de Luther et de Voltaire ne m'aura pas offert un récit plus touchant que le sien, je m'en tiendrai à l'opinion de Bzovius.

Je voyois pour la seconde fois cette belle et mélancolique vallée de Chamouny que je ne dois plus revoir !

J'avois parcouru avec un plaisir nouveau cette gracieuse forêt de sapins qui enveloppe le village des Bois. J'arrivois à cette petite esplanade, de jour en jour envahie par les glaciers, que dominent d'une manière si majestueuse les plus belles aiguilles des Alpes, et qui aboutit par une pente presque insensible à la source pittoresque de l'Arveyron. Je voulois contempler encore son portique de cristal azuré qui tous les ans change d'aspect, et demander quelques émotions à ces grandes scènes de la nature. Mon cœur fatigué en avoit besoin.

Je n'avois pas fait trente pas que je m'aperçus, non sans étonnement, que Puck n'étoit pas près de moi. — Hélas! vous ne l'auriez pas décidé à s'éloigner de son maître, au prix du macaron le plus friand, de la gimblette la plus délicate ; — il tarda même un peu à se rendre à mon appel, et je commençois à m'inquiéter, quand il revint, mon joli Puck, avec la contenance embarrassée de la crainte, et cependant avec la confiance caressante de l'amitié, le corps arrondi en demi-cerceau, le regard humide et suppliant, la tête si basse, si basse, que ses oreilles traînoient jusqu'à terre comme celles du chien de Zadig. . . . Puck étoit aussi un épagneul.

Si vous aviez vu Puck dans cette posture, vous n'auriez pas eu la force de vous fâcher.

Je ne me fâchai point; mais il repartit, puis il revint encore, et à mesure que ce jeu se renouveloit, je me rapprochois sur sa trace du point d'attraction qui l'appeloit, jusqu'à ce qu'également attiré par des sympathies parfaitement isogènes ou, si comme moi vous l'aimez mieux, par deux puissances tout à fait semblables, il resta immobile comme le battant aimanté entre deux timbres de fer placés à égale distance.

Sur le banc du rocher dont Puck me séparoit avec une précision si exacte que le compas infaillible de La Place n'auroit trouvé, ni d'un côté ni de l'autre, le moyen d'insérer un seul point géométrique, étoit assis un jeune homme de la figure la plus aimable, de la physionomie la plus touchante, vêtu d'une blouse bleu de ciel, en manière de tunique, et la main armée d'un long bâton de cytise recourbé par le haut, ajustement singulier qui lui donnoit quelque ressemblance avec les bergers antiques du Poussin. Des cheveux blonds et bouclés s'arrondissoient en larges anneaux autour de son cou nu, et fiottoient sur ses épaules. Ses traits étoient graves sans austérité, tristes sans abattement; sa bouche exprimoit plus de déplaisir que d'amertume; ses yeux seuls avoient un caractère dont je ne pou vois me rendre compte. Ils étoient grands et limpides, mais fixes, éteints et muets. Aucune âme ne se mouvoit derrière eux.

Le bruit des brises a voit couvert celui de mes pas. Rien n'indiquoit que je fusse aperçu. Je pensai qu'il étoit aveugle.

Puck avoit étudié toutes mes impressions, et au premier sentiment de bienveillance qu'il vit jaillir de mes regards, il courut à ce nouvel ami. — Qui nous expliquera l'entraînement de l'être le plus

généreux de la nature vers l'être le plus infortuné, du chien vers l'aveugle? O Providence! je suis donc le seul de vos enfants que vous ayez abandonné! . . .

Le jeune homme passa ses doigts dans les longues soies de Puck, en lui souriant avec candeur. — D'où me connois-tu, lui dit-il, toi qui n'es pas de la vallée? J'avois un chien aussi folâtre et peutêtre aussi joli que toi; mais c'étoit un barbet à la laine crépue, — il m'a quitté comme les autres, mon dernier ami, mon pauvre Puck! . . .

— Hasard étrange ! votre chien s'appeloit comme le mien. . . .

— Ah! monsieur, me dit le jeune homme, en se soulevant penché sur son bâton de cytise, pardonnez à mon infirmité. . . .

— Asseyez- vous, mon ami! Vous êtes aveugle?

— Aveugle depuis l'enfance.

— Vous n'avez jamais vu ?

— J'ai vu, mais si peu! J'ai cependant quelque souvenir du soleil, et quand j'élève mes yeux vers la place qu'il doit occuper dans le ciel, j'y crois voir rouler un globe qui m'en rappelle la couleur. J'ai mémoire aussi du blanc de la neige et de l'aspect de nos montagnes.

— C'est donc un accident qui vous a privé de la lumière ?

— Un accident qui fut, hélas! le moindre de ^mes malheurs! J'avois à peine deux ans qu'une avalanche descendue des hauteurs de la Flégère écrasa notre petite maison. Mon père, qui étoit guide dans ces montagnes, avoit passé la soirée au Prieuré. Jugez de son désespoir quand il trouva sa famille engloutie par l'horrible fléau! Secondé de ses camarades, il parvint à faire une trouée dans la neige et à pénétrer dans notre cabane, dont le toit se soutenoit encore sur ses frêles appuis. Le

premier objet qui se présenta à lui fut mon berceau ; il le mit d'abord à Tabri d'un péril qui s'augmefitoit sans cesse, car les travaux mêmes des mineurs avoient favorisé l'éboulement de quelques masses nouvelles et augmenté l'ébranlement de notre fragile demeure. Il y rentra pour sauver ma mère évanouie, et on le vit un moment, à la lueur des torches qui brûloient à l'extérieur, la rapporter dans ses bras, — mais alors tout s'écroula. — Je fus orphelin, et on s'aperçut le lendemain qu'une goutte sereine avoit frappé mes yeux. J'étois aveugle.

— Pauvre enfant! ainsi vous restâtes seul, absolument seul!

— Un malheureux n'est jamais absolument seul dans notre vallée. Tous nos bons Chamouniers se réunirent pour adoucir ma misère. Balmat me donna l'abri, Simon Coutet la nourriture, Gabriel Payot le vêtement. Une bonne femme veuve, qui avoit perdu ses enfants, se chargea de me soigner et de me conduire. C'est elle qui me sert encore de mère, et qui m'amène à cette place tous les jours de l'été.

— Et voilà tous vos amis ?

— J'en ai eu plusieurs, répondit le jeune homme en imposant un doigt sur ses lèvres d'un air mystérieux, mais ils sont partis.

— Pour ne pas revenir ?

— Selon toute apparence. J'ai cru pendant quelques jours que Puck reviendroit et qu'il n'étoit qu'égaré . . . mais on ne s'égare pas impunément dans nos glaciers. Je ne le sentirai plus bondir à mes côtés ... je ne l'entendrai plus japper à l'approche des voyageurs. ...

(L'aveugle essuya une larme.)

— Comment vous nommez- vous ?

— Gervais.

— Ecoutez, Gervais, — Ces amis que vous avez perdus. . . — expliquez-moi. . . .

(Au même instant, je fis un mouvement pour m'asseoir auprès de lui, mais il s'élança vivement à la place vide.)

— Pas ici, monsieur, pas ici ! . . . c'est la place d'Eulalie, et personne ne Ta occupée depuis son départ.

— Eulalie? repris-je en m'asseyant à la place qu'il venoit de quitter; parlez-moi de cette Eulalie et de vous. Votre histoire m'intéresse.

Gervais continua:

— Je vous ai dit, monsieur, que ma vie n'avoit pas manqué de quelque douceur, car le ciel a placé une douce compensation à l'infortune dans la pitié des bonnes âmes.

Je jouissois de cette heureuse ignorance des maux, quand la présence d'un nouvel hôte au village des Bois vint occuper toutes les conversations de la vallée. On ne le connoissoit que sous le nom de M. Robert, mais c'étoit, suivant l'opinion générale, un grand seigneur étranger que des pertes irréparables et de profondes douleurs avoient décidé à cacher ses dernières années dans une solitude ignorée de tous les hommes. Il a voit perdu bien loin, disoit-on, une épouse qui faisoit presque tout son. bonheur, puisqu'il ne lui restoit de leur union qu'un sujet d'éternel chagrin, une fille aveugle-née. On vantoit cependant à l'égal des vertus de son père l'esprit, la bonté, les grâces d'Eulalie. Mes yeux n'ont pu juger de sa beauté; mais quelle perfection auroit ajouté en moi au charme de son souvenir? je la revois dans mon esprit plus charmante que ma mère !

— Elle est morte? m'écriai-je.

— Morte? reprit-il d'un accent où se confondoient l'expression de la terreur et celle de je ne

sais quelle inconcevable joie. — Morte? qui vous Ta dit?

— Pardonnez, Gervais, je ne la connois point: je cherchois à m'expliquer le motif de votre séparation.

— Elle est vivante ! dit-il en souriant amèrement. Et il garda un moment le silence. — Je ne sais si je vous ai dit, ajouta-t-il à demi-voix, qu'elle s'appeloit Eulalie. C'étoit Eulalie, et voici sa place.

Il s'interrompit encore. — Eulalie! répéta Gervais en déployant sa main sur le rocher comme pour la chercher à côté de lui.

Puck lui lécha les doigts, et, reculant d'un pas, il le regarda d'un air attendri. — Je n'aurois pas donné Puck pour un million.

— Remettez- vous, Gervais. Pardonnez-moi encore une fois d'avoir ébranlé dans votre cœur une fibre si vive et si douloureuse. Je devine presque tout le reste de votre histoire. L'étrange conformité du malheur d'Eulalie et du vôtre frappa le père de cette jeune fille. L'intérêt que vous inspirez si bien, pauvre Gervais, ne pou voit manquer de se faire sentir sur une âme exercée à ce genre d'impressions. Vous devîntes pour lui un autre enfant ?

— Un autre enfant, répondit Gervais, et notre Eulalie fut pour moi une sœur. Ma bonne mère adoptive et moi, nous allâmes loger dans cette maison neuve qu'on appelle le château. Les maîtres d'Eulalie furent les miens. Nous apprîmes ensemble ces arts divins de l'harmonie qui ravissent l'âme vers une vie céleste. Nous lûmes avec les doigts sur des pages imprimées en relief les sublimes pensées des philosophes et les charmantes inventions des poètes. J'essayois de les imiter et de peindre comme eux ce que je ne voyois pas; car la nature du poète est une seconde création dont

LES AVEUGLES DE CHAMOUNY 6g

les éléments sont mis en œuvre par son génie, et avec mes foibles réminiscences je parvenois quelquefois à me refaire un monde. Eulalie aimoit mes vers, et que me falloit-il davantage? Quand elle chantoit, on auroit cru qu'un ange étoit descendu de la cime des monts terribles pour charmer la vallée. Tous les jours de la belle saison, on nous amenoit à cette pierre, qu'on appelle ici le rocher des aveugles, et où le meilleur des pères nous suivoit de tous les soins de l'amitié. Il y avoit alors autour de nous des touffes de rhododendron, des tapis de violettes et de marguerites, et quand notre main avoit reconnu une de ces dernières fleurs à tige courte, à son disque velouté, à ses rayons soyeux, nous nous amusions à en effeuiller les pétales, en répétant cent fois ce jeu qui sert d'interprète aux premiers aveux de l'amour. — Si la fleur menteuse se refusoit à l'expression de mon unique pensée, je savois bien le dissimuler à Eulalie par une tromperie innocente. Elle en faisoit peut-être autant de son côté. Et aujourd'hui, cependant, il ne me reste rien de tout cela.

En parlant ainsi, Gervais étoit devenu de plus en plus sombre. Son front si pur s'obscurcit d'un nuage de colère ; il garda un morne silence, frappa du pied au hasard et alla briser une rose des Alpes depuis longtemps desséchée sur sa tige; je la recueillis sans qu'il s'en aperçût et je la plaçai sur mon cœur.

Quelque temps s'écoula sans que j'osasse adresser la parole à Gervais, sans qu'il parût s'occuper de poursuivre son récit. Tout à coup il passa sa main sur ses yeux, comme pour chasser une vision désagréable, et, se retournant de mon côté avec un rire plein de grâce: — Ah! ah! . . . continua-t-il, prenez pitié, monsieur, des foiblesses d'un enfant

qui n'a pas su commander jusqu'ici aux troubles involontaires de son cœur. Un jour viendra peutêtre où la sagesse descendra dans mon esprit, mais je suis si jeune encore. . . .

— Je crains, mon ami, lui dis-je en pressant sa main, que cette conversation ne vous fatigue. Ne demandez pas à votre mémoire des souvenirs qui la tourmentent. Je ne me pardonnerois jamais d'avoir troublé une de vos heures d'un regret que vous sentez si profondément !

— Ce n'est pas vous qui me le rappelez, répondit Gervais. Il ne m'a pas quitté un instant, et j 'aimerois mieux que mon âme s'anéantît que de le perdre. Tout mon être, monsieur, c'est ma douleur. Ma douleur, c'est ma dernière amitié. Nous n'étions plus qu'elle et moi. Il a bien fallu nons accoutumer à vivre ensemble; et je la trouve plus facile à supporter, quand un peu de bienveillance en allège, en m'écoutant, le poids si tristement solitaire. Ah! ah! reprit-il en riant encore, les aveugles sont causeurs, et on m'entend si rarement!

Je n'avois pas quitté la main de Gervais. Il comprit que je l'entendois.

— D'ailleurs, dit-il, tout n'est pas amertume dans mes souvenirs. Quelquefois ils me rendent tout à fait le passé: je m'imagine que mon malheur actuel n'est qu'un songe, et qu'il n'y a de vrai dans ma vie que le bonheur que j'ai perdu. Je rêve qu'elle est assise à cette place, un peu plus éloignée de moi qu'à l'ordinaire, et qu'elle se tait, parce qu'elle est plongée dans une méditation à laquelle notre amour n'est pas étranger. Oh! si l'éternité que Dieu réserve aux âmes bienveillantes n'est que la prolongation infinie du plus doux sentiment qui les ait émues, quel bonheur d'être surpris par la mort dans cette pensée et de s'endormir ainsi!

Un jour nous étions assis sur ce rocher, comme tous les jours ... et nous jouissions, dans une extase si douce, de la sérénité de l'air, du parfum de nos violettes, du chant de nos oiseaux, et surtout de celui de notre fauvette des Alpes — car tous les oiseaux des bois nous étoient connus, et ils voloient souvent à notre voix — nous prêtions l'oreille avec tant de charme au bruit de la glace détachée par la chaleur, qui glisse en sifflant le long des aiguilles, et au balancement des eaux de l'Arveyron qui venoient mourir presque à nos pieds, que je ne sais quel pressentiment confus de la rapidité et de l'incertitude du bonheur nous remplit en même temps d'inquiétude et d'effroi. Nous nous pressâmes vivement l'un contre l'autre, nous entrelaçâmes nos bras comme si on avoit voulu nous séparer, et nous nous écriâmes ensemble : Toujours ! toujours! — Je sentis qu'Eulalie respiroit à peine, et qu'elle avoit besoin d'être rassurée par toutes les forces que me donnoient mon caractère et mon courage d'homme: — Toujours, Eulalie, toujours! — Le monde, qui nous croit si malheureux, peut-il juger de la félicité que j'ai goûtée dans ta tendresse, que tu as trouvée dans la mienne? Que nous importe le mouvement ridicule de cette société turbulente où vont se heurter tant d'intérêts qui nous seront toujours étrangers, car la nature a fait pour nous mille fois plus que n'auroient fait les longs apprentissages de la raison! Nous sommes pour eux des êtres imparfaits, et cela est tout simple ; ils ne sont pas encore parvenus à apprendre que la perfection de la vie consistoit à aimer, à être aimé. Ils osent nous plaindre, parce qu'ils ne savent pas que nous les plaignons. Cette dangereuse fascination que les passions exercent par le regard n'agira du moins jamais sur nous. Le temps même a perdu son empire sur deux

7a CONTES FANTASTIQUES

aveugles qui s'aiment. Nous ne changerons jamais l'un pour l'autre, puisqu'aucune altération ne peut nous rebuter, aucune comparaison nous distraire. Le sentiment qui nous unit est immuable comme le bruissement de notre Arveyron, comme le chant de nos oiseaux favoris, comme l'enceinte éternelle de ces rochers exposés au midi, au pied desquels on nous conduit quelquefois dans les jours incertains du mois de mai. Ce n'est pas le prestige de la beauté passagère d'une femme qui m'a séduit en toi, c'est quelque chose qui ne peut ni s'exprimer quand on le sent, ni s'oublier quand on l'a senti. C'est une beauté qui appartient à toi seule, et que j'écoute dans ta voix, que je touche dans tes mains, dans tes bras, dans tes cheveux, que, je respire dans ton souffle, que j'adore dans ton âme! J'ai bien étudié leurs amours dans les livres qu'on nous a lus, ou sur lesquels mes doigts ont pu chercher des pensées; et je te proteste que leurs avantages sur nous consistent en des choses de peu de valeur. Le soleil, que j'ai vu autrefois, fûtil dans tes yeux, je n'effleurerois pas de mes lèvres avec plus de volupté ces longs cils qui les ombragent, et sur lesquels ma bouche a recueilli deux ou trois larmes, quand tu étois plus petite, et qu'on se refusoit, contre l'usage, à satisfaire un de tes caprices. Je ne sais si ton cou est aussi blanc que les neiges de la grande montagne, mais il ne m'en plairoit pas davantage — et cependant voilà tout. — Oh! si je jouissois de la vue, je supplierois le Seigneur d'éteindre mes yeux dans leur orbite, afin de ne pas voir le reste des femmes; afin de n'avoir de souvenir que toi, et de ne laisser de passage vers mon cœur qu'à ces traits que j'aurois vus sortir des tiens ! Voir un monde, le parcourir, l'embrasser, le conquérir, le posséder d'un rayon du regard — étrange merveille ! — Mais pourquoi ?

. . . pour étourdir mon âme d'impressions inutiles, pour régarer hors de toi, loin de toi, dans de frivoles admirations, à travers ce qu'ils appellent les miracles de la nature et de l'art! et qu'aurois-je à y chercher, si ce n'est une impression qui me rendît quelque chose de toi? Elle est bien meilleure et bien plus complète ici! Inconcevable misère des vanités de l'homme! de ces arts dont ils font tant de bruit, de ces prodiges du génie qui les éblouissent, nous en connaissons ce que le grand nombre apprécie le plus, la musique, la poésie. — On convient que nous avons des organes pour les goûter, une âme pour les sentir ; et crois-tu cependant que jamais les chants divins de Lamartine aient retenti aussi délicieusement à mon oreille que le cri d'appel que tu me jettes de loin, quand on t'amène ici la dernière? Si Rossini ou Weber me saisissent d'un prestige plus puissant, c'est que c'est toi qui les chantes. Les arts, c'est toi qui les embellis, et tu embellirois ainsi la création dont ils ne sont que l'expression ornée; mais je puis me passer de ces richesses superflues, moi qui possède le trésor dont elles tireroient le plus de prix; car, enfin, ton cœur est à moi, ou tu n'es pas heureuse! — Je suis heureuse, répondit Eulalie, la plus heureuse des filles ! — O mes enfants, dit M. Robert en unissant nos mains tremblantes, j'espère que vous serez toujours heureux, car ma VQlonté ne vous séparera jamais! — Accoutumé à nous suivre partout des soins de cette tendresse attentive que rien ne rassure assez, il s'étoit rapproché de nous sans être entendu et nous avoit entendus sans nous écouter. Je ne me croyois pas coupable, et j'étois cependant consterné. — Eulalie trembloit. — M. Robert se plaça — là — entre nous deux, car nous nous étions un peu éloignés l'un de l'autre. ... — Pourquoi pas, dit

M. Robert, en nous enveloppant de ses bras, et en nous pressant tous les deux avec plus de tendresse encore qu'à l'ordinaire: — Pourquoi pas, en vérité! — ne suis-je pas assez riche pour vous acheter des serviteurs — et des amis? — Vous aurez des enfants qui remplaceront votre vieux père, car votre infirmité n'est pas héréditaire. Embrasse-moi, Gervais ; embrasse-moi bien, Eulalie ; remerciez Dieu, et rêvez à demain, car le jour qui luira demain sera beau, même pour les aveugles !

Eulalie passa des bras de son père dans les miens. Pour la première fois, mes lèvres trouvèrent les siennes. Ce bonheur étoit trop complet pour être du bonheur. Je crus que ma poitrine alloit se briser. Je souhaitai de mourir. Hélas! je ne mourus pas!

Je ne sais, monsieur, comment est le bonheur des autres. Le mien manquoit de calme et même d'espérance. Je ne pus obtenir le sommeil, ou plutôt je ne le cherchai point, car il me sembloit que je n'aurois pas assez d'une éternité pour goûter les félicités qui m'étoient promises, et plus je cherchois à en jouir, plus elles échappoient à toutes mes pensées sous une foule d'apparences confuses. Je regrettois presque ce passé sans ivresse, mais sans craintes, où je ne redoutois rien parce que je n'avois compté sur rien. J'aurois voulu ressaisir ces pures voluptés de l'âme qui se passent de l'avenir dans un cœur d'enfant, où l'avenir, du moins, ne va pas plus loin que le lendemain. Enfin, j'entendis le bruit ordinaire de la maison; je me levai, je m'habillai sans attendre ma mère, je priai Dieu, et je gagnai la croisée qui donne sur l'Arve pour y rafraîchir ma tête brûlante aux vapeurs des brumes matinales. Ma porte s'ouvrit. Je reconnus un pas d'homme. Ce n'étoit point M. Robert. Une main saisit la

mienne. Monsieur Maunoir! m'écriai-je. Il y avoit plusieurs années qu'il n'étoit venu, mais le bruit de sa démarche, le contact de sa main, je ne sais quoi de franc, d'aisé et de tendre qui ne se juge en particulier par aucun sens, mais qui s'éprouve par tous, m'étoit resté de lui dans la mémoire. C'est bien lui, dit-il en parlant à quelqu'un d'un son de voix un peu altéré, c'est mon pauvre Gervais. Vous savez ce que je vous en dis dans le temps ! — Après cela il imposa ses doigts sur mes paupières et les retint quelque temps élevées. — Ah! dit-il, îa volonté de Dieu soit faite ! Au moins, te trouvestu heureux? — Bien heureux, lui répondis-je. M. Robert dit que j'ai profité de ses bontés. Je sais lire comme un voyant, et je suis aimé d'Eulalie. — Elle t'aimera davantage si elle te voit un jour, reprit M. Maunoir. ... — Si elle me voit, ditesvous ? — Je pensai à ce séjour éternel où l'œil des aveugles s'ouvre à une clarté qui n'a plus de nuit. — Je ne compris pas.

Ma mère m'amena ici suivant l'usage, mais Eulalie tarda beaucoup. Je cherchois à m'expliquer pourquoi. Mon pauvre Puck alloit à sa rencontre, et puis il revenoit, et puis il retournoit toujours; et quand il étoit bien loin, bien loin, il aboyoit avec impatience, et quand il étoit près de moi, il pleuroit. Enfin, il se mit à japper avec deS éclats si bruyants et à sauter sur ce banc avec tant de pétulance, que je reconnus bien qu'elle devoit être près de nous, quoique je ne l'entendisse pas encore; je me penchai vers le côté d'où je l'attendois, et mes bras étendus trouvèrent les siens. M. Robert n'avoit pas cette fois accompagné ses domestiques, et j'en sentis sur-le-champ la raison, qui devoit être celle aussi du retard inaccoutumé d'Eulalie: j'avois oublié qu'il y eût des étrangers au château.

Ce qu'il y a de bien étrange, monsieur, c'est que son arrivée, si vivement désirée, me remplit de je ne sais quelle inquiétude que je ne connoissois point encore. Je n'étois plus à mon aise avec Eulalie comme la veille. Depuis que nous devions tout Tun à Tautre, je n'osois plus rien demander. Il me sembloit que son père, en me donnant un nouveau droit, m'avoit imposé mille privations. Je craignois d'exercer le pouvoir d'un mot, les séductions d'une caresse. Je sentois bien mieux qu'elle étoit à moi et je redoutois bien plus de la toucher. J'aurois crains de la profaner, en écoutant son souffle, en effleurant sa robe, en saisissant de ma bouche un de ses cheveux flottants. Elle éprouvoit peut-être le même sentiment, car notre conversation fut quelque temps celle de deux personnes qui se sont peu connues. Cela ne pou voit pas durer longtemps. Les illusions de la dernière journée n'étoient pas encore vieillies. Puck avoit soin de nous les rappeler en bondissant de l'un à l'autre, comme s'il avoit souffert de nous voir si éloignés et si froids. Je me rapprochai d'Eulalie, et mes lèvres cherchèrent ses yeux; le seul endroit de son visage qu'elles eussent touché jusqu'à la veille de ce jour-là. Elles y touchèrent un bandeau. Tu es blessée, Eulalie! ... — Un peu blessée, répondit-elle, mais bien légèrement, puisque je passe avec toi la journée comme d'ordinaire, et qu'il n'y a entre ta bouche et mes yeux qu'un ruban vert de plus.

— Vert! vert! ô mon Dieu! et qu'est-ce qu'un ruban vert? . . .

— J'ai vu, me dit-elle ... je vois ... — Et sa main trembloit dans la mienne, comme si elle m'avoit avoué une faute ou raconté un malheur.

— Tu as vu, m'écriai-je! ... tu verras! . . . infortuné que je suis! ...

Tu verras! ... le miroir, qui n'étoit pour toi qu'une surface froide et polie, te montrera ta vivante image. Sa conversation, muette mais animée, te répétera tous les jours que tu es belle, et quand tu reviendras au malheureux aveugle, il ne t'inspirera plus qu'un sentiment. Tu le plaindras d'être aveugle, parce que tu concevras que le plus grand des malheurs est de ne pas te voir. Que dis-je! tu ne reviendras pas! pourquoi reviendrois-tu ? quelle est la belle jeune fille qui aimeroit un pauvre aveugle ! . . .

Ah ! malheur sur moi ! je suis aveugle !

En disant cela, je tombai sur la terre, mais elle me suivit en me pressant de ses mains, en liant ses doigts dans mes cheveux, en effleurant mon cou de ses lèvres, en gémissant comme un enfant. — Non, jamais, jamais je n'aimerai que Gervais. — Tu te félicitois hier d'être aveugle pour que notre amour ne s'altérât jamais! je serai aveugle s'il le faut pour ne point laisser de souci à ton cœur. Veux-tu que j'arrache cet appareil? Veux-tu que je brise mes yeux! . . .

— Horrible souvenir! j'y avois pensé! . . .

— Arrête, lui dis-je, en saisissant violemment le rocher pour user sur lui l'excès de force qui me tourmentoit. — Nous parlons un langage insensé parce que nous sommes malades; toi, de ton bonheur, et moi, de mon désespoir. — Écoute:

Je repris ma place, elle la sienne. Mon cœur étoit près de se rompre.

Écoute, continuai-je, — il est fort bien que tu voies parce que maintenant tu es parfaite. — Il est indifférent que je ne voie pas et que je meure — abandonné — parce que c'est le destin que Dieu m'a fait! — mais jure-moi de ne jamais me voir, de ne jamais chercher à me voir! Si tu me vois, tu seras forcée malgré toi à me comparer aux autres,

à ceux qui ont leur esprit et leur âme dans leurs yeux, à ceux qui parlent du regard et qui font rêver les femmes avec un des traits qui jaillissent de leur prunelle ou un des mouvements qui soulèvent leurs sourcils. Je ne veux pas que tu puisses me comparer! je veux rester pour toi dans le vague de la pensée d'une petite fille aveugle, comme un rêve, comme un mystère. Je veux que tu me jures de ne revenir ici qu'avec ce bandeau vert — d'y revenir toutes les semaines — ou au moins tous les mois, tous les ans une fois ! . . . d'y revenir une fois encore ! Ah! jure-moi d'y revenir une fois encore et de ne pas me voir! . . .

— Je jure de t'aimer toujours, dit Eulalie en pleurant.

Tous mes sens avoient défailli. J'étois retombé à ses pieds. M. Robert me releva, me fit quelques caresses et me remit dans les mains de ma mère. Eulalie n'étoit plus là.

Elle revint le lendemain, le surlendemain, plusieurs jours de suite, et mes lèvres n'avoient pas cessé de trouver ce bandeau vert qui entretenoit mon illusion. Je m'imaginois que je serois le même pour elle tant qu'elle ne m'auroit pas vu. Je croyois apprécier dans mes réminiscences les impressions d'un sens dont j'ai à peine joui, et il me sembloit qu'elles ne suSiroient pas à la distraire du prestige délicieux dans lequel nous avions passé notre enfance. Je me disois avec une satisfaction insensée: Elle est restée aveugle pour moi, mon Eulalie! elle ne me verra point! elle m'aimera toujours! . . .

Et je couvris son ruban vert de baisers, car je n'aimois plus ses yeux.

Il arriva un jour, après bien des jours, et si cela étoit à recommencer je les compterois — il arriva, je ne sais comment vous le dire, que sa main s'étoit

unie à la mienne avec une étreinte plus vive, que nos doigts entrelacés s'humectèrent d'une sueur plus tiède, que son cœur palpitoit ici à remuer mon sarrau, et que ma bouche, à force d'errer, retrouva de longs cils de soie sous son bandeau vert.

— Grand Dieu! m'écriai-je, est-ce une erreur de ma mémoire? Non, non! je me souviens que, lorsque j'étois tout enfant, j'ai vu flotter des lumières sur les cils de mes yeux, qu'ils portoient des rayons, des feux arrondis, des taches errantes, des couleurs, et que c'étoit par là que le jour se glissoit avec mille étincelles aiguës pour venir m'éveiller dans mon berceau. . . . Hélas! si tu allois me voir !

— Je t'ai vu, me dit-elle en riant, et à quoi m'auroit servi de voir si je ne t'avois pas vu? Orgueilleux ! qui prescris des limites à la curiosité d'une femme dont les yeux viennent de s'ouvrir au jour!

— Cela n'est pas possible, Eulalie. ... — Vous m'aviez juré! . . .

— Je n'ai rien juré, mon ami, et quand tu m'as demandé ce serment, je t'avois déjà vu. Du plus loin que l'esplanade permit à Julie de te découvrir. . . . Le vois-tu? lui disois-je. — Oui, mademoiselle; il a l'air bien triste. — Je compris cela; je venois si tard ! Zeste, le ruban n'y étoit plus. On m'avoit dit que cela m'exposeroit à perdre la vue pour toujours, mais après t'avoir vu, je n'avois plus besoin de voir. Je ne remis mon bandeau vert qu'en m'asseyant auprès de toi.

— Tu m'avois vu, et tu continuas à venir. Cela est bien. Qui avois-tu vu d'abord ?

— M. Maunoir, mon père, Julie, — et puis ce monde immense, les arbres, les montagnes, le ciel, le soleil, la création dont j'étois le centre, et qui sembloit de toutes parts prête à se précipiter sur

8o CONTES FANTASTIQUES

moi au fond de je ne sais quel abîme où je me croyois plongée.

— Et depuis que tu m'as vu ?

— Gabriel Payot, le vieux Balmat, le bon Terraz, Cachât le géant, Marguerite. . . .

— Et personne de plus ?

— Personne.

— Comme Tair est frais ce soir! abaisse ton bandeau: tu pourrois redevenir aveugle.

— Qu'importe ! je te le répète, je n'ai gagné à voir que de te voir, et à te voir que de t' aimer par un sens de plus. Tu étois dans mon âme comme tu es dans mes yeux. J'ai seulement un nouveau motif de n'exister que pour toi. Cette faculté qu'ils m'ont donnée, c'est un nouveau lien qui m'attache à ton cœur, et c'est pour cela qu'elle m'est chère! Oh! je voudrois avoir autant de sens que les belles nuits ont d'étoiles pour les occuper tous de notre amour! je pense que c'est par là que les anges sont heureux entre toutes les créatures.

C'étoient ses propres paroles, car je ne puis les oublier. La conquête de la lumière avoit encore exalté cette vive imagination, et son cœur s'étoit animé de tous les feux que ses yeux venoient de puiser dans le soleil.

Mes jours a voient retrouvé quelque charme. On s'accoutume si facilement à l'espérance! L'homme est si foible pour résister à la séduction d'une erreur qui le flatte! Notre existence avoit pris d'ailleurs un nouveau caractère, je ne sais quelle variété mobile et agitée qu'Eulalie me forçoit à préférer au calme profond dans lequel nous avions vécu jusque-là. Ce banc de rocher sur lequel vous êtes assis n'étoit plus pour nous qu'un rendez-vous et qu'une station, où nous venions nous délasser en doux entretiens du doux exercice

LES AVEUGLES DE CHAMOUNY 8i

de la promenade. La reste du temps se passoit à parcourir la vallée, où Eulalie seule me servoit de guide, enchantant mon oreille des impressions qu'elle recueilloit à Taspect de tous ces merveilleux tableaux que la vue découvre à la pensée. Il me sembloit quelquefois que son imagination, comme une fée puissante, commençoit à dégager mon âme des ténèbres du corps, et à la ravir, éclairée de mille lumières, dans les espaces du ciel, en lui prodiguant des images gracieuses comme des parfums, des couleurs vives et pénétrantes comme les sons d'un instrument; mais bientôt mes organes se refusoient à cette perception trompeuse, et je retombois tristement dans la morne contemplation d'une nuit éternelle. Ce funeste retour sur moimême échappoit rarement à la sollicitude de sa tendresse; et alors elle n'épargnoit rien pour m'en distraire. Quelquefois, c'étoient des chants qui me ramenoient par la pensée au temps où nous étions aveugles tous deux, et où elle charmoit ainsi notre solitude; plus souvent, c'étoit la lecture qui étoit devenue pour nous une acquisition nouvelle et singulière, quoique nous en eussions possédé le secret sous d'autres formes et par d'autres procédés, car la bibliothèque des aveugles est extrêmement bornée. Mon attention entraînée dans l'essor de sa parole perdoit son action intérieure, et je croyois vivre dans une nouvelle vie que je n'avois encore ni devinée ni comprise; dans une vie d'imagination et de sentiment, où je ne sais quels êtres d'invention, moins étrangers à moi que moi-même, venoient surprendre et charmer toutes les facultés de mon cœur. Quelle vaste région de pensées magnifiques et de méditations touchantes s'ouvre à l'être favorisé qui a reçu du ciel des organes pour lire, et une intelligence pour comprendre! Tantôt c'étoit un passage de la Bible,

comme le discours du Seigneur à Job, qui me confondoit d'admiration et de respect; ou comme l'histoire de Joseph et de ses frères, qui plongeoit mon cœur dans une tendre émotion de pitié; tantôt c'étoient les miracles de l'épopée, avec la naïveté presque divine d'Homère, ou avec la religieuse solennité de Milton. Nous lisions aussi des romans, parmi lesquels un instinct bien vague, bien confus, que je n'ai jamais cherché à m'expliquer, me faisoit affectionner Werther. Eulalie préféra d'abord ceux dont le sujet s'approprioit à notre situation. Une passion vivement exprimée, une séparation douloureusement sentie, les pures joies d'une chaste union, la simplicité d'un ménage rustique, à l'abri de la curiosité intéressée et de la fausse affection des hommes, voilà ce qui troubloit sa voix, ce qui mouilloit ses paupières ; et quoiqu'on parlât moins souvent dès lors de notre mariage, quand l'ordre de la lecture du soir amenoit quelque chose de pareil, elle m'embrassoit encore devant son père.

. Au bout de quelque temps, je crus remarquer qu'il s'étoit fait un peu de changement dans le goût de ses lectures. Elle se plaisoit davantage à la peinture des scènes du monde; elle insistoit sans s'en apercevoir sur la vaine description d'une fête; elle aimoit à revenir sur les détails de la toilette d'une femme ou de l'appareil d'un spectacle. Je ne supposai pas d'abord qu'elle eût entièrement oublié que j'étois aveugle, et ces distractions froissoient mon cœur sans le rompre. J'attribuois ce léger caprice au mouvement extraordinaire qui se faisoit sentir dans le château, depuis que M. Maunoir en avoit renouvelé l'aspect par un des miracles de son art. M. Robert, plus heureux, sans doute, plus disposé à jouir des faveurs de la fortune et des grâces de la vie, du moment où sa

fille lui avoit été redonnée avec toute la perfection de son organisation et tout Téclat de sa beauté, aimoit à réunir ces nombreux voyageurs que la courte saison d'été ramène tous les ans dans nos montagnes. Le château, on peut encore vous le dire, étoit devenu en effet un de ces manoirs hospitaliers d'un autre âge dont le maître ne croyoit jamais avoir fait assez pour embellir le séjour de ses hôtes. Eulalie brilloit dans ce cercle toujours nouveau, toujours composé de riches étrangers, de savants illustres, de voyageuses coquettes et spirituelles ; elle brilloit parmi toutes les femmes, et de cet attrait de la parole, qui est, pour nous infortunés, la physionomie de l'âme, et de mille autres attraits que je ne lui connoissois pas. Quel incroyable mélange d'orgueil et de douleur soulevoit ma poitrine jusqu'à la faire éclater, quand on vantoit près de moi le feu de ses regards, ou quand un jeune homme, niaisement cruel, nous complimentoit sur la couleur de ses cheveux! . . .

Ceux qui étoient venus pour voir la vallée y prolongeoient volontiers leur séjour pour voir Eulalie. Je comprenois cela. Je n'avois pas à regretter son affection, qui sembloit ne pouvoir s'altérer jamais, et cependant j'éprouvois qu'elle vivoit de plus en plus hors de moi, de nous, de cette intimité de 'malheur qu'on n'ose pas réclamer, et qui coûte le bonheur quand on la perd. Je souhaitois l'hiver plus impatiemment que je n'avois jamais souhaité le souffle tiède et les petites ondées du printemps. L'hiver désiré arriva, et M. Robert m'apprit, non sans quelques précautions, non sans m'assurer qu'on se séparoit de moi pour quelques jours tout au plus, et qu'on ne mettroit à m'appeler que le temps nécessaire pour se faire à Genève un établissement commode; il m'apprit qu'il partoit

avec elle, qu'ils alloient passer l'hiver à Genève, — l'hiver si vite passé! . . . l'hiver passé si près! . . .

Vous entendez bien : — si vite / ... un hiver des Alpes! ... — si près / . . . à Genève, à l'extrémité des montagnes maudites! — une route que le chamois n'oseroit tenter en hiver, — et j'étois aveugle 1

Je restai muet de stupeur. Les bras d'Eulalie s'enlacèrent autour de mon cou. Je les trouvai presque froids, presque lourds. Elle m'adressa quelques paroles tendres et émues, si ma mémoire ne me trompe pas, mais ce bruit passa comme un rêve. Je ne revins complètement à moi qu'au bout de quelques heures. Ma mère me dit: Us sont partis, Gervais, mais nous resterons au château!

Damnation! m'écriai-je, notre cabane a donc disparu sous une autre avalanche! — Non, Gervais, la cabane est là, et les bienfaits de M. Robert m'ont permis de l'embellir. — Eh bien! lui répondis-je en me jetant tout en pleurs dans ses bras, jouissez des bienfaits de M. Robert! je n'ai pas le droit de les refuser pour vous . . . mais, au nom du ciel, allons-nous-en !

J'avois eu le temps de réfléchir à notre position. Je savois qu'elle n'épouseroit pas un aveugle, et je me serois refusé à l'épouser moi-même depuis qu'elle avoit cessé d'être aveugle sans cesser d'être riche. C'étoit le malheur qui nous rendoit égaux; et, du moment où cette sympathie s'étoit rompue, je perdois tous les droits que le malheur m'a donnés. Qui pourroit remplir l'intervalle immense que Dieu a jeté entre la merveille de la création, un ange ou une femme, et le dernier de ses rebuts, un orphelin aveugle? Mais, que le ciel me pardonne ce jugement s'il est téméraire! je croyais qu'elle ne m'abandonneroit pas tout à fait, et qu'elle me réserveroit, près d'elle, le bon-

heur d'entendre, dans un endroit où elle passeroit quelquefois, ou flotter sa robe de bal, ou crier le satin de ses souliers, ou tomber de sa bouche ces mots plus doux au moins qu'un éternel adieu: Bonsoir, Gervais !

Depuis ce temps-là, je n'ai plus rien à raconter, presque plus rien.

Au mois d'octobre elle m'envoya un ruban, à caractères imprimés en relief, et qui portoit: ce

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