RUBAN EST LE RUBAN VERT QUE J'AVOIS SUR MES
YEUX. — Je ne l'ai pas quitté. Le voilà.
Au mois de novembre le temps étoit encore assez beau. Un des gens de la maison m'apporta quelques présents de son père. Je ne m'en suis pas informé.
Au mois de décembre les neiges recommencèrent. Dieu! que cet hiver fut long! Janvier, février, mars, avril, des siècles de désastres et de tempêtes! et au mois de mai les avalanches qui tomboient partout, excepté sur moi!
Quand deux ou trois rayons du soleil eurent adouci l'air et égayé la contrée, je me fis conduire sur la route des Bossons, à la rencontre des muletiers; mais ils ne venoient pas encore. Je supposai que l'Arve se débordoit, qu'une autre montagne menaçoit la vallée de Servoz, que le Nant^Noir n'avoit jamais été si large et si terrible, que le pont de Saint-Martin s'étoit rompu, que tous les rochers de Maglan couvroient les bosquets de leurs ruines suspendues depuis tant de siècles, que l'enceinte formidable de Cluse se fermoit enfin à jamais, car j'avois entendu parler de ces périls par les voyageurs et par les poètes. Cependant il arriva un muletier, il en arriva deux. Quand le troisième fut venu je n'attendis plus rien. Je pensai que toute ma destinée étoit accomplie. Huit jours après on me lut une lettre d'Eulalie;
elle avoit passé l'hiver à Genève; elle alloit passer Tété à Milan!
Ma mère trembloit pour moi. Je ris. Je m'y étois attendu, et c'est une grande satisfaction que de savoir jusqu'à quel point on peut porter la douleur.
Maintenant, monsieur, vous connoissez toute ma vie. C'est cela. Je me suis cru aimé d'une femme, et j'ai été aimé d'un chien. Pauvre Puck!
Puck s'élança sur l'aveugle. — Ce n'est pas toi, lui dit-il, mais je t'aime puisque tu m'aimes.
— Cher enfant, m'écriai-je, il en viendra une aussi qui ne sera pas elle, et que tu aimeras parce que tu en seras aimé !
— Vous connoissez une jeune fille aveugle et incurable? reprit Gervais.
— Pourquoi pas une femme qui te verra et qui i:' aimera?
— Vous a-t-on dit qu'Eulalie reviendroit ?
— J'espère qu'elle reviendra; mais tu aimes Puck parce qu'il t'aime. Tu aimeras une femme •qui te dira qu'elle t'aime.
— C'est bien autre chose. Puck ne m'a pas trahi. Puck ne m'auroit pas quitté. Puck est mort.
— Écoute, Gervais, il faut que je m'en aille. J'irai à Milan — je la verrai — je lui parlerai, je le jure — et puis, je reviendrai — mais j'ai aussi des douleurs à distraire, des blessures à cicatriser — tu ne le croirois pas, et cependant, cela est vrai! pour échanger contre ton cœur qui souffre, mon <:oeur avec toutes ses angoisses, je voudrois pouvoir te donner mes yeux ! . . .
Gervais chercha ma main et la pressa fortement. Les sympathies du malheur sont si rapides !
— Au moins, continuai-je, il ne te manque rien de ce qui contribue à l'aisance. Les soins de ton
protecteur ont fait fructifier ton petit bien. Les bons Chamouniers regardent ta prospérité comme leur plus douce richesse. Ta beauté te fera une maîtresse ; ton cœur te fera un ami !
— Et un chien! ... dit Gervais.
— Ah! je ne donnerois pas le mien pour ta vallée et pour tes montagnes, s'il ne t'avoit pas aimé! — Je te donne mon chien. . . .
— Votre chien! s'écria-t-il, votre chien! . . . Non ! non ! . . . monsieur, cela ne se donne pas !
Voyez comme Puck m'avoit entendu! il vint me combler de douces caresses mêlées d'amour, et de regret et de joie. C'étoit la tendresse la plus vive, mais une tendresse d'adieu; et quand d'un signe qu'il attendoit je lui montrai l'aveugle, il s'élança fièrement sur ses genoux, et une patte appuyée sur le bras de Gervais, me regarda de l'air assuré d'un affranchi.
— Adieu, Gervais ! — Je ne nommai pas Puck, il m'auroit suivi. Quand je fus au détour de l'esplanade je l'aperçus, honteux, sur la lisière de la forêt. Je m'approchai doucement, il recula d'un seul pas, et puis étendit sur ses deux pattes une tête humiliée. Je passai ma main sur les ondes flottantes de sa longue soie, et, avec un serrement du cœur, mais d'une voix sans colère, je lui dis: Va ... .
Il partit comme un trait, se retourna encore une fois pour me regarder et rejoignit Gervais. Du moins il ne sera plus seul.
Quelques jours après, j'étois à Milan.
J'étois à Milan sans dessein. Il arrive une époque de la vie où l'on cesse d'user de ses jours. On les use.
Le récit même de Gervais ne m'avoit laissé qu'une impression touchante et triste, mais vague et légère comme celle d'un songe dont je ne sais quelle
inexplicable liaison d'idées réveille de temps en temps le souvenir.
J'étois bien loin de rechercher la fréquentation du grand monde. Qu'y aurois-je fait ? mais je ne révitois pas. C'est aussi une solitude, — à moins toutefois, et alors malheur à vous, que vous n'y fassiez la rencontre d'un de ces brillants et hardis touristes que vous avez aperçus du boulevard sur le perron de Tortoni, ou près desquels vous avez bâillé une heure à Favart, — poupées apprêtées par un goût frivole pour l'étalage du tailleur, — à la cravate fashionable, aux cheveux en coup de vent, au claque rond doublé de satin cerise, au gilet mandarin de Valencia, aux bas gris de perle brodés de coins à jour, au lorgnon scrutateur, à l'impertubable assurance, à la voix haute.
— C'est toi! s'écria Roberville.
— C'est vous! répondis-je. . . .
Et il n'avoit pas cessé de parler; mais pendant que ses phrases venoient mourir à mon oreille, comme le bourdonnement confus d'un insecte importun, mes yeux s'étoient arrêtés sur une jeune femme de la plus rare beauté et de la parure la plus éclatante, qui étoit là, seule, rêveuse, mélancolique, appuyée contre un des attiques de la colonnade.
— Ah! je comprends, me dit>il; c'est par là que tu veux commencer; mais cela n'est réellement pas mal! je reconnois ce goût exercé qui te distinguoit parmi tous les amateurs ; c'est une affaire à essayer. Dans sa position on est au premier venu, et un homme qui arrive avec tes avantages! ... J'y avois pensé, mais j'ai été pris plus haut.
— En vérité, repartis-je en le mesurant. C'est possible !
— Allons ! Le cœur est occupé! Tu n'as d'attentions que pour elle 1 Conviens qu'il seroit fâcheux
que ces beaux yeux noirs ne se fussent jamais ouverts à la lumière ? . . .
— Que voulez-vous dire ?
— Ce que je veux te dire ? C'est qu'elle est née aveugle. C'est la fille d'un riche négociant d'Anvers qui n'avoit eu que cet enfant d'une femme qu'il perdit jeune et qui lui laissa de profonds regrets»
— Vous croyez ?
— Il le faut bien, puisqu'il quitta sa maison qui étoit, dit-on, plus florissante que jamais, et s'éloigna d'Anvers, après avoir distribué de magnifiques présents à ses employés et des pensions à ses domestiques.
— Et puis, que devint-il? repris-je avec l'impatience d'une curiosité qui s'accroissoit par degrés ?
— Oh ! c'est un roman . . . qui t'ennuieroit. . . . Et puis, que sais-je, moi? Ce bonhomme alla où nous allons tous une fois, pour dire que nous y sommes allées; dans cette froide vallée de Chamouny dont je n'ai jamais compris les tristes merveilles, et, chose étonnante! il s'y fixa pendant quelques années. N'as-tu pas entendu parler de lui ? Un nom bourgeois. ... M. Robert. . . . C'est cela.
— Enfin? repris-je. . . .
— Enfin, continua-t-il, un oculiste rendit la vue à- cette petite fille. Son père la conduisit à Genève ... et à Genève elle devint amoureuse d'un aventurier qui l'enleva, parce que son père le refusa pour gendre.
— Son père avoit jugé ce misérable.
— Il l'avoit d'autant mieux jugé qu'à peine arrivé à Milan l'aventurier disparut avec tout l'or et tous les diamants qu'il étoit parvenu à soustraire. On assure que ce galant homme étoit déjà marié à Naples, et qu'il avoit encouru une condamnation capitale à Padoue. La justice le réclamoit.
— Et M. Robert ?
— M. Robert mourut de chagrin, mais cet événement ne fit pas grande impression. C'étoit une espèce de visionnaire, un homme à idées bizarres, qui, entre autres extravagances, avoit conçu pour sa fille l'établissement le plus ridicule. Croirois-tu qu'il vouloit la marier à un aveugle ?
— La malheureuse !
— Pas si malheureuse, mon cher ! Peu considérée à la vérité; c'est la conséquence nécessaire d'une faute chez ces pauvres créatures: mais la considération, cela ne sert qu'aux pauvres.
— Est-il vrai!
— Comme je te le dis. Regarde plutôt! Ahî mon ami ! On a bien des privilèges avec deux cent mille francs de rentes, et des yeux comme ceux-là t
— Des yeux! des yeux! malédiction sur ses yeux 1 ce sont eux qui l'ont donnée à l'enfer !
Il y a dans mon cœur un levain horrible de cruauté.
Je voudrois que ceux qui ont fait souffrir les autres souffrissent une fois tout ce qu'ils ont fait souffrir. . . .
Je voudrois que cette impression fût déchirante, et profonde, et atroce, et irrésistible; je voudrois qu'elle saisît l'âme comme un fer ardent; je voudrois qu'elle pénétrât dans la moelle des os comme un plomb fondu; je voudrois qu'elle enveloppât tous les organes de la vie comme la robe dévorante du centaure.
Je voudrois cependant qu'elle durât peu, et qu'elle finît avec un rêve.
J'avois fixé sur Eulalie un de ces regards arrêtés qui font mal aux femmes quand ils ne les flattent pas. — Je ne sais plus où je l'avois appris. — Elle se releva du socle qu'elle embrassoit si tristement, et se tint devant moi, immobile et presque effrayée
Je m'approchai lentement: — Et Gervais! lui dis-je. ...
-Qui?
— Gervais !
— Ah! Gervais! reprit-elle, en appuyant sa main sur ses yeux.
Cette scène avoit quelque chose d'étrange qui étonneroit l'âme la plus assurée. J'apparoissois là comme un intermédiaire inconnu, la pénitence, ou le remords.
— Gervais! repris-je avec véhémence en la saisissant par le bras, qu'en as-tu fait ?
Elle tomba. ... Je ne me suis pas informé de ce qu'elle devint depuis.
Je rentrai en Savoie par le mont Saint-Bernard.. Je traversai la Tête-Noire, Je revis la vallée.
C'étoit l'heure — c'étoit la place — et c'étoit le rocher. Seulement Gervais n'y étoit pas.
Le soleil y donnoit en plein, et toutes les pâquerettes étoient fleuries, et toutes les violettes parfumoient l'air. Il n'y avoit pas jusqu'à la rose des Alpes qui n'eût repoussé.
Mais Gervais n'y étoit pas.
Je m'approchai de son banc. Il y avoit oublié son long bâton de cytise recourbé, noué d'un ruban vert avec des caractères imprimés en relief. Cette circonstance m'inquiéta.
J'appelai Gervais. — Une voix répéta: Gervais. Je crus que c'étoit l'écho.
Je me tournai de ce côté, et je vis venir Marguerite qui menoit un chien en laisse. Ils s'arrêtèrent. Je reconnus Puck, et Puck ne parut pas me reconnoître; il étoit tourmenté d'une autre idée, d'une idée indéfinissable. Il avoit le nez en l'air, les oreilles soulevées, les pattes immobiles, maistendues, pour se préparer à la course.
— Hélas ! monsieur, me dit Marguerite, auriezvous vu Gervais?
— Gervais ? répondis-je. Où est-il ?
Puck se tourna de mon côté comme pour me regarder, parce qu'il m'avoit entendu. Il s'approcha de moi de toute la longueur de sa laisse. Je le flattai de la main, il la lécha — et puis il reprit sa station.
— Monsieur, me dit-elle, je vous remets bien maintenant; c'est vous qui lui avez donné cet épagneul qu'il aime tant, pour le consoler de la perte de son barbet qu'il avoit tant aimé. Le pauvre animal n'a pas été huit jours dans la vallée qu'il a été frappé d'une goutte sereine comme son maître. Il est aveugle.
Je relevai les soies du front de Puck; il étoit aveugle. — Puck détourna la tête, lécha encore ma main, et puis hurla.
— C'est pour cela, continua dame Marguerite, que Gervais ne l'avoit pas amené hier.
— Hier, Marguerite! il n'est pas rentré depuis hier!
— Ah! monsieur! c'est une chose incompréhensible, et qui étonne tout le monde. Imaginez-vous que nous eûmes dimanche un grand orage, et qu'il arriva chez nous un seigneur, je jurerois que c' étoit un mylord anglois, qui descendoit du Buet avec un chapeau de paille tout enrubanné, et un bâton à glacier, embecqué de corne de chamois, mais mouillé, mouillé, mouillé! . . .
— Qu'importe cela?
— Pendant que j'étois allé chercher des fagots pour le sécher, M. de RoberviUe resta seul avec Gervais.
— M. de RoberviUe! . . .
— C'est son nom; et je ne sais ce qu'il lui dit; mais hier Gervais étoit si triste! Cependant il
paroissoit plus pressé que jamais de venir à Tesplanade, si pressé que j*eus à peine le temps de jeter sa mante bleue sur ses épaules, parce qu'il avoit beaucoup plu la veille, comme je vous ai dit, et que le temps étoit encore froid et humide. « Mère, me dit-il quand nous sortîmes, je vous prie de retenir Puck et d'en avoir soin. Sa pétulance m'incommode un peu, et si la laisse m'échappoit, nous ne pourrions pas nous retrouver l'un l'autre. » Je l'amenai ici, et quand je vins le rechercher, je ne le trouvai pas.
— Gervais! m'écriai-je, mon bon Gervais!
— O Gervais! mon fils Gervais! mon petit Gervais ! disoit cette pauvre femme.
Et Puck! il mordoit sa laisse, et il bondissoit d'impatience autour de nous.
Si vous lâchiez Puck, lui dis-je, il retrouveroit peut-être Gervais?
Je ne sais si j'avois réfléchi à ce moyen; mais la laisse étoit coupée.
J'eus à peine le temps de m'en apercevoir. Puck prit son élan, fit quatre bonds, et j'entendis un bruit comme celui d'un corps qui tombe, dans le gouffre de l'Arveyron.
— Puck! Puck!
Quand je fus là, le petit chien avoit disparu, et je ne vis surnager qu'un manteau bleu sur le gouffre qui tourbillonnoit.