‹ Contes fantastiquesChapitre 1 sur 27 · RUE DE GRENELLE · texte numérisé non relu

RUE DE GRENELLE

REESE

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Vé Lt. ^

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Les morceaux qui se trouvent ici réunis pour la première lois dans un seul et môme volume offrent ce que Nodier a produit, comme conteur, de plus hardi, de plus téméraire môme, en fait de caprice et d’innovation littéraire, et c’est surtout à propos de ces compositions, aussi originales par la pensée que savantes par le style, qu’on peut citer ces lignes d’un éminent critique : « Nodier touchoit en se jouant à toutes les questions d’art, de littérature et de goût, marchant un peu le premier, avant môme les plus hardis, plantant le drapiau sur les côtes escarpées, et, quand le drapeau étoit planté, s’amusant à regarder qui donc sera assez hardi pour l’enlever et le porter plus loin encore ! — Alors il baltou franchement des mains, admirant (sans se douter qu’il y étoit allé le premier) qu’on pût aller si loin. Ainsi il a ouvert tous les sentiers dans lesquels sont entrés hardiment les jeunes esprits de ce siècle; il a donné le signal auquel ils ont obéi ;il a indiqué le nouveau monde qu’ils ont découvert. »

L’auteur de Smarra et de la Fée aux Miettes, ce frère cadet des grands poètes romantiques étrangers, comme l'a dit M. Sainte-Beuve, ce novateur hardi oui reste en même temps

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le dépositaire fidèle des plus belles traditions de notre belle langue, n’est pas seulement delà familled’Hofl'manD ou de Jean-Paul, il est aussi de la lignée de Perrault et un peu de celle de Sterne. Il devine, il invente, en même temps qu'il se souvient et qu’il raille ; et dans cette fantaisie aventureuse qui l’emporte vers le pays des rêves, il y a toujours comme une satire détournée contre l’orgueil de la raison humaine, comme une mélancolique protestation contre la réalité. Ici encore on sent que le conteur a besoin de se consoler de vivre et d’amuser, par des créations pleines de caprices, son imagination désabusée, quoique toujours vive et mobile.

Poète des temps nouveaux, mais défenseur obstiné des antiques traditions et même des mensonges attrayants des vieux Ages, Nodier admirait Perrault presqu’à l’égal de la Fontaine, et au déclin de sa vie il étudioit ces épopées des enfants dont le souvenir charme encore, en l’égayant comme un écho lointain des premières années, l’esprit attristé des vieillards. Cœur droit, intelligence lucide et saine, il se détourne des élucubrations politiques, statistiques, philanthropiques et humanitaires, pour se distraire par la poésie, et à ses yeux la poésie, c’est l’expression naïve de l’homme simple qui sent vivement ; c’est le langage naturel de l’homme dans tout ce qui n’appartient pas à la vie positive ; la poésie, c’est tout ce qu’il y a de beau, de noble, de mystérieux dans les croyances traditionnelle? du genre humaiu; c’est tout ce qu’il y a de touchant dans ces livres que dédai- « gnent notre expérience morose et notre savoir pédantesque : archives ingénues du bon vieux temps, qui conservent tout ce que la vieillesse des nations comme celle des hommes aime à conserver du passé. » La poésie, dans les Contes de la Veillée, c’est la Légende de sœur Beatrix ; dans la Bibliothèque bleue, c’est Grisélidis ou Geneviève de Brabant.

Toujours en émoi lorsqu’il s’agit du perfectionnement progressif, Nodier s’afflige que le peuple ne lise plus ces histoires naïves du vieux temps, cette Bibliothèque bleue, illustrée d’une si brillante préface par sa plume élégante et simple. 11 voudrait retenir sur cette voie fatale où la civilisation l’emporte cette société de publicains, d’intrigants et de parleurs sur laquelle pèsent comme un cauchemar les rêvo-

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ries turbulentes des ambitieux ou les rêveries impies des sophistes. Inutile effort ! ce monde vieilli ne s’arrêtera pas sur la pente qui l’entraîne vers l’ablme du désenchantement et du doute. Nodier, le sceptique au fin sourire, ne le sait que trop 1 Lui, du moins, rêveur attardé, il se reposera quelques instants dans les fictions aimables, et demandera grâce pour les mensonges de l’art ; il rajeunira sa pensée aux sources mêmes des traditions merveilleuses, comme il a rajeuni son style par l’étude patiente de l'antiquité et de la langue indépendante et vive du seizième siècle ; par un heureux privilège, il restera novateur et original â côté de ses modèles.

Nous n’insisterons pas plus longtemps, Nodier ayant pris soin lui-même d’expliquer à diverses reprises la pensée qui lui a inspiré ces Contes fantastiques, et il est du très-petit nombre des écrivains qui ne laissent rien à dire après eux. Ici, d’ailleurs, comme pour les Romans, nous avons donné la théorie complète de l’auteur, en reproduisant le morceau intitulé : Du fantastique en littérature. Pour ce genre tout à fait exceptionnel, l’œuvre de Nodier, si longtemps mêlée et dispersée, se trouvera donc dégagée, isolée et complète en ce qu’elle a de plus saillant et de plus durable. Cette fois encore elle sera digne de son talent. Les lecteurs sont des amis fidèles qui quittent toujours à regret l’écrivain bienaimé; et ceux qui, charmés par Nodier, se sont attachés à suivre, dans ses phases diverses, le développement de sa pensée, ceux qui savent par les Souvenirs de la Dévolution les agitations de sa vie politique, miroir fidèle de notre vie sociale depuis cinquante ans; parles Souvenirs de jeunesse, les agitations de son cœur, ceux-là reconnoîtront encore dans les Conte < fantastiques l’enchanteur qui les a séduits, et ils voudront le suivre dans le pays des fées.

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Si l’on cherche comment dut procéder l’imagination de l’homme dans le choix de ses premières jouissances, on arrivera naturellement à croire que la première littérature, esthétique par nécessité plutôt que par choix, se renferma longtemps dans l’expression naïve de la sensation. Elle compara un peu plus tard les sensations entre elles, elle se plut à développer les descriptions, à saisir les côtés caractéristiques des choses, à suppléer aux mots par les figures. Tel est l’objet de la poésie primitive. Quand ce genre d’impression fut modifié et presque usé par une longue habitude, la pensée s’éleva du connu à l’inconnu. Elle approfondit les lois occultes de la société, elle étudia les ressorts secrets de l’organisation universelle ; elle écouta, dans le silence des nuits, l’harmonie merveilleuse des sphères, elle inveiva les sciences contemplatives et les religions. Ce ministère imposant fut l’initiation du poêle au grand ouvrage de la législation. Il se trouva, par le fait de cette puissance

qui s’étoit révélée en lui, magistrat et pontife, et s’institua au-dessus de toutes les sociétés humaines un sanctuaire sacré duquel il ne communiqua plus avec la terre que par des instructions solennelles, du fond du buisson ardent, du sommet du Sinaï, des hauteurs de l’Olympe et du Parnasse, des profondeurs de l’antre de la sibylle, à travers les ombrages des chênes prophétiques de Dodone ou des bosquets d’Égérie. La littérature purement humaine se trouva réduite aux choses ordinaires de la vie positive, mais elle n’avoit pas perdu l’élément inspirateur qui la divinisa dans le premier âge. Seulement, comme ses créations essentielles étoient faites, et que le genre humain les avoit reçues au nom de la vérité, elle s’égara à dessein dans une région idéale moins imposante, mais non moins riche en séductions ; et, pour tout dire, elle inventa le mensonge. Ce fut une brillante et incommensurable carrière où, abandonnée à toutes les illusions d’une crédulité docile, parce qu’elle étoit volontaire, aux prestiges ardents de l’enthousiasme, si naturel aux peuples jeunes, aux hallucinations passionnées des sentiments que l’expérience n’a pas encore désabusés, aux vagues perceptions des terreurs nocturnes, de la fièvre et des songes, aux rêveries mystiques d’un spiritualisme tendre jusqu’à l’abnégation ou emporté jusqu’au fanatisme, elle augmenta rapidement son domaine de découvertes immenses et merveilleuses, bien plus frappantes et bien plus multipliées que celles que lui avoit fournies le monde plastique. Bientôt toutes ces fantaisies prirent un corps, tous ces corps factices une individualité tranchante et spéciale, toutes ces individualités une harmonie, et le monde intermédiaire fut trouvé. De ces trois opérations successives, celle deT intelligence inexplicable qui avoit fondé le monde matériel, celle du génie divinement inspiré qui avoit deviné le monde spirituel, celle de l’imagination qui avoit créé le monde fantastique, se composa le vaste empire de la

pensée humaine. Les langues ont fidèlement conservé les traces de cette génération progressive. Le point culminant de son essor se perd dans le sein de Dieu, qui est la sublime science. Nous appelons encore superstitions, ou science des choses élevées, ces conquêtes secondaires de l’esprit sur lesquelles la science même de Dieu s’appuie dans toutes les religions, et dont le nom indique dans ses éléments qu’elles sont encore placées au delà de toutes les portées vulgaires. L’homme purement rationnel est au dernier degré. C’est au second, c’est-à-dire à la région moyenne du fantastique et de l’idéal, qu’il faucîroit placer le poète, dans une bonne classification philosophique du genre humain.

J’ai dit que la science de Dieu elle-même s’étoit appuyée sur le monde fantastique ou superstant, et c’est une de ces choses qu’il est à peu près inutile de démontrer. Je ne considère ici que les emprunts qu’elle a faits à l’invention fantastique chez toutes les nations, et les bornes étroites que je me suis prescrites ne me permettent pas de multiplier les exemples qui se présentent aisément d’ailleurs à tous les esprits. Qui ne se rappelle au premier abord les amours si mystérieux des anges, à peine nommés dans l’Écriture, avec les filles des hommes, l’évocation de l’ombre de Samuel par la vieille pythonisse d’Endor, celte autre vision sans forme et sans nom, qui se manifestoit à peine comme une vapeur confuse, et dont la voix ressembloit à un petit souffle, cette main gigantesque et menaçante qui écrivit une prophétie de mort, au milieu des festins, sur les murs du palais de Ballhazar, et surtout cette incomparable épopée de V Apocalypse, conception grave, terrible accablante pour l’âme comme son sujet, comme le dernier jugement des races humaines, jeté sous les yeux des jeunes Églises par un génie de prévision qui sembl avoir anticipé sur tout l’avenir, et s’inspirer de l’ex rience de l’éternité 1

Le fantastique religieux, s’il est permis de s’exprimer ainsi, fut nécessairement solennel et sombre, parce qu’il ne devoit agir sur la vie positive que par des impressions sérieuses. La fantaisie purement poétique se revêtit au contraire de toutes les grâces de l’imagination. Elle n’eut pour objet que de présenter sous un jour hyperbolique toutes les séductions du monde positif. Mère des génies et des fées, elle sut emprunter elle-même aux fées les attributs de leur puissance et les miracles de leur baguette. Sous son prisme prestigieux, la terre ne sembla s’ouvrir que pour découvrir des rubis aux feux ondoyants, des saphirs plus purs que l’azur du ciel ; la mer ne roula que du corail, de l’ambre et des perles sur ses rivages ; toutes les fleurs devinrent des roses dans le jardin de Sadi, toutes les vierges des houris dans le paradis de Mahomet. C’est ainsi que prirent naissance, au pays le plus favorisé de la nature, ces contes orientaux, resplendissante galerie des prodiges les plus rares de la création et des rêves les plus délicieux de la pensée, trésor inépuisable de bijoux et de parfums qui fascine les sens et divinise la vie. L’homme qui cherche inutilement une compensation passagère à l’amer ennui de sa réalité n’a probablement pas lu encore les Mille et une Nuits.

De l’Inde, cette Muse capricieuse, à la riante parure, aux voiles embaumés, aux chants magiques, aux éblouissantes apparitions, arrêta son premier vol sur la Grèce naissante. Le premier âge de la poésie finissoit avec ses inventions mysliques. Le ciel mythologique étoit peuplé par Orphée, par Linus, par Hésiode. Iliade avoit complété cette chaîne merveilleuse du monde sublime en rattachant à son dernier anneau les héros et les demidieux, dans une histoire sans modèle jusque-là, où l’Olympe communiquoit pour la première lois avec la terre, par des sentiments, des passions, des alliances ït des combats. V Odyssée, seconde partie de cette

grande bilogie poétique, et il ne me faut point d’autre preuve qu'elle fut conçue par le génie sans rival qui avoit conçu la première, nous montra l'homme en rapport avec le monde imaginaire et le monde positif, dans les voyages aventureux et fantastiques d’Ulysse. Là tout se ressent du système d’invention des Orientaux; tout manifeste l’exubérance de ce principe créateur qui venoit d’enfanter les théogonies, et qui répandoit abondamment le superflu de sa polygénésie féconde sur le vaste champ de la poésie, semblable à l'habile sculpteur qui, des restes de l’argile dont il a formé la statue d’un Jupiter ou d’un Apollon, se délasse à pétrir sous ses doigts les formes bizarres mais naïves et caractéristiques d’un grotesque, et qui improvise, sous les traits difformes de Polyphème, la caricature classique d’Hercule. Quelle prosopopée plus naturelle et plus hardie à la fois que l’histoire de Charybde et de Scylla? IS”est-ce pas ainsi que lesanciens navigateurs ont dù se représenter ces deux monstres de la mer, et l’effroyable tribut qu’ils imposent au vaisseau inexpérimenté qui ose tenter leurs écueils, et l’aboiement des vagues qui hurlent en bondissant dans leurs rochers? Si vous n’avez pas entendu parler encore des mélodies insidieuses de la sirène, des enchantements plus séducteurs d’une sorcière amoureuse qui vous captive par des liens de Heurs, de la métamorphose du curieux téméraire qui se trouve tout à coup saisi, dans une ile inconnue aux voyageurs, des formes et des instincts d’une bête sauvage, demandez-en des nouvelles au peuple ou à Homère. La descente du roi d’Ithaque aux enfers rappelle, sous des proportions gigantesques et admirablement idéalisées, les goules et les vampires des fables levantines, que la savante critique des modernes reproche à notre nouvelle école ; tant les pieux sectateurs de l’antiquité homérique, auxquels est si risiblement confiée chez nous la garde des bonnes doctrines, sont loin

de comprendre Homère, ou se souviennent mal de l’avoir lu !

Le fantastique demande à la vérité une virginité d’imagination et de croyances qui manque aux littératures secondaires, et qui ne se reproduit chez elles qu’à la suite de ces révolutions dont le passage renouvelle tout; mais alors, et quand les religions elles-mêmes, ébranlées jusque dans leurs fondements, ne parlent plus à l’imagination, ou ne lui portent que des notions confuses, de jour en jour obscurcies par un scepticisme inquiet, il faut bien que cette faculté de produire le merveilleux dont la nature l’a douée s’exerce sur un genre de création plus vulgaire et mieux approprié aux besoins d’une intelligence matérialisée. L’apparition des fables recommence au moment où finit l’empire de ces vérités réelles ou convenues qui prête un reste d’âme au mécanisme usé de la civilisation. Voilà ce qui a rendu le fantastique si populaire en Europe depuis quelques années, et ce qui en fait la seule littérature essentielle de l’âge de décadence ou de transition où nous sommes parvenus. Nous devons même reconnoître en cela un bienfait spontané de notre organisation; car l’esprit humain ne se complaisoit encore dans de vives et brillantes chimères, quand il a touché à nu toutes les repoussantes réalités du monde vrai, cette époque de désabusement seroit en proie au plus violent désespoir, et la société offriroit la révélation effrayante d’un besoin unanime de dissolution et de suicide. Il ne faut donc pas tant crier contre le romantique et contre le fantastique. Ces innovations prétendues sont l’expression inévitable des périodes extrêmes de la vie politique des nations, et, sans elles, je sais à peine ce qui nous resteroit aujourd’hui de l’instinct moral et intel.ectuel de l’humanité.

Ainsi, à la chute du premier ordre de choses social dont nous avons conservé la mémoire, celui de l’escla-

DU FANTASTIQUE EN LITTÉRATURE. Il

vage et de la mythologie, la littérature fantastique surgit, comme le songe d’un moribond, au milieu des ruines du paganisme, dans les écrits des derniers classiques » grecs et latins, de Lucien et d’Apulée. Elle étoit alors en oubli depuis Homère ; et Virgile même, qu’une ima- * gination tendre et mélancolique transportoit aisément

dans les régions de l’idéal, n’avoit pas osé emprunter aux muses primitives les couleurs vagues et terribles de l’enfer d’Ulysse. Peu de temps après lui, Sénèque, plus positif encore, alla jusqu’à déposséder l’avenir de son impénétrable mystère, dans les chœurs de la Trouât:; et alors expira, étouffée sous sa main philosophique, la dernière étincelle du dernier flambeau de la poésie. La Muse ne se réveilla plus qu’un moment, fantasque, désordonnée, frénétique, animée d’une vie d’emprunt, se jouant avec des amulettes enchantées, des touffes d’herbes vénéneuses et des os de morts, aux lueurs de la torche des sorcières de Thessalie, dans l’Ane de Lucius. Tout ce qui est resté d’elle depuis, jusqu'à la renaissance des lettres, c’est ce murmure confus d’une vibration qui s’éteint de plus en plus dans le vide, et qui attend une impulsion nouvelle pour recommencer. Ce qui est arrivé des Grecs et des Latins devoit arriver pour nous. Le fantastique prend les nations dans leurs langes, comme le roi des aulnes, si redouté des enfants, ou vient les assister à leur chevet funèbre, comme l’esprit familier de César; et quand ses chants finissent, tout finit.

Notre littérature moderne ne fut pas moins soumise i que la littérature latine à l’esprit d’imitation. Mais l’in-

vasion des Maures, si favorable en ce point au développement moral du moyen âge, avoit déjà transporté sur notre sol le génie vivace et producteur des jeunes poésies. Sans cet événement, la littérature classique, soigneusement perpétuée jusqu’à nous par le zèle admirable des moines, se relevoit tout entière et sans inler-

médiaire du sein de la barbarie, au premier appel d’une société avide des lumières de l’esprit, et c’est ce qui advint plus tard, quand l’imprimerie eut jeté à foison daiyi la circulation les œuvres de l'antiquité, c’est-à-dire une création littéraire toute faite. Singulière époque, où une génération de savants et de poètes reproduisit tout à coup les sophistes d’Alexandrie, les grammairiens du Bas-Empire et les versificateurs delà décadence romaine, comme unpeupled’Épiménides, inspirés d’une religion, d’une civilisation et d’une langue mortes, et qui ne différoient en quelque sorte d'eux-mèmes que par cette langueur d’organes et d’imagination qui trahit l’abattement d’un long sommeil. A leur aspect, le fantastique s’évanouit; mais il éclairoit seul l'Europe depuis quelques siècles. C’est lui qui avoit inventé ou embelli l’histoire des âges équivoques de nos jeunes nations, peuplé nos châteaux en ruines de visions mystérieuses, évoqué sur les donjons la ligure des fées protectrices, ouvert un refuge impénétrable, dans le creux des rochers ou sous les créneaux des murs abandonnés, àla formidable famille des vouivres et des dragons. C’est lui qui avoit allumé sur leur front les feux de l’escarboucle, quand ils traversent rapidement le ciel comme une étoile qui tombe; lui qui égaroit les voyageurs aux bordsdeseaux stagnantes, sur la trace capricieuse du follet; qui consolait leur veillée rustique dans la cabane du bûcheron, au coin d’un àtre hospitalier, par les jeux inoflensifsdes lutins; qui entretenoit de douces promesses les espérances crédules des jeunes filles, et de doux loisirs la rêverie sédentaire des vieillards, hélas! sitôt déçue par la mort. Le fantastique étoit partout alors, dans les croyances les plus sévères de la vie comme dans ses erreurs les plus gracieuses, dans ses solennités comme dans ses fêtes. Il occupoit le barreau, la chaire et le théâtre; il s’asseyoit avec Albert le Grand dans les stalles du sanctuaire ; avec Agrippa, dans le cabinet du

philosophe ; avec Roger Bacon et Paracelse, dans le laboratoire du chimiste, et introduisoit la nécromancie et l’astrologie judiciaire jusque dans le conseil des rois. Son influence ne sera jamais oubliée en littérature, où elle produisit les récits naïfs des légendes', où elle anima d’une pompe si imposante la chronique des tournois, des batailles et des croisades, où elle se répandit à pleins bords dans les gabs des vieux conteurs et dans les fabliaux des trouvères. C’est à elle que nous devons les romans de chevalerie, espèce d’épopée innomée, dans laquelle se confondent avec une harmonie inexprimable toutes les scènes d’amour et d’héroïsme du moyen âge ; amour sans exemple, dans lequel on ne sait qu’admirer davantage de la pudique tendresse de

1 En reproduisant cette brillante théorie littéraire, la plus complète et sans aucun doute la plus élevée qu’on ait donnée de notre temps sur la littérature fantastique, nous rappellerons que Nodier en a encore touché quelque chose dans la charmante composition intitulée: Légende de sœur Beatrix. Bien que celte légende soit imprimée dans les Contes de la Veillée, qui font partie de cette collection, nous croyonc devoir mettre ici sous les yeux du lecteur un passage qui complète heureusement ce qu'on vient de lire sur les récits naïls des légendes. Voici ee passage: (Note de l’éditeur.)

« O vous! mes amis, que le feu divin qui anima l'homme au jour de sa création n’a pas encore tout à fait abandonnés; vous qui conservez encore une âme pour croire, pour sentir et pour aimer; vous qui n’avez pas désespéré de vous-mêmes et de votre avenir, au milieu de ce chaos des nations où l’on désespère de tout, venez participer avec moi à ces enchantements de la parole, qui font revivre à la pensée l’heureuse vie des siècles d’ignorance et de vertu; mais surtout ne perdons point de lemps, je vous en conjure! Demain peut-être il seroit trop tard! le progrès vous a dit : Je marche, et le monstre marche en effet. Comme la mort physique dont parle le poète latiu, l'éducation première, cette mort hideuse de l'intelligence et de l’imagination, frappe au seuil des moindres chaumières. Tous les fléaux que l’écriture trains après elle, tous les fléaux de l’imprimerie, sa sœur perverse et féconde, menacent d'envahir les derniers asiles de la pudeur antique, de l’innocence et de la piété, sous une escortede, sombres pédants. Quelques jours encore, et ce monde naissant, que la science du mal va saisir au berceau, connoltra un ridicule alphabet et ne connoltra plus Dieu; quelques jours encore, et ce reste, hélas! des enfants de la nature, seront aussi stupides et méchants que leurs maîtres. Hâtons-nous d’écouler les délicieuses histoires du pcuplo avant qu’il les ait oubliées, avant qu’il en ait rougi, et que sa chaste poésie, honteuse d’être nue, se soit couverte d’un voile comme Èvo exilée du paradis. »

l’aimée ou de l’enthousiasme passionné de l’amant; héroïsme idéal, qui avoit tout à combattre, la Dravoure des hommes de guerre, la colère des rois paladins, les embûches de la trahison, les bouleversements de la nature domptée par la magie, l’intervention de mille puissances inattendues modifiées sous des aspects toujours nouveaux, au gré de l’imagination inventrice du romancier, par tous les accidents possibles de la fatalité, et qui triomphoit de tout. Ce n'étoit plus Junon, Neptune ou Vénus excités, comme dans la théologie païenne, à la perte d’un homme : c’étoit l’univers entier personnifié sous une multitude d’individualités différentes, et luttant contre un guerrier couvert, pour toute défense, de son courage, de son amour et de son bon droit. Ce n’étoit plus la querelle honteuse et sanglante de deux peuples acharnés à se détruire pour la cause ou pour la réparation du rapt et de l’adultère : c’étoit le procès moral du juste et de l’injuste', débattu dans l’intérêt général des hommes, entre le ciel et l’enfer, sous les yeux d’une Hélène qui en étoitle prix, et non pas l’objet, et qui, plus heureuse que l’autre, pouvoit se dévoiler sans rougir devant les deux camps. Ce fut là, il faut en convenir, une merveilleuse poésie, un ordre d’inventions tel que si les anciens avoient eu les Amadis, nous ne parlerions peut-être pas d’Achille; une imagination tout à la fois grandiose et charmante, qu’on ne renouvellera plus et qu’on regrettera toujours, comme cette jument de Roland, qui étoit si belle, si forte, si agile, qui imprimoit si puissamment son pied sur le sable de la lice et du champ de bataille, dont la main des princesses avoit brodé la housse et les harnois, et qui est morte.

Si j’étois capable de ressentir quelque mouvement de haine contre Cervantes, je lui reprocherois peut-être d’avoir contribué plus que personne à nous ravir ces délicieuses fantaisies du génie des siècles intermédiaires, qu’il brisa aussi facilement que don Quichotte avoit fait

DU FANTASTIQUE en littékature.

les marionnettes de Ginésille; mais je suis obligé de convenir que cette œuvre de destruction, qui nous a valu d’ailleurs un des plus beaux livres qu’ait produits l’imagination des modernes, éloit probablement la condition indispensable de sa destinée littéraire *. Quand les fables d’un peuple ont vieilli, l’impitoyable instinct de changement qui réside en lui se manifeste à son jour et à son heure, et il vient manifester aux hommes, par des signes certains, qu'il faut recommencer la vie sociale sur nouveaux frais, sans égard aux traditions et aux sympathies du passé. Il déchaîne alors des esprits de dérision, poussés d'une haine irréfléchie, qui se font des hochets de ce que tous les siècles antérieurs ont vénéré, et qui jouent avec ces débris d’une civilisation expirante, en proférant des paroles d’ironie et de dédain, comme Uamlet, pesant la cendre des morts et analysant dans le crâne d’un fou les ressorts de l’intelligence, à la fosse d’Yorick. C’est ainsi que Lucien fut envoyé à la fin du paganisme, Cervantes après la chevalerie, Érasme et Rabelais avec la réforme, et Voltaire au-devant des révolutions politiques qui alloient accompagner la grande conflagration du christianisme. Quand un ordre de choses meurt, il y a toujours quelque ingénieux démon qui assiste en riant

* Renfermé strictement dans notre humble rôle d’éditeur, ce n’est qu’avec une extrême réserve que nous nous permettons de contredire un écrivain de la valeur de Nodier ; mais ce qu’on vient de lire nous paroll trop contestable pour ne point appeler la discussion. Si, d une part, la chevalerie, dans l’esprii de son institution primitive, poursuit réellement l’idéal de la pureté, de l’équité, de la tendresse, de l’autre, il est incontestable, quoi qu’on en ait dit. qu’elle s’écarte trèssouvent dans la pratique de cet idéal qui formoit avec la barbarie du moyen Age et les mœurs féodales un si brillant contraste. Les faits et les textes sont là pour appuyer cette opinion, et il suffit d’ouvrir les troubadours et les romans de chevalerie. Nodier nous parolt aussi trop indulgent, quand il donne le nom de fantaisies délicieuses aux livres qui ont inspiré à Cervantes son immortelle satire; trop sévère, quand il accuse cet immortel écrivain d’avoir accompli une œuvre de destruction. Lorsque Cervantes créa te type de dont Quichotte, es qu’il y avoit de sérieux, d’élevé, dans la chevalerie, ôtoit depuis longues années déjà Qui sans retour.

{Note de l'éditeur.)

à son agonie, et qui lui donne le coup de grâce avec une marotte.

Le premier génie fantastique de la renaissance par ordre de date, et aussi par ordre de supériorité, car, dans les chefs-d’œuvre qui le révèlent, le génie n’est pas progressif, c’est Dante 1 . II arriva de lui-même, et tout seul, au dernier crépuscule d’une société finie, à la première aube d’une société commencée; et, quoiqu’il eût ouvert la carrière, il la remplit toute. Il est vrai qu’il plaça le théâtre de sa terrible fantasmagorie sous la protection des croyances de son temps; mais il le fît sien par les passions, par les acteurs, et même par les détails de la scène, qui ne sont ni homériques ni virgiliens, mais dantesques. On trouve souvent aujourd’hui des critiques pleins de goût qui déplorent l’erreur de cette magnifique imagination, et la confusion apparente de cette fable poétique, où le Virgile du moyen âge prend pour introducteur dans l’enfer chrétien le Virgile du paganisme. Cette idée est cependant le pivot de sa composition, et c'est elle qui la rend sublime. L’enfer d’une théogonie particulière auroit été trop étroit pour une si large invention. 11 falloitque Dante s'y précipitât, sur le torrent des siècles, sans ménagement pour les formes circonscrites d'une timide épopée, et ce qu’il a conservé des idées universellement reçues est au contraire une concession très-ingénieuse et très-légitime au mythisme de

'Cette belle appréciation de la Divine Comédie et du génie de Dante n'cst point la seule que Nodierait faite de ce grand poème et de ce grand poète. Nous en ronnoissons une autre non moins remarquable, publiée à propos de l'édition italienne : la Divina Comedia di Dante Alighieri, col commenta di G. Biagioli, et insérée dans les Mélanges de littérature et de critique, par Ch. Nodier. Paris, 1820, in-8°, tome 1. p. 2:tl .

On a dit de notre auteur qu'il étoit du petit nombre des écrivains qu’on est forcé d'aimer en les lisant. On pourroit dire avec autant de raison qu’il est aussi du petit nombre de ceux qu’on apprécie d’autant mieux qu’on les compare, ceci soit dit en passant et sans intention d’épigramme contre un assez bon nombre d’historiens et de critiques littéraires romantiques ou néo-catholiques, qui depuis tantôt vingt ans nous ont donné les études dantesques. [Note de l’éditeur.)

son époque, qui étoit de sa propre nature une des pièces essentielles de la Divine Comédie , mais qui ne pouvoit enformer l’àme exclusive dans cette conception degéant. Aussi l’enfer de Dante ne ressemble à aucun des innombrables enfers que la sombre mélancolie des poètes a inventés, et qui rappellent plus ou moins entre eux le vadein-pace du monachisme et la chambre des tortures de l'inquisition. Dans son architecture colossale, il contient tous les enfers, et il est propre à recevoir pendant les siècles éternels toutes les générations des méchants. Cette création atrabilaire ne doit pas être mesurée au compas de l’artiste et aux unités du rhéteur. Sa grandeur est dans sa liberté sans frein, dans le droit conquis de faire jouer incessamment sur le miroir à mille facettes de l’imagination tous les aspects de la vie, tous les reflets de la pensée, tous les rayons de l'àme. 11 ne faut lui chercher, je ne dis pas un modèle, mais un objet de comparaison que dans VA pocalypse de saint Jean ; il faut moins lui chercher des imitateurs heureux dans les siècles qui l’ont suivi; car c’est ici l’oeuvre spéciale d’une époque, et l’homme de génie qui l’a coqçue étoit à lui seul l’expression d’un siècle dont on ne peut séparer son individualité sans la mutiler. Ce qui a passé de lui dans des écrits modernes, comme le rêve du parricide, dans les Voleurs , comme la prosopopée désespérante de Jean- Paul, où Jésus-Christ vient révéler le néant éternel aux âmes innocentes des limbes, comme la vision incomparable du condamné, dans le roman psychologique de Victor Hugo, c’est une émanation locale, partielle, inextensible, incommunicable aujourd’hui, qui agit avec toute la puissance du principe dont elle est sortie, mais sur un point borné, dans une circonstance rare, et à travers un milieu insensible, ainsi que le feu d’un soleilqui s’éclipse et qui enflamme encore la poudre à travers une lentille de glace. Le monde que la civilisation nous a fait n’en permet pas davantage.

Ainsi la tradition révérée de la Divine Comédie n’a pas produit un ouvrage remarquable du môme genre chez le peuple de la terre qui sait le mieux l’apprécier. Elle est restée comme un monument inviolable et inaccessible des temps reculés, à la frontière extrême de la littérature italienne, et le respect qui s’attache aux choses sacrées paroît la défendre à jamais de l’impuissante témérité des copistes. La nouvelle mine d’invention qu’exploitèrent tour à tour dans le même pays l’esprit, l’imagination, le génie, et puis cette industrie infaillible d’imitation qui s’attache partout à la suite des muses créatrices, et qui finit, dans les temps qu’on appelle classiques, par se parer de leurs couronnes, étoit commune à l’Europe entière; mais l’Italie avoit seule encore le privilège d’imprimer à ses découvertes un sceau immortel, parce que sa langue étoit faite. Il lui appartenoil d'enrichir nos chroniques et nos romans des beautés faciles d’une versification libre et gracieuse; et, en les soumettant au mètre harmonieux de ses octaves, elle les affranchissoit d’ailleurs du reproche le plus sérieux d’une critique maussade, qui toléroit jusqu’à nouvel ordre, par condescendance pour l’antiquité, les mensonges rhythrr* ques. Pour se servir du langage familier de celte poésie, il seroit aussi aisé de compter les étoiles du ciel et les sables de la mer que les épopées chevaleresques du plus ingénieux de tous les âges littéraires. Les curieux en conservent plus de cent qui sont antérieures àl’Arioste, et que l’Arioste a fait oublier, comme Homère avoit fait oublier les rapsodies de ses prédécesseurs inconnus. Quelle imagination, en effet, n’auroit pas pâli devant cette imagination prodigieuse qui asservissoit, en se jouant, à ses combinaisons pleines de grâce, de fraîcheur et d’originalité, les traditions d’une histoire obscure, et les délicieuses rêveries d’une mythologie nouvelle, injustement négligée? On a dit qu’IIésiode avoit été nourri de miel par la main des filles du Pinde. Oh ! ce sont les fées qui ont nourri

l’Arioste de quelque ambroisie plus enivrante, et qui ont communiqué à ses divins écrits l’invincible séduction de leurs enchantements ! Comment douter de la magie, quand le poêle, magicien lui même, vous entraîne à son gré dans des espaces moins familiers à l’intelligence de l’homme que ceux où il a égaré l’hippogriffe, quand ses chants se ressentent d’une inspiration surnaturelle, et semblent provenir d’un autre monde ? Pénétré de l’étude des anciens, il ne dédaigne pas d’enlever quelques lambeaux à leur dépouille, mais ce n’est jamais sans les assortir à l’air, à la physionomie de ses personnages et à la lfbre allure de ses compositions. Il est encore indépendantquand il obéit, encore neuf quand il imite, et il ne sp soumet à l’invention des autres qu’en satiété de ses propres inventions, dont la profusion le lasse et le rebute. C’est qu’il a dérobé l’écrin d’Alcine ou les trésors secrets des mines du Cattay, et que la pudeur de l’opulence lui enseigne à mêler de temps en temps des richesses plus vulgaires à celles dont il dispose avec trop de facilité. Après l’Arioste et ses foibles copistes, le fantastique ne se montra presque plus dans la littérature italienne, et rien ne se comprend mieux. C’est qu’il l’avoit épuisé.

(Jui croiroit que cette muse de l’idéal, fille élégante et fastueuse de l’Asie, se réfugia longtemps sous les brumes de la Grande-Bretagne ? Épouvantée peut-être des pompes mélancoliques du Nord dont le théisme lugubre l’avoit portée jusqu’au trône d’Odin, et des vaporeuses fictions de l’Écosse, où la harpe du barde ne se marie qu’au fracas des claymores et aux mugissements des tempêtes, elle chercha bientôt à se reposer dans une de ces imaginations vives et riantes qui avoient égayé de leurs chants voluptueux les premières fêles de son berceau. Shakspeare vint, qui connoissoit à peine dans l’enceinte de son île, orbe toto divisa, suivant l’expression de Virgile, les merveilles du monde physique, mais

qui les avoit aperçues dans quelque vision sublime, et qui comprenoitles prodiges du royaume du soleil, comme s’il y eût été promené en songe dans les bras d'une fée ; car Shakspeare et la poésie, c’est la même chose. Spencer n’avoit fait que lui tracer le cbemin ; il l'élargit, le prolongea, l'embellit de spectacles nouveaux, le remplit, l’inonda de nouvelles figures, plus fraîches, plus aériennes, plus transparentes que les apparitions fugitives des rêves du matin ; il y mena les danses romantiques d'Obéron, de Titania, et des génies qui, d’un pied plus léger que celui de Camille, touchent aussi le gazon sans le courber; il y sema ces fleurs embaumées de parfums célestes qui s’ouvrent, aux tièdes chaleurs de l’aurore, pour recevoir le peuple nocturne des esprits, et se referment sur lui jusqu’au soir, comme des pavillons enchantés ; il répanditdans l'air des lumières inconnues, accorda des lyres célestes qui n’avoient jamais vibré à l’oreille des hommes, suspendit l’orchestre mélodieux d’Arielaux branches émues de l’arbrisseau, cacha le nid invisible de Puck dans un bouton de rose, et fit sourdre de tous les pores de la terre, de tous les atomes de l’air, de toutes les profondeurs du ciel, un concert de voix magiques. Dans les innombrables couleurs de la palette, et dans cette multitude de remuantes sympathies que la parole ébranle jusqu'au fond de l’àme, tout appartient à Shakspeare. Quand son pinceau a fini de caresser les formes séduisantes d’un sylphe, c’est à lui seul qu’il est réservé de tracer les proportions gigantesques et grossières du gnome sous les traits de Caliban, de déguiser le satyre antique sous l’attirail burlesque de Falstaff, et de suspendre le croquis de Michel-Ange au tableau délicieux du Corrége. Si Dante et l’Arioste ne vous ont pas encore offert toutes les conditions essentielles de l’individualité d’un demi-dieu, arrêtez-vous à celui-ci : incessu patuit.

Ce que tout le monde ne sait (pie trop de notre littérature nationale répond d’avance aux questions qu'on

pourroit me faire sur les progrès qui y étoient promis au poème fantastique. Ce n’est pas sur le sol académique et classique de la France de Louis XIII et de Richelieu que cette littérature, qui ne vit que d’imagination et de liberté, pouvoit s'acclimater avec succès. Les mensonges brillants du génie y auroient été aussi mal reçus que la vérité. L’empire de la pensée y appartenoit, de par la Sorbonne et Aristote, aux desservants d’une -muse guindée, qui traînoit avec privilège du roi, surle théâtre de la cour et dans les salons de l’hôtel de Rambouillet, les oripeaux de l’antiquité travestie. Racine, inspiré sur ses vieux jours du génie des livres saints, osa bien, par exception, jeter dans un récit téméraire la grande figure du sceptre de Jézabel, et Voltaire crut avoir poussé assez loin l’audace du chef d’une opposition sociale qui cherchoit la nouveauté en tout, quand il eut fait hurler quelques alexandrins à travers un porte-voix par l’ombre tragique de Ninus. Nous avions eu nos chroniques et nos romans de chevalerie ; mais ces respectables truchements du moyen âge parloient une langue surannée que personne n’étoit plus capable d’entendre, et les chevaliers de la Table-Ronde attendirent longtemps, pour obtenir à l’OEil-de-Bœuf quelque chose de l’accueil auquel ils avoient été acoutumés par Charlemagne, qu’un introducteur coquet eût substitué l’habit françois à leur lourde armure de fer, et le talon rouge à leurs bruyants éperons. Les personnages ainsi accoutrés par M. de Tressan ressemblent à peu près à leur type héroïque et naïf, comme la lanterne du clown dans le Songe d’une nuit d’été ressemble au clair de la lune.

Ce seroit être injuste cependant que de refuser au grand siècle la seule palme qui eût manqué à ses triomphessi vantés, et bien qu’il l’ait outrageusement repoussée, l’avenir plus juste la lui décernera peut-être en compensation de la gloire avortée de Chapelain, etdes admirations un peu amorties qui couronnèrent jadis le sonnet

de Voiture, le triolet de Ranchin, et le madrigal de Sainte-Aulaire. Cette production digne de faire époque dans les plus beaux âges littéraires, ce chef-d’œuvre ingénu de naturel et d’imagination qui fera longtemps le charme de nos descendants, et qui survivra sans aucun doute, avec Molière, la Fontaine, et quelques belles scènes de Corneille, à tous les monuments du règne de Louis XIV, ce livre sans modèle que les imitations les plus heureuses ont laissé inimitable à jamais, ce sont les Conte» des Fies , de Perrault. La composition n’en est pas exactement conforme aux règles d’Aristote, et le style peu figuré n’a pas offert, que je sache, aux compilateurs de nos rhétoriques beaucoup de riches exemples de descriptions, d’amplifications, de métaphores et de prosopopées ; on auroit même quelque peine, et je le dis à la honte de nos dictionnaires, à trouver dans ces amples archives de notre langue des renseignements positifs sur certaines locutions inaccoutumées, qui, du moins pour les étrangers, y attendent encore les soins de l’étymologisle et du commentateur ; je ne disconviens pas qu’il en est dans le nombre, comme : Tirez la cordelette et la bobinette cherra, qui pourroient donner de graves soucis aux Saumaises futurs ; mais, ce qu’il y a de certain, c'est que leurs innombrables lecteurs les comprennent à merveille, et il est visible que l’auteur a eu la modeste bonhomie de ne pas travailler pour la postérité. Quel vif attrait d’ailleurs dans les moindres détails de ces charmantes bagatelles I quelle vérité dans les caractères ! quelle originalité ingénieuse et inattendue dans les péripéties ! quelle verve franche et saisissante dans les dialogues ! Aussi, je ne crains pas de l’affirmer, tant qu’il restera sur notre hémisphère un peuple, une tribu, une bourgade, une tente où la civilisation trouve à se réfugier contre les invasions progressives de la barbarie, il sera parlé aux lueurs du foyer solitaire de l’odyssée aventureuse du Petit Poucet, des vengeances conjugales de la

Bnrbe Bleue , des savantes manœuvres du Chat Botté ; et l’Ulysse, l’Otello, le Figaro des enfants vivront aussi longtemps que les autres. S’il y a quelque chose à mettre en comparaison avec la perfection sans taches de ces épopées en miniature, si l’on peut opposer quelques idéalités plus fraîches encore aux charmes innocents du Chaperon, aux grâces espiègles de Finette et à la touchante résignation de Grisélidis, c’est chez le peuple luimême qu’il faut chercher ces poèmes inaperçus, délices traditionnelles des veillées du village, et dans lesquels Perrault a judicieusement puisé ses récits. Je ne disconviens pas qu’on a savamment disserté de nos jours sur les Contes des Fées, qu’on a voulu en trouver l’origine bien loin, et qu’il ne tient qu’à nous de croire, sur la foi des érudits, que Peau d'âne est une importation de l’Arabie, que Biquet à la Houppe n’exerçait pas le droit de fief sur ses vieux domaines, sans un litre d’investiture timbré au nom de l’ürient et que la galette et le pot à beurre, malgré leur fausse apparence de localité, nous furent apportés un beau matin par quelque autre Sindbad, suites épaules d’un afrite, du pays des Mille et une Nuits. On nous a tellement accoutumés à l’imitation, depuis l’établissement de cette dynastie aristotélique dont nous sommes encore gouvernés du haut de l’Institut, qu’il est à peu près reçu en dogme littéraire qu’on n’invente rien en France, et il est probable que l’Institut ne manque pas de bonnes raisons pour nous engager à le croire. Ma soumission à ses arrêts ne sauroit aller jusque-là. Nos fées bienfaisantes à la baguette de fer ou de coudrier, nos fées rébarbatives et hargneuses à l’attelage de chauves-souris, nos princesses tout aimables et toutes gracieuses, nos princes avenants et lutins, nos ogres stupides et féroces, nos pourfendeurs de géants, les charmantes métamorphoses de l’Oiseau bleu, les miracles du Rameau d’or, appartiennent à notre vieille Gaule, comme » son ciel, ses mœurs et ses monuments trop longtemps

méconnus. C'est porter bien loin le mépris d'une nation spirituelle qui s’est élancée si avant de son propre mouvement dans toutes les routes de la civilisation, que de lui contester le mérite d'invention nécessaire pour mettre en scène les héros de la Bibliothèque bleue. Si le fantastique n'avoit jamais existé chez nous, de sa nature propre et inventive, abstraction faite de toute autre littérature ancienne ou exotique, nous n'aurions pas eu de société, car il n’y a jamais eu de société qui n’eùt le sien. Les excursions des voyageurs ne leur ont pas montré une famille sauvage qui ne racontât quelques étranges histoires, et qui ne plaçât, dans les nuages de son atmosphère ou dans les fumées de sa hutte, je ne sais quels mystères, surpris au monde intermédiaire par l’intelligence des vieillards, la sensibilité des femmes et Incrédulité des enfants. Que ne se sont-ils assis quelquefois, les orientalistes passionnés qui nous dérobent lesfablesde nos nourrices pour en faire hommage aux coryphées des aimées et des bayadères, sous le chaume du paysan, ou près de la baraque nomade du bûcheron, ou à la veillée parlière des teillcuses, ou dans la joyeuse écraigne des vendangeurs! Loin d’accuser Perrault de plagiat, ils se plaindroient peut-être de la parcimonie avare avec laquelle il a distribué à nos aïeux ces surprenantes chroniquesdes âges qui n'ontpasété et qui ne seront jamais, si actuelles et si vivantes encore dans la mémoire de nos trouvères de hameaux ! Que de belles narrations ils auroient entendues, empreintes, avec tant de vivacité, des coutumes, des mœurs et desnoms du pays, que l’étyinologiste le plus intrépide est obligé, en les écoutant, de s’arrêter pour la première fois à la souree incontestable des inventions et des choses, et qu’il ne lui est jamais arrivé d’en demander compte dans sa pensée à une autre nature et à une autre société ! Depuis la vieille femme sentimentale, rêveuse et peut-être un peu sorcière, qui s’est avisée la première d’improviser ces fabliaux poéti-

ques, aux clartés flambantes d’une bourrée de genevrier sec, pour endormir l’impatience et les douleurs d’un pauvre petit enfant malade, ils se sont répétés fidèlement, degénération en génération, dans les longues soirées des fileuses, au bruit monotone des rouets, à peine varié par le tintement du fer crochu qui fourgonne la braise, et ils se répéteront à jamais, sans qu'un nouveau peuple s’avise de nous les disputer ; car chaque peuple a ses histoires, et la faculté créatrice du conteur est assez féconde en tout pays pour qu’il n’ait pas besoin d’aller chercher au loin ce qu’il possède en lui-même, aussi bien que les guiriots et les calenders. Le penchant pour le merveilleux, et la faculté de le modifier suivant certaines circonstances naturelles ou fortuites, est inné dans l’homme. Il est l’instrument essentiel de sa vie imaginative, et peut-être même est-il la seule compensation vraiment providentielle des misères inséparables de sa vie sociale.

L’Allemagne a été riche dans ce genre de créations, plus riche qu’aucune autre contrée du monde, sans en excepter ces heureux Levantins, les suzerains éternels de nos trésors, à l’avis des antiquaires. C’est que l’Allemagne, favorisée d’un système particulier d’organisation morale, porte dans ses croyances une ferveur d’imagination, une vivacité de sentiments, une mysticité de doctrines, un penchant universel à l’idéalisme, qui sont essentiellement propres à la poésie fantastique ; c’est aussi que, plus indépendante des conventions routinières et du despotisme gourmé d’une oligarchie de prétendus savants, elle a le bonheur de se livrer «à ses sentiments naturels sans craindre qu’ils soient contrôlés par cette douane impérieuse de la pensée humaine qui ne reçoit les idées qu’au poids et au sceau des pédants. Cette individualité méditative, impressionnable et originale qui . caractérise ses habitants, se manifeste de temps immémorial dans les innombrables monuments de sa biblio-

thèque fantastique, et là, au contraire de nos habitudes littéraires où tout est subordonné à l’aristocratie de l’esprit, c’est la popularité qui consacre le succès. L’Allemagne jouit encore, sous ce rapport, des mêmes franchises qu’au siècle de Goëtz de Berlichingen. Elle en est redevable à cette multitude de circonscriptions locales et d’usages particuliers qui ont maintenu en elle la précieuse ingénuité des peuples primitifs, qui l’ont sauvée de l’avidité dévorante de cette monstrueuse Méduse de la centralisation, dont les bras, inertes pour tout autre usage que pour prendre, ne s'occupent qu’à rassasier l’insatiable faim de la Gorgone, et qui la maintiendront jusqu’à la fin de notre civilisation actuelle, quoi qu’en disent nos théoriciens de clubs et de cafés, au premier rang des nations libres. Depuis la belle histoire de Faust, admirablement poétisée par Gœthe, qui n’a rien ajouté d’ailleurs à l’idéalité philosophique de l’invention, depuis la profonde allégorie de l’aventurier qui a vendu son ombre au diable, et que le dernier rapsode qui l’a recueillie n’a fait que réduire aux formes naines du roman, l’Allemagne a été jusqu’à nos jours le domaine favori du fantastique. Elle a complété l’histoire psychique de l’homme, si magnifiquement ouverte dans la Genèse par l’emblème vraiment divin de l’arbre de la science et des séductions du serpent. Faust est l’Adam du Paradis terrestre, parvenu à se croire égal de Dieu. Le Rêve de Jean-Paul £t le dénoûment solennel de ce triste drame, et cette autre Apocalypse, le terrible mot de l’énigme de notre vie matérielle. Hors de ces trois fables, il n’y a point de vérité absolue sur la terre.

Les malheurs toujours croissants de la nouvelle société présageoient si visiblement sa ruine prochaine, que la trompette de l’ange des derniers jours ne l’annoncera pas plus distinctement à la génération condamnée. De ce moment, le fantastique fit irruption sur toutes les voies qui conduisent la sensation à l’intelligence ; et

voilà comment il est entré, malgré Aristote, Quintilien, Boileau, la Harpe et je ne sais qui, dans le drame, dans l’élégie, dans le roman, dans la peinture, dans tous les jeux de l’esprit, comme dans toutes les passions de l’âme. Et alors ce fut un cri d’aigre et ignorante colère contre l’invasion inopinée qui menaçoit les belles formes du classique ; et on ne comprit pas qu’il y avoit encore une forme plus large, plus universelle, plus irréprochable, qui alloit finir; que cette forme, c’étoit celle d'une civilisation usée, dont le classique n’est que l’expression partielle, momentanée, indifférente, et qu’il n’étoit pas étonnant que le lien puéril des sottes unités de la rhétorique se relâchât, quand l’immense unité du monde social se rompoit de toutes parts.

Parmi les hommes d’élection qu’un instinct profond du génie a jetés, dans ces derniers temps, à la tête des littératures, il n’en est point qui n’ait senti l’avertissement de celte muse d’une société qui tombe, et qui n’ait obéi à ses inspirations, comme à la voix imposante d’un mourant dont la fosse est déjà ouverte. L’école romanesque de Lewis, l’école romantique des lackistes, et, par-dessus tout, ces grands maîtres de la parole, Byron, et Walter Scott, et Lamartine, et Hugo, s’y sont précipités à la recherche de la vie idéale, comme si un organe particulier de divination, que la nature a donné au poète, leur avoit fait pressentir que le souffle de la vie positive étoit près de s’éteindre dans l’organisation caduque des peuples. Je n’ai pas nommé parmi eux M, lie Chateaubriand, qui est resté, par conscience et par choix au terme de l’ancien monde, comme la pyramide dans les sables de l’Égypte, comme l’arche du déluge sur le sommet de l’Ararat, comme les colonnes d’Hercule sur le rivage des mers inconnues, Walter Scott, enchaîné aussi par des souvenirs, des études et des affections, a placé un peu plus loin, mais non avec plus de solidité et de puissance, les bases de sa renommée à venir

entre les deux sociétés. C’est un phare qui jette indistinctement quelques lueurs sur le port, quelques lueurs suri abîme. L abîme! Byrons’y est perdu à toutesvoiles, et nul regard d'homme n’a pu l’y suivre.

Le fantastique de l’Allemagne est plus populaire, et eela s’explique, je le répète, par une longue fidélité à des mœurs de tradition, à des institutions sorties du pays, et souvent défendues et sauvées au prix du sang des citoyens; à un système d’études plus général, mieux entendu, mieux approprié aux besoins du temps. Cela s’explique surtout par une répugnance prononcée pour les innovations purement matérielles, et dans lesquelles le principe intelligent et moral des nations n'a rien à gagner. Ce peuple, qui a touché aux bornes de toutes les sciences, qui a produit presque toutes les inventions essentielles dont l’impulsion a complété la civilisation de l’Europe, et qui s’occupe délicieusement, dans la douce possession d’une liberté sans faste, aux contemplations sédentaires de l’astronomie et à l’enrichissement des nomenclatures naturelles, méritoit de conserver longtemps le goût innocent et sensé des contes d’enfant. Grâces soient rendues à Musœus, à Tieck, à Hoffmann, dont les heureux caprices, tour à tour mystiques ou familiers, pathétiques ou bouffons, simples jusqu’à la trivialité, exaltés jusqu’à l’extravagance, mais remplis partout d'originalité, de sensibilité et de grâce, renouvellent pour les vieux jours de notre décrépitude les fraîches et brillantes illusions de notre berceau. Leur lecture produit, sur une àme fatiguée des convulsions d’agonie de ces peuples inquiets qui se débattent contre une crise inévitable, l’effet d’un sommeil serein, peuplé de songes attrayants qui la bercent et la délassent. C’est la fontaine de Jouvence de l’imagination.

En France, où le fantastique est aujourd’hui si décrié par les arbitres suprêmes du goût littéraire, il n’étoit peut-être pas inutile de chercher qu’elle avoit été

son origine, de marquer en passant ses principales époques et de fixer à des noms assez glorieusement consacrés îes titres culminants de sa généalogie ; mais je n'ai tracé que de foibles linéaments de son histoire, et je me garderai bien d’entreprendre son apologie contre les esprits doctement prévenus qui ont abdiqué les premières impressions de leur enfance pour se retrancher dans un ordre d’idces exclusif. Les questions sur le fantastique sont elles-méme du domaine de la fantaisie. Dieu me garde de réveiller, à leur sujet, les misérables disputes des scolastiques des derniers siècles, et de transporter une querelle théologique sur le terrain de la littérature, dans l’intérêt de la grâce des féeries et du libre arbitre de l’esprit 1 Ce que j’ose croire, c’est que, si la liberté dont on nous parle n’est pas, comme je l’ai craint quelquefois, une déception de jongleurs, ses deux principaux sanctuaires sont dans la croyance de l’homme religieux et dans l’imagination du poète. Quelle autre compensation promettrez-vous à une âme profondément navrée de l’expérience de la vie, quel autre avenir pourra-t-elle se préparer désormais dans l’angoisse de tant d’espérances déçues, que les révolutions emportent avec elles, je le demande à vous, hommes libres qui vendez aux maçons le cloître du cénobite, et qui portez la sape sous l’ermitage du solitaire, où il s’étoit réfugié à côté du nid de l’aigle ? Avez-vous des joies à rendre aux frères que vous repoussez, qui puissent les dédommager de la perle d’une seule erreur consolante, et vous croyez-vous assez sûrs des vérités que vous faites payer si cher aux nations, pour estimer leur aride amertume au prix de la douce et inoffensive rêverie du malheureux qui se rendort sur un songe heureux ? Cependant tout jouit chez vous, il faut le dire, d’une liberté sans limites, si ce n’est la conscience et le géuie. Et vous ne savez pas que votre marche triomphante à travers les idées d’une génération vaincue n’a toutefois pas

tellement enveloppé le genre humain, qu’il ne reste autour de vous quelques hommes qui ont besoin de s’occuper d'autre chose que de vos théories, d’exercer leur pensée sur une progression imaginaire, sans doute, mais qui ne l’est peut-être pas plus que votre progression matérielle, et dont la prévision n’est pas moins placée que celle des tentatives de votre perfectionnement social sous la protection des libertés que vous invoquez 1 Vous oubliez que tout le monde a reçu comme vous, dans l’Europe vivante, l’éducation d’Achille, et que vous n’êles pas les seuls qui ayez rompu l’os et les veines du lion pour en sucer la moelle et pour en boire le sang 1 Que le monde positif vous appartienne irrévocablement, c’est un fait et sans doute un bien ; mais brisez, brisez cette chaîne honteuse du monde intellectuel, dont vous vous obstinez à garrotter la pensée du poêle. Il y a longtemps que nous avons eu, chacun à notre tour, notre bataille de Philippes ; et plusieurs ne l’ont pas attendue, je vous jure, pour se convaincre que la vérité n’étoit qu’un sophisme, et que la vertu n’étoit qu’un nom. Il faut à ceux-là une région inaccessible aux mouvements tumultueux de la foule pour y placer leur avenir. Celte région, c’est la foi pour ceux qui croient, l’idéal pour ceux qui songent, et qui aiment mieux, à tout compenser, l’illusion que le doute. Et puis, il faudroit bien, après tout, que le fantastique nous revînt, quelques efforts qu’on fasse pour le proscrire. Ce qu’on déracine le plus facilement chez un peuple, ce ne sont pas les fictions qui le conservent : ce sont les mensonges qui l’amusent.

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