‹ Contes fantastiquesChapitre 2 sur 27 · FLEUR DES POIS · texte numérisé non relu

FLEUR DES POIS

(comte dis »iss.)

Tout ce que la rie a de positif est mauvais Tout ce qu'elle a de boa est imagiuaire.

Bruscambills.

Il y avoit une fois un pauvre homme et une pauvre femme qui étoient bien vieux, et qui n’avoient jamais eu d’enfants : c’étoit un grand chagrin pour eux, parce qu’ils prévoyoient que dans quelques années ils ne pourroient plus cultiver leurs fèves et les aller vendre au marché. Un jour qu’ils sarcloient leur champ de fèves (c’étoit tout ce qu’ils possédoient avec une petite chaumière (je voudrois bien en avoir autant) ; un jour, disje, qu’ils sarcloient pour ôter les mauvaises herbes, la vieille découvrit dans un coin, sous les touffes les plus drues, un petit paquet fort bien troussé qui contenoit un superbo garçon de huit à dix mois, comme il paroissoit à son air, mais qui avoit bien deux ans pour la raisoh, car il étoit déjà sevré. Tant y a qu’il ne fit point de façons pour accepter des fèves bouillies qu’il porta aussitôt à sa bouche d'une manière fort délicate. Quand

le vieux fut arrivé du bout de son champ aux acclamations de la vieille, et qu’il eut regardé à son tour le ba' enfant que le bon Dieu leur donnoit, le vieux et la vieille se mirent à s’embrasser en pleurant de joie; et puis ils firent hâte de regagner la chaumine, parce que le serein qui tomboit pouvoit nuire à leur garçon.

Une fois qu’ils furent rendus au coin de l’àtre, ce fut bien un autre contentement, car le petit leur tendoit les bras avec des rires charmants, et les appeloit maman et papa, comme s’il ne s’en étoit jamais connu d’autres. Le vieux le prit donc sur son genou, et l’y fit sauter doucement, comme les demoiselles qui se promènent à cheval, en lui adressant milles paroles agréables, auxquelles l’enfant répondoit à sa manière, pour ne pas être en reste avec le vieux dans une conversation si honnête. Et, pendant ce temps, la vieille allumoit un joli feu clair de gousses de fèves sèches qui éclairoit toute la maison, afin de réjouir les petits membres du nouveau venu par une douce chaleur, et de lui préparer une excellente bouillie de fèves où elle délaya une cuillerée de miel qui en fit un manger délicieux. Ensuite elle le coucha dans ses beaux langes de fine toile qui étoient fort propres, sur la meilleure couchette de paille de fèves qu’il y eût à la maison ; car de la plume et de l’édredon, ces pauvres gens n’en connoissoieul pas l’usage. Le petit s’y endormit très-bien.

Quand le petit fut endormi, le vieux dit à la vieille : Il y a une chose qui m’inquiète, c’est de savoir comment nous appellerons ce bel enfant, car nous ne connoissons pas ses parents, et nous ne savons pas d’où il vient. — La vieille, qui avoit de l’esprit, quoique ce ne fût qu’une simple femme de campagne, lui répondit sur le -champ : Il faut l’appeler Trésor des Fèves, parce que c’est dans notre champ de fèves qu’il nous est venu, et que c’est un véritable trésor pour la consolation de nos vieux jours. — Le vieux convint qu’on ne pouvoit rien imaginer de mieux.

Je ne vous dirai pas en détail comment se passèrent tous les jours suivants et toutes les années suivantes, ci qui allongeroit beaucoup l’histoire. Il suffit que^ vous sachiez que les vieux vieillirent toujours, tandis qut Trésor des Fèves devenoit à vue d’œil plus fort et plus beau. Ce n’est pas qu’il eût beaucoup grandi, car il n'avoit que deux pieds et demi à douze ans ; et quand il travailloit dans son champ de fèves, qu’il tenoit eq grande affection, vous l’auriez à grand’peine aperçu di la route ; mais il étoit si bien pris dans sa petite taille, si avenant de figure et de façons, si doux et cependant si résolu en paroles, si brave dans son sarrau bleu de ciel à rouge ceinture, et sous sa fine toque des dimanches au panache de fleurs de fèves, qu’on ne pouvoit s’empêcher de l’admirer comme un vrai miracle de na-1 ture, ensorte qu’il y a voit nombre de gens qui le croyoient I génie ou fée.

Il faut avouer que bien des choses donnoient crédit à cette supposition du moyen peuple. D’abord, la chaumine et son champ de fèves, où une vache n’eût trouvé que brouter quelques années auparavant, étoient devenus un des bons domaines de la contrée, sans que l’on pût dire comment ; car de voir des pieds de fèves qui poussent, qui fleurissent, qui passent fleur, et des fèves qui mûrissent dans leur gousse, il n’y a vraiment rien de plus ordinaire , J mais de voir un champ de fèves qui y grandit sans qu’on n’y ait rien ajouté par acquisition ou par empiétement méchamment fait sur le terrain d’autrui, c’est ce qui passe la portée de l’entendement. Cependant le champ de fèves alloit toujours grandissant •et grandissant, grandissant à vent, grandissant à bise, grandissant à matin, grandissant à ponant ; et les voisins avoient beau mesurer leurs terres, leur compte s’y trouvoit toujours avec le bénéfice d’une sexterée ou deux, de manière qu’ils en vinrent à penser naturellement que tout le pays étoit en croissance. D’un autre côté, les

fèves donnoient si fort, que la chaumine n’auroit pu contenir sa récolte, si elle ne s’étoit notablement élargie ; et cependant elles avoient manqué partout à plus de cinq lieues à la ronde, ce qui les rendoit hors de prix, à cause du grand usage qu’on en faisoità la table des rois et des seigneurs. Au milieu de celte abondance, Trésor des Fèves suffisoit à toutes choses, retournant la terre, triant les semences, mondant les plants, sarclant, fouissant, serfouant, moissonnant, écossant, et, de surcroît, entretenant soigneusement les haies et les écha-

(liers ; après quoi il employoit le temps qui lui restoit à recevoir les acheteurs et à régler les marchés ; car il savoit lire, écrire et calculer sans avoir appris : c’étoit une véritable bénédiction.

Une nuit que Trésor des Fèves dormoit, le vieux dit à la vieille : Voilà Trésor des Fèves qui a porté un grand avantage à notre bien, puisqu’il nous a mis en état de passer doucement, sans rien faire, quelques années qui nous restent à vivre encore. En lui donnant par testament l’héritage de tout ceci, nous n’avons fait que lui rendre ce qui lui appartient ; mais nous serions ingrats envers cet enfantsinous n’avisions à lui procurer un rang plus convenable dans le monde que celui de marchand de fèves. C’est bien dommage qu’il soit trop modeste pour avoir brevet de savant dans les universités, et un tantet trop petit pour être général.

— C’est dommage, dit la vieille, qu’il n’ait pas étudié pour apprendre le nom de cinq ou six maladies en latin ; on le recevroit médecin tout de suite.

— Quant aux procès, continua le vieux, j’ai peur qu’il n’ait trop d’esprit et de raison p r jr en jamais débrouiller un seul. — Remarquez qu’on u’avoit pas encore inventé les philanthropes.

— J’ai toujours eu en idée, reprit la vieille, qu’il épouseroit Fleur d îs Pois quand il seroit d’âge.

— Fleur des Pois, dit le vieillard en hochant la tête;

est bien trop grande princesse pour épouser un pauvre enfant trouvé, qui n’aura vaillant qu'un chauraine et un champ de fèves. Fleur des Pois, ma mie, est un parti pour le sous-préfetou pour le procureur du roi, et peutêtre pour le roi lui-même s’il devenoit veuf. Nous par- , Ions ici de choses sérieuses, et vous n’êtes pas raisonnable.

— Trésor des Fèves l’est plus que nous deux ensemble, répondit la vieille, après avoir un brin réfléchi. C’est d’ailleurs lui que l’affaire concerne, et il seroit de mauvaise grâce de la pousser plus avant sans le consulter. — Là-dessus le vieux et la \ veille s’endormirent profondément.

Le jour com m ençoit à poindre quand Trésor des Fèves sauta de son lit pour aller au champ, selon sa coutume. Qui fut étonné ? ce fut lui, de ne trouver que ses habits de fête au bahut où il avoit rangé les autres en se couchant. — C’est cependant jour ouvrable ou jamais, si le calendrier n’est en défaut, dit-il à part lui ; et il faut que ma mère ait quelque saint à chômer, dont je n’ouïs parler de ma vie, pour m’avoir préparé durant la nuit mon beau sarreau et ma toque de cérémonie. Qu’il soit fait pourtant comme elle l’entend, car je ne voudrois pas la contrarier en rien dans son grand âge, et quelques heures perdues se retrouveront aisément sur ma semaine, en me levant plus tôt et rentrant plus tard. Sur quoi Trésor des Fèves s’habilla aussi galamment qu’il le put, après avoir prié Dieu pour la santé de ses parents et la prospérité de ses fèves.

Comme il se disposoità sortir, afin d’avoir au moins un coup d’œil à donner à ses échaliers avant le réveil de la vieille et du vieux, il rencontra la vieille sur l’huis, qui apportoit un bon brouet tout fumant, et le plaça sur sa petite table avec une cuiller de bois : — Mange, mange, lui dit-elle, et ne te fais pas faute de ce brouet au miel avec une pointe d’anis vert, comme tu l’airnois quand

tu étois encore tout enfant ; car tu as du chemin, mon mignon, et beaucoup de chemin à faire aujourd’hui.

— Voilà qui est bien, dit Trésor des Fèves en la regardant d’un air étonné ; mais où donc m’envoyez-vous ?

La vieille s’assit sur une escabelle qui étoit là, et tes deux mains sur ses genoux : — Dans le monde, répondit-elle en riant, dans le monde, mon petit Trésor ! tu n’as jamais vu que nous, et deux ou trois méchants regrattiers auxquels tu vends tes fèves pour fournir aux dépenses delà maisonnée, digne garçon que tu es ; etcomme tu dois être un jour un grand monsieur, si le prix des fèves se soutient, il est bon, mon mignon, que tu fasses des connoissances dans la belle société. 11 faut te dire qu’il y a une grande ville, à trois quarts de lieue d’ici, où l’on rencontre à chaque pas des seigneurs en habit d’or, et des dames en robe d’argent, avec des bouquets de roses tout autour. Ta jolie petite mine si gracieuse et si éveillée ne manquera pas de les frapper d’admiration ; et je serai bien trompée si tu passes le jour sans obtenir quelque profession honorable où l’on gagne beaucoup d’argent sans travailler, à la cour ou dans les bureaux. Mange donc, mange, mignon, et ne te fais pas faute de ce brouet au miel avec une pointe d’anis vert.

Comme lu connois mieux la valeur des fèves que celle de la monnoie, continua la vieille, tu vendras au marché ces six litrons de fèves choisies à la grande mesure. Je n’en ai pas mis davantage pour ne pas te charger ; avec cela, les fèves sont si chères au temps présent, que tu serois bien empêché d’en rapporter le prix, quand on te payeroit tout en or. Aussi nous entendons, ton père et moi, que tu en emploieras moitié à t’ébaudir honnêtement, comme il convient à ton âge, ou en achat de quelques joyaux bien ouvrés, propres à te récréer le dimanche, tels que montre d’argent à breloques de rubis ou d’émeraude, bilboquets d’ivoire et toupies de Nurentf berg. Le reste du montant, tu le verseras à la caisse.

Pars donc, mon petit trésor, puisque tu as fini ton brouet, et avise de ne pas t’attarder en courant après 'es papillons, car nous mourrions de douleur si tu ne rentrois avant la nuit. Garde aussi les chemins battus, crainte des loups.

— Vous serez obéie, ma mère, dit Trésor des Fèves en embrassant la vieille, quoique j’aimasse mieux pour mon plaisir passer la journée au champ. Quant aux loups, je n’en ai cure avec ma serfouette.

Disant cela, il pendit hardiment sa serfouette à sa ceinture, et partit d’un pas délibéré.

— Reviens de bonne heure, lui cria longtemps la vieille, qui regrettoit déjà de l’avoir laissé partir.

Trésor des Fèves marcha, marcha, faisant des enjambées terribles comme un homme de cinq pieds, et regardant de ci, de là, les choses d’apparence inconnue qui se trouvoient sur sa route ; car il n’avoit jamais pensé que la terre fût si grande et si curieuse. Cependant, quand il eut marché plus d’une heure, ce qu’il jugeoit à la hauteur du soleil, et comme il s’étonnoit de n’être pas encore rendu à la ville au train qu’il étoit allé, il lui sembla qu’on le récrioit :

— Bou, bou, bou,bou, bou, bou, tui ! arrêtez, monsieur Trésor des Fèves, on vous en prie !

— Qui m’appelle? dit Trésor des Fèves, en mettant fièrement la main sur sa serfouette.

— De grâce, arrêtez-ci, monsieur Trésor des Fèves ! Bou, bou, bou, bou, bou, bou, tui ! c’est moi qui vous parle.

— Est-il vrai? dit Trésor des Fèves en dressant son ^ regard jusqu’au sommet d’un vieux pin caverneux et demi-mort, sur lequel un maître hibou se berçoit lourdement au souffle du vent; et qu’avons-nous à démêler ensemble, mon bel oiseau?

— Ce seroit merveille que vous me reconnussiez, répliqua le hibou, car je ne vous ai obligé qu’à votre insu,

/ comme doit faire un hibou délicat, modeste et homme de bien, en mangeant un à un, à mes risques et périls, les canailles de rats qui grignotoient, bon an mal an, la moitié de votre récolte ; mais c’est ce qui fait que votre champ vous rapporte aujourd’hui de quoi acheter quelque part un joli royaume, si vous savez vous contenter. (Juantà moi, victime malheureuse et désintéressée du dévouement, je n’ai pas au crochet un misérable rat maigre pour mes bons jours, mes yeux s’élant tellement affoiblis à votre service, que j’ai peine à me diriger, même de nuit. Je vous appelois donc, généreux Trésor des Fèves, pour vous prier de m’octroyer un de ces bons litrons de fèves que vous portez pendus à votre bâton, et qui suffirait à soutenir ma triste existence jusqu’à la majorité de mon aîné, que vous pouvez compter pour féal.

— Ceci, monsieur du hibou, s’écria Trésor des Fèves en détachant du bout de son bâton un des trois litrons de fèves qui lui appartenoient, c’est la dette delà reconnoissance, et j’ai plaisir à l’acquitter.

Le hibou s’abattit dessus, le saisit des serres et du bec, et d’un tire-d’aile il l’emporta sur son arbre.

— Oh ! que vous partez donc vite! reprit Trésor des Fèves. Oserois-je vous demander, monsieur du hibou, si je suis encore loin du monde où ma mère m’envoie?

— Vous y entrez, mon ami, dit le hibou ; et il alla se percher ailleurs.

Trésor des Fèves se remit donc en chemin, allégé d’un de ses litrons, et comme sûr qu’il ne tarderait pas d’arriver; mais il n’a voit pas fait cent pas qu’il s’entendit appeler encore.

— Béé-é, béé-é, béé-é, bekkil Arrêtez-ci, monsieur Trésor des Fèves, on vous en prie.

— Je crois connoître cette voix, dit Trésor des Fèves en sè retournan t. Eh ! oui, vraiment, c’est cette mièvre effrontée de chevrette de montagne, oui rôdoit toujours

avec ses pelils autour de mon champ pour me rafler quelque bonne lippée. Vous voilà donc, madame la maraudeuse 1

— Que dites-vous de marauder, joli Trésor 1 An ! vos haies étoient bien trop frondues, vos fossés trop profonds, et vos échaliers trop serrés pour cela ! Tout ce qu’on pouvoit faire étoit de tondre le bout de quelques feuilles qui for-issoient entre les joints de la claie, et c’est an grand bénéfice des pieds que nous émondons, comme dit le commun proverbe :

Dent de mouton porte nniaance Et dent de chevrette abondance.

— Voilà qui suffit, dit Trésor des Fèves, et le mal que je vous ai souhaité puisse-t-il m’advenir incontinent! Mais qu’aviez-vous à m’arrêter, et que saurois-je faire qui vous fût à gré, dame chevrette?

— Hélas ! répondit-elle en versant de grosses larmes... Béé-é, béé-é, bekki... c’est pour vous dire qu’un méchant loup a mangé mon mari le chevret, et que nous sommes en grand misère, l’orpheline etmoi, depuis qu’il ne va plus fourrager pour nous; de sorte qu'elle est en danger de mourir de male-faim, si vous ne lui portez aide, la malheureuse biquette! Je vous appelois donc, noble Trésor, pour vous prier de nous faire la charité d’un de ces bons litrons de fèves que vous portez pendus à votre bâton, et qui nous seroit un suffisant réconfort, en attendant que nous ayons reçu des secours de nos parents.

— Ceci, dame chevrette, s’écria Trésor des Fèves en détachant du bout de son bâton un des deux litrons de feves qui lui appartenoient encore, c’est œuvre de bienfaisance et de compassion que je me tiens heureux d’accomplir.

La chevrette le happa du bout des lèvres, et d’un bond disparut dans le huilier.

rr-rr r .

40 Lomé» fantastiques.

— Oh ! que vous partez donc vite ! reprit Trésor des Fèves. Oserois-je vous demander, ma voisine, si je suis encore loin du monde où ma mère m’envoie ?

— Vous y êtes déjà, cria la chevrette en s’enfonçant parmi les broussailles.

Et Trésor des Fèves se remit en chemin, allégé de deux de ses litrons, et cherchant du regard les murailles de la ville, quand il s’aperçut, à quelque bruit qui se faisoit sur la lisière du bois, qu’il devoit être suivi de près. Il s’avança soudainement de ce côté, sa serfouette ouverte à la main ; et bien lui en prit, car le corn pagnon qui l’escortoit à pas de loup n’étoit autre qu’un vieux loup dont la physionomie ne promettoit rien d’honnête.

— C’est donc vous, maligne bête, dit Trésor des Fèves, qui me réserviez l’honneur de figurer chez vous au banquet de la vesprée? Heureusement ma serfouette a deux dents qui valent bien toutes les vôtres, sans vous faire tort; et il faut vous tenir pour dit, mon compère, que vous souperez aujourd’hui sans moi. Regardez-vous de plus comme bien chanceux, s’il vous ploît, que je ne venge pas sur votre vilaine personne le mari de la chevrette, qui étoit le père de la biquette, et dont la famille est réduite par votre cruauté à une piteuse misère. Je le devrois peut-être, et je le ferois justement, si je n’avois été nourri dans l’horreur du sang, jusqu’au point de ménager celui des loups!

Le loup, qui avoit écouté jusqu’alors en toute humilité, partit subitement d’une longue et plaintive exclamation, en élevant les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin :

— Puissance divine qui m’avez donné la robe des loups, dit-il en sanglotant, vous savez si j’en ai jamais senti dans mon cœur les mauvaises inclinations 1 Vous êtes maître cependant, monseigneur, ajouta-t-il avec abandon, la tête respectueusement penchée vers Trésor

des Fèves, de disposer de ma triste vie, que je remets à votre merci, sans crainte et sans remords. Je périrai content de nos mains, s’il vous convient de m’immoler en expiation des crimes trop avérés de ma race ; car je vous ai toujours aimé tendrement, et parfaitement honoré, depuis le temps où je prenois un innocent plaisir à vous caresser au berceau, quand madame votre mère n’y étoit pas. Vous étiez dès lors de si bonne mine, et si imposante, qu’on auroit deviné, rien qu'à vous voir, que vous deviendriez un prince puissant et magnanime comme vous êtes. Je vous prie seulement de croire, avant de me condamner, que je n’ai pas trempé mes pattes sanglantes à l’assassinat perpétré sur l’époux infortuné de la chevrette. Élevé dans les principes d’abstinence et de modération, auxquels je n’ai failli de toute ma vie de loup, j’étois alors en mission pour répandre les saines doctrines delà morale parmi les tribus lupines qui relèvent de ma communauté, et pour les amener graduellement, par l’enseignement et par l’exemple, à la pratique d’un régime frugal, qui est le but essentiel de la perfectibilité des loups. Je vous dirai mieux, monseigneur, l’époux de la chevrette fut mon ami; je chérissois en lui d’heureuses dispositions, et nous voyageâmes souvent ensemble en devisant, parce qu’il avoit beaucoup d’esprit naturel et de goût pour apprendre. Une malheureuse rixe de préséance (vous savez combien le caractère de sa nation est chatouilleux sur ce chapitre) occasionna sa mort en mon absence, et je ne m’en suis pas console.

Et le loup pleura, ce sembloit, du profond de son cœur, ni plus ni moins que la chevrette.

— Vous me suiviez pourtant, dit Trésor des Fèves, sans remboîter le double fer de sa serfouette.

— Il est vrai, monseigneur, répondit le loup en câlinant; je vous suivois dans l’espérance de vous iméresser à mes vues bénévoles et philosophiques en quelque en-

droit plus propre à la conversation. Las ! me disois-je, si monseigneur Trésor des Fèves, dont la réputation est si étendue et si accréditée dans le pays, vouloit contribuer de sa part au plan de réforme que j’ai fait, il en auroit une belle occasion aujourd’hui ; je suis caution qu’il ne lui en coûteroit qu’un des litrons de bonnes fèves qu’il porte pendus à son bâton, pour affriander une table d'hôte de loups, de louvats et de louveteaux, à la vie granivore, et pour sauver des générations innombrables de chevrettes et de chevrets, de biquettes et de biquets.

— C’est le dernier de mes litrons, pensa Trésor des Fèves ; mais qu’ai-je affaire de bilboquet, de rubis et de toupie ? et qu’est-ce qu’un plaisir d’enfant au prix d’une action utile?

— Voilà ton litron de fèves ! s’écria-t-il en détachant du bout de son bâton le dernier des litrons que sa mère lui avoit donnés pour ses menus plaisirs, mais sans fermer sa serfouette.

— C’est le reste de ma fortune, ajouta-t-il ; mais je n’y ai point de regret, et je te seroi reconnoissant, ami loup, si tu en fais le bon usage que tu m’as dit.

Le loup y enfonça ses crocs et l’emporta d’un trait vers sa tanière.

— Oh ! que vous partez donc vite ! reprit Trésor des Fèves. Oserois-je vous demander, messire loup, si je suis encore loin du monde où ma mère m’envoie?

— Tu y es depuis longtemps, répondit le loup en riant de travers, et tu y resterois bien mille ans, sans voir autre c^ose que ce que tu as vu.

Trésor des Fèves se remit alors en chemin, allégé de ses trois litrons, et cherchant toujours du regard les murailles de la ville, qui ne se montroient jamais. Il commençoit à céder à la lassitude et à l’ennui, quand des cris perçants, qui partoient d’un petit sentier détourné, réveillèrent son attention. Il courut au bruit.

— Ou’est-ce, dit-il, la serfouette à la main, et qui a besoin de secours? Parlez, car je ne vous vois pas.

— C’est moi, monsieur Trésor des Fèves ; c’est Fleur des Pois, répondit une petite voix pleine de douceur, qui vous prie de la délivrer de l’embarras où elle se trouve ; il ne faut que vouloir, et il ne vous en coûtera guère.

— Ehl vraiment, madame, je n’ai point coutume dt regarder à ce qu’il m’en coûtera pour obliger ! Vous pouvez disposer de ma fortune et de mon bien, continua-t-il, à l’exception de ces trois litrons de fèves qut je porte pendus à mon bâton, parce qu’ils ne m’appartiennent pas, mais à mon père et à ma mère, et que j’ai donné tout à l’heure ceux qui étoient miens à un vénérable hibou, à un saint homme de loup qui prédit comme un ermite, et à la plus intéressante des chevrettes de montagne. Il ne me reste pas une seule fèvt que j’aie licence de vous offrir.

— Vous vous moquez 1 reprit Fleur des Pois un peu piquée. Qui vous parle de vos fèves, seigneur? Je n’ai que faire de vos fèves, grâce à Dieu ; et on ne sait ce que c’est dans mon office. Le service que je vous demande, c’est de mettre le doigt sur le bouton de ma calèche pour en enlever la capote, sous laquelle je suis près d’étouffer.

— Je ne demanderois pas mieux, madame, s’écria Trésor des Fèves, si j'avois l’honneur de voir votre calèche, mais il n’y a pas ombre de calèche dans ce sentier, qui meparoit d’ailleurs peu voyable aux équipages. Cependant je ne mettrai pas longtemps meshuy à la découvrir, car je vous entends de bien près.

— Eh quoi ! dit-elle en s’éclatant de rire, vous ne voyez pas ma calèche 1 vous avez failli l’écraser en courant comme un étourdi ! Elle est devant vous, aimable Trésor des Fèves, et il est facile de la reconnoitre à son apparence élégante, qui a quelque chose de celle d’un pois chiche.

— Tellement l’apparence d’un pois chiche, rumina Trésor ;les Fèves en s’accrouplonnant, que je me serois laissé pendre avant d'y voir autre chose qu’un pois chiche.

Un coup d’œil suffit pourtant à Trésor des Fèves pour remarquer que c’étoit un fort gros pois chiche, plus rond qu’orange, et plus jaune que citron, porté sur quatre petites roues d’or et muni d'un joli porte -manteau qui étoit fait d’une petite gousse de pois, verte et lustrée comme maroquin.

Il se hâta de mettre la main sur le bouton, et la porte s’ouvrit.

"^Fleur des Pois en jaillit comme une graine de balsamine et tomba leste et joyeuse sur ses talons. Trésor des Fèves se releva émerveillé, car il n’avoit jamais rien imaginé de si beau que Fleur des Pois C’etoit en etlet le minois le plus accompli qu’un peintre puisse inven- | ter : des yeux longs comme des amandes, violets comme des betteraves, aux regards pointus comme des alenes, et une bouche line et moqueuse qui ne s’entr’uuvroit ü demi que pour laisser voir des dents blanches comme albâtre et luisantes comme émail. Sa robe courte, un peu boudante, panachée de flammes roses, comme les fleurs qui viennent aux pois, parvenoil a peine a moitié de ses jambes faites au tour, chaussées d'un bas de soie blanc aussi tendu que si oif y avoit employé le cabestan, et terminées par des pieds si mignons, qu'on ne pouvoit les voir sans envier le bonheur du cordonnier qui les avoit de sa main emprisonnés dans le satin.

— De quoi t’étonnes-tu? dit Fleur des Pois. — Ce qui prouve, par parenthèse, que Trésor des Fèves n’avoit pas l’air extrêmement spirituel dans ce moment-lâ.

Trésor des Fèves rougit; mais il se remit bientôt. — Je m’étonne, répondit-il modestement, qu’une aussi belle princesse, qui est à peu près de ma taille, ait pu tenir dans un pois chiche.

TRÉëUR DES FEVES ET FLEUR DES PUIS. 45

— Vous déprisez mal à propos ma calèche, Trésor des Fèves, reprit Fleur des Pois. On y voyage très-commodément quand elle est ouverte ; et c’est par hasard que je n’y ai pas mon grand écuyer, mon aumônier, mon gouverneur, mon secrétaire des commandements, et deux ou trois de mes femmes. J’aime à me promener seule, et ce caprice m’a valu l’accident qui m'est arrivé. Je ne sais si vous avez jamais rencontré en société le roi des Grillons, qui est fort reconnaissable à son masque noir et poli, comme celui d’Arlequin, à deux cornes droites et mobiles, et à certaine symphonie de mauvais goût dont il a coutume d’accompagner ses moindres paroles. Le roi des Grillons me faisoit la grâce de m’aimer; il n’ignoroit pas que ma minorité expire aujourd’hui, et qu’il est de l’usage des princesses de ma maison de prendre un mari à dix ans. Il s’est donc trouvé sur ma route, suivant l’usage, pour m’obséder du tintamarre infernal de ses carillonnantes déclarations, et je lui ai répondu, comme à l’ordinaire, en me bouchant les oreilles !

— O bonheur ! dit Trésor des Fèves enchanté ;’vous n’épouserez pas le roi des Grillons!

— Je ne l’épouserai pas, répondit Fleur des Pois avec dignité. Mon choix étoit fait. — Je ne lui eus pas plutôt signifié ma résolution, que l’odieux Cri-Cri (c’est le nom de ce monarque) s’élança d’un bond sur ma voiture, comme s’il avoit voulu la dévorer, et qu’il en fit brutalement tomber la capote. — Marie-toi maintenant, me dit-il, impertinente mijaurée! marie-toi si tu peux et si jamais mari vient te chercher dans cet équipage ! Quant à moi, je ne fais pas plus cas de ton royaume et de ta main que d'un pois chiche.

» — Si vous pouviez me dire en quel trou le roi des

Grillons s’est caché, s’écria Trésor des Fèves furieux, je l’aurois bientôt déterré avec ma serfouette, et je l’amènerois pieds et poings liés, princesse, à votre discré-

tion. — Je comprends cependant son désespoir, ajoutat-il en laissant tomber son front sur sa main. — Mais ne pensez-vous pas qu’il faut que je vous accompagne jusque dans vos 1-itats, pour vous mettre à l'abri de ses poursuites?

— Il le faudrait en effet, magnanime Trésor des Fèves, si j’étois loin de ma frontière ; mais voilà un champ de pois musqués où je ne compte que des sujets fidèles, et dont l’approche est interdite à mon ennemi. — Ainsi parlant, elle frappa la terre du pied et tomba suspendue des deux bras à deux tiges penchantes qui s’inclinèrent et se relevèrent sous elle, en semant ses cheveux des débris de leurs fleurs parfumées.

Pendant que Trésor des Fèves se complaisoit à la regarder (et je vous réponds que j’y aurais pris plaisir moi-même), elle le fixoit des traits acérés de ses yeux, le lioit des petits plis de son sourire, tellement qu’il aurait voulu mourir de la joie de la voir ainsi, et qy’il y serait peut-être encore si elle ne l’a voit averti.

— C’est trop vous avoir retenu, lui dit-elle, car je sais que le commerce des fèves est fort affaireux par le temps qui court; mais ma calèche, ou plutôt la vôtre, vous fera regagner les moments perdus. Ne m’offensez pas, je vous prie, du refus d’un si mince cadeau. J'ai des millions de calèches pareilles dans les greniers du château, et quand j’en veux une nouvelle, je la trie sur le volet au milieu d’une poignée, et je donne le reste aux souris.

— Le moindre des bienfaits de Votre Altesse ferait la gloire et le bonheur de ma vie, répondit Trésor des Fèves; mais elle ne pense pas que je suis encore chargé de provisions. Or, je conçois à merveille, si bien mesurées que soient mes fèves, qu’il y aurait moyen de faire entrer assez commodément votre calèche dans uu de mes htrons ; mais mes litrons dans votre calèche, c’est une chose impossible.

— Essaye, dit Fleur des Pois en riant et en se balan- \ . çant à ses fleurs ; essaye, et ne t’émerveille pas du tout, / comme un enfant qui n’a rien vu. — En effet, Trésor des Fèves n’éprouva aucune difficulté à placer les troisjir — trons dans la caisse de la voiture; elle en auroit contenu trente et davantage. Il fut un peu mortifié.

— Je suis prêt à partir, madame, reprit-il en se plaçant lui-même sur un coussin bien rembourré dont l’ampleur lui permettait de s’accommoder fort agréablement dans toutes les positions, jusqu’à s’y coucher tout du long s’il lui en avoit pris envie. Je dois à la tendresse de mes parents de ne pas leur laisser d’inquiétude sur ce que je suis devenu à notre première séparation, et je n’attends plus que votre cocher qui s'est enfui épouvanté, sans doute, à l’incartade grossière du roi des Grillons, en reconduisant l’attelage et en emportant les brancards. Alors j’abandonnerai ces lieux avec l’éternel regret de vous avoir vue sans espérer de vous revoir.

Bon 1 repartit Fleur des Pois, sans avoir l’air de

prendre garde à cette dernière partie du discours de Trésor des Fèves, qui tiroit fort à conséquence ; bon ! ma calèche n’a ni cocher, ni brancards, ni attelage : elle marche à la vapeur, et il n’y a pas d’heure où elle ne fasse aisément cinquante mille lieues. Je te demande si tu seras en peine de retourner chez toi quand cela te conviendra. Il suffira que tu retiennes bien le geste et le mot dont je me servirai pour la mettre en route. — Le porte-manteau contient différents objets qui peuvent te servir en voyage, et qui t’appartiennent sans réserve. En l’ouvrant à la manière dont tu ouvrirois une gousse de pois verts, tu y trouveras trois écrins de la forme et de la juste grosseur d’un pois, suspendu chacun d’un fil léger qui les soutient dans leur étui comme des pois en cosse, de telle façon qu'il ne puisse se heurter dommageablement dans les déménagements et le transport : c’est un travail merveilleux. Ils céderont à la près-

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