LA LITTÉRATURE FÉERIQUE
Nous avons pensé qu'il seroit agréable au lecteur de consigner ici, comme appendice au conte de Nodier, quelques notes sur la tradition relative aux fées. La plupart de ces notes sont empruntées au savant ouvrage de M. Alfred Maury, bibliothécaire de l’Institut. Voici quelques extraits de ce livre qui nous ont paru propres à intéresser.
« Parques, nymphes, junones, déesses mères, druidesses, prophétesses gauloises, furent pour les François crédules, pour les poètes qui les amusoient de leurs fictions, des êtres identiques. Femmes mystérieuses tenant à la fois du caractère de l’homme et du dieu, magiciennes auxquelles l’avenir dévoiloit parfois scs secrets, enchanteresses aux mains desquelles était livrée la destinée des humains. Sur leur tête vinrent se confondre et se concentrer les attributs de toutes les déesses gauloises et les druidesses qui les servoient. Ces femmes, le peuple leur donna le nom de magiciennes, de
fées, de sorcières ; mais il les désigna plus spécialement par le nom de fata, sous lequel ses ancêtres avoient honoré les Parques identifiées aux déesses mères... de fata on a fait faé. fée, féerie, comme de pratam, prata, on a fait pré, prairie.
«... Nées sur le sol celte etgermain, les fées ont vécuavec les poètes du moyen Age, les troubadours et les trouvères. Viviane, Melchior, Mélusine, Morgane, Urgande la Déconnue, forment une race de souche gauloise à laquelle sont venues se mêler les fictions de la Grèce et de Rome ; race qui s’est éteinte avec la Manto, l’Alcine, la Mélisse d’Arioste,la Titania de Shakspearc, la Gloriane de Spencer, la Silvanella de Roiardo...
« Les fées, comme les druidesses, étoient vêtues de blanc; elles portoient des couronnes, ainsi que les Parques et les déesses mères.
« A donc vist plusieurs dames faés aournées et toutes couronnées de couronnes très-sumptueusement faictes et moult riches, dit le roman d’Ogier le Danois, en parlant des fées qu’Ogier vit dans l’ilc d’Avalon...
« Un des traits les plus caractéristiques des fées, c’étoit le soin qu’elles prenoient des enfants, auxquels elles dispensoient à leur gré les défauts et les qualités, le bonheur et la mauvaise fortune. Nous reconnoissons dans cette présence près du berceau des nouveau-nés un des attributs des Parques, dont une des fonctions étoit d’assister Ilithye et de se trouver à la naissance des enfants pour prononcer sur leur avenir. Les Parques présidèrent à la naissance d’Achille. Pindare nous montre Apollon ordonnant à ces déesses d’être présentes aux couches d’Évadné. Ovide les fait pénétrer dans la chambre d’Althée pour allumer le tison fatal auquel est attaché le sort de Méléagre...
« Longtemps, à l’époque des couches de leurs femmes, les Bretons servirent un repas dans une chambre contiguë à celle de l’accouchée, repas qui étoit destiné aux fées dont ils redoutoient le ressentiment. Les fées furent invitées à la naissance d’Obéron ; elles le dotèrent à l’envi des dons les plus rares. Une seule fut oubliée, comme la Discorde aux noces de Thétis et de Pélée, et, pour se venger de l’ou-
LA FÉE AUX MIETTES
trage qui lui étoit fait, elle condamna Obéron à ne jamais dépasser la taille d’un nain...
a Les traditions du moyen âge nous montrent les fées se présentant la nuit que naquit Ogier le Danois, pour lui faire chacune un don différent. Brun de la Montagne fut, peu de temps après sa naissance, placé dans la forêt de Bréchéliant, où les fées vinrent, comme les Parques, au nombre de trois, le doter de grandes vertus. Trois ïées firent aussi présent d’un beau souhait au fils de Maillefer. Les fées assistent de même à la venue au monde d’Isaïe le triste. Aux environs de la Roche-aux-Fées, dans le canton de Retiers, les paysans croient encore aux fées, qui prennent, disent-ils, Boin des petits enfants, dont elles pronostiquent le sort futur ; elles descendent dans les maisons par les cheminées et ressortent de même pour s’en aller...
« En Bretagne, les fées sont appelées Korrigans. Elles connoissent l’avenir, commandent aux agents de la nature; elles peuvent se transformer en la forme qui leur plaît. En un clin d’œil elles peuvent se transporter d’un bout du monde à l’autre. Tous les ans, au retour du printemps, elles célèbrent une grande fête de nuit ; au clair de lune elles assistent à un repas mystérieux, puis disparoissent aux premiers rayons de l’aurore... Les paysans bretons assurent que les Korrigans sont de grandes princesses gauloises qui n’ont point voulu embrasseï le christianisme lors de l’arrivée des apôtres, et voilà pourquoi la malédiction de Dieu les a frappées...
« Us disent encore que les fées sont animées d’une haine mortelle contre le clergé. La Vierge est aussi de leur part l’objet d’une haine toute particulière; aussi le samedi, jour consacrée à Marie, est-il pour les fées un jour néfaste. » — Alfred Maüry, Des Fées du moyen < ge, Paris, 4813, petit in-8°.
La croyance aux fées, qui s’est conservée sur un grand nambre de points en France, étoit, au moyen âge et même dans des temps plus voisins, tellement enracinée, qu’au seizième siècle encore on célébroit tous les ans dans l’église de Poissy une messe pour préserver le pays des mauvaises fées.
Comme les divinités païennes, qui, détrônées de l’Olympe, se réfugièrent dans la poésie, les fées se réfugièrent dans les opéras comiques et les contes, lorsque l’avènement de la civilisation indéfiniment progressive eut brisé leurs baguettes. De la tradition romanesque du moyen âge, des contes orientaux importés directement par Galland, et des contes italiens naturalisés et embellis par Perrault, il s’est formé en France une littérature spéciale, laquelle a produit une foule de compositions charmantes éparpillées dans l’intervalle de deux siècles entre le Chat botté et la Fée aux Miettes. Cette littérature, par un rare privilège, amuse également les enfants et les gens d’esprit ; elle a amusé Montesquieu, alors môme qu’il écrivoit l’Esprit des lois; elle a amusé la Harpe, qui du reste devoit avoir besoin de distraction dans une aussi lourde besogne, lorsqu’il composoit son Cours de littérature; Caylus, qui oublioit, pour écrire des contes de fées, l’archéologie, qui n’est trop souvent qu’un conte de pédant; elle amusa Jean-Jacques Rousseau lui-même au milieu de ses tristesses et de ses ombrages, et elle lui inspira la Reine fantasque, véritable, chef-d’œuvre de malice et de style. Ce que le dix-septième et le dix-huitième siècle ont produit de plus important en fait de littérature féerique a été recueilli dans le Cabinet des fées. Amsterdam (Paris), 1785, 41 vol. in-8°.
Les poètes se sont inspirés, comme les contes, du souvenir des fées. On cite entre autres, en fait de poèmes modernes, la Reine des Fées, le chef-d’œuvre de Spencer, véritable épopée dont tous les personnages sont empruntés au monde fantastique. Les écrivains dramatiques nenégligèrent pas non plus cette source abondante d’émotions, de péripéties et de scènes à effet. Saint-Foix fut le premier des auteurs françois qui composa une féerie pour le théâtre ; elle est intitulée l 'Oracle. Dancourt, Moncrif, Cahuzac, Marmontel, Favart, l’auteur si applaudi de la Fée Urgèle, suivirent l’exemple de Saint-Foix ; de notre temps, les féeries à grand spectacle attirent aux théâtres des boulevards un public empressé, et si les pièces de ce genre n’exigent pas de leurs auteurs de grands efforts de composition ou de style, elles ont du moins, au point de vue moral, le mérite d’être com-
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plètement inoffensives. U se trouve encore heureusement, parmi les habitués des théâtres, bon nombre de gens qui préfèrent les héros de la Bibliothèque bleue aux héros de la Cour d'assises, et le Petit Chaperon rouge à Robert Macaire.
(Note de l’Éditeur .)
UNI VERSITY