‹ Contes fantastiquesChapitre 17 sur 27 · LE SAGE LOCKMAN · texte numérisé non relu

LE SAGE LOCKMAN

Le lendemain survint dans le même endroit le sage Lockman, le philosophe et le poète; Lockman, l’amour

des humains, le précepteur des peuples et le conseiller des rois; Lockman,qui cherchoit souvent les solitudes les plus écartées pour y méditer sur la nature et sur Dieu.

Et Lockman marchoit d'un pas tardif, parce qu’il étoit affoibli par son grand âge, car il avoit atteint, le même jour, le trois centième anniversaire de sa naissance.

Lockman s’arrêta au spectacle qu’offroient alors les environs de l’arbre du désert, et il réfléchit un instant.

« Le tableau que votre divine bonté montre à mes regards, s’écria-t-il enfin, renferme, ô sublime Créateur de toutes choses! d’ineffables enseignements, et mon àme est accablée, en le contemplant, d'admiration pour les leçons qui résultent de vos œuvres, et de compassion pour les insensés qui ne vous connoissent point.

» Voilà un trésor, comme s'exprime les hommes, qui a peut-être coûté bien des fois àson maître le repos de l’esprit et de l’àme.

« Voilà lekardouon qui a trouvé ces piècesd’or, etqui éclairé par le foible instinct dont vous avez pourvu son espèce, les a prises pour des tranches de racines desséchées par le soleil.

« Voilà le pauvre Xaïloun, dont l’éclat des vêtements du kardouon avoit ébloui les yeux, parce que son intelligence ne pouvoit pas percer, pour remonter jusqu’à vous, les ténèbres qui l’enveloppoient comme les langes d’un enfant au berceau, et adorer, dans ce magnifique appareil, la main toute-puissante, qui en décore à son gré les plus viles de ses créatures.

« Voilà lefaquir Abhoc, qui s’est fié à la timidité naturelle du kardouon età l’imbécillité de Xaïloun pourrester seul possesseur de tant’ de biens et se rendre opulent sur ses vieux jours.

« Voilà le docteur Abhao, qui a compté sur le débat

LE SONGE D’OR

qriedevoit exciter, au réveil, le partage de ces trompeuses vanités de la fortune pour se faire médiateur entre les prétendants, et s’attribuer double part.

« Voilà le Roi des Svbi.es, qui est venu le dernier, en roulant des idées fatales et des projets de mort, à la manière accoutumée de ces hommes déplorables que votre grâce souveraine abandonne aux passions de la terre, et qui se promettait peut-être d’égorger les premiers venus pendant la nuit, autant que j’en peux juger par la violence désespérée avec laquelle sa main s'est fermée sur son kangiar.

« Et tous cinq se sont endormis pour toujours sous l’ombre empoisonnée de l’upas, dont un souffle de votre colère a jeté ici les semences funestes du fond des forêts de Java. »

Quand il eut dit ce que je viens de dire, Lockman se prosterna, et il adora Dieu.

Et quand Lockman se fut relevé, il passa la main dans sa barbe et il continua :

« Le respect qui est dû aux morts, reprit-il, nous défend de laisser leurs dépouilles en proie aux bêtes du désert. Le vivant juge le vivant, mais le mort appartient à Dieu. »

Et il détacha de la ceinture de Xaïloun la serpe du bûcheron pour creuser trois fosses.

Dans la première fosse il mit le faquir Abhoc.

Dans la seconde fosse il mit le docteur Abhac.

Dans la troisième fosse il enterra le Roi des Sables.

« Quanta toi, Xaïloun, continua Lokman, je t’emporterai hors de l’influence mortelle de l’arbre-poison, pour que tes amis, s'il t’en reste sur la terre depuis la mort du kardouon, puissent venir te pleurer sans danger à l’endroit où tu reposeras ; et je le ferai ainsi, mon frère, parce que tu as étendu ton manteau sur le kardouon endormi pour le préserver du froid. »

Ensuite Lockman emporta Xaïloun bien loin de là, ef

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il lui creusa une fosse dans un petit ravin tout fleuri que le» sources du désert baignaient souvent sans jamais l'inonder, sous des arbres dont les frondes flottantes auvent n’épanchoient autour d’elles que de la fraîcheur et des parfums.

Et quand cela fut fini, Lockman passa une seconde fois la main dans sa barbe ; et, après y avoir réfléchi, Lokman alla chercher le kardouon, qui étoit mort sous l'arbre-poison de Java.

Apres quoi Lockman creusa une cinquième fosse pour le kardouon au-dessus de celle de Xaïloun, surun petit revers mieux exposé au soleil, dont les rayons naissants éveillent la gaieté des lézards.

Dieu me préserve, dit Lockman, de séparer dans la mort ceux qui se sont aimés !

Et, quand il eut parlé ainsi, Lockman passa une troisième fois sa main dans sa barbe ; et, après y avoir réfléchi, Lockman retourna jusqu’au pied de l’arbre il pas.

Après quoi il y creusa une fosse très profonde, et il y enterra le trésor.

— Cette précaution, dit-il en souriant dans sonàme, peut sauver la vie d’un homme ou celle d’un kardouon.

Après quoi Lockman reprit son chemin avec une grande fatigue pour venir se coucher près de la fosse de Xaïloun, et il se sentit défaillir avant d’y arriver, à cause de son grand âge.

Et quand Lockman fut arrivé à la fosse de Xaïloun, il défaillit tout à fait, se laissa tomber sur la terre, éleva <tnàme vers Dieu, et mourut.

Ceci est l’histoire du sage Lockman.

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