PRÉFACE NOUVELLE
Sur des sujets nouveaux faisons des vers antiques,
n dit André Chénier. Cette idée me préoccupent singulièrement dans ma jeunesse ; et il faut dire, pour expliquer mes inductions et pour les excuser, que j’étois seul, dans ma jeunesse, à pressentir l’infaillible avènement d’une littérature ' nouvelle. Pour le génie, ce pouvoit être une révélation. Pour moi, ce n’étoit qu’un tourment.
Je savois bien que les sujets n’étoient pas épuisés, et qu'il restoit encore des domaines immenses à exploiter à l’imagination; mais je le savois obscurément, à la manière des hommes médiocres, et je louvoyois de loin sur les parages de l’Amérique, sans m’apercevoir qu’il y àvoit là un monde. J’attendois qu’une voix aimée criât : Terre !
Une chose m’avoit frappé : c’est qu’à la fin de toutes les littératures, l’invention sembloit s’enrichir en proportion des pertes du goût, et que les écrivains en qui elle surgissoit toute neuve et toute brillante, retenus par quelque étrange pudeur, n’avoient jamais osé la livrer à la multitude que sous un masque de cynisme et de dérision, comme la Folie des joies populaires ou la Ménade des bacchanales. Ceci est
le signalement distinctif des génies trigémeaux de Lucien, d’Apulée et de Voltaire.
Si on cherche maintenant quelle étoit l’Ame de cette création des temps achevés, on la trouvera dans la fantaisie. Les grands hommes des vieux peuples retournent comme les vieillards aux jeux des petits enfants, en affectant de les dédaigner devant les sages ; mais c’est là qu’ils laissent débor- ' der en riant tout ce que la nature leur avoit donné de puissance. Apulée, philosophe platonicien, et Voltaire, poète épique, sont des nains à faire pitié. L’auteur de l’Ane d’or celui de la Pucelle et de Zadig, voilà des géants !
Je m’avisai un jour que la voie du fantastique, pris au sév rieux, seroit tout à fait nouvelle, autant que l’idée de nouveauté peut se présenter sous une acception absolue dans une civilisation usée. L’Odyssée d’IIomère est du fantastique sérieux, mais elle a un caractère qui est propre aux conceptions des premiers âges, celui de la naïveté. Il ne me restoit plus, pour satisfaire à cet instinct curieux et inutile de mon
r foible esprit, que de découvrir dans l’homme la source d’un fantastique vraisemblable ou vrai, qui ne résulterait que d’impressions naturelles ou de croyances répandues, même parmi les hauts esprits de notre siècle incrédule, si profondément déchu de la naïveté antique. Ce que je cherehois, plu sieurs hommes l’ont trouvé depuis ; Walter Scott et Victor Jlugo, dans des types extraordinaires, mais possibles, circon-
1 Quoique l'érudition, qu’il est si difficile de ne pas gâter par un peu de pédantisme, figure mal au milieu des brillantes fantaisies qui composent ce volume, on nous pardonnera de placer ici sur Apulée une note qui peut être utile, comme éclaircissement, aux personnes qui n’ont point sous la main une biographie quelconque. Apulée, philosophe, rhéteur et romancier latin, naquit en Afrique, à Madaure, colonie romaine, l’an 114 deJ.-C., à la fin du règne de Trajan. Après avoir étudié à Carthage, visité l’Afrique, l'Asie, la Grèce, et exercé la charge de décurion à Madaure, sa patrie, il sc fixa, vers l'an 1 43, à QEa, et là, à l’âge de trente et un ans, il épousa une veuve nommée Pudentilla, qui touchait au moment de ce mariage à sa quarante-cinquième année. En l’an 148, Apulée se rendit à Carthage et il y mourut entre les années 184 et IUI, laissant un grand nombre d’ouvrages sur les sujets les plus divers: un Traité sur les proverbes , un Traité sur la république , un Traité d'arithmétique, uu Traité de musique, des Questions de table, des Badinages, un Discours sur la
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stance aujourd’hui essentielle qui manque à la réalité poéti-» que de Gircé et de Polyphénie ; Hoffmann, dans la frénésie nerveuse de l’artiste enthousiaste, ou dans les phénomènes plus ou moins démontrés du magnétisme. Schiller, qui se jouoit de toutes les difficultés, avoit déjà fait jaillir des émotions graves et terribles d’une combinaison encore plus commune dans ses moyens, de la collusion de deux charlatans de place, experts en fantasmagorie.
Le mauvais succès de Smarra ne m’a pas prouvé que je me fusse entièrement trompé sur un autre ressort du fantastique moderne, plus merveilleux, selon moi, que les autres. Ce qu'il m’auroit prouvé, c’est que je manquois de puissance pour m’en servir, et je n’avois pas besoin de l’apprendre. Je le savois.
La vie d’un homme organisé poétiquement se divise en deux séries de sensations à peu près égales, même en valeur, l’une qui résulte des illusions de la vie éveillée, l’autre qui / se forme des illusions du sommeil. Je ne disputerai pas sur l’avantage relatif de l’une ou de l’autre de ces deux manières de percevoir le monde imaginaire, mais je suis souverainement convaincu qu’elles n'ont rien à s’envier réciproquement à l'heure de la mort. Le songeur n’auroit rien à gagner à se donner pour le poète, ni le poète pour le songeur.
Ge qui m’étonne, c’est que le poète éveillé ait si rarement v / profité dans ses œuvres des fantaisies du poète endormi, ou du moins qu’il ait si rarement avoué son emprunt; car la réalité de cet emprunt dans les conceptions les plus auda-
majeslé d'Esculape, un Dialogue en faveur du même dieu, un Discours à l’occasion de la statue qu’on devait lui ériger dans la ville d'Œa , des satires et des griphes, des épîtres, des abrégés historiques, etc., etc. C’éloit, on le voit, un polygraphe non moins fécond que Nodier, et par une coïncidence qui mérite d’être rappelée, le conteur franc-comtois et le philosophe de Madaure se sont rencontrés plusieurs fois dans les sujets de leurs études et même dans les titres île leurs écrits. Ainsi, Apulée a fait sur la République un traité, et Nodier a fait un article ; Apulée a écrit sur les diphlhongues ; Nodier s\ir\es onomatopées ; Apulée étudia les herbes, et Nodier la botanique ; Apulée composa un ouvrage sur les poissons, et Nodier une dissertation sur les insectes. Enlin, tous deux, àdix-sept siècles de distance, le délassoient d’études sérieuses en écrivant des conf es fantastiques.
cieuscs du génie est une chose qu’on ne peut pas contester. La descente d’Ulysse aux enfers est un rêve. Ce partage de facultés alternatives étoit probablement compris par les écrivains primitifs. Les songes tiennent une grande place dans l’Écriture. L’idée même de leur influence sur les développements de la pensée, dans son action extérieure, s’est conservée par une singulière tradition, à travers toutes les circonspections de l’école classique. Il n’y a pas vingt ans que le songe étoit de rigueur, quand on composoit une tragédie ; j’en ai entendu cinquante, et malheureusement il sembloit, ôles entendre, que leurs auteurs n’eussent jamais rêvé.
A force de m’étonner que la moitié, et la plus forte moitié sans doute des imaginations de l’esprit, ne fussent jamais devenues le sujet d’une fable idéale si propre à la poésie, je pensai à l’essayer pour moi seul, car je n’aspiéois guère à jamais occuper les autres de mes livres et de mes préfaces, dont ils ne s’occupent pas beaucoup. Un accident assez vulgaire d’organisation qui m’a livré toute ma vie à ces féeries du sommeil, cent fois plus lucides pour moi que mes amours, mes intérêts et mes ambitions, m’entraînoit vers ce sujet. Une seule chose m’en rebutoit presque invinciblement, et il
Parmi les ouvrages d'Apulée, un grand nombre sont perdus; ceux qui nous restent sont : t° LesFlorid.es, qui sont une espèce d’anthologie; 2° Sur le dieu démocrate, un livre; 3° Sur le dogme de Platon, trois livres;4°Z)u Monde, un livre;5° Apologie devant ClaudiusMaximus , ou livre sur la magie-, G 0 ' ANEXOMENOS qu’on peut traduire par l'Amant -platonique ; "i° Fragments, au nombre de vingt; 8° Les Métamorphoses, onze livres; c’est de ce dernier ouvrage qu’il est question dans la préface de Smarra.
l es Métamorphoses, qui se trouvent aussi quelquefois intitulées les Milésiennes, sont plus connues sous le nom de l’Ane d’or. Les éditions et les traductions d’Apulée, et principalement celles de l’Ane d’or, sont três-nomhreuses. Nous renverrons les lecteurs curieux de connaître cette composition bizarre à la traduction de M. Bétolaud, Paris, 1835, 2 vol.in-8, dans la Bibliothèque latine- française, publiée par C. L. F. Panckoucke. Nous ajouterons encore, pour éviter toute confusion, que l’antiquité nous a léguéun autre roman du même genre, mais dans des proportions beaucoup plus restreintes. Ce roman, attribué par les uns à Lucien, par les autres à Lucius de Patras, est intitulé la Luciade ou l’Ane. Voir, dans cette Bibliothèque, les romans grecs, Paris, 1841. {Note de l’Éditeur.)
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faut que je la dise. J’étois admirateur passionné des classiques, les seuJs auteurs que j’eusse lus sous les yeux de mon père, et j’aurois renoncé à mon projet si je n’avois trouvé à l’exécuter dans la paraphrase poétique du premier livre d’Apulée, auquel je devois tant de rêves étranges qui avoient fini par préoccuper mes jours du souvenir de mes nuits.
Cependant ce n’étoit pas tout. J’avois besoin aussi pour moi (cela est bien entendu)' de l’expression vive et cependant élégante et harmonieuse de ces caprices du rêve qui n’avoient jamais été écrits, et dont le conte de fées d’Apulée n’étoit que le canevas. Comme le cadre de cette étude ne paroissoit pas encore illimité à ma jeune et vigoureuse patience, je m’exerçai intrépidement à traduire et à retraduire ' toutes les phrases presque intraduisibles des classiques qui se rapportoient à mon plan, à les fondre, à les assouplir à la forme du premier auteur, comme je l’avois appris de Klopstock, ou comme je l’avois appris d’Horace :
Et male tomatos incudi reddere versus.
Tout ceci seroit fort ridicule à l’occasion de Smarra. s’il n’en sortoit une leçon assez utile pour les jeunes gens qui se forment à écrire la langue littéraire, et qui ne l’écriront jamais bien, si je ne me trompe, sans cette élaboration consciencieuse de la phrase bien faite et de l’expression bien trouvée. Je souhaite qu’elle leur soit plus favorable qu’à moi 1 .
1 La critique a tenu compte à Nodier de ce grand et patient travail de style. Smarra, a dit M. J. Janin, est une fantaisie composée de toutes sortes d 'éléments divers : il y a de l’HolTmann, il y a duSchiller, il y a de l’Apulée : c’est le rêve d’un poète éveillé, ou, si vous aimez mieux, l’histoire des féeries du sommeil. Comme étude d'une langue habilement travaillée, ce coûte de Smarra est une étude admirable. Nodier a mis dans ces pages tout ce qu’il a pu prendre aux anciens: Homère, Théocrite, Virgile, Catulle, Stace, Lucien, sans oublier Dante, Shakspeare et Milton ; mais comme Nodier arrivoit le premier de toute la nouvelle école, sans être précédé du grand tapage que font d’ordinaire les novateurs, le public ne comprit pas tout de suite la piquante nouveauté de ce style aux formes limpides, aux transparentes couleurs. — Partisan déclaré de l'invocation, a dit à son tour M. Mérimée, Nodier s’arrêta devant la langue de Pascal et de
L’tf jour ma vie changea, et passa de l’âge délicieux de l’espérance à l’Age impérieux de la nécessité. Je ne revois - plus mes livres à venir, et je vendoismes rêves aux libraires. C’est ainsi que parut Smarra, qui n’auroit jamais paru sous cette forme si j’avois été libre de lui en donner une autre.
Tel qu’il est, je crois que Smarra, qui n’est qu’une étude, et je ne saurois trop le répéter, ne sera pas une étude inutile pour les grammairiens un peu philologues, et c’est peut-être une raison qui m’excuse de le reproduire. Ils verront que n. j’ai cherché à y épuiser toutes les formes de la phraséologie françoise, en luttant de toute ma puissance d’écolier contre les difficultés de la construction grecque et latine, travail immense et minutieux comme celui de cet homme qui faisoit passer des grains de mil par le trou d’une aiguille, mais qui mériteroit peut-être un boisseau de mil chez les peuples civilisés.
Le reste ne me regarde point. J’ai dit de qui étoil la fajile ; sauf quelques phrases de transition, tout appartient à Homère, à Théocrite, à Virgile, à Catulle, à Stace, à Lucien, à Dante, à Shakspeare, à Milton. Je ne lisois pas autre chose. Le défaut criant de Smarra étoit donc de paraître ce qu’il étoit réellement, une étude, un cenlon, un pastiche des classiques, le plus mauvais volumen de l’école d’Alexandrie échappé à l’incendie de la bibliothèque des Ptolémées. Personne ne s’en avisa.
Devineriez-vous ce qu’on fit de Smarra, de cette fiction d’Apulée, peut-être gauchement parfumée des roses d’Anacréon? Oh ! le livre studieux, le livre méticuleux, livre d’innocence et de pudeur scolaire, livre écrit sous l'inspiration vV de l’antiquité la plus pure ! on en fit un livre romantique ! et Henri Estienne, Scapula et Schrevelius ne se levèrent pas de leurs tombeaux pour les démentir ! Pauvres gens ! — Ce
Bossuet, et ne cessa de la regarder comme l'arche sainte à laquelle il est défendu de toucher. Dans ses conceptions, il poussa peut-être quelquefois la hardiesse jusqua la bizarrerie, mais il régla toujours son style sur les meilleurs modèles. Sa phrase demeura claire, facile, harmonieuse. Smarra, le plus étrange de ses récits fantastiques, semble le rêve d un Scythe raconte par un poëte de la Grèce.
(Note de l’Éditeur.)
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n’est pas de Schrevelius, de Scapula et d’Henri Eslienne que je parle.
J’avois alors quelques amis illustres dans les lettres, qui répugnoient à m’abandonner sons le poids d’une accusation aussi capitale. Ils auroient bien fait quelques concessions, mais romantique étoit un peu fort. Ils avoient tenu bon longtemps. Quand on leur parla de Smarra, ils lâchèrent pied. La Thessalie sonnoit plus rudement tl leurs oreiller que le Scotland. — Larisse et le Pénée, où diable a-t-il pris cela? disoit ce bon Lémontey (Dieu l’ait en sa sainte garde !). — C’étoient de rudes classiques, je vous en réponds « !
Ce qu’il y a de particulier et «le risible dans ce jugement, c’est qu’on ne lit gr.lce tout au plus qu’à certaines parties du
* 11 esl bon de rappeler que, si Nodier fut l'un des promoteurs les plusaetifsdu mouvement romantique, en ce que ce mouvement atoit d élevé et d'heureusement novateur, il restadu moins constamment en dehors des querelles d'école et des questions de personnes. Sa douceur, sa modestie sincère, et quelquefois ombrageuse, s'aceommodoient mal delà lutte et du bruit, et, auplus fort de la bataille, il garda toujours une espèce de neutralité bienveillante, comme il l'a fort bien exprimé dans les lignes suivantes: « Honneur, respect, reconnoissance à ceux qui ont trouvé le beau, le vrai, et le bon ; sympathie et protection à ceux qui lescherehent, silence etpitiéàceux qui lesméconnoissentl... J aime trop le repos pour me compromettre dans ces dangereuses querelles dont la prévoyante nature m'a isolé de bonne heure, en me réduisant pour tout lot à une médiocrité obscure et pacifique; et je ne suis jamais sorti par mégarde ou par maladresse du cercle étroit dans lequel elle m’avoit enfermé, sans avoir soudainement à m’en repentir. Il n’y a pas quinze jours, hélas! que j’avois tous les savants sur les bras, et que j’ai été obligé de les mettre à terre. Que deviendrois-je si j’avois le malheur d'y attirer les classiques et les romantiques, peuples altiers, superbes, indomptables, fidèles à leurs rancunes, et altérés de vengeances, qui s'accordent mal, même entre eux, dans l'enceinte respective de leurs camps et de leurs murailles? Il me faut si peu de chose, à moi, dans toutes les littératures du monde, pour me désintéresser de la bataille, que je suis prêt A faire droit de part ou d’autre aux premières sommations du vainqueur, si on me permet d'emporter seulement en dépouilles opimes les bottes du courrier de M. le marquis deCarabas, ou la galette du Chaperon, délices de mon enfance qui peuvent suffire à mes vieux jours; et je ferai sonner si haut cette prétention, que les hautes puissantes belligérantes en passeront probablement par là tét ou tard pour s'assurer ma neutralité. » ( Note de l'Éditeur.)
style, et c’étoit. à ma honte, la seule chose qui fut de moi dans le livre. Des conceptions fantastiques de l’esprit le plus éminent de la décadence, de l’image homérique, du tour virgilien, de ces figures de construction si laborieusement, et quelquefois si artistement calquées, il n’en fut pas question. On leur accorda detre écrites, et c’étoit tout. Imaginez, je vous prie, une statue comme l’Apollon ou l’Antinoüs sur laquelle un méchant manœuvre a jeté en passant, pour s’en débarrasser, quelque pan de haillon, et que l’Académie des beaux-arts trouve mauvaise, mais assez proprement drapée !...
Mon travail sur Smarra n’est donc qu'un trav ail verb al, l’œuvre d’un écolier attentif; il vaut tout au plus un prix de composition au collège, mais il ne valoit pas tant de mépris; j’adressai quelques jours après à mon malheureux ami Auger un exemplaire de Smarra avec les renvois aux classiques, et je pense qu’il peut s’étre trouvé dans sa bibliothèque. Le lendemain, M. Ponthicu, mon libraire, me fit la grâce de m’annoncer qu’il avoit vendu -l’édition au poids.
J’avois tellement redouté de me mesurer avec la haute puissance d’expression qui caractérise l’antiquité, que je hi’étois caché sous le rôle obscur de traducteur. Les pièces qui suivoient Smarra favorisoient cette supposition, que mon séjour assez long dans des provinces esclavones rendoit d’ailleurs vraisemblable. C’étoient d’autres études que j’avois faites, jeune encore, sur une langue primitive, ou au moins autoclithone, qui a pourtant son Iliade, la belle Qsmanide de Gondola; mais je ne pensois pas que celte précaution mal entendue fut précisément ce qui soulèveroit contre moi, à la seule inspection du titre de mon livre, l’indignation des littérateurs de ce temps-là, hommes d’une érudition modeste et tempérée dont les sages études n’avoient jamais passé la portée du père Pomey dans l’investigation des histoires mythologiques, et celle de M. l’abbé Valart dans l’analyse philosophique des langues. Le nom sauvage de l’Esclavonie les prévint contre tout ce qui pouvoit arriver d’une contrée de barbares. On ne savoit pas encore en France mais aujourd’hui on le sait même à l’Institut, que Raguse est le dernier temple des muses grecques et latines; que les
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Boscovich, les Stay, les Bernard de Zamagna, les Urbain A ppendini, les Sorgo, ont brillé à son horizon comme une constellation classique, du temps même où Paris se pâmoit à la prose de M. Louvet et aux vers de M. Demoustier ; et que les savants esclavons, fort réservés d’ailleurs dans leurs prétentions, se permettent quelquefois de sourire assez malignement quand on leur parle des nôtres. Ce pays est ledernier, dit-on, qui ait conservé le culte d’Esculape, et on croiroit qu’ Apollon reconnoissant a trouvé quelque charme à exhaler les derniers sons de sa lyre aux lieux où l’on aimoit encore le souvenir de son lils. <
Un autre que moi jHiroit gardé pour s&*péroraison la phrase que mis venez de lire, et qui exciteroit un murmure extrêmement flatteur à la fin d’un discours d’apparat, mais je ne suis pas si fier, et il me reste quelque chose à dire; c’est que j’ai précisément oublié jusqu’ici la critique la plus sévère qu’ait essuyée ce malheureux Smarra. On a jugé que la fable n’en étoit pas claire; qu’elle nelaissoit à la fin de la lecture qu’une idée vagueet presque inextricable; que l’esprit I du narrateur, continuellement distrait par lesdétailsles plus j fugitifs, se perdoit à tout propos dans des digressions sans objet; que les transitions du récit n’étoient jamais déterminées par la liaison naturelle des pensées, junctura mixturaque, mais paroissoient abandonnées au caprice de laparole comme une chance du jeu de dés ; qu’il étoit impossible enfin d’y discerner un plan rationnel et une intention écrite.
J’ai dit que ces observations avoient été faites sous une forme qui n’étoit pas celle de l’éloge ; on pourroit aisément s’y tromper ; car c’est l’éloge que j’aurois voulu. Ces caractères sont précisément ceux du rêve ; et quiconque s’est résigné à lire Smarra d’un bout à l’autre, sans s’apercevoir qu’il lisoit un rêve, a pris une peine inutile.