‹ Contes fantastiquesChapitre 21 sur 27 · DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

I/ouvrage singulier dont j’ollïc la traduction au publicest moderne et même récent. On l’attribue généralement en \ Illvi ie à un noble Ragusain qui a caché son nom sous celui du comte Maxime Üdin 1 , ù la tête de plusieurs poèmes du même genre. Celui-ci, dont je dois la communicat ion à l’amitié de M. Chevalier Fcdorovich Albinoni, n’étoit point imprimé lors de mon séjour dans ces provinces. Il l’a probablement été depuis.

Smarrct e st le nom primitif du mauvais esprit auquel les anciens rapportaient le triste phénomène du cauchemar. Le même mot exprime encore la même idée dans la plupart des dialectes slaves, chez les peuples de la terre qui sont le plus sujets à celle affreuse maladie. 11 y a peu de familles morlaques où quelqu’un n’en soit tourmenté. Ainsi, la Providence a placé aux deux extrémités de la vaste chaîne des Alpes de Suisse et d’Italie les deux infirmités les plus contrastées de l’homme; dans la Dalmatie, les délires d'une imagination exaltée qui a transporté l’exercice de toutes ses ■v facultés sur un ordre purement intellectuel d’idées ; dans la Savoie et le Valais, l’absence presque totale des perceptions qui distinguent l’homme de la brute : ce sont, d’un côté, les frénésies d’Ariel, et, de l’autre, la stupeur farouche de Cal i ban.

Pour entrer avec intérêt dans le secret de la composition de Smarra, il faut peut-être avoir éprouvé les illusions du cauchemar dont ce poëme est l’histoire fidèle, et c’est payer

i Nous rappellerons ici que ce prétendu comte Maxime Odin est aussi le pseudonyme derrière lequel Nodier s’abrite dans ses Souvenirs de Jeunesse, qu'il avoit donnés comme un livre dont il n'éloit que l’éditeur, lorsqu'il les fit paroitre pour la première fois.

(Note de l'Éditeur.)

SMAKIU.

un peu cher l’insipide plaisir de lire une mauvaise tradûc ion. Toutefois, il y a si peu de personnes qui n’aient jamais été poursuivies dans leur sommeil de quelque rêve fâcheux, ou éblouies des prestiges de quelque rêve enchanteur qui a fini trop tôt, que j’ai pensé que cet ouvrage auroit au moins pour le grand nombre le mérite de rappeler des sensations connues qui, comme le dit l’auteur, n’ont encore été décrites b en aucune langue et dont il est même rare qu’on se rende compte à soi-même en se réveillant. L’artilice le plus difficile du poète est d’avoir enfermé le récit d’une anecdote assez soutenue, qui a son exposition, son nœud, sa péripétie et son dénouaient, dans une succession de songes bizarres I dont la transition n’est souvent déterminée que par un mot. \ En ce point même, cependant, il n’a fait que se conformer \ au caprice piquant de la nature, qui se joue à nous faire parcourir dans la durée d’un seul rêve, plusieurs fois interrompu par des épisodes étrangers à son objet, tous les développements d'une action régulière, complète et plus ou moins vraisemblable.

Les personnes qui ont lu Apulée s’apercevront facilement que la fable du premier livre de l’Ane d’or de cet ingénieux conteur a beaucoup de rapuort avec celle-ci, et qu’elles se ressemblent par le fond presque autant qu’elles diffèrent par la forme. L’auteur parolt même avoir affecté de solliciter ce rapprochement en conservant à son principal personnage le nom de Lucius. Le récit du philosophe de Madaure et celui du prêtre dalmate, cité par Fortis, tome I, page 65, ont en effet une origine commune dans les chants traditionnels d’une contrée qu’Apulée avoit curieusement visitée, mais dont il a dédaigné de retracer le caractère, ce qui n’empêche pas qu’Apulée ne soit un des écrivains les plus romantiques des temps anciens. 11 florissoit à l’époque même qui sépare les âges du goût des âges de l’imagination.

Je dois avouer en finissant que, si j’avois apprécié les difficultés de cette traduction avant de l'entreprendre, je ne m’en serois jamais occupé. Séduit par l’effet général du poème sans me rendre compte des combinaisons qui le produisoient, j’en avois attribué le mérite à la composition, qui

est cependant tout à fait nulle, et dont le faible intérêt ne soutiendroit pas longtemps l’attention, si l’auteur ne l’avoit relevé par l’emploi des prestiges d’une imagination qui étonne, et surtout par la hardiesse incroyable d’un style qui ne cesse jamais cependant d’être élevé, pittoresque, harmonieux. Voilà précisément ce qu’il ne m'étoit pas donné de reproduire, et ce que je n’aurois pu essayer de faire passer dans notre langue sans une présomption ridicule. Certain que les lecteurs qui connoissent l’ouvrage original ne verront dans cette foible copie qu’une tentative impuissante, j’avois du moins à cœur qu’ils ne crussent pas y voir l’effort trompé d’une vanité malheureuse. J’ai en littérature des juges si sévèrement inflexibles et des amis si religieusement impartiaux, que je suis persuadé d’avance que cette explication ne sera pas inutile pour les uns et pour les autres.

SMARRA

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