‹ Contes fantastiquesChapitre 22 sur 27 · LE PROLOGUE · texte numérisé non relu

LE PROLOGUE

Somma fallaci ludunt temeraria nocte,

Et pavidas mentes falsatimerejubent Cnsui.

L’He est remplie de bruits, de sons et de doux airs qui donnentdu plaisir sans jamais nuire. Quelquefois des milliers d'instruments t in ton t con Tu sèment à mon oreille; quelquefois ce sont des voix telles que. si je m’éveillois après un long sommeil, elles me feraient dôrmir encore ; et quelquefois en dormant il m’a semblé voir les nuées s'ouvrir, et montrer toutes sortes de biens qui pleuvoient sur moi, de façon qu’en me réveillant je pieurois comme un enfant de l'envie de toujours rêver. Shaxspexrk.

Ah ! qu’il est doux, ma Lisidis, quand le dernier tintement de la cloche, qui expire dans les tours d’Arona, vient de nommer minuit, — qu’il est doux de venir partager avec toi la couche longtemps solitaire où je te rèvois depuis un an !

Tu es à moi, Lisidis, et les mauvais génies qui séparoient de ton gracieux sommeil le sommeil de Lorenzo ne m’épouvanteront plus de leurs prestiges!

On disoit avec raison, sois-en sûre, que ces nocturnes terreurs qui assailloient, qui brisoient mon âme pendant le cours des heures destinées au repos, n’étoient qu’un résultat naturel de mes études obstinées sur la mer-

1 On peut rapprocher de Smarra le morceau intitulé le Pays de rêves, dans le volume des Contes de la Veillée.

[Sotede l'Éditeur.)

veilleuse poésie des anciens, et de l’impression que m’avoient laissée quelques fables fantastiques d’Apulée, car le premier livre d’Apulée saisit l’imagination d’une étreinte si vive et si douloureuse, que je ne voudrois <

pas, au prix de mes yeux, qu’il tombât jamais sous les tiens.

Qu’on ne me parle plus aujourd’hui d'Apulée et de ses visions ; qu’on ne me parle plus ni des Latins ni des Grecs, ni des éblouissants caprices de leurs génies ! N’estu pas pour moi, Lisidis, une poésie plus- belle que la poésie, et plus riche en divins enchantements que la nature tout entière?

Mais vous dormez, enfant, et vous ne m’entendez plus !

Vous avez dansé trop tard ce soir au bal de lîle Belle !...

Vous avez trop dansé, surtout quand vous ne dansiez pas avec moi, et vous voilà fatiguée comme une rose que les brises ont balancée tout le jour, et qui attend, pour se relever plus vermeille, sur sa tige à demi penchée, le premier regard du matin !

Dormez donc ainsi près de moi, le front appuyé sur mon épaule, et réchauffant mon cœur de la tiédeur parfumée de votre haleine. Le sommeil me gagne aussi, mais il descend cette fois sur mes paupières, presque aussi gracieux qu’un de vos baisers. Dormez, Lisidis, dormez

Il y a un moment où l’esprit suspendu dans le vague

^ de ses pensées Paix! la nuit est tout à fait sur la

terre. Vous n’entendez plus retentir sur le pavé sonore les pas du citadin qui regagne sa maison, ou la sole armée des mules qui arrivent au gite du soir. Le bruit du vent qui pleure ou siffle entre les ais mal joints de la croisée, voilà tout ce qui vous reste des impressions ordinaires de vos sens, et, au bout de quelques instants, vous imaginez que ce murmure lui-même existe en vous. 11 devient une voix de votre àme, l’écho d une idée

SMARRÀ.

indéfinissable, mais fixe, qui se confond avec les premières perceptions du sommeil. Vous commencez celte vie nocturne qui se passe (ô prodige !) dans des mondes toujours nouveaux, parmi d'innombrables créatures dont le grand Esprit a conçu la forme sans daigner l'a.* complir, et qu'il s'est contenté de semer, volages et mystérieux fantômes, dans l’univers illimité des songes Les sylphes, tout étourdis du bruit de la veillée, descendent autour de vous en bourdonnant. Ils frappent du battement monotone de leurs ailes de phalènes vos yeux appesantis, et vous voyez longtemps flotter dans l'obscurité profonde la poussière transparente et bigarrée qui s’en échappe, comme un petit nuage lumineux au milieu d'un ciel éteint. Ils se pressent, ils s’embrassent, ils se confondent, impatients de renouer la conversation magique des nuits précédentes, et de se raconter des événements inouïs qui se présentent cependant à votre esprit sous l’aspect d’une réminiscence merveilleuse. Peu à peu leur voix s’afioiblit, ou bien elle ne vous par- V vient que par un organe inconnu qui transforme leurs récits en tableaux vivants, et qui vous rend acteur involontaire des scènes qu'ils ont préparées; car l’imagination de l’homme endormi, dans la puissance de son àme indépendante et solitaire, participe en quelque chose à la perfection des esprits. Elle s'élance avec eux, et, portée par miracle au milieu du chœur aérien des songes, elle vole de surprise en surprise jusqu'à l’instant où le chant d'un oiseau matinal avertit son escorte aventureuse du retour de la lumière. Effrayés du cri précurseur, ils se rassemblent comme un essaim d’abeilles au premier grondement du tonnerre, quand de larges gouttes de pluie font pencher la couronne des fleurs que l’hirondelle caresse sans la toucher. Ils tombent, rebondissent, remontent, se croisent comme des atomes entraînés par dos puissances contraires, etdisparoissent eu désordre dans ua rayon du soleil.

Page 1