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sion de ton doigt comme le soufflet de ma calèche, et tu n’auras plus qu’à en semer le contenu en terre dans un trou fait à la pointe de ta serfouette, pour voir poindre, trésir, éclore tout ce que tu auras souhaité. N’est-ce pas /miracle, cela? Retiens bien seulement que, le troisième n|épuisé, il ne me reste rien à t’offrir, car je n’ai à moi v que trois pois verts, comme tu n’avois que trois litrons de fèves, et la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a. — Es-tu disposé à te mettre en route maintenant?
Sur le signe affirmatif de Trésor des Fèves, qui ne se sentoit pas la force de parler, Fleur des Pois fit claquer le pouce de sa main droite contre le doigt du milieu, en criant: Partez, pois chiche I
Et le pois chiche étoit à plus de quinze cents kilomètres du champ musqué de Fleur des Pois, que les yeux de Trésor des Fèves la cherchoient encore inutilement. — Hélas! dit-il.
C’est que ce seroit faire tort à la célérité du pois chiche que de dire qu’il parcouroit l’espace avec la célérité d’une balle d’arquebuse. Les bois, les villes, les montagnes, les mers disparoissoient incomparablement plus j vite sur son passage que les ombres chinoises de Sérav phin sous la baguette du fameux magicien Rotomago. Les horizons les plus lointains sedessinoient à peine dans une immense profondeur, qu’ils s’étoient précipités sur le pois chiche, et que Trésor des Fèves se seroit efforcé en vain de les retrouver derrière lui. Pendant qu’il se retournoit, crac, ils n’y étoient plus. Enfin il avoit plusieurs fois repris l'avance sur le soleil; plusieurs fois il l’avoit rejoint au retour pour le devancer encore, dans de brusques alternatives de jour et de nuit, quand Trésor des Fèves se douta qu’il avoit laissé de côté la ville qu’il alloit voir, et le marché où il portoit vendre ses litrons.
— Les ressorts de cette voiture sont un peu gais, ima-
7fina-t-il soudain ; car on n’oublie pas qu’ii étoit doué l’un esprit très-subtil. Elle est partie à l’étourdie avant que Fleur des Pois eût achevé de s’expliquer sur ma destination, et il n’y a pas de raison pour que ce voyage finisse dans tous les siècles des siècles, cette aimable princesse, qui est assez évaporée, comme le comporte sa jeunesse, ayant bien pensé à me dire en quelle sorte on mettoit sa calèche en route, mais non pas ce qu’il falloit faire pour l’arrêter.
Effectivement Trésor des Fèves s’étoit servi sans succès de toutes les interjections mal sonnantes qu’il eût jamais recueillies, pudeur gardée, de la bouche blasphématoire des voiturins et des muletiers, gens de pauvre éducation et de méchant langage. La diantre de calèche alloit toujours, elle n’alloit que de plus belle ; et, pendant qu’il fouilloit dans sa mémoire pour varier ses apostrophes de plus d’euphémismes que n’en pourroit enseigner la rhétorique, madame la calèche cou poil des latitudes à la course, et passoit sur le ventre de dix royaumes qui n’en pouvoicnt mais. — Le diable t'emporte, chienne de calèche ! s'écrioit Trésor des Fèves : et le diable obéissant ne manquoit pas d’emporter la y calèche des tropiques aux pôles, ou des pôles aux tropiques, et de la ramener par tous les cercles de la sphère, sans égard au changement insalubre des températures.
Il y avoit de quoi rôtir ou se morfondre avant peu, si Trésor des Fèves n’avoit pas été doué, ainsi que nous l’avons dit souvent, d’une admirable intelligence.
— Yoire, dit-il en lui-même, puisque Fleur des Pois l’a lancée à travers le monde, en lui disant : Partez, pois chiche !... on l’arrêteroit peut-être en lui disant le contraire. Cela étoit extrêmement logique.
— Arrêtez, pois chiche 1 cria Trésor des Fèves en faisant claquer le pouce de sa main droite contre le doigt du milieu, comme il l’avoit vu faire à Fleur des Pois.
Vojez si une académie tout entière auroit aussi bien trouvé! Le pois chiche s’arrêta si juste, que vous ne •'auriez pas mieux arrêté en le fichant sur terre avec un elou. 11 ne bougea.
Trésor des Fèves descendit de son équipage, le ra- /massa précieusement, et le laissa couler dans une bou- ! gelte de cuir qu’il avoit à sa ceinture pour y serrer les \ échantillons de ses fèves, mais après en avoir retiré le Nporte- manteau.
L’endroit où la calèche de Trésor des Fèves s’étoit ainsi butée à son ordre n’est pas décrit par les voyageurs. Bruce le piace aux sources du Nil, M. Douville au ^Congo, et M. Caillé à Tombouctou. C'étoit une plaine sans bornes, si sèche, si rocailleuse et si sauvage, qu’il n’y avoil pas un buisson sous lequel gîter, ni une mousse du désert pour reposer sa tête endormie, ni une feuille nourricière ou rafraîchissante pour apaiser la faim et la soif. Trésor des Fèves ne s’inquiéta point. 11 fendit proprement de l’ongle son porte-manteau, et il en détacha un des petits écrins dont Fleur des Pois lui avoit fait la description.
Ensuite, il l’ouvrit comme il avoit fait de la calèche, et semant son contenu en terre, à la pointe de la serfouette : — Il en arrivera ce qui pourra, dit-il, mais j’aurois grand besoin d’un pavillon pour me couvrir cette nuit, ne fût-il que d’une plante de pois en fleur; d’un petit régal pour me nourrir, ne fût-il que d’une purée de pois au sucre; et d’un lit pour me coucher, ne fût-il que d’une plume de colibri. Aussi bien, je ne saurois revoir mes parents d’aujourd’hui, tant je me sens pressé d’appétit, et courbattu de la fatigue du voyage.
Trésor des Fèves n’avoit pas fini de parler, qu’il vit sourdre du sable un superbe pavillon en forme de plante de pois, qui monta, grandit, s’épanouit au loin, s’appuya d’espace en espace, sur dix échalas d’or, se répandit de toutes parts en gracieuses tentures de feuil-
lage, parsemées de fleurs de pois, et s’arrondit en arcades innombrables, dont chacune supportoit à la clef de son cintre un riche lustre de cristal chargé de bougies musquées. Tout le fond des arcades étoit garni de glaces de Venise, d’une hauteur démesurée, qui n’avoient pas le moindre défaut, et qui refléchissoient les lumières à éblouir d’une lieue la vue d’un aigle de sept ans.
Sous les pieds de Trésor des Fèves, une feuille de pois, tombée d’accident de la voûte, s’élargit en magnifique tapis diapré, de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et d’une multitude d’autres. Bien plus, ce tapis étoit bordé de guéridons, de bois d’aloès et de sandal, qui sembloient prêts à s’affaisser sous le poids des pâtisseries et des confitures, ou sur lesquels des fruits glacés au marasquin cernoient élégamment dans leurs coupes de porcelaine surdorée une bonne jatte de purée de petits pois au sucre, marbrée à sa surface de raisins de Corinthe noirs comme le jais, de vertes pistaches, de dragées de coriandre et de tranches d’ananas.
Au milieu de toutes ces pompes, Trésor des Fèves ne fut cependant pas en peine de reconnoître son lit, c’està-dire la plume de colibri qu’il avoit souhaitée, et qui scintilloit dans un coin, comme une escarboucle tombée de la couronne du Grand Mogol, quoiqu'elle fût si petite, qu’on l’auroit cachée d’un grain de mil. Trésor des Fèves pensa d’abord que ce sommier répondoit peu au reste des commodités du pavillon ; mais, à mesure qu’il regardoit la plume de colibri, elle se mit à foisonner tellement qu’il eut bientôt des plumes de colibri à la hauteur de la main, couchette de molles topazes, de flexibles saphirs et d’opales élastiques, où un papillon auroit enfoncé en s'y posant. — Assez, dit Trésor des Fèves, assez, plume de colibri ! je dormirai trop bien comme cela I
Que notre voyageur ait fait fête à son banquet, et qu’il eût hâte de se reposer, cela n’a pas besoin d’être
dit. L’amour lui trottoit bien un peu dans la tête ; mais douze ans ne sont pas l’âge où l’amour ôte le sommeil, et Fleur des Pois, à peine vue, n’avoit laissé à sa pensée que l’impression d’un rêve charmant, dont le sommeil seul pouvoit lui rendre l’illusion. Raison de plus pour dormir, s’il vous en souvient comme à moi. Toutefois, Trésor des Fèves étoit trop prudent pour s’abandonner à cette joie paresseuse avant de s’être assuré de l’extérieur de son pavillon, dont l’éclat suffisoit pour attiret de fort loin les voleurs et les gens du roi. Il y en a en tous pays. Il sortit donc de l’enceinte magique, la serfouette ouverte à la main, comme d’habitude, pour faire le tour de sa tente, et aviser au bon état de son campement.
Aussitôt qu’il fut parvenu à son extrême frontière (c’étoit un petit ravin creusé par les eaux, et que la biquette auroit franchi sans façons), Trésor des Fèves s’arrêta transi du frisson d’un homme de cœur ; car le vrai courage a des terreurs communes à notre pauvre humanité, et ne s’affermit en lui-même que par réflexion. Il y avoit, ma foi, de quoi réfléchir au spectacle dont je parle !
C’étoit un front de bataille où reluisoient dans l’obscurité d’une nuit sans étoiles deux cents yeux ardents et immobiles au-devant desquels couroienl sans relâche, de la droite à la gauche, de la gauche à la droite et sur les flancs, deux yeux perçants et obliques dont l’expression indiquoit assez la ronde d’un général fort actif. Trésor des Fèves ne connoissoit ni Lavater, ni Gall, ni Spurzheira ; il n’éloit pas de la société phrénologique, mais il avoit l’instinct de simple nature qui instruit tous les êtres créés à discerner de loin la physionomie d’un ennemi ; et il n’eut pas regardé un moment le commandant en chef de cette louvetaille affamée, sans re onnoître en lui le loup couard et patelin qui lui avoit adroitement escroqué, sous couleur de philosophie et de vertu, le dernier de ses litrous.
— Messire loup, dit Trésor des Fèves, n’a pas perdi de temps pour rassembler son bercail et le mettre à nu poursuite ! Mais par quel mystère ont-ils pu me rejoindre, tous t" jil qu’ils sont, si ces vauriens de loups n’ont aussi voyagé en pois chiche? — C’est probablement, reprit-i\ en soupirant, que les secrets de la science ne sont pas inconnus des méchants ; et je n’oserois juger, quand j’y pense, que ce ne sont pas eux qui les ont inventés pour mieux engeignerles bonnes créatures dans leurs détestables machinations.
Trésor des Fèves étoit réservé dans ses entreprises, mais soudain dans ses résolutions ; il exhiba donc hâtivement de sa bougette le porte-manteau qu’il y avoit glissé à côté de sa calèche ; il en détacha le second de ses petits pois, l’ouvrit comme il avoit fait le premier et la calèche, et sema son contenu en terre, à la pointe de la serfouette. — 11 en arrivera ce qui pourra, dit-il; mais j’aurois grand besoin cette nuit d’une muraille solide, ne fûtelle pas plus épaisse que celle de la chaumine, et d’une claie bien serrée, ne lût-elle pas plus forte que celle de mes échaliers, pour me défendre de messieurs les loups.
Et des murailles se dressèrent, non pas murailles de chaumine, mais murailles de palais ; et des claies germèrent devant tous les portiques, non pas claies en façon d’échalier, mais hautes grilles seigneuriales d’acier bleu, à flèches et buissons dorés, où loup, ni blairreau, ni renard n’auroit passé sans se meurtrir ou se navrer la fine pointe de son museau. Au point où en étoit alors la stratégie des loups, l’armée des loups n’y avoit que faire. Après avoir tenté quelques pointes, elle se retira en mauvais ord r “
Tranquille sur la suite de cet événement, Trésor dct Fèves regagna son pavillon ; mais ce fut cette fois sur des parvis de marbre, à travers des péristyles illuminés comme pour une noce, des escaliers qui montoienl toujours et des galeries sans fin. Il fut tout aise de retrouver
son pavillon de fleurs de pois au cœur d’un grand jardin verdoyant et florissant qu’il ne se connoissoit pas, et son lit de plumes de colibri, où je suppose qu’i) dormit plus heureux qu’un roi.}On sait que je n'exagère jamais^ Son premier soin du lendemain fut de visiter la somptueuse demeure qu’il s’étoit trouvée dans un petit pois, et dont les moindres beautés le remplirent d’étonnement, car l’ameublement répondoit très-bien à la bonne mine du dehors. 11 examina en détail son musée de tableaux, son cabinet des antiques, son casier de médailles, ses insectes, ses coquillages, sa bibliothèque, délicieuses merveilles encore nouvelles pour lui. Ses livres le charmèrent surtout par le goût délicat qui avoit présidé à leur choix. Ce qu’il y a de plus exquis dans la littérature et de plus utile dans les sciences humaines s’y trouvoit rassemblé pour le plaisir et l’instruction d’une longue vie, comme les Aventures de l’ingénieux Don Quichotte de la Manche, les chefs-d’œuvre de la Bibliothèque bleue, de la fameuse édition de madame Oudot ; des Contes des fées de toute sorte, avec de belles images en taille-douce ; une collection de Voyages curieux et récréatifs dont les plus authentiques étoient déjà ceux de Robinson et de Gulliver ; d’excellents Almanachs pleins d’anecdotes divertissantes et de renseignements infaillibles sur les phases de la lune et les jours propres aux semailles ; des Traités innombrables, écrits d’une manière fort simple et fort claire, sur l’agriculture, le jardinage, la pêche à la ligne, la chasse au filet, et l’art d’apprivoiser les rossignols ; tout ce qu’on peut désirer enfin quand on est parvenu à connoitre ce que valent les livres de l’homme et son esprit : il n’y avoit d’ailleurs point d'autres savants, point d’autres philosophes, point d’autres poêles, par la raison incontestable que tout savoir, toute philosophie, toute poésie sont là ou ne seront jamais nulle part : c’est moi qui vous en réponds.
Pendant qu’il procédoit ainsi à l’inventaire de ses richesses, Trésor des Fèves se sentit frappé du reflet de son image sans un des miroirs dont tous les salons étoient ornes. Si la glace n’étoit menteuse, il devoit avoir grandi, ô prodige 1 de plus de trois pieds depuis la veille ; et la moustache brune qui ombrageoit sa lèvre supérieure annonçoiï distinctement en effet qu’il commençoit à passer d’une adolescence robuste à une jeunesse virile. Ce phénomène le travailloit un peu, quand une riche pendule, placée entre deux trumeaux, lui permit de l’éclaircir à son grand regret ; une des aiguilles marquoit le quantième des années, et Trésor des Fèves s’aperçut, à n’en pas douter, qu’il avoit réellement vieilli de six ans.
— Six ans ! s'écria-t-il, malheur à moi ! Mes pauvres parents sont morts de vieillesse et peut-être de besoin 1 peut-être, hélas ! sont-ils morts de la douleur de ma perte ! et qu’auront-ils pensé, en mourant, de mon cruel abandon ou de ma pitoyable infortune? Je comprends, calèche maudite, que tu fasses bien du chemin, car tu dévores bien des jours dans tes minutes ! Partez donc, partez donc, pois chiche ! continua-t-il en tirant le pois chiche de sa bougetle, et en le lançant par la fenêtre. Allez si loin, damné de pois chiche, que l’on ne vous revoie jamais? — Aussi, n’a-t-on jamais revu, à ma connoissance, de pois chiche en façon de chaise de poste qui fit cinquante lieues à l’heure.
Trésor des Fèves descendit ses degrés de marbre plus triste qu’il n’avoit jamais fait l’échelle du grenier aux fèves. Il sortit du palais sans le voir ; il chemina dans ses plaines incultes, sans prendre garde si les loups n’y avoientpas insolemment bivouaqué pour le menacer d’un blocus. 11 rêvoit en marchant, se frappoit le front de la main et pleuroit quelquefois.
— Et qu’aurois-je à souhaiter, maintenant que mes parents n’existent plus ? dit-il en tournant machinale-
ment son porte-manteau entre ses doigts... Maintenant que Fleur des Pois est depuis six ans mariée, car c’étoit le jour où je l’ai vue qu’expiroit sa dixième année, et cette époque est celle du mariage des princesses de sa maison ! D’ailleurs, son choix étoit fait. — Que m’importe le monde entier, le monde qui ne se composoit pour moi que d’une chaumière et d’un champ de fèves que vous ne me rendrez jamais, petit pois vert, ajoutat-il en le dé lâchant de sa gousse, car les jours si doux de l’enfance rie se renouvellent plus. Allez, petit pois vert, allez où Dieu vous portera, et produisez ce que vous devez produire à la gloire de votre maîtresse, puisque c’en est fait de mes vieux parents, de la chaumine, du champ de fèves et de Fleur des Pois ! Allez, petit pois vert, allez bien loin !
Et il le lança de si grande force, que le pelit pois vert auroit facilement rattrapé le gros pois chiche, si cela avoit été de sa nature. — Après quoi, Trésor des Fèves tomba par terre d’accablement et de douleur.
Quand il se releva, tout l’aspect de la plaine étoit changé. C’étoit jusqu’à l’horizon une mer sans bornes de brume ou de riante verdure, sur laquelle se roulaient comme des flots confus, au pelit souffle des brises, de blanches fleurs à la carène de bateau et aux ailes de papillon, lavées de violet comme cellesdes fèves, ou de rose comme celle des pois; et quand le vent courboit ensemble tous leurs fronts ondoyants, toutes ces nuances se confondoient dans une nuance inconnue, qui étoitplus belle mille fois que celle des plus beaux parterres.
Trésor des Fèves s’élança, car il avoit tout revu, le champ agrandi, la chaumine embellie, son père et sa mère vivants, et qui accouroient au-devant de lui, bien qu’un peu cassés, de toute la force de leurs jambes, pour lui apprendre comment, depuis le jour de son départ, ils n’avoient jamais manqué de recevoir de ses nouvelles tous les soirs avec quelques gracieusetés qui
ameilleuroient leur vie, et de bonnes espérances de retour qui les avoient sauvés de mourir.
Trésor des Fèves, après les avoir tendrement embrassés, leur donna ses bras pour l’accompagner à son palais. A mesure qu’ils en approchoient, le vieux et la vieille s’ébahissoient de plus en plus, et Trésor des Fèves auroit craint de troubler leur joie. 11 ne put cependant s’empêcher de dire en soupirant : Ah! si vous aviez vu Fleur des Pois? Mais il y a six ans qu’elle est mariée !
— Et que je suis mariée avec toi, dit Fleur des Pois en ouvrant la grille à deux battants. Mon choix étoit fait alors, t’en souvient-il? Entrez ici, continua-t-elle en baisant le vieux et la vieille qui ne pouvoient se lasser de l’admirer, cas’ elle étoit aussi grandie de six ans, et l’histoire indique par là qu’elle en avoit seize. — Entrez ici chez votre (ils : c’est un pays d’àme et d’imagination où l’on ne vieillit plus et où l’on ne meurt pas.
Il étoit diflicile d’apprendre une meilleure nouvelle à ces pauvres gens.
Les fêtes du mariage s accomplirent dans toute la splendeur requise entre de si grands personnages, et leur ménage ne cessa jamais d’être un parfait exemple d’amour, de constance et bonheur.
C’est ainsi que finissent les contes de fées.
LE GÉNIE BONHOMME
H y avoït autrefois des génies. Il y en auroit bien encore, si vous vouliez croire tous ceux qui se piquent d’être des génies ; mais il ne faut pas s’y fier.
Celui dont il sera question ici n’étoit pas d’ailleurs de la première volée des génies. C’étoit un génie d’entresol, un pauvre garçon de génie, qui ne siégeoit dans l’assemblée des génies que par droit de naissance, et sauf le bon plaisir des génies titrés. Quand il s’y présenta pour la première fois, j’ai toujours envie de rire quand j’y pense, il avoit pris pour devise de son petit étendard de cérémonie : Fais ce que dois, advienne que pourra. Aussi l’appela-t-on le génie Bonhomme. Ce dernier sobriquet est resté depuis aux esprits simples et naïfs qui pratiquent le bien par sentiment ou par habitude, et qui n’ont pas trouvé le secret défaire une science de la vertu.
Quant au sobriquet de génie, on en a fait tout ce qu’on a voulu. Cela ne nous regarde pas.
A plus de deux cents lieues d’ici, et bien avant la révolution, vivoit dans un vieux cLMeau seigneurial une riche douairière dont ces messieurs de l’école des Charles n’ont jamais pu retrouver le nom. La bonne
dame avoit perdu sa bru jeune, et son fils à la guerre. Il ne lui cestoit, pour la consoler dans les ennuis de sa vieillesse, que son petit-fils et sa petite-fille, qui sembloient être créés pour le plaisir de les voir; car la peinture elle-même, qui aspire toujours à faire mieux que Dieu n’a fait, n’a jamais rien fait de plus joli. Le garçon, qui avoit douze ans, s’appeloit Sapuir, et la fille, qui en avoit dix, s’appeloit Améthyste. On croit, mais je n’oserois l’assurer, que ces noms leur avoient été donnés à cause de la couleur de leurs yeux, et ceci me permet de vous apprendre ou de vous rappeler deux choses en passant : la première, c’est que le saphir est une belle pierre d’un bleu transparent, et que l’améthyste en est une autre qui tire sur le violet. La seconde, c’est que les enfants de grande maison n’étoient ordinairement nommés que cinq ou six mois après leur naissance.
On chercheroit longtemps avant de rencontrer une aussi bonne femme que la grand’mère d’AMÉTursTE et de Saphir, elle l’étoit même trop, et c’est un inconvénient dans lequel les femmes tombent volontiers quand elles ont pris la peine d’être bonnes; mais ce hasard n’est pas assez commun pour mériter qu’on s'en inquiète. Nous la désignerons cependant par le surnom de Tropbonne, afin d’éviter la confusion, s'il y a lieu.
Tropbonne aimoit tant ses petits-enfants, qu’elle les élevoit comme si elle ne les avoit pas uimés. Elle leur laissoit suivre tous leurs caprices, ne leur parloit jamais d’études, et jouoit avec eux pour aiguiser ou renouveler leur plaisir quand ils s’ennuyoient de jouer. Il résultoit de là qu’ils ne savoient presque rien, et que, s’ils n’avoient pas été curieux comme sont tous les enfants, ils n’auroient rien su du tout.
Cependant Tropbonne étoit de vieille date l’amie du génie Bonhomme, qu’elle avoit vu quelque part dans sa jeunesse. 11 est probable que ce n’étoit pas à la cour.
LE GENIE BONHOMME. -• 61
Elle s'accusoit souvent auprès de lui, dans leurs entretiens secrets, de n’avoir pas eu la force de pourvoir à l’instruction de ces deux charmantes petites créatures auxquelles elle pouvoit manquer d’un jour à l’autre. Le génie lui avoit promis d’y penser quand ses affaires le permettroient, mais il s’occupoit alors de remédier aux mauvais effets de l’éducation des pédants et des charlatans, qui commençoientà être à la mode. Il avoit bien de la besogne.
Un soir d’été, cependant, Tropbonne s’étoit couchée de bonne heure, selon sa coutume : le repos des honnêtes gens est si doux ! Améthyste et Saphir s’entretenoient dans le grand salon de quelques-uns de ces riens qui remplissent la fade oisiveté des châteaux, et ils auraient bâillé plus d'une fois en se regardant, si la nature n’avoit pris soin de les distraire par un de ses phénomènes les plus eifrayants, et pourtant les plus communs. L’orage grondoit au dehors. De minute en minute les éclairs enflammoient le vaste espace ou se croisoient en zigzags de feu sur les vitres ébranlées. Les arbres de l’avenue crioient et se fendoient en éclats ; la foudre rouloit dans les nues comme un char d’airain ; il n’y avoit pas jusqu’à la cloche de la chapelle qui ne vibrât de terreur et qui ne mêlât sa plainte longue et sonore au fracas des éléments. Cela étoit sublime et terrible.
Tout à coup les domestiques vinrent annoncer qu’on avoit recueilli à la porte un petit vieillard percé par la pluie, transi de froid, et probablement mourant de faim, parce que la tempête devoit l’avoir écarté beaucoup de sa route. Améthyste, qui s’étoit pressée dans son effroi contre le sein de son frère, fut la première à courir à la rencontre de l’étranger; mais comme Saphir étoit le plus fort et le plus leste, il l'aurait facilement devancée, s’il n’avoit pas voulu lui donner le plaisir d’arriver avant lui, car ces aimables enfants étoient aussi bons qu’ils étoient beaux. Je vous laisse à penser si les membres en-
doloris du pauvre homme furent réjouis par un feu pétillant et clair, si le sucre fut ménagé dans le vin généreux qu’AMÉTHYSTE faisoit chauffer pour lui sur un petit lit de braise ardente, s’il eut enfin bon souper, bon gîte, et surtout bonne mine d’hôte. Je ne vous dirai pas même qui étoit ce vieillard, parce que je veux vous ménagerie plaisir de la surprise.
Quand le vieillard fat un peu remis de sa fatigue et de ses besoins, il devint joyeux et causeur, et les jeunes gens y prirent plaisir. Les jeunes gens de ce temps-là ne dédaignoient pas la conversation des vieilles gens»oùilspensoient avec raison qu’on peut apprendre quelque chose. Aujourd’hui, la vieillesse est beaucoup moins respectée, et je n’en suis pas surpris. La jeunesse a si peu de chose à apprendre!
— Vous m’avez si bien traité, leur dit-il, que mon cœur s’épanouit à l'idée de vous savoir heureux. Je suppose que dans ce château magnifique, où tout vous vient à souhait, vous devez couler de beaux jours.
Saphir baissa les yeux.
— Heureux, sans doute ! répondit Améthyste. Notre grand’mère a tant de bontés pour nous et nous l’aimons tant ! Ilien ne nous manque, à la vérité, mais nous nous ennuyons souvent.
— Vous vous ennuyez! s’écria le vieillard avec les marques du plus vif étonnement. Qui a jamais entendu dire qu’on s'ennuyât à votre âge, avec de la fortune et de l’esprit? L’ennui est la maladie des gens inutiles, des paresseux et des sots. Quiconque s’ennuie est un être à charge à la société comme à lui-même, qui ne mérite que le mépris. Mais ce n’est pas tout d'être doué par la Providence d’un excellent naturel comme le vôtre, si on ne le cultive pas par le travail. Vous ne travaillez donc pas?
— Travailler? répliqua Saphir un peu piqué. Nous sommes riches, et ce château le fait assez voir.
LE GENIE BONHOMME
— Prenez garde, reprit le vieillard en laissant échapper à regret un sourire amer. La foudre qui se tait à peine auroit pu le consumer en passant.
— Ma grand’mère a plus d’or qu’il n’en faut pour suffire au luxe de sa maison.
— Les voleurs pourroient le prendre.
— Si vous venez du côté que vous nous avez dit, continua Saphir d’un ton assuré, vous avez dû traverser une plaine de dix lieues d’étendue, toute chargée de vergers et de moissons. La montagne qui la domine du côté de l’occident est couronnée d’un palais immense qui fut celui de mes ancêtres, et où ils avaient amassé à grands frais toutes les richesses de dix générations.
— Hélas! dit l'inconnu, pourquoi me forcez-vous à payer une si douce hospitalité par une mauvaise nouvelle? Le temps, qui n’épargne rien, n’a pas épargné la plus solide de vos espérances. J’ai côtoyé longtemps la plaine dont vous parlez. Elle a été remplacée par un lac. J’ai voulu visiter le palais de vos aïeux. Je n’en ai trouvé que les ruines, qui servent tout au plus d’asile aujourd’hui à quelques oiseaux nocturnes et à quelques bêtes de proie. Les loutres se disputent la moitié de votre héritage, et l’autre appartient aux hiboux. C’est si peu, mes amis, que l’opulence des hommes.
Les enfants se regardèrent.
— 11 n’y a qu’un bien, poursuivit le vieillard comme s’il ne les avoit pas remarqués, qui mette la vie à l'abri de ces dures vicissitudes, et on ne se le procure que par l’étude et le travail. Oh ! contre celui-là, c’est en vain que les eaux se débordent, et que la terre se soulève, et que le ciel épuise ses fléaux. Pour qui possède celui là, il n’y a point de revers qui puisse démonter son courage, tant qu’il lui reste une faculté dans l’âme ou un métier dans la main. L’aimable science des arts est la plus belle dot des fiancés. L’aptitude aux soins domestiques est la couronne des femmes. L’homme qui possède une
industrie utile, ou des connoissances d’une application commune, est plus réellement riche que les riches, ou plutôt il n’y a que lui de riche et indépendant sur la terre. Toute autre fortune est trompeuse et passagère. Elle vaut moins et dure peu.
Amétuyste et Saphir n’avoient jamais entendu ce langage. Ils se regardèrent encore et ne répondirent pas. Pendant qu’ils gardoient le silence, le vieillard se transflguroit. Ses traits décrépits reprenoient les grâces du bel âge, et ses membres cassés, l’attitude saine et robuste de la force. Ce pauvre homme éloit un génie bienfaisant avec lequel je vous ai déjà fait faire connoissance. Nos jeunes gens ne s'en étoient guère doutés, ni vous non plus.
— «Je ne vous quitterai pas, ajouta-t-il en souriant, sans vous laisser un foible gage de ma reconnoissance, pour les soins dont vous m’avez comblé. Puisque l’ennui seul a jusqu'ici troublé le bonheur que la nature vous dispensoit d’une manière si libérale, recevez de moi ces deux anneaux, qui sont de puissants talismans. En poussant le ressort qui en ouvre le chaton, vous trouverez toujours dans l’enseignement qui y est caché un remède infaillible contre cette triste maladie du cœur et de l’esprit. Si cependant l’art divin qui les a fabriqués trompoit une fois mes espérances, nous nous reverrons dans un an, et nous aviserons alors à d’autres moyens. En attendant, les petits cadeaux entretiennent l’amitié, et je n’attache à celui-ci que deux conditions faciles à remplir: la première, c’est de ne pas consulter l’oracle de l’anneau sans nécessité, c’est-à-dire avant que l’ennui vous gagne. La seconde, c’est d’exécuter ponctuellement tout ce qu’il vous prescrira. »
En achevant ces paroles, le génie Bonhomme s’en alla, et un auteur doué d’une imagination plus poétique vous diroit probablement qu’il disparut. C’est la manière dont ’es génies prenoient congé.
LE GÉNIE BONHOMME
Améthyste et Saphir ne s’ennuyèrent pas cette nuitlà, et j’imagine cependant qu’ils dormirent peu. lis pensèrent probablement à leur fortune perdue, à leurs années d’aptitude et d’intelligence, plus irréparablement perdues encore. Ils regrettèrent tant d’heures passées dans de vaines dissipations, et qui auroient pu devenir profitables et fécondes s’ils avoient su les employer. Ils se levèrent tristement, se cherchèrent en craignant de se rencontrer, et s’embrassèrent à la hâte en se cachant une larme. Au bout d’un moment d’embarras, la force de l'habitude l’emporta pourtant encore une fois. Ils retournèrent à leurs amusements accoutumés et s’amusèrent moins que de coutume.
— Je crois que tu t’ennuies? dit Améthyste.
— J’allois t’adresser la môme question, répondit Saphir; mais j’ai eu peur que l’ennui ne servit de prétexte à la curiosité.
— Je te jure, reprit Améthyste en poussant le ressort du chaton, que je m’ennuie à la mort!
El au môme instant elle lut, artistement gravée sur la plaque intérieure, cette inscription que Saphir iisoit déjà de son côté :