‹ Contes fantastiquesChapitre 5 sur 27 · AU LECTEUR QUI LIT LES PRÉFACES · texte numérisé non relu

AU LECTEUR QUI LIT LES PRÉFACES

le vous déclaré, mon «mi, et, qui que vous soyez, je vous donne ce nom, selon toute apparence, avec une affection plus sincère et plus désintéressée qu’aucun homme dont vous l’ayez jamais reçu; je vous déclare, dis-je, qu’après le plaisir de faire quelque chose qui voussoit agréable, je n'en ai point ressenti d’aussi vif que celui d’entendre raconter ou de raconter moi-même une histoire fantastique.

C’est donc à mon grand regret que je me suis aperçu depuis longtemps qu’une histoire fantastique manquoit de la meilleure partie de son charme quand elle se bornoit à égayer l’esprit, comme un feu d’artifice, de quelques émotions passagères, sans rien laisser au cœur. 11 me sembloit que la meilleure partie de son effet étoit dans l’âme, et comme c’est là, en vérité, l’idée dont je me suis le plus sérieusement occupé toute ma vie, il s’en va sans dire qu’elle devoit infailliblement me conduire à faire une sottise, parce que c'est un résultat auquel je n’échappe jamais quand je raisonne.

La sottise dont il est question cette fois-ci est intitulée la Fée aux Miettes.

Je vais vous dire maintenant pourquoi la Fée aux Miettes est une sottise, afin de vous épargner trois ennuis assez fâcheux : celui de me le dire vous-même après l’avoir lue ; celui de chercher les raisons de votre mauvaise humeur dans un journal ; et jusqu'à celui de feuilleter le livre au lieu de le je er au vieux papier, pour votre bonheur et pour le mien, à côté du Roi de Bohême, avant d’avoir attenté du tranchant de votre couteau d’ébène à la pureté de ses marges toujours vierges. *

Notez bien toutefois que je vous engage à ne pas commencer et non à ne pas finir, ce qui seroit une précaution de luxe, à moins que votre mauvaise destinée ne vous ait condamné comme moi à l’intolérable métier de lire des épreuves, ou au métier plus intolérable encore d’analyser des romans 1

Allez maintenant ! et prenez pitié de moi, refrain de litanies qui n’est pas commun dans les préfa'ces.

J’ai dit souvent que je détestois le vrai dans les arts, et il m’est avis que j’aurois peine à changer d’avis; mais je n’ai jamais porté le même jugement du vraisemblable et du possible, qui me paroissent de première nécessité dans toutes les compositions de l’esprit. Je consens à être étonné ; je ne demande pas mieux que d’être étonné, et je crois volontiers ce qui m’étonne le plus, mais je ne veux pas que l’on se moque de ma crédulité, parce que ma vanité entre alors en jeu dans mon impression, et que notre vanité est, entre nou,« 4 le plus sévère des critiques. Je n’ai pas douté un instant, sur la foi d’Homère, de la difforme réalité de son Polyphème, type éternel de tous les ogres, et je conçois à merveille le loup doctrinaire d'Ésope, qui l’emportoit, au moins en naïveté diplomatique, sur les fins politiques de nos cabinets, du temps où les bêtes parloient, ce qui ne leur arrive plus quand elles ne sont pas éligibles. M. Dacier et le bon La Fontaine y croyoient comme moi, et je n’ai pas de raisons pour être plus difficile qu’eux en hypothèses historiques. Mais si l’on rapproche l’événement des jours où j’ai vécu, et qu’on n’en affronte d’un ton railleur à travers de brillantes théories

LA FÉE AUX MIETTES

^artiste, de poète et de philosophe, je m’imagine tout d'abord qu’on imagine ce qu’on me raconte, et me voilà malgré moi en garde contre la séduction de mes croyances. A compter de ce moment-là, je ne m'amuse qu’à contre-cœur, et je deviens ce que vous ôtes déjà peut-être pour moi, un lecteur défiant, maussade et mal intentionné, vu que je ne sais pas à quoi sert la lecture, si ce n’est à amuser ceux qui lisent. Ce n’est probablement pas à les instruire ou à les rendre meilleurs. Regardez plutôt.

. Permettez-moi, mon ami, de vous présenter cette pensée sous un aspect plus sensible, dans un exemple. Quand je courois doucement ma vingt-cinquième année entre les romans et les papillons, l’amour et la poésie, dans un pauvre et joli village du Jura, que je n’aurois jamais dû quitter, il y avoit peu de soirées que je n’allasse passer avec délices chez le patriarche de mon cher Quintigny, bon et vénérable nonagénaire qui s’appeloit Joseph Poisson. Dieu ait cette belle âme en sa digne garde I Après l'avoir salué d’un serrement de main filial, je m'asseyois au coin de l’âtre sur un petit bahut assez délabré qui faisoit face à sa grande chaise de paille ; j’ôtois mes sabots, selon le cérémonial du lieu, et je chaufl'ois mes pieds au feu clair et brillant d’une bonne bourrée de genévrier qui petilloit dans le sapin. Je lui disois les nouvelles du mois précédent qui m’étoient arrivées par une lettre de la ville, ou que j’avois recueillies en passant de la bouche de quelque mercier forain, et il me rendoit en échange, avec un charme d’élocution contre lequel je n’ai jamais essayé delutter, lesdernières nouvelles du sabbat dont il étoit toujours instruit le premier, quoiqu’il nefût certainement pas initié à ses mystères criminels. Par quelle mission particulière du ciel il étoit parvenu à les surprendre, c’est ce que je ne mesuis pas encore suffisamment expliqué, mais il n’y manquoit pasla plus légère circonstance, et j’atteste, dans lasincéritéde mon cœur, que je n’ai demavie élevélemoindre soupçon sur l’exactitude deses récits. Joseph Poisson étoit convaincu, et sa conviction devenoit la mienne, parce que Joseph Poisson étoit incapable de mentir.

Lesveillées rustiques de l’excellent vieillard acquirentde la célébrité à cent cinquante pas à la ronde. Elles devinrent des soirées auxquelles les gens lettrés du hameau ne dédaignèrent

pas de se faire présenter. J’y ai \ u le maire, sa femme et leurs neuf jolies filles, le percepteur du canton, le médecin vétérinaire, qui étoit un profond philosophe, et môme le desservant de la cli apelle, qui étoit un digne prêtre. Bientôt on exploita le thème commun des historiettes à l'envi les uns des autres, et il ne ce trouva personne, an bout de quelques semaines, qui n’eût à raconter quelque événement du monde merveilleux, depuis les lamentables histoires d’une noble châtelaine des environs qui se changeoit naguère en loup-garou pour dévorer les enfants des bûcherons, jusqu’aux espiègleries du plus mince lutin qui eût jamais grôlé sur le persil: mais mon impression alloitdéjà en diminuant, ou plutôt elle avoit changé de nature. A mesure que la foi s’affoiblissoit dans l’historien, elles’évanouissoit dans l’auditoire, et je crois me rappeler qu’à la longue nous n’attachâmes guère plus d’importance aux légendes et aux traditions fantastiques, que je n’en auroisaccordé pour ma part à quelque beau conte moral de M. deMarmontel.

L’induction que je veux tirer de là se présente assez naturellement, si elle est vraie. C’est que, pour intéresser dans le conte fantastique, il faut d’abord se faire croire, et qu’une condition indispensable pour se faire croire, c’est de croire. Cette condition une fois donnée, on peut aller hardiment et dire tout ce que l’on veut.

J’en avois conclu, — et cette idée bonne ou mauvaise qui m'appartient vaut bien la peine que je lui imprime le sceau de ma propriété dans une préface, à défaut de brevet d’invention, — j’en avois conclu, dis-je, que la bonne et véritable histoire fantastique d’une époque sans croyances ne pouvoit être placée convenablement que dans la bouche d’un fou, saufà le choisir parmi ces fous ingénieux qui sont organisés pour tout ce qu’il y a de bien, mais préoccupés de quelque étrange roman dont les combinaisons ont absorbé toutes leurs faculté 0 imaginatives et rationnelles. Je voulois qu’il eût pour intermédiaire avec le public un autre fou moins heureux, un homme sensible et triste qui n’est dénué ni d'esprit ni de génie, mais qu’une expérience amère des sottes vanités du monde a lentement dégoûté de tout le positif de la vij réelle, et qui se console volontiers de ses illusions perdu es dans les illusions de la vie imaginaire; espèce équivo-

LA FÉE Al)X MIETTES.

que entre le sage et l’insensé, supérieur au second par la raison, au premier par le sentiment ; être inerte et inutile, mais poétique, puissant et passionné dans toutes les applications de sa pensée qui ne se rapportent plus au monde social; créature de rebut ou d’élection, comme vous ou comme moi ; qui vit d’invention, de caprice, de fantaisie et d’amour, dans les plus pures régions de l’intelligence, heureux de rapporter de ses champs inconnus quelques fleurs bizares qui n’ont jamais parfumé la terre, il me sembloit qu’à travers ces deux degrés de narration l’histoire fantastique pouvoit acquérir presque toute la vraisemblance requise pour une histoire fantasti-

que.

Je me tronapois cependant, et voilà, mon ami, ce que vous dira votre journal. Un fou n’intéresse que par le malheur de sa folie et n'intéresse pas longtemps. Shakspeare, Richardson et Goethe ne l’ont trouvé bon qu’à remplir une scène ou un chapitre, et ils ont eu raison. Quand son histoire est longue et mal écrite, elle ennuie presque autant que celle d’un homme raisonnable, qui est, comme vous le savez, la chose la plus insipide que l’on puisse imaginer, et si je re * faisois jamais une histoire fantastique, je la ferais autrement.

Je la ferais seulement pour les gens qui ont l’inappréciable bonheur de croire, les honnêtes paysans de mon village, les aimables et sages enfants qui n’ont pas profité de l’enseignement mutuel, et les poètes de pensée et de cœur qui ne sont pas de l’Académie.

Ce que votre journal ne vous dira pas, c’est que cette idée m’auroif rebuté de mon livre, si je n’y avois vu qu’un conte de fées, mais que, par une grâce d’état qui est propre à nous autres auteurs, j’en avois peu à peu élargi la conception dans ma pensée, en la rapportant à de hautes idées de psychologie où l’on pénètre sans trop de difficulté quand on a bien voulu en ramasser la clef. C’est que j’avois essayé d’y déployer, sans l’expliquer, mais de manière peut-être à intéresser un physiologiste et un philosophe, le mystère de l'influence des illusions du sommeil sur la vie solitaire, cl celui de quelques monomanies fort extraordinaires poui nous, qui n’en sont pas moins intelligibles, selon toute apparence, dans le monde des esprits. Ce n’est ni de l’Acadé-

mie des sciences, ni de ia Société de médecine que je parle.

Ce que votre journal vous dira, c’est que le style de la Fée aux AJieitvs est singulièrement commun, et je vous avouerai que j’aurois bien voulu qu’il le fût davantage, comme je l'aurois fait si je m’étois avisé plus tôt du mérite du simple et des grAcesdu naturel, et qu’une éducation littéraire mieux dirigée n’eût jamais placé sous mes yeux que deux modèles achevés de sentiment et de vérité, le Catéchisme historique de M. Fleury elles Contes de M. Galland ; mais si l’on étoit obligé d’arriver à ce degré de perfection pour écrire, l’art d’écrire seroit encore un art sublime et la presse périrait d’inaction.

Ce que votre journal ne vous dira pas, c’est que j’ai adoptécette manière dans la ferme intention de prendre une avancedequelques mois sur l’époque prochaine et infaillible où il n'y aura plus rien de rare en littérature que le commun, d’extraordinaire que le simple, et de neuf que l’ancien.

Ce que votre journal vous dira enfin, c’est que le sujet de la Fer aux Miett s rappelle par le fond, autant qu’il s’en éloigne par la forme, un badinage délicieux qu’il n’est pas permis de paraphraser sous peine d'un ridicule éternel, et que j’avois mille fois moins en vue en écrivant que Riquet à la Houppe et la Belle au bois dormant; mais si on vouloitse prescrire, après quatre ou cinq mille ans de littérature écrite, la bizarre obligation de ne ressembler à rien, on finirait par ne ressembler qu’au mauvais, et c’est une extrémité dans laquelle on tombe assez facilement sans cela, quand on est réduit à écrire beaucoup par une sotte passion ou par une fâcheuse nécessité.

Si ce dernier reproche vous inquiétoit, cependant, sur l’originalité de mon invention, je vous tirerais bientôt, mon ami, de cette crainte bénévole, en déclarant avec candeur que l’idée première de cette histoire doit nécessairement se trou -er quelque part. Quant à la Fée Uryèle , je vous dirai au besoin où l’auteur l’a prise et où l’avoit prise avant lui le conteur de fabliaux chez lequel il l’a prise, en remontant ainsi jusqu’à Salomon, qui reconnut dans sa sagesse qu’il n’y avoit rien de nouveau sous le soleil 1 .

* Saus re ajouter Jusqu'à Salomon , nous ajouterons pour uotre part que

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