I.A FÉE AUX MIETTES
Salomon vivoit pourtant bien des siècles avant l’âge des romans ; il avoit peu de dispositions à en faire, et c’est probablement pour cela qu’il a été surnommée le sag».
la plupart des contes de Perrault sont, comme la tradition de la FéeUrgèle, un emprunt fait par le dix-septième siècle aux souvenirs des âges antérieurs. Plusieurs de ces contes, entre autres le Chat boité , ont été tirés des Noti/iiacevoli de Straoarole, publiées à Venise en 1550 et traduites en français de 16(10 à 1670. (Note de t éditeur.)
LA FÉE AUX MIETTES
Qui est une espece d’introduction.
— Non! sur l’honneur, m’éeriai-je en lançant à vingt pas le malencontreux volume...
C’étoit cependant un Tite-Live d’Elzevir relié par Padeloup.
— Non! je n’userai plus mon intelligence et ma mémoire à ces détestables sornettes! Non, continuai-je en appuyant solidement mes pantoufles contre mes che nets, comme pour nrendre acte de ma volonté, il ne sera pas dit qu’un homme de sens ait vieilli sur les sottes gazettes de ce Padouan crédule, bavard et menteur, tant que les domaines de l’imagination et du sentiment lui étoient encore ouverts!...
O fantaisie! continuai -je avec élan... Mère des fables
* C’est une jolie chose, cette Fée aux Miettes , pleine de caprice, dYsprit, de malice, et d'une piquante bonhomie tente naturelle à l’esprit franccomtois. La Fée aux Miettes est un peu comme le Roi de Bohême, qui est introuvable dans ses sept châteaux, d'autant plus introuvable, que même le premier de tous ces châteaux s’en va en disparaissant toujours. Au resie, ces sortes de tours de force, renouvelés de l’Arioste, plaisaient à Nodier. Jamais il n'avait plus d’esprit qu’entre deux parenthè-.es. J. Janin.
riantes, des génies el des fées! enchanteresse aux brillants mensonges, toi qui te balances d’un pied léger sur les créneaux des vieilles tours, et qui t’égares au clair de la lune avec ton cortège d’illusions dans les domaines immenses de l’inconnu; toi qui laisses tomber en passant tant de délicieuses rêveries sur les veillées du village, et qui entoures d’apparitions charmantes la couche virginale aes jeunes filles!...
Là dessus, je m’arrêtai, parce que cette invocation menaçoit de devenir longue.
— L'histoire positive, repris-je gravement, l’expression d’une aveugle partialité, le roman consacré d’un parti vainqueur, une fable classique devenue si indifférente à tout le monde, que personne ne prend plus la peine de ia contredire.
Et qui m’assure aujourd’hui, par exemple, qu’il y a plus de vérités dans Mézeray que dans les contes naïfs du bon Perrault, et dans Y Histoire byzantine que dans les Mille et une Nuits?
Je voudrais bien savoir, ajoutai-je en rejetant une de mes jambes sur l’autre, car il ne manquoit plus rien dès lors à la forme de cette protestation sacramentelle...
Je voudrais bien savoir vraiment ce qu'il y a de plus probable, des pérégrinations de la Santa Casa de Lorette, ou de celles du voyageur uérienl... Et puisque la grande moitié du monde connu croit fermement aux allocutions de l’àne de Balaam et du pigeon de Mahomet, je vous demande, messieurs, quelles objections vous avez contre les succès oratoires du Chat botté...
Car, enfin, l’historien du Chat botté fut, comme chacun l’avoue, un homme honnête, pieux, sincère, investi de la confiance publique. La tradition dont il s’est servi n’a jamais été contestée dans ce siècle douteur : le sévère Frcret et le sceptique Boulanger, qui attaquoient à l’envi tout ce que les hommes respectent, l’ont ménagée dans leurs diatribes les plus audacieuses ; les enfants même
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qui ne savent pas lire parlent tous les jours entre eux d’un chat de bonne maison qui portoit des bottes comme un gendarme et qui péroroit comme un avocat, et si la famille du marquis de Carabas a disparu de nos fastes nobiliaires, ce que je n’oserois assurer, l’extinction des races illustres est un événement si commun dans les temps de guerre et de révolution, qu’on n’en peut tirer aucune induction défavorable contre l’existence de celle-ci...
L’histoire et les historiens ! Malédiction sur elle et sur eux ! je prends Urgande à témoin que je trouve mille fois plus de crédibilité aux illusions des lunatiques!...
— Les lunatiques ! interrompit Daniel Cameron, que j'avois oublié derrière mon fauteuil, où il attendoit debout, dans une attitude patiente et respectueuse, le moment de me passer ma redingote... Les lunatiques, monsieur ! Il y en a une superbe maison à Glasgow.
— J'en ai entendu parler, dis-je en me retournant du côté de mon valet de chambre écossois. Quelle espèce d’hommes est-ce là ?
— Je n’oserois le dire précisément à monsieur, répondit Daniel en baissant les yeux avec un embarras qui laissoit deviner cependant je ne sais quelle arrière-pensée sournoise et malicieuse. Les lunatiques sont des hommes qu’on appelle ainsi, je suppose, parce qu’ils s’occupent aussi peu des affaires de notre monde que s’ils descendoient de la lune, et qui ne parlent au contraire que de choses qui n’ont jamais pu se passer nulle part, si ce n’est à la lune peut-être.
— 11 y a de la finesse et presque de la profondeur dans celte idée, Daniel. Nous remarquons en effet que la nature, dans l’enchaînement méthodique des innombrables anneaux de sa création, n’a point laissé d’espace vide. Ainsi le lichen tenace qui s’identifie avec le rocher unit le minéral à la plante; le polype aux bras rameux, végétatifs et rédivives, qui se reproduit de bouture, unit la
plante à l’animal; le pongo, qui pourroit bien devenir éducable, et qui l’est probablement devenu quelque part, unit le quadrupède à l'homme. A l’homme s’arrête la portée de nos classifications naturelles, mais non la portée du principe générateur des créations et de* mondes. Il est donc non-seulement possible, mais certain... et je ne crains même pas d’établir en principe que, si cela n’étoit point, toute l’harmonie de l’univers seroit détruite !... Ii est incontestable que l’échelle des êtres se prolonge sans interruption à travers notre tourbillon tout entier, et de notre tourbillon à tous les autres, jusqu’aux limites incompréhensibles de l’espace où réside l’être sans commencement et sans fin, qui est la source inépuisable de toutes les existences et qui les ramène incessamment à lui.
Et comme le microcosme ou petit monde est l’image réduite et visible du macrocosme ou grand monde, qui échappe à nos jugements par son immensité, une comparaison le fera beaucoup mieux comprendre celte idée, si tu la comprends; car Dieu ou la puissance inconnue qui lient la place de cette profonde et insaisissable abstraction .. — Je le prie de me suivre attentivement! — Dieu, dis-je, a daigné imprimer intelligiblement l’image imparfaite de ce cycle immense de production, d’absorption, d’épuration et de reproduction, qui commence, aboutit et recommence éternellement à lui, dans la fonction perpétuellement agissante de l’Océan, qui produit, absorbe, épure et reproduit à jamais les eaux qui en dérivent... — 'c cette similitude est vraiment trop claire pour que Je me croie obligé à t’en donner la figure.
— Mais les lunatiques, monsieur, dit Daniel en déposant proprement mon habit sur mon pupitre...
Y — J’y arrivois, Daniel. Les lunatiques, dont lu parles, occuperoient, selon moi, le degré le plus élevé de l’échelle qui sépare notre planète de son satellite, et comme ils
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communiquent nécessairement de ce degré avec les intelligences d’un monde qui ne nous est pas connu, il est assez naturel que nous ne les entendions point, et il est absurde d’en conclure que leurs idées manquent de sens et de lucidité, parce qu’elles appartiennent à un ordre de sensations et de raisonne ments qui est tout à fait inaccessible à notre éducation et à nos habitudes. As-tu jamais vu, Daniel, des sauvages Esquimaux?
— Il y en avoit deux sur le vaisseau du capitaine Parry.
— As-tu parlé à ces Esquimaux ?
— Comment aurois-je pu leur parler, puisque je ne savois pas leur langue?
— Et si tu avois subitement reçu le don des langues, par intuition, comme Adam, ou par inspiration, comme lescompagnons duSauveur, ou partoutautre phénomène moral, comme un membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, qu’aurois-tu dit à ces Esquimaux?
— Qu’aurois-je pu leur dire, puisqu’il n’y a rien de commun entre las Esquimaux et moi ?
— Yoilà qui est bien. Je n’ai plus qu’une question à te faire. Crois-tu que ces Esquimaux pensent et qu'ils raisonnent?
— Je le crois, dit Daniel, comme voilà une brosse, et la redingote de monsieur que je viens de plier sur le pupitre.
— Eh bien, m’écriai-je en claquant des mains, puisque tu crois que les Esquimaux pensent et qu’ils raisonnent, quoique tu ne les comprennes point, que me diras-tu maintenant des lunatiques?
— Je dirai, monsieur, répondit intrépidement Daniel, que la maison des lunatiques de Glasgow est certainement la plus belle de l’Écosse, et par conséquent du monde entier.
Je ne sais si vous avez jamais éprouvé, lecteur, un désappointement plus cruel que celui de mon ami le
bachelier Farfallo de las Farfallas, qui passa toute une nuit pluvieuse à sonner des cantatilles sur sa mandoline, au pied de la croisée d’une belle richement vêtue à la françoise — elle n’en bougea pasl... — et qui ne s’aperçut qu’au point du jour que c’étoit un mannequin dont la Pédrilla venoit de faire emplette à Paris, pour sa boutique de modes.
Je ressentis quelque chose de pareil à la réponse de Daniel, dont il résultoit démonstrativement que mes inductions philosophiques n’étoient ni plus ni moins inintelligibles pour lui que le langage des Esquimaux du capitaine Parry.
Mais je me consolai en pensant qu’il y avoit là un argument irrésistible en faveur de ma théorie des lunatiques. — El vous savez par expérience que rien n’imprime une impulsion plus bienveillante à la pensée que la satisfaction de soi-mème.
Qu’importe où je vivrai, pensai-je intérieurement, pourvu que j’emporte avec moi des idées douces et d’agréables fantaisies, qui entretiennent dans mon organisme parfaitement équilibré ce jeu souple des agents de la vie, cette température tiède et régulière du sang, cette inaltérable harmonie de l’action et de la fonction qu'on appelle vulgairement la santé?
— Daniel, dis-je à haute voix, tu es né à Glasgow, mon enfant?
— En Canongate, monsieur, cinq ou six maisons audessous de celle du bailli Jervis...
— Tu as laissé à Glasgow quelque jeune maîtresse à la mante rouge ou noire, aux pieds nus plus blancs que l’albâtre, à l’œil vif et hardi comme celui du faucon, tes amis d’enfance, tes parents, ta vieille mère peutêtre...
Daniel me répondit par un signe négatif, mais je ne voulus pas m’en apercevoir.
— Tu le souviens des jeux des rives de la Clyde, et de
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ees talus verdoyants, et du bruit retentissant des marteaux d’High-Slreet, et de la solennité sérieu e de la vieille église ! Écoute, Daniel, nous irons à Glasgow, et je verrai tes lunatiques...
— Nous irons à Glasgow 1 s’écria Daniel ivre de joie.
—- Nous partirons à six heures du soir, continuai-je en réglant m a montre. Comme, dans le pays de liberté plénière où nous sommes, j'ai la précaution d’èlre toujours muni d’un passe-port et d’un permis de poste, je n’attends plus que les chevaux. Et la route intermédiaire m’étant tout à fait inconnue, ne manque pas de dire que je ne m’arrêterai qu’à à5 degrés 51 minutes de latitude.
Daniel étoit parti.
Dix jours après je descendis à Bucks'head Jnn, où l’on est pour le moins aussi bien qu’au Star.
Qui est la continuation du premier, et où l’on rencontre le per onnage le plus raisonnable de cette histoire A la maison des Tous.
Je visitai la maison des lunatiques, le jour de Saint- Michel, époque où l’aube d’Ecosse commence à se rapprocher visiblement du crépuscule qui la suit, et je m’y pris de bonne heure, parce que j’avois entendu parler de son jardin botanique si riebe en plantes rares et merveilleuses. J’y arrivai à dix heures, par une de ces matinées pâles et sans soleil, mais calmes et de bon augure, qui annoncent une soirée paisible. Je ne m’arrêtai pas à ces tristes infirmités de l’espèce qui attirent les curieux devant la loge des fous. Je ne cherchois pas le fou malade qui épouvante ou qui rebute, mais le fou ingénieux et presque libre, qui s’égare dans les allées sous l’escorte attentive de la pitié, et qui n’a jamais rendu nécessaire celle de la défiance et de la force. Et moi aussi, j’allois,
je me pcnlois parmi ces détours, comme un lunatique volontaire qui venoit réclamer de ces infortunés quelques droits de sympathie. Je remarquai bientôt qu’ils s’écartoient de mon passage avec une dignité triste, celle du malheur, peut-être, et peut-être aussi celle d’une révélation instinctive de supériorité morale, qui est pour eux la compensation de l’esclavage philanthropique auquel notre sublime raison les condamne. Je m’éloignai respectueusement du chemin de ces solitaires plus judicieux que nous, pour lesquels l’homme social n’est que trop justement un objet d’inquiétude et de terreur.
Hélas ! dis-je dans la profonde amertume de mon cœur, voilà l’effet de notre ambitieuse et fausse civilisation !... Ce que j’ai de frères sur la terre se détournent de moi, parce que je porte ce funeste habit du riche qui leur dénonce un ennemi !... Et ce qui me reste à moi qui fuis le monde, comme ils me fuient, c’est le commerce de cette création vivante et sensible, mais impensante et impassionnée, qui ne peut pas payer mes sentiments d’un sentiment !...
Je réfléchissoisà ceci en mesurant du regard un grand carré de mandragores presque entièrement moissonné jusqu’à la racine par la main de l’homme, et sur lequel toutes ces mandragores gisoient flétries et mortes sans que personne eût pris la peine de les recueillir. Je doute qu’il y ait un endroit au monde où l’on voie plus de mandragores.
Comme je me rappelai subitement que la mandragore étoit un narcotique puissant, propre à endormir les douleurs des misérables qui végètent sous ces murailles, j’en arrachai une de la partie du carré qui n’étoit pas encore atteinte, et je m’écriai en la considérant de près : Dis-moi, puissante solanée, sœur merveilleuse des belladones, dis-moi par quel privilège tu supplées à l’impuissance de l’éducation morale de la philosophie politique des peuples, en portant dans les âmes souffrantes
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un oubli plus doux que le sommeil, et presque aussi impassible que la mort...
— Vous a-t-elle répondu ?... me demanda un jeune homme qui se levoit à mes pieds. A-t-elle parlé ? a-t elle chanté ? Oh ! de grâce, monsieur, apprenez-moi si elle a chanté la chanson de la mandragore :
C’est moi, c'est moi, c’est moi.
Je suis la mandragore,
La fille des beaux jours qui s’éveille A l’aurore.
Et qui chante pour toi I
— Elle est sans voix, lui répondis-je en soupirant, comme toutes les mandragores que j’ai cueillies de ma vie...
— Alors, reprit-il en la recevant de ma main, et en la laissant tomber sur la terre, ce n’est donc pas elle encore !
Pendant qu’il rcsloit plongé dans une méditation douloureuse, en proie au regrel inexplicable pour vous et pour moi de n’avoir pas encore trouvé une mandragore qui chantât, je prenois le temps de le regarder avec attention, et je sentois s’accroître de plus en plus l’intérêt (jue le son tendrement accentué de sa voix, et le caractère innocent et naïf de son aliénation, m’avoient inspiré d’abord. Quoique sa physionomie, fatiguée par une habitude non interrompue d’espérances et de désappointements, portât les traces d’un souci amer, elle n’annonçoit pas plus de vingt-deux ans. Il étoit pâle ; mais de cette pâleur de tristesse et d’abattement sur laquelle on sent qu’un jour de pure allégresse ranimeroit toute la fraîcheur de la santé ; ses traits avoient la pureté du style grec, mais non sa froideur et sa symétrie ; on devinoit même au galbe bien arrêté de ces lignes régulières l’impression d’une âme rêveuse et mobile, quoique soumise et timide. La courbure étroite et noire de ses sourcils
parfaitement arqués n’avoit certainement jamais fléchi sous le poids d’un remords, que dis-je ? sous celui d’une de ces inquiétudes passagères de la conscience qui troublent quelquefois jusqu’au repos légitime de la vertu. Ses grands yeux, quand il les ramena sur moi, m’étonnèrent par je ne sais quelle transparence humide et bleue qui baignoit un disque d’ébène où le leu du regard s’étoit assoupi, et ma monomanie poétique vint me rappeler l’atmosphère d’azur livide où plonge un astre éclipsé. Enfin, pour m’expliquer plus clairement, et j’aurois peut être dû commencer par là, ce qui seroit arrivé infailliblement si j’étois maître de me défendre de l’invasion de la métaphore et du despotisme de la phrase, je vous dirai en langue vulgaire que c’étoit un fort beau garçon, qui avoil les yeux, les sourcils et les cheveux noirs comme du jais.
Ce qui me frappa cependant le plus, tant la recommandation extérieure agit invinciblement sur la raison la plus libre de préjugés, ce fut la recherche singulière, pour ne pas dire fastueuse, du costume de mon lunatique, et l’aisance abandonnée avec laquelle il portoit ces richesses, aussi insoucieusement qu’un montagnard des Uighlands qui descend aux basses-terres, drapé de son plaid. Une de ces chaînes d’or souple et doux que les nababs rapportent de l’Inde paroissoit soutenir un médaillon sur sa poitrine, et le chûle le plus fin de tissus et ;e plus élégant de broderies qui soit sorti des fabriques de Cachemire la traversoit en sautoir flottant. Quand il passa ses doigts forts et sa main musclée, mais d’un blanc pur et joli comme l’ivoire, dans les touffes de sa chevelure, je les vis étinceler de bagues, de rubis et de bracelets de diamants, et c’est un fait sur lequel je ne saurois me tromper, moi qui apprécie de l’œil des pierres précieuses, au carat et au grain, et qui défie sur ce point le réactif du chimiste, l’émeri du lapidaire et la balance du joaillier.
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— Comment vous appelez-vous, monsieur?.... lui dis-je, avec l’expression un peu confuse, et difficile à caractériser pour moi-môme, de l’attendrissement que m’inspiroit l’infortune de mon semblable, et du respect que m’imposoient malgré moi les débris de l’opulence d’un grand prince déchu.
— Monsieur !... reprit-il en souriant... je ne suis pas un monsieur. On m’appelle Michel, et plus communément Michel le charpentier, parce que c’est mon état.
— Permeltez-moi de vous dire, Michel, que rien n’annonce dans vos manières un simple charpentier, et que je crains qu’une préoccupation d’esprit qui vous maîtrise à votre insu ne vous trompe sur votre véritable condition.
— 11 est assez naturel, monsieur, de former une pareille conjecture dans la maison où nous sommes, vous comme curieux, et moi comme détenu ; mais je vous assure que mon nom et ma profession sont les seules choses qu’on n’y ait pas contestées. Ce qu’il y a de vrai, c’est que je suis un charpentier opulent, le plus riche du monde, peut-être; et quant à ces objets de luxe dont l’étalage explique très-bien l’erreur obligeante dans laquelle vous êtes tombé sur mon compte, je ne les porte point par orgueil, je vous prie de le croire, mais parce que ce sont des présents de ma femme, qui fait, depuis plusieurs années, un commerce florissant avec le Levant. Si l’on ne m’en a pas retiré l’usage en m’admettant ici, c’est peut-être, comme je l’ai pensé quelquefois, que j’y suis placé sous quelque protection inconnue, et aussi parce que mon caractère inofrensif et paisible me recommande à l’humanité, à la confiance et aux égards des gardiens.
Frappé de cette manière nette et simple d'exprimer des idées naturelles, dont je ferois probablement moins de cas si elle m’étoit plus familière : — Attendez, mon cher Michel, lui demandai-je d’un ton de curiosité in-
quiète : — Vous avez dû participer à des opérations bien importantes pour parvenir à un état de fortune aussi considérable?...
Michel rougit, parut embarrassé un moment, et puis, arrêtant sur moi un œil assuré, mais plein de candeur:
— Oui, monsieur, répondit-il, mais j’ai peine moimôme à me rendre un compte exact de l’origine et de l’objet de mes entreprises, quoiqu’il n’y ait rien de plus vrai. C’est moi qui fournis les solives de cèdre et les lambris de cyprès du palais que Salomon fait bâtir à la reine de Saba, au juste milieu du lac d’Arrachich, à deux jours dte l’oasis de Jupiter-Ammon, dans le grand désert libyque.
— Oh ! oh ! m’écri li-je, ceci est tout à fait dilférent. Mais vous m’avez dit, si je ne me trompe, que vous étiez marié. Votre femme est-elle jeune?
— Jeune ! dit Michel encore plus troublé. Non, monsieur. J’imagine qu’elle a plus de trois mille ans, mais elle n’en paroit guère que deux cents.
— De mieux en mieux, mon ami ! Ces notions, Dieu soit loué, ne sont p’us de ce monde. Au moins, pensezvous qu’elle soit belle, malgré son grand âge ?
— Ni pour le monde ni pour vous, monsieur Belle pour moi, comme la femme qu’on aime, comme la seule femme qu’on puisse aimer !...
— Et ne vous est-il jamais arrivé de croire que la volonté de votre femme, que l’influence de sa fortune et de son crédit, soient entrées pour quelque chose dans les persécutions que vous éprouvez ?
— Je l’ignore, et je regretterais de l’avoir ignoré, car cette idée aurait embelli ma prison.
— Pourquoi, Michel, pourquoi ?
— Parce qu’elle ne peut rien vouloir qui ne soit bien.
— Oh ! Michel! vous excitez vivement ma curiosité ! Je voudrais connoitre cette histoire.
Je ne sais si vous êtes comme inr>i, mes amis, mais
j’aurois volontiers cédé ma place à trois séances solennelles de l’Institut, pour suivre Michel dans le labyrinthe fantastique où ses demi-confidences m’avoient engagé...
Et si vous n’étiez pas comme moi, j’ai le bonheur de tenir le fil d’Ariane à votre disposition. Faites passer rapidement sous le pouce de la main droite, — ou bien sous celui de la main gauche, si vous êtes scaeve ou gaucher, — ou même sous celui des deux mains qu’il vous plaira d’employer, si vous êtes ambidextre, faitesy passer, dis-je, en rétrogradant, les feuillets que vous venez de parcourir. Cela sera facile et bientôt fait, surtout si vous avez le geste assez sûr et assez agile, dans votre empressement, pour en ramener plusieurs à la fois. Vous arriverez ainsi au frontispice, à la garde, à la couverture, c’est-à dire à la porte d’entrée de ce dédale ennuyeux, et vous pourrez faire voile vers Naxos.
— Mon histoire? dit Michel d’un air rélléchi, en portant successivement les yeux sur le point qu occupoit alors le soleil dans le ciel, et sur le petit coin de mandragores qui lui restoit à défricher, pour se détromper de l’existence de la mandragore qui chante, au moins dans le jardin des lunatiques de Glasgow... — Mon histoire? elle est bizarre et incompréhensible, sans doute, puisque personne n’y croit ; puisqu’on juge au contraire, partout où j’en parle, que ma foi dans des événements imaginaires au jugement de la raison universelle est un signe de foiblesse et de dérangement d’esprit; puisque ce motil seul a déterminé les précautions bienveillantes dont je suis l’objet, que vous appeliez tout à l’heure des persécutions, et que je n’attribue qu’à l'humanité Que vous dirai-je, enfin ? celte histoire est pour moi une suite de notions claires et certaines, mais telles que j’en trouve moi-même l’enchaînement inexplicable, et que j’essayerois quelquefois d’en détourner ma pensée, si elles ne me retraçoienl l’idée de
mes jours heureux, et si elles ne me rendoient surtout présente la nécessité d’accomplir un saint devoir, pour lequel il ne me reste que ce jour, qui expire au coucher du soleil.
J’allois l’interrompre. Il s’en aperçut, et continuant vivement, comme s’il avoit prévu mon dessein :
— Il faut, poursuivit il en mettant le doigt sur sa bouche avec une expression mystérieuse, que j’arrive àGreenock avant minuit, et je m’inquiéterois peu de la longueur et de la difficulté du voyage si j’avois achevé ma tâche. Voilà ce qui m’en reste, ajouta Michel en me montrant les mandragores sur pied, qui se déployoient en verdoyant, et se balançoient gaiement à une petite brise, sous le jeu des rayons qui traversoient les nuages comme une clairière, — Je ne suis pas en peine, continuai il, de finir ma besogne en quelques minutes ; mais je n’ai pas de raison de vous le dissimuler, puisque vous avez la bonté de vous intéresser à moi... c’est là, c’est dans cette touffe de vertes et riantes mandragores, qu’est caché le secret de mes dernières illusions ; c’est là qu’à la dernière, à laquelle il reste encore une fleur, à celle qui cédera sous le dernier effort de mes doigts, et qui arrivera muette à mon oreille, comme la vôtre, mon cœur se briserai et vous savez si l’homme aime à repousser jusqu’à son dernier terme, sous l’enchantement d’une espérance longtemps nourrie, la désolante idée qu’il a tout rêvé... tout : et qu’il ne reste rien derrière
ses chimères... rien ! j’y pensois quand vous êtes venu,
et voilà pourquoi je m’étois assis.
Quel infortuné, ô mon Dieu ! n’a pas eu sur la terre, où tu nous as jetés pêle-mêle, sans nous peser et sans nous compter... dans un moment de colère ou de dérision !... quel homme n’a pas eu sa mandragore qui chante ?...
— Vous avez donc le temps, Michel, de me faire c« récit, et, pendant que vous me le ferez, nous veille*
LA FÉE AUX MIETTES
rons à la garde de vos mandragores, et surtout de celle qui a encore une fleur, belle d’ici comme une étoile. J’imagine que la Providence peut nous fournir, durant les heures qui nous restent, quelque motif de consolation.
Michel pressa ma main; il s’assit près de moi, les yeux tournés sur ses mandragores, et il commença ainsi : .
Comment un savant, sans qu’il y paroisse, peut se trouver elles les
lunatiques, par manière de compensation des lunatiques qui se
trouvent chez les savants.
Je suis né à Granville en Normandie.
— Attendez, Michel ; un mot avant d’entrer dans ce récit, que je tâcherai de ne pas interrompre souvent.
Jusque-là, Michel m’avoit parlé en anglois; il me parloit en françois alors.
— La langue française est votre langue naturelle, et je ne m’en serois pas aperçu, à la manière dont vous vous exprimez dans celle dont nous nous sommes servis. Laquelle des deux vous est plus familière, car cela me seroit indifférent pour vous entendre?
— Je le sais, monsieur, mais j’ai cru remarquer que vous étiez mon compatriote ; et, quoique les deux langues me soient également familières, j’ai préféré celle qui me donnoit un titre de plus à votre attention, et peutêtre à votre indulgence.
— Devez-vous cet avantage, assez rare à votre âge et dans votre état, à l’usage ou à l’éducation ?
— A l’usage et à l’éducation.
— Pardonnez-moi tant de questions, Michel ; parlezvous d’autres langues que ces deux langues avec la même facilité ?
Ici Michel baissa les yeux, corame toutes les fois qu’il avoit à faire un aveu pénible pour sa modestie.
— Je crois parler avec la même facilité toutes les tangues que je sais.
— Mais encore?
— Celles de tous les peuples dont le nom a été recueilli par les historiens ou les voyageurs, et qui ont écrit leur alphabet.
— Ohî pour cette fois, Michel, ce n’est ni l’éducation ni l’usage qui ont pu vous communiquer cette science perdue depuis les apôtres î A qui en avez-vous l’obligation, je vous prie?
— A l’amitié d’une vieille mendiante de Granville.
— Alors, dis-je en laissant tomber mes mains sur mes genoux, pour Dieu, Michel, reprenez votre narration, d:issé-je ne jamais sortir, pour en entendre la fin, de l’hospice des lunatiques de Glasgow. — D’ailleurs, ajoutai-je en moi même, il est probable, si cela continue, que je n’aurai rien de mieux à faire que d’y rester.
Ce que c’est que Michel, et comment son oncle l’avoit sagement instruit dans l’étude des lettres et la pratique des art mécaniques.
Je suis né à Granville en Normandie. Ma mère mourut peu de jours après ma naissance. Mon père, que j’ai connu à peine, étoit un riche négociant qui trafiquoit depuis longtemps dans les Indes. A son dernier voyage, qui devoit être plus long et plus hasardeux que les autres, il me laissa sous la garde de son frère aîné, qui l’avoit précédé dans ce commerce, et qui n’avoit d’autre héritier que moi.
Mon oncle se ressentoit peut-être un peu, dans ses manières, de la rudesse qu’on attribue ordinairement
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aux marins : la fréquentation des Orientaux, et quelque séjour parmi ces peuplades peu civilisées qu’on appelle sauvages, lui avoient inspiré une sorte de mépris systématique pour la société et pour les mœurs européennes; mais il étoit doué, à cela près, d’un sens juste et délicat ; et, bien qu’il m’entretint de préférence des histoires merveilleuses de ces pays d’enchantement pour lesquels sa conversation m’inspiroit une prédilection de jour en jour plus vive, il trouvoit toujours manière d’en tirer, pour mon instruction, d’excellents enseignements. Les imaginations poétiques de l’homme simple, dont le commerce du monde n’a pas altéré la naïveté, ne lui paroissoient gracieuses et charmantes qu’autant qu’il en résultoit un avantage réel d’utilité morale pour la conduite de la vie, et il les regardoit comme d’admirables emblèmes qui enveloppent agréablement les leçons les plus sérieuses de la raison. 11 avoit coutume de les terminer, pendant que j’étoisencore suspendu au charme de ses récits, par celte formule qui ne sortira jamais de mon esprit :
u Et si cela n’est pas vrai, Michel, chose dont je suis à peu près convaincu, ce qu’il y a de vrai, c’est que la destination de l’homme sur la terre est le travail ; son devoir, la modération; sa justice, la tolérance et l’humanité; son bonheur, la médiocrité; sa gloire, la vertu ; et sa récompense, la satisfaction intérieure d’une bonne conscience. »
Quoiqu'il ne fût pas très-savant et qu’il n’entendît que par pratique la plupart des sciences essentielles de son état, il n’avoit rien négligé pour mon éducation ; à quatorze ans, je savois passablement ce qu’on enseigne aux enfants qui doivent être riches; les langues anciennes et modernes qui entrent dans les bonnes études classiques, la partie indispensable des beaux-arts, qui s’applique le plus communément aux besoins de la société, et même quelques arts d’agrément qui contri-
buentau bien-être ou à la consolation de l’homme livré à lui-même, par l'effet de son caractère ou le hasard de sa fortune ; mais on m’avoit fait approfondir davantage les éléments les plus positifs des connoissances humaines dans leur rapport expérimental avec l’utilité commune, et mes maîtres ne trouvoient pas que j’eusse mal profilé.
J’arrivois, comme je l’ai dit, au commencement de ma quinzième année. Un soir, mon oncle me tira à part à la fin d’un petit régal qu’il avoit donné à mes instituteurs et à mes camarades, le propre jour de Saint-Michel, qui est celui-ci, et qui est l’anniversaire de ma naissance et la fête de mon patron; c’étoit à Granville, où saint Michel est particulièrement honoré, un des derniers jours de vacances.
Après m’avoir baisé tendrement sur les deux joues, il me lit asseoir en face de lui, vida sa pipe sur son ongle, et me parla dans les termes que je vais vous rapporter.
« Écoute, mon enfant, ce n’est pas un conte que je vais te faire aujourd’hui : je suis content de toi ; te voilà, grâce à Dieu et à ton bon naturel, un assez joli garçon pour ton âge ; il faut maintenant penser à l’avenir, qui est toute la vie du sage, puisque le présent n’est jamais, et que le passé ne sera plus. J’ai entendu dire cela dans un pays où l’on en sait plus long qu’ici. Je te vois tous les avantages qui peuvent recommander dans le monde un aimable enfant bien nourri, entretenu d'utiles instructions, et pénétré de principes honnêtes; cependant, mon pauvre Michel, tu ne tiens pas plus à la vie, par une ressource solide, que la cendre qui vient de tomber de ma pipe, tant que tu n’as pas un bon état à la main. Je n’ai pas parlé de ceci, tant que je t’ai vu frôle et gentil comme une petite fille qui n’a affaire que de vivre et de se porter gaillardement, parce que je craignois de te fatiguer, en compliquant des études que tu poussois déjà plus chaudement que je n’aurois voulu
LA FÉE AUX MIETTES
pour une santé qui m’est si chère! A cette heure, petit, que nous sommes sortis des brisants, que nous filons sous un joli vent comme des oiseaux, et que nous avons notre gourdoyement aussi libre que des poissons, il faut que nous parlions raison dans la chambre du capitaine. — Avec tes joues épanouies et vermeilles qui ressemblent à des pivoines, et tes mains aussi fortes que le meilleur harpon qu’ait jamais lancé un pêcheur hollandois sur les côtes du Spilzberg, tu serois bien étonné s’il falloit, je ne dis pas gréer un canot, mais tailler une pièce au radoub, étancher une étoupe goudronnée au calfat, ou tendre une ligne à l’estrope. Je te parlerai de cela une autre fois, et je ne te reproche pas, cher neveu, de ne pas savoir ce que je ne t’ai jamais fait apprendre; ce que je veux te dire pour ta gouverne, c’est que c’est dans la pratique des métiers, quel que soit le vent qui fatigue les relingues, ou le sable que te rapporte la sonde, c’est là seulement, vois-tu, que sont placés nos moyens les plus assures d’existence ; et si tu voyois, dans une de ces occasions dit ficiles où tous les hommes peuvent se trouver, un savant ou un homme de génie, qui ne sache faire œuvre de ses dix étages, lu en aurois vraiment pitié. Après le prêtre auquel j’ai foi, et le roi que je respecte, la position la plus honorable de la société, Michel, c’est celle de l’ouvrier.
« Tu pourrois me dire à cela, Michel, que tu as de la fortune, et tu ne me le diras pas, car tu es un enfant raisonnable et beaucoup plus réfléchi que ton âge ne le comporte. Il me seroit en effet trop facile de le répondre et de te désabuser ; il n’y a de fortune solide pour l’homme que celle qu’il doit à son travail ou à son industrie, et qu’il ménage et conserve par sa bonne conduite : celle qu’il reçoit du hasard de sa naissance appartient toujours au hasard, et la plus hasardeuse de toutes est celle de ton père et la mienne, la fortune du marin.
« La tienne est en effet assez grande aujourd’hui pour satisfaire à l’ambition d’un homme simple qui ne veut que se reposer, et qui ne cherche de plaisirs que ceux dont la nature est prodigue pour les hommes simples; mais à supposer qu’elle t’arrive bien plus tôt que tu ne le voudrois, et que notre mort devance le terme commun, pour t’enrichir malgré toi, au moment où l’aisance et la liberté ont le plus de prix, que ferois-tu, mon pauvre Michel, de ton opulente oisiveté? Les loisirs des gens riches ne sont qu’un insupportable ennui pour ceux qui n’en savent pas appliquer l’usage au bien-être des autres; et il n’y a point de Crésus, vois tu, qui n’ait senti quelquefois que le meilleur des jours de la vie est celui qui gagne son pain.
« J’arrive maintenant au point le plus important de mon sermon, car tu savois aussi bien que moi tout ce que je t’ai dit jusqu’ici. Mon intention, cher petit neveu, n’est pasd’attrister ta fête par l’inquiétude d’un malheur possible, mais contre lequel toutes les circonstances nous rassurent. Ton père avoit placé son bien et une partie du mien dans une belle spéculation qui nous soui ioit depuis vingt ans ; il y en a deux que je n’ai reçu de ses nouvelles, et les malheureuses guerres de l’Europe expliquent trop ce retard, pour que je m'en sois mis en peine plus qu’il ne convient à un vieux loup de mer qui a été retenu trois ans aux îles Bissayes, et qui regretteroit de n’y être pas encore, soit dit en passant, si je ne t’aimois aussi tendrement que mon propre fils. Mais,
- comme dit le marin, au bout du câble faut la brasse, et si dans deux autres années d’ici nous n’avions pas entendu parler de Robert, il seroit forcé de risquer tout pour le tout, et d’aller le chercher d’ile en île, certain que je suis de te le ramener, car je sais mieux son itinéraire, Michel, que tu ne sais la longitude d’Avranches. Alors, cependant, adieu le double patrimoine du pauvre Michel ! Plus d’oncle, plus de père, plus d’habit
LA FÉE AUX MIETTES
d’hiver, plus d’habit d’été, plus d’argent dans la poche le dimanche, plus de banquet à la maison le jour de sa fêle : il faudroit, tout savant qu’il fût, si on refusoit une place de répétiteur chez le riche, ou une place d’expéditionnaire chez le chef de bureau, queM. Michel allât déterrer sés coques dans le sable pour déjeuner, et qu’il allât mendier pour dîner, à côté de la vieille naine de Granville, sur le morne de l’église. »
Arrêtez, arrêtez, mon oncle ! lui dis-je en baignant sa main de larmes de tendresse. Je serois trop indigne de vous, si je ne vous avais pas encore compris. L’état de charpentier m’a toujours plu. « L’état de charpentier ! s’écria mon oncle avec une sorte d’explosion de joie, tu n’es vraiment pas dégoûté ! Je ne t’en aurois jamais indiqué un autre! Le charpentier, mon enfant 1 c’est dans ses chantiers que notre divin maître a daigné choisir son père adoptif!... et ne doute pas qu’il ait voulu nous enseigner par là que, de tous les moyens d’existence de l’homme en société, le travail manuel étoit le plus agréable à ses yeux ; car il ne lui en coûtoit pas davantage de naitre prince, pontife ou puhlicain. Le charpentier, souverain sur mer et sur terre par droit d’habileté, qui jette des vaisseaux à travers l’Océan, et qui édifie des villes pour commander aux ports, des châteaux pour commander aux villes, des temples pour commander aux châteaux! Sais- tu que j'aimerois mieux qu’on dit de moi que j’ai lancé dans l 'espace les solives de cèdre et les lambris de cyprès du palais de Salomon que d’avoir écrit la loi des Douze Tables? »
C’est ainsi, monsieur, qu’il fut convenu que j’apprendrois l’état de charpentier, jusqu’à l’âge de seize ans, qui étoit l’époque extrême où le défaut de renseignements sur le sort de mon père pouvoit en faire pour moi une importante ressource; mais mon oncle exigea en même temps que je ne renonçasse point aux études que j’avois commencées, et qui furent seulement dis-
CONTFS FANTASTIQUES.
tribuées en sorte que mes doubles travaux ne se nuisissent pas mutuellement. Comme cette disposition, qui ne me prenoit pas plus de temps, jetoit au contraire une distraction agréable et variée dans ma vie, mes foibles progrès parurent encore plus sensibles que par le passé. En moins de deux ans, j’étois devenu maître ouvrier; et, d’un autre côté, je tonnoissois assez les langues classiques pour pénétrer peu à peu, avec une facilité qui s’augmentoit tous les jours, dans l’intelligence des auteurs. Je vous prie de croire que ma modestie n’est presque intéressée en rien à cet aveu, puisque je devois ces nouvelles acquisitions de mon esprit à des enseignements particuliers, dont tout autre que moi auroit certainement tiré un plus grand profit. C’est ce qu'il faut que je vous explique maintenant pour l’intelligence du reste de mon histoire, si toutefois elle n’a pas déjà lassé votre patience.
Je témoignai à Michel que je l’entendrois avec un plaisir que ma seule crainte est de ne pas faire partager au lecteur, — et il continua :
Où il commence à ôtre question de la Fée aux Miettes .
Si vous êtes jamais allé à Granville, monsieur, vous devez avoir entendu parler de la naine qui couchoit sous le porche de l’église, et qui mendioit à la porte?
— Ce que vient d’en dire votre oncle, Michel, est tout ce que j’en sais; et je ne pensois pas que cette malheureuse créature pût tenir une autre place dans votre histoire. C’est ce qui m’a empêché de m’en informer.
La naine de Granville, reprit Michel, étoit une petite
LA FEE AUX MIETTES
femme de deux pieds et demi au plus, dont la taille courte, et d’ailleurs assez svelte, étoit la moindre singularité. Personne ne lui avoit connu ni origine ni parents ; et quant à son âge, il étoit tel qu’il n’existoit pas un vieillard à dix lieues à la ronde, qui se souvint de l’avoir connue plus jeune en apparence, plus huppée ou plus grandelette. Les gens instruits pensoient même qu’on ne pouvoit expliquer naturellement les traditions populaires qui couroient à son sujet, qu’en supposant qu’il y avoit eu successivement plusieurs femmes semblables à celle-ci, que la mémoire des habitants s’étoit accoutumée à confondre entre elles, à cause de l’analogie de leur physionomie et de leurs habitudes, et on citoit en effet un titre de 1369, où le droit de coucher sous le porche du grand portail, et de présenter l’eau bénite aux fidèles pour en obtenir quelque légère aumône, lui étoit garanti en reconnoissance du don qu’elle avoit fait à l'église de plusieurs belles reliques de la Thébaïde.
Cette méprise paroissoit d’autant plus vraisemblable qu’on avoit vu maintes 'fois la naine de Granville s’absenter pendant des mois, pendant des saisons, pendant des années, et même pendant le cours d’une ou deux générations, sans qu’on sût ce qu’elle étoit devenue ; et il falloit en effet qu’elle eût considérablement voyagé, car elle parloit toutes les langues avec la même facilité, la même propriété de termes, la môme richesse d’élocution, que le françois de Blois ou de Paris, qui n’étoit pas lui-même sa langue naturelle.' Cette science de souvenirs dont elle ne faisoit «aucun étalage, car elle ne se servoit d’ordinaire que de notre patois bas-normand, lui avoit donné, comme vous pouvez croire, un immense crédit dans les écoles où elle venoit journellement recueillir pour ses repas les débris de nos déjeuners, et cette dernière particularité, jointe aux idées superstitieuses et aux folles rêveries dont nos nourrices et nos
domestiques nous berçoient depuis l’enfance, avoit valu à la pauvre naine, parmi les jeunes garçons de mon âge, un surnom assez fantasque : on l’appeloit la Fée aux Miettes. C’est ainsi que je vous en parlerai . à l’avenir.
Ce qu’il y a de certain, monsieur, c’est qu’aucune difficulté de thème ou de version n’eût embarrassé la Fée aux Miettes ; elle se gardoit bien de nous les expliquer sans nous les rendre aussi claires qu’elles l’étoient pour elle-même, de sorte que notre travail se trouvoit infiniment meilleur et notre instruction aussi, puisque nous entendions parfaitementtoutcequ’elle nous faisoit faire, et que nous pouvions appuyer par de bonnes aulorilés et de bons raisonnements tout ce que nous avions fait. Nous n’étions pas assez ingrats pour cacher les obligations que nous avions à la Fée aux Miettes ; mais nos respectables maîtres, qui ne voyoient en elle qu’une misérable mendiante, et qui l’honoroient cependant comme une digne femme, n étoient pas fâchés de sentir notre émulation excitée par une illusion innocente.
— Oh ! oh 1 s’écrioient-ils en riant, quand il arrivoit une excellente composition cicéronienne qui enlevoit d’emblée la première place, — voici qui ressent la touche et l’inspiration de la Fée aux Miettes. — Et il n’y avoit rien de plus vrai. J’ai souvent désiré de savoir si ce dicton s’étoit conservé à Granville.
— I^aFée aux Miettes n’est donc plus à Granville, mon ami ?
— Non, monsieur, répondit Michel en soupirant ci eu
élevant les yeux au ciel.
LA FÉE AUX MIETTES
Où la Fée aux Miettes est représentée au naturel, avec de beaux détails sur la pèche aux coques, et sur les ingrédients propres A les accommoder, pour servir de supplément & la Cuisinière bourgeoise.
Il s’y avoit pas un écolier à Granville qui n’aimàt la Fée aux Miettes, continua Michel, mais elle m’inspiroil dès ma douzième année un penchant de vénération tendre et de soumission presque religieuse qui tenoit à un autre ordre d’idées et de sentiments. Étoit-il l'effet d’une reconnoissance profondément sentie ou le résultat de celle éducation privée qui m’avoil fuit contracter de bonne heure, dans la conversation de mon oncle André, le goût de l’extraordinaire et du surnaturel, c’est ce que je ne saurois démêler. Il est vrai, cependant, qu’elle m’affecuonnoit elle-même entre tous mes camarades, et que, si je l’avois voulu, j’aurois toujours été le premier de l’école. Je ne. le désirois point, parce que cet avantage qu’on prend sur les autres est une des raisons qui nous en font haïr, et que je regardois l’amitié comme un avantage bien plus doux que ceux qui résultent de la supériorité de l’instruction et du talent. C’étoit donc pour mon propre bonheur, et il y a bien peu de mérite à cela, que dans les fréquentes conférences où nous admettoil la Fée aux Miettes, sous le porche de l’cglise, a'aut d’entrer à la messe ou aux vêpres, je lui disois le plus souvent, en la tirant un peu en particulier : — J’ai eu du temps celte semaine pour travailler à ma composition, et je la crois aussi bonne que je puisse la faire, er. m’aidant, à part moi, des conseils que j’ai reçus de »ous jusqu’ici; mais voilà Jacques Pellevey, que ses parent veulent mettre dans les ordres, et Didier Orry, dont le père est bien malade et recevroit une grande
consolation de voir Didier réussir dans ses études. Comme j’ai fait tout ce qu’il falloit pour contenter mon oncle et mes professeurs, je ne désire maintenant que de voir Jacques et Didier alterner à la première place jusqu’à la fin de l’année. Je vous prie aussi de soutenir un peu Nabot, le fils du receveur, quoique je sache bien qu’il ne m’aime pas et qu’il me battroit s’il en avoit la force; mais parce qu’il me semble qu’il auroit moins d’aigreur dans le caractère, s’il n’étoit pas si malheureux dans ses études, et que le dépit d’être toujours le dernier n’eût pas altéré son naturel.
— Je ferai ce que tu me demandes, me répondoit la Fée aux Miettes en prenant un petit air soucieux, et je ne suis pas étonnée que tu me l’aies demandé, parce que je connois ton bon cœur ; mais il seroit possible, si je réussissois, que tu n’eusses pas le grand prix à la Saint-Michel. — Alors, lui répondis-je, cela me seroit égal. — Et à moi aussi, reprenoit la Fée aux Miettes, avec un sourire doux et significatif que je n’ai jamais connu qu’à elle.
J’eus pourtant le grand prix cette année-là, avec Jacques, qui entra au séminaire, et Didier, dont le père guérit. Nabot mérita Y accessit, au grand étonnement de tout le monde, mais il m’en a longtemps voulu, parce qu’il regarda comme une injustice la préférence qu’on m’avoit donnée sur lui.
— Avez-vous eu d’autres ennemis au monde, Michel?...
— Je ne crois pas, monsieur.
Jusqu’ici je ne vous ai parlé que de l’âge et de la taille de la Fée aux Miettes. Vous ne la connoissez pas encore. Je vous ai dit, si je ne me trompe, qu’elle étoit assez svelte dans sa tournure, mais cela ne peut s’entendre que d’une très-vieille femme qui a conservé, par bonheur ou par régime, quelque souplesse et quelque élégance de formes. Elle Drêtoit souvent cependant à l’idée
LA FÊE AUX MIETTES
que nous nous faisions de sa décrépitude, en s’appuyant toute courbée sur une petite béquille de bois du Liban, surmontée d’une forte poignée de je ne sais quel métal inconnu, mais qui avoit l’éclat et l’apparence du vieil or. C’est cette baguette curieuse dont elle n’avoit jamais voulu se défaire en faveur des juifs dans sa plus grande indigence, qui lui fit décerner bien avant nous, par les petites écoles de Granville, ses titres de féerie. Il est vrai quelle lui venoit de sa mère, ou même de sa grand’mère, si la chronologie du monde permet cette supposition, et je vous demande si ces deux respectables personnes dévoient avoir été de grandes princesses. 11 faut bien passer quelque vanité aux pauvres gens. C’est le seul dédommagement de leurs misères.
Aussi n’étoit-ce pas ce petit travers qui tourmentoit ma vive et sincère amitié pour la Fée aux Miettes. Elle en a\oit un autre, la bonne femme, qui m’affligeoit mille fois davantage, le souvenir d’une ancienne beauté qu’elle ne croyoit pas tout à fait effacée, et dont elle parloit, en se rengorgeant, avec une complaisance qu'on ne pouvoit s’empêcher de trouver risible. Je n’élois pas des derniers à m’en égayer en sa présence, car autrement je ne me le serois jamais permis. Je lui avois trop d’obligàtions pour cela. — Tu as beau plaisanter, méchant sournois, disoit-elle alors en me frappant gentiment de sa béquille... Il arrivera un jour où mes charmes auront assez d’empire sur le beau Michel pour le faire extravaguer d’amour 1... — De l’amour pour vous, Fée aux Miettes ^ m’écriois-je en riant ; ni plus ni moins, en vérité, que pour ma bisaïeule, si elle ressuscitoit aujourd’hui avec un siècle de plus sur la tête. — Et notre dialogue étoit bientôt couvert par les acclamations de toute la brigade joyeuse, qui dansoit en rond autour d’elle en chantant : Ah ! qu’elle est belle, la Fée aux Miettes !... mais nous finissions toujours par la cajoler un peu, et et elle s’en alloit contente...
Ce n’est pas que la caducité de la Fée aux Miettes eût rien de repoussant. Ses grands yeux brillants qui rouloient avec un feu incomparable entre deux paupières Unes et allongées comme celles des gazelles ; son front d ivoire où les rides étoient creusées avec des flexions si douces et si pures, qu’on les auroit prises pour des embellissements ajustés par la main d’un artiste; ses joues, surtout, éclatantes comme une pomme de grenade coupée en deux, avoient un attrait d’éternelle jeunesse qu’il est plus facile de sentir que d’exprimer ; ses dents même auroient paru trop blanches et trop bien rangées pour son âge, si aux deux coins de sa lèvre supérieure, sa bouche fraîche et rose encore n’en avoit laissé échapper deux, qui étoient à la vérité plus blanches et plus polies que des touches de clavecin, mais qui s’allongeoient assez disgracieusement d’un pouce et demi audessous du menton.
Et je me surprenois quelquefois à dire tout seul : Pourquoi la Fée aux Miettes ne s’est-elle pas fait arracher ces deux diables de dents?...
La Fée aux Miettes ne montroit jamais ses cheveux, probablement parce qu’ils auroient contrasté avec l’ébène de ses sourcils. Ils étoient ramassés sous un bandeau d’une blancheur éblouissante, surmonté d’un fichu également blanc, plié en carré à plusieurs doubles, et posé horizontalement sur la tête comme la plinthe ou le tailloir du chapiteau corinthien. Celte coiffure, qui est celle des femmes de Granville, de temps immémorial, et dont on ne fait usage en aucune autre partie de la France, quoiqu’elle soit merveilleuse dans sa simplicité, passe pour avoir été apportée chez nous par la Fée aux Miettes, de ses voyages d’outre-mer, et nos antiquaires conviennent qu’ils seroient fort embarrassés de lui assigner une origine plus vraisemblable. Le reste de son costume se composoit d’une espèce de juste blanc serré au corps, mais dont les manches larges et pendantes
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soulenoient au-dessous de l’avant-bras d’amples garnitures d’une étoffe un peu plus fine, découpée à grands festons, et d’une jupe courte et légère de la môme couleur, bordée à la hauteur du genou de garnitures pareilles, qui tombaient assez bas pour laisser à peine entrevoir un pied fort mignon, chaussé de petites babouches aussi nettes que galantes. L’habit complet paroissoit, je vous jure, plus frais, à telle heure et en tel endroit qu’on la rencontrât, que s’il venoit de sortir des mains d’une lingère soigneuse; et ce n’est pas ce qu’il y avoit de moins extraordinaire dans la Fée aux Miettes, car elle étoit si pauvre, comme vous savez, qu’on ne lui connoissoitde ressources que dans la charilédes bonnes gens, et d’autre logement que le porche du grand portail. Il est vrai que les coureurs nocturnes prétendoient qu’on ne l’y rencontroit jamais quand minuit avoit sonné, mais on n'ignoroit pas qu’elle passoit souvent ses nuits en prières à l’ermitage Saint-Paterne, ou à celui du fondateur de la belle basilique de Saint-Michel, dans le péril de la mer , sur le rocher où l’on voit encore empreint le pied d un ange.
Comme mon histoire est pleine de tant d’événements incroyables que j’ai déjà quelque pudeur à les raconter, je me garderai bien d’ajouter à l’invraisemblance des vaines conjectures populaires. La seule chose que je puisse attester sans crainte d’être contredit des personnes qui ont vu la Fée aux Miettes, et qui n’a pas vu la Fée aux Miettes à Granville 1... c’est qu’il ne s’est jamais trouvé sur terre une petite vieille plus blanchette, plus proprette et plus parfaite en tout point.
Les seules distractions que je prenois alors, car j’étois fort actionné au travail, c’étoit la recherche des papillons, des mouches singulières, des jolies plantes de nos parages, mais plus souvent la pêche aux coques, dont il faut, si vous le permettez, que je vous dise quelque chose.
Les grèves du mont Saint-Michel, alternativement couvertes et délaissées par les eaux, ont cela de particulier qu’elles changent tous les jours d’aspect, de forme et d’étendue, et que le sable menu dont elles sont composées conserve l’apparence des récifs et des basfonds de la mer, avec toutes les embûches de cet élément, de sorte qu'elles ont en leur absence leurs vagues, leurs écueils et leurs abîmes. Ce n’est pas sans une certaine habitude qu’on peut y marcher hardiment sans s’exposer, jusqu’au rocher pyramidal sur lequel saint Michel a permis à l’audace des hommes de bâtir son église miraculeuse. Si un voyageur inexpérimenté s’égare de quelques pas, le sable trompeur le saisit, l’aspire, l’enveloppe, l’engloutit, avant que la vigie du château et la cloche du port aient eu le temps d’envoyer le peuple à son secours. Cet horrible phénomène a quelquefois dévoré jusqu’à des vaisseaux abandonnés par le reflux.
La nature est si bonne pour sa création, qu’elle a semé dans cette arène mobile une ressource plus abondante que la manne du désert. C’est cette petite coquille à sillons profonds et rayonnants dont les valves rebondies, et comme lavées d’un incarnat pâle, ornent si souvent le camail grossier du pèlerin. On l’appelle la coque, et sa recherche est devenue pour les habitante du rivage une de ces innocentes industries qui n’offensent au moins le regard de l’homme sensible, ni par l’effusion du sang, ni par la palpitation des chairs vivantes. L’attirail du pêcheur est tout simple. Il se réduit \ une résille à mailles serrées qui pend sur son épaule, d dans laquelle il jette par douzaines son gibier retenissant ; et puis, à un bâton armé d’une pointe de fer un peu crochue qui sert à la fois à sonder le sable et à te retourner. Un petit trou cylindrique, seul vestige de vie que les vagues aient respecté en se retirant, lui indique le séjour de la coque, et d’un seul coup de pic il
LA FÉE AUX MIETTES
la découvre ou l’enlève. C'est de là qu’il montoit à la face de l’Océan, le pauvre petit animal, sur une de ses écailles voguant en chaloupe, et sous l’autre dressée comme une voile. Il y a aussi là dedans une àme et un Dieu, comme dans toute la nature ; mais l’habitude a si vite appris aux enfants que rien n’est délicieux comme la coque, fricassée avec du beurre d’Avranches et des fines herbes!
Il y a loin de Granville aux grèves de Saint-Michel, et le chemin le plus court n’est pas le plus sûr à beaucoup près ; mais je m’y engageois volontiers quand j’avois trois jours de vacances devant moi, ce qui se présente souvent à l’époque des grandes fêtes, et mon oncle étoit enchanté de me voir essayer sans danger réel les fortunes du voyageur de mer. J’ai dit qu’on rencontroit quelquefois la Fée aux Miettes sur cette route, parce qu’elle avoit une grande dévotion à saint Michel, et cette rencontre m'étoit toujours agréable, la Fée aux Miettes ayant des trésors de souvenirs qui rendoient sa conversation la plus intéressante et la plus profitable du monde. Je ne sauroisdire comment cela se faisoit, mais j’apprenois plus de choses utiles dans une heure de son entretien que les livres ne m’en auroient appris en un mois, ses courses lointaines et son bon jugement naturel l'ayant familiarisée avec toutes les études comme avec toutes les langues. Elle joignoit à cela une manière si saisissante et si lumineuse de communiquer ses idées, que j’étois étonné de les voir apparoitre subiter ment dans mon intelligence aussi claires que si elles s’étoient réfléchies sur la glace d’un miroir. D’ailleurs, la marche de la Fée aux Miettes ne retardoit jamais la mienne ; tout accablée qu’elle étoit du fardeau des ans, vous auriez dit qu’elle glissoit sur le sable, plutôt que d’y imprimer ses pieds ; et, pendant que je mcsurois de l’œil pour elle un rocher difficile à l'escaladc, il m’arrivoit quelquefois de l’apercevoir au sommet, et de l’en-
tendre crier, riant aux éclats : « Eli bien, brave Michel, faut-il que je te tende la main ? »
Un jour que nous revenions ensemble ainsi, en causant des petites conquêtes d’histoire naturelle que j'avois faites la veille, et qu’elle s’amusoit <i me décrire, aussi exactement qu’une bonne iconographie auroit pu le faire, les arbres à grandes fleurs des forêts de l’Amérique, et les papillons de lapis et d’or ders deux presqu’îles de l’Inde : — Comment est-il donc advenu, Fée aux Miettes, lui dis-je, que vos voyages aient abouti à Granville où je me plais, parce qui j’y suis né et que mes affections d’enfance y étoient, mais qui ne sauroit vous offrir cet attrait de la patrie dont toutes choses s’embellissent ? Je vous avouerai que cela m’embarrasse un peu. — C'est précisément, répondit-elle, cet attrait de la patrie dont tu parles qui me fait rechercher avec empressement les ports d’où la roule, d’Orient m’est toujours ouverte ; je comptois obtenir, tôt ou tard, de la charité des marins, mon passage sur quelque bâtiment, et les longues guerres qui viennent de finir m’ont, durant tout le temps de ton enfance, privée de cet avantage. Combien, si je ne t’avois connu, n'aurois-je pas regretté d’avoir quitté Grecnock, où cette occasion se présente tous les jours, et où je n’étois du moins pas obligée de coucher sur la pierre froide, sous un porche battu du vent, car j'y avois et j’y ai encore, si Dieu l’a permis, une jolie maisonnette appuyée contre les murs de l’arsenal. Une autre raison, continua-t-elle en minaudant, et en me flattant du geste et du regard, c’est l’amour que j'ai couçu pour un petit cruel qui ne reconnoît par ma tendresse. — Et puis, comme par un fâcheux retour sur elle-même, elle baissa les yeux, soupira et parut repousser du dos de la main une larme prête à couler.
— Laissons, laissons, repris-je, cette plaisanterie hors de saison qui ne va pas à votre âge ni au mien ; une
LA FÉE AUX MIETTES. lii
femme aussi pieuse et aussi sensée que vous êtes peut s’en faire un jeu innocent, mais elle viendroit mal dans une conversation sérieuse. Maintenant que la paix est faite, il n’y a rien de plus aisé que de vous assurer, aveo vingt louis d’or de mes épargnes, un bon passage pour Greenock, qui n’est pas au bout du monde, mais qui doit être, si je ne me trompe, à six ou sept lieues pleiu ouest de Glasgow, dans le comté de Renfrew. Voyez, ma bonne mère, si cela vous accommode, et, pour peu que vous pensiez y être plus heureuse qu’à Granville, je vous dispenserai avec plaisir de recourir à la générosité des mariniers.
— Et de qui veux-tu que j’accepte ce bienfait, Michel? de toi, dont la fortune est peut-être perdue à jamais, au moment où tu y penses le moins 1
— Je ne sais, dis-je, Fée aux Miettes, mais la fortune réelle d’un maître ouvrier n’est jamais perdue, tant qu’il a des bras et du courage; mon éducation est finie, mon aptitude au travail éprouvée, ma constitution vigoureuse, et mon âme ferme. L’avenir ne peut m'enlever désormais que ce qu'il plairoit à la Providence de me ravir, et je suis tout résigné d'avance à ses volontés, parce qu’elle sait mieux ce qui nous convient que nous ne le savons nous-mêmes.
— Je te sais gré de ta générosité, repartitla Fée aux Miettes, mais tu comprends qu'elle n’inquiète pas médiocrement ma pudeur et ma délicatesse. Passe encore si tu me laissois l’espérancede partager un jourma petite fortune avec la tienne et de devenir ton heureuse femme!
— Oh! oh! Fée aux Miettes, que ce ne soit pas cela qui vous arrête, dis-je à mon tour en lui cachant le mieux que je pus le fou rire dont sa proposition faillit me faire éclater. Je suis, à la vérité, fort loin de penser aujourd'hui à un établissement aussi grave que le mariage, mais tout vient à son temps dans la vie; nous sommes gens de revue, s’il plaît à Dieu, et je neréponds
de rien, si nous nous retrouvons quelque part, quand je serai mùr pour prendre le parti que vous dites. Au moins puis-je vous répondre que je n’ai conlracté jusqu’ici aucun engagement qui m’en empêche!
— Tu me combles de joie, mon cher Michel, et il n’y a plus qu’une chose qui m’arrête. J’ai eu le bonheur de te servir quelquefois de mon expérience et de mes conseils, et tu n'es pas encore arrivé au point de t’en passer toujours. Si tu me procures le moyen de retourner à Greenock, ne te manquera-t-il rien quand je serai partie ?
— De vous savoir heureuse, Fée aux Miettes.
En prononçant ces paroles, je serrai cordialement sa petite main, qui trembloit dans la mienne, et je rencontrai ses yeux animés, en se fixant sur moi, d’un feu extraordinaire que je n'avois jamais vu briller dans ceux d’une femme.
Seroit-il possible, en effet, me demandai-je en la quittant, que cette pauvre vieille m’aimàt?
Comment l’oncle de Michel se mit en mer, et comment Michel fut
charpentier.
J’avois réellement vingt louis d’or en réserve sur les gratifications de douze francs que mon oncle André ne manquoit pas de me distribuer tous les dimanches, et dont il me restoit toujours quelque chose, parce que je ne dépensois que ce que je trouvois l’occasion de donner. Cependant je n'étois pas sans quelque scrupule sur le droit que je pouvois avoir de disposer à seize ans d’une somme aussi forte, et, si je m’étois engagé trèsavant dans ma promesse à la Fée aux Miettes, c’est que je savois que mon oncle André ne me contrarioit jamais,
et qu’il me contrarieroit moins encore, en cette occasion, sur l'honnête emploi d’un argent inutile.
Quand j’entrai le soir dans sa chambre, son maintien grave et rêveur m'interdit. J’imaginai d'abord que le moment n'étoit pas favorable pour lui faire ma confidence, et je me retirois doucement, lorsque j'entendis qu'il me rappeloit.
« Michel, me dit-il en me faisant asseoir en face de lui, et en prenant une de nies mains entre les siennes, mon cher Michel, le moment dont je t’avois parlé est venu, sans que nous ayons reçu de nouvelles de Robert. Il faut donc, mon fils, que je parte, et que j’accomplisse le devoir d’un bon associé, d’un bon frère et d'un honnête homme, pour retrouver la trace de ton père, qui ne peut m’échapper; et s’il m’est impossible d’y parvenir, — Dieu veuille nous épargner cette douleur, pour recueillir du moins quelques débris de la fortune qu’il devoit te laisser. Cette résolution étoit formée de loin, comme tu sais, et mes mesures si bien prises, que l’arrivée inopinée de Robertenpouvoit seule empêcher l’effet. Voilà le sablier vide, et celui qui marque les années de ma vie s’épuise aussi. Je n’ai pas dû perdre de temps, mais j’ai voulu m’épargner autant que possible la vue des larmes qui mouillent tes joues, et qui tombent amèrement sur mon cœur d'homme. Tu es assez fort aujourd’hui pour mettre de toi-même le courage d’un vieillard à l’abri de cette épreuve. Essuie tes yeux, petit, et embrasse-moi avec la fermeté d’un noblo garçon. Je pars demain. »
A ces mots, les sanglots m’étouffèrent, je n’eus pas la force de me lever pour me jeter dans les bras de mon oncle André, et je cachai ma tète entre ses genoux.
« Voilà qui est bien, dit-il d’une voix assurée. Cela se dissipera comme un nuage, et gaiement, j’espère, car le soleil est à l’horizon. J’aurois plus de motifs que toi de m’inquiéter, si je te laissois dans une position qui
put m’alarmer sur ton avenir ; mais tu as bien profité de tes études et de ton apprentissage, et je ne crois pas qu’il y ait un homme dans les cinq parties du monde qui puisse se passer plus allègrement de ccttefiction de la fortune, qu'on n’a inventée, crois-moi, que pour les infirmes et les paresseux. Tues grand, bien fait, alerte, suffisamment informé des connoissances utiles, et, pardessus tout cela, comme je l’ai désiré, un des bons ouvriers qui aient jamais fait crier une scie et retentir un maillet dans les chantiers de Granville. Toutes les inclinations que je te connois sont pour le travail et la médiocrité, et je n’ai plus besoin de te rappeler qu'une médiocrité aisée, qui est meilleure que la richesse, ne manque jamais au travail. C’est demain que tu entres à la journée chez ton charpentier, et c’est à compter de demain que chaquejour te rapporte un salaire. Comme j’ai pourvu à te conserver jusqu’à la Saint-Michel prochaine, dans la maison où nous sommes, le domicile, la nourriture, et toutes les nécessités de la vie, sans compter mes vieilles nippes et tout ce qui en dépend, dont tu useras à ton plaisir, cette première année de profit, que tu peux convertir en économies, suffira pour t’assurer, à chaque année qui suivra, le modeste bien-être auquel tu es accoutumé, et dont tu n’as jamais désiré de sortir; car une année d’avance pour un ouvrier est un trésor plus solide que ceux du Grand Mogol. Et si je te fais tant d’éloges de l'économie que je n’ai jamais beaucoup pratiquée par moi-même, ce n'est pas que je la considère comme un moyen d’enrichissement, mais parce que je ne connois point d’autre moyen d’indépendance. A cela près, c’est la moindre des vertus réelles; et il n'y a pas de libéralité bien placée, pourvu qu’elle le soit sans calcul et sans ostentation, qui ne vaille mieux qu’une économie. »
Ces paroles de mon oncle, dites en pareilles circonstances, enlevoient un poids énorme de dessus mon cœur.
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J’étois maître des vingt louis que je venois de promettre à la Fée aux Miettes, et dont elle avoit si grand besoin. Mon oncle continua :
« Il me reste peu de choses à te dire, et je t’en dispenserois, si la vieille naine de l’église, que vous appelez, je crois, la Fée aux Miettes, n’étoit venue m’apprendre, un instant avant que tu entrasses auprès de moi, qu’elle partoit demain pour sa petite ville de Greenock, où je ne sais quels intérêts, peut-être imaginaires, réclament la présence de cette pauvre femme, et pour me demander en même temps si je t’autorisois à disposer en sa faveur de tes petites épargnes, dont tu es tout à fait le maître, et que tu ne peux mieux employer de ta vie qu’à soulager une honnête misère. Je suppose seulement, Michel, que tu as compté sur ton travail pour les remplacer? »
Sur un signe d’affirmation et de plaisir que je lui fis alors : — « A merveille, reprit mon oncle, tu vois que je sais prévenir tes confidences, et, pour revenir à mon discours, je m’en serois volontiers rapporté à la Fée aux Miettes de ces derniers enseignements, parce que c’est une femme de bon conseil, dans tout ce qui ne touche point à quelques rêveries assez bizarres dont elle s’est infatuée, mais que nous devons passer à son grand âge ; et qu’elle a toujours été portée de si bonne intention pour notre maison, que mon père n’hésitoit pas à lui attribuer le succès de ses meilleures entreprises, et l’agrandissement de son bien, au point de la mettre à l’aise si elle l’avoit voulu, et si elle n’eût préféré obstinément son vagabondage mystérieux à une existence plus solide. Les bonnes dispositions que Dieu t’a données, et dont il m’a permis de voir le germe éclore et se développer sous mes yeux, me permettent d'ailleurs d’abréger beaucoup ces instructions, et de les rapporter seulement au nouvel état que tu vas embrasser pendant mon absence.
« Quoique tu ne sois pas né pour lui, ne le méprise jamais, et surtout ne le quitte jamais par orgueil. Le parvenu qui dédaigne le métier qui l'a nourri n’est guère moins méprisable que l’enfant dénaturé qui renie sa mère .
« Sois charpentier avec les charpentiers. Ne te distingue d’eux par ton éducation qu’autant qu’il le faut pour leur en communiquer lentement le bienfait sans les humilier. Crois que ceux qui t’écoutent avec une envie sincère de s’instruire valent presque toujours mieux que toi, puisqu’ils doivent à un instinct naïf de ce qui est bien ce que tu ne dois peut-être qu’au hasard de la naissance et au caprice de la fortune.
« Ne fuis pas les plaisirs de tes camarades. Le plaisir est de ton âge. Ne t’y livre pas aveuglément. Le plaisir auquel on s’est livré sans défense et sans retour devient le plus inexorable des ennemis.
« Si ton cœur s'ouvre à l’amour des femmes avant de me revoir, n’oublie pas, de quelque charme qu'elle soit revêtue, que toute femme qui détourne un homme du soin de son devoir et de son honneur est moins digne d’amour que la naine de l'église. L’amour est le plus grand des biens, mais il n'est jamais vraiment heureux tant qu’il ne satisfait pas la conscience.
« Souviens-toi, de plus, qu’un homme de ton âge qui a par-devers lui une année d’existence assurée, le goût du travail et de. la simplicité, un tempérament robuste, une santé à l’épreuve et un bon métier, est cent foisplus riche que le roi, quand il joint à tout cela douze francs vaillant dans sa poche ; six francs pour satisfaire aux besoins de son imagination, six francs pour adoucir le sort d’un pauvre, ou pour soulager les angoisses d’un malade.
« Enfin, si les principes de religion que je t'ai inculqués soigneusement depuis le berceau s’eflaçoient de ton esprit, ce qui n’est que trop à craindre par le temps
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qui court, retiens-en au moins deux pour l’amour de moi, parce qu’ils peuvent tenir lieu de tous les autres : le premier, c’est qu’il faut aimer Dieu, même quand il est sévère; le second, c’est qu’il faut se rendre utile aux hommes autant qu’on le peut, même quand ils sont méchants. »
Après cela, il me quitta en me serrant la main.
Quand je fus de retour dans ma chambre, j’envoyai mes vingt louis à la Féé aux Miettes.
Le lendemain, sans m’en prévenir, mon oncle partit de bonne heure en me laissant tout ce qui m’étoit nécessaire pour un an. La Fée aux Miettes, qui n’avoit pris que le temps de manifester son contentement devant mon commissionnaire, par une de ses explosions familières de joie fantasque et capricieuse, étoit partie dès la veille.
Je restai seul, tout seul, j’essuyai quelques larmes, et j’allai à l’atelier.
Dans lequel on apprend qu’il ne faut jamais jeter ses boulons au rebut sans en tirer le moule.
L’année qui suivait auroitété douce, car il n’y a rien de plus doux que de gagner sa vie, si l’absence de mon père, et celle de mon oncle, qui me tenoit lieu de père depuis longtemps, n’avoient laissé un vide profond dans mon cœur. Je regrettois souvent que celui-ci ne m eut pas permis de le suivre dans ses recherches lointaines, malgré toutes mes prières, sous prétexte que j’étois réservé à autre chose, et que mon obéissance pouvoit seule lui faire espérer que nous nous trouverions tous réunis un jour. Je pensois aussi à la Fée aux Miettes, car elle m’avoit aussi aimé.
La Saint-Michel revint sans quej’eusse amassé d’économies, parce que mes amis se faisoient sans cesse de nouveaux besoins que je ne comprenois pas toujours, mais auxquels je ne pouvois m’empêcher de compatir. Jacques Pellevey étoit vicaire, mais ilvaquoit deux ou trois bonnes cures dans le diocèse, et cela le forçoit à de fréquents voyages à l’archevêché. Didier Orry, qui étoit de plusieurs années plus âgé que moi, commençoit à penser au mariage, et il ne pouvoit se flatter de réussir dans quelques espérances qu’il avoit formées, s’il ne sefaisoit voir avec avantage à la préfecture. Quant à Nabot, qui m’avoit rendu sincèrement son amitié depuis que nos rivalités d’école avoient cessé, il s’étoit adonné au jeu, et n’yétoitpas plus heureux qu’au collège. 11 étoit de mon devoir de le dissuader de ce penchant, et je n'y épargnois pas mes efforts. Il étoit aussi de mon devoir de l’aider à réparer le mal qu’il se faisoit, surtout quand les résultats de cette malheureuse passion menaçoient de compromettre sa réputation, et je n’y épargnois pas mon argent. Enfin, quand l’année expira, et avec elle les dernièrès ressources que la bonté de mon oncle m’avoit ménagées, je fus réduit à celles de mon travail journalier, qui me fournissoit à peine de quoi vivre assez pauvrement; mais je m’y étois préparé, et je ne m’en trouvai pas plus malheureux.
Comme je m’étois perfectionné dans mou métier en le pratiquant, et que j’annonçois d’ailleurs cet esprit d’ordre et d’activité qui tient lieu de l'intelligence des affaires, l’entrepreneur qui nous employoit alors et dont les entreprises alloient mal, probablement parce qu’il avoit trop entrepris à la fois, s’avisa je ne sais comment alors de m’en confier la direction; je ne fus pas deux jours à cette nouvelle tâche, que je m’aperçus qu’il étoit malheureusement trop tard pour sauver sa fortune. Je ne profitai donc pas de l’augmentation de mon salaire, et je le laissai dans ses mains, en me contentant de pré-
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LA FÉE AUX MIETTES
lever avec mes compagnons ce qui me revenoit comme à eux pour le travail ordinaire de l'établissement que je n’a vois pas quitté, car les conseils de mon oncle André m’étoient trop présents pour que j’eusse un moment conçu le dessein de devenir autre chose qu’un artisan. Je passai par conséquent cette seconde année sans pouvoir mettre à côté l’un de l’autre ces deux écus de six francs, dont l’un appartient au luxe et l’autre à la charité, et qui suffisent au bonheur d’un homme sobre et laborieux. Comme elle tinissoit, le maître, obsédé par ses créanciers, passa un beau jour à Jersey, et nous laissa sans occupation et sans moyens d’existence, les chantiers de Granville étant toujours fournis d’ouvriers habiles dont le nombre excédoit déjà celui que réclament les besoins ordinaires du pays. Ce malheur ne fut cependant très-réel que pour moi, mes camarades l’ayant prévu depuis plus longtemps que je n’avois fait, et s'étant précautionnés contre l’événement, en plaçant leurs petits fonds dans une assez jolie spéculation de cabotage qui commençoit à prospérer. Comme je leur avois inspiré de l'attachement, et qu’ils connoissoient l’état de ma fortune si rapidement déchue, ils vinrent m’offrir d’entrer en partage avec eux, et ils mirent dans cette proposition une effusion si franche et si tendre, que j’en fus touché jusqu’aux larmes. J’avoue même que je n’aurois pas fait difficulté de me rendre à leurs instances, dans l’espoir de payer utilement ma quote-part en industrie et en talents, si mon parti n’eùt pas été pris d’avance. Je ne pouvois compter, à la vérité, ni sur Jacques Fellevey, quoiqu’il fût devenu curé, ni sur Didier Orry, quoiqu’il eût fait un mariage opulent. L’un me promettoit bien une place de maître d’école quand elle seroit vacante, mais le titulaire étoit un homme vert et vigoureux ; l’autre me réservoit un logement et un accueil fraternel dans sa maison, pour y être précepteur de ses enfants, aussitôt qu’ils seroient sortis des mains des femmes;
mais on venoit de porter le premier en nourrice, et c'étoit, si je ne me trompe, une fille. Tous deux étoient si empêchés de satisfaire à leurs frais d'établissement, qui doivent être, en efiet, fort considérables, que je crois qu’ils n'avoient jamais été plus réellement pauvres que depuis qu’ils étoient riches, de sorte que mon malheur n’avoit rien à envier, même quand j’en aurois été capable, au malheur de mes amis. Je pouvois moins encore penser à Nabot, qui jouoit toujours, qui ne gagnoit jamais, et qui n’étoit pas encore parvenu à concevoir qu’un homme bien né pùt se réduire à ce qu'il appeloit la honte de travailler. Je dois lui rendre la justice de dire qu’il étoit devenu plus expansif et plus affectueux, en devenant plus à plaindre. Tout ce que nous pouvions l’un pour l’autre, c'étoit de rire ou de pleurer ensemble, quand je n’avois pas trouvé d’occupation, et c’est une compensation qui répare tant de misères, que je me suis quelquefois demandé alors si je voudrois y renoncer, au prix de cette prospérité sans nuage dont la monotonie sèche le cœur.
Je ne crois pas vous avoir dit quelle résolution j’avois prise. Je me proposai d’aller offrir mes services de ville en ville et de village en village, partout où il se trouvoit un pont à jeter sur la rivière, ou une maison à construire, et, comme cela ne manque jamais, j’étois sûr aussi que la Providence ne me manqueroit pas. Elle ne manque qu’aux oisifs.
Ce qui m’affligeoit le plus, c'est que mes habits avoient vieilli, et que j’avois quelque pudeur de me présenter à la fête de Saint-Michel en si mauvais équipage, non que j’attachasse beaucoup de prix pour moi à cette recommandation extérieure, mais parce que le délabrement de ma toilette pouvoit faire penser aux honnêtes gens dont j’avois eu le bonheur de gagner l'estime que j’avois cessé de la mériter par ma conduite. Je comprenois pour la première fois le besoin que tous
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les hommes ont de l’opinion, et je sentois que la satisfaction de nous-mêmes, qui réside essentiellement dans notre conscience, se maintient et se fortifie par le jugement que les autres portent de nous ; j’apprenois, s'il faut le dire, une vérité toute nouvelle, c’est que l’homme en société, quelque progrès qu’il ait fait dans l’exercice de la vertu, ne peut se passer de considération, pour être justement content de lui, et qu’on est bien près de renoncer à sa propre estime quand on dédaigne celle du monde. Je me souvins heureusement que mon oncle avoit laissé ses vieux habits à ma disposition, et j’en fis la revue avec une joie pareille à celle de Robinson, lorsqu’il se rendit compte des richesses utiles de son vaisseau, certain que le meilleur des parents et des amis ne me reprocheroit pas d’en avoir usé, surtout quand je lui dirois dans quelle extrémité j’y avois recouru, car il croyoit à ma parole. 11 y avoit en effet du beau linge bien net, et des habits si proprement accoutrés, qu’on les auroit crus faits à ma taille. Seulement, des deux vestes qu’il n’avoit pas comprises dans son bagage, l’une, qui paroissoit toute neuve et qui m’alloit comme un charme, étoit garnie de dix gros vilains boutons d'un drap fort grossier, et l’autre, que je l’avois vu porter, et qui étoit taillée d'un goût plus ancien, se fermoit de dix boutons d’une espèce de nacre dont la matière étoit fort brillante et le travail fort délicat. Je n’hésitai point à me mettreà la besogne pour substituer ceux-ci aux autres, et les dix boutons à l’œil de perle et aux reflets d’argent ne tardèrent pas à resplendir à mes yeux enchantés, comme autant de jolis miroirs.
Dès le premier coup de ciseau que je portai aux autres, soit précipitation, soit maladresse, le moule s’échappa ; il roula par terre aussi prestement que s'il avoit été lancé par un joueur de siam ou par un discobole, jusqu’à la pierre de mon àtre, où il continuoit à rouler avec une petite vibration sonore semblable à celle de l’or, et
je crois, je vous jure, qu’il rouleroit toujours si je ne l’avois arrêté de la main. C’étoit en effet un louis double.
Vous pensez bien qu’il ne tomba pas de la vieille veste de mon oncle André un seul bouton qui ne fût un louis double aussi, et je n’en tirai pas un de son enveloppe que mes joues ne s’humectassent de quelques pleurs de reconnoissanee pour la tendre prévoyance de ce père d’adoption, qui m'avoit réservé si à propos cette ressource contre des revers inattendus. Je me retrouvois maître, en effet, de vingt louis, c’est-à-dire de la plus forte somme que j'eusse jamais possédée, et qui n’est pas de peu de conséquence dans la vie, puisqu'elle avoit suffi au bonheur de la Fée aux Miettes. Comme c’étoit la juste mise des fonds de nos caboteurs, et que cet état industrieux et honnête, mais qui n’est pas sans périls et sans aventures, me plaisoit beaucoup en espérance, je m’empressai de les prévenir que j'étois en état de contribuer de toute ma part aux entreprises de la société, dès le premier voyage qui dcvoit avoir lieu dans trois jours. Et c’étoit précisément le temps qui m'étoit nécessaire pour accomplir, selon notre usage, le devoir de mon pèlerinage annuel à l'église de Saint-Michel, dans le péril de la mer.
Je partis le lendemain au point du jour, la résille sur l’épaule, la pointe à coques à la main, mes vingt louis dans la ceinture ; plus riche, plus heureux, plus dispos que je n’avois jamais été. — Voyez Michel, disoient les mères, quand j’embrassois sur le chemin les camarades que j’avois eus à l'école ! — Le pauvre garçon a perdu toute sa fortune, sans qu’il y eut de sa faute ; mais, comme il a toujours été laborieux, sage, et craignant Dieu, il ne manque de rien; et il porte ime si belle chemise de toile fine à petits plis, et une si belle veste à boutons de nacre de perle, qu’on jureroit qu’il va se marier ce matin à la chapelle de son saint patron. Où
LA FÉE AUX MIETTES
avez-vous trouvé, mon Michel, ces superbes boutons de nacre qui brillent de loin comme des étoiles?... Je répondis en rougissant que je devois tout à mon oncle André, dont la seule bonté m’avoit préservé de la misère. — Mais je n’aurois pas rougi de la misère même, parce que je ne me reprochois rien.
Ma pèche aux coques fut si productive, que je m’étonnois en vérité qu’il en pût entrer un si grand nombre dans ma résille, quoique personne dans le pays n'en eût d’aussi large et d’aussi profonde. Cependant j’en avois donné trois fois autant pour le moins à de pauvres gens si disgraciés, ce jour-là, qu’ils auroient retourné la grève de fonden comble sans en tirer une coquille. Cela me fit penser que la Providence me protégeoit, et que saint Michel accueilloit favorablement les prières que j’allois lui porter j our mon père, pour mon oncle, et pour la Fée aux Miettes, seuls protecteurs que Dieu m'eût donnés sur la terre. Aussi, quand lespècheurs curent vendu leurs provisions, je régalai tous les pèlerins d’une partie de la mienne, et je payai l’apprêt du peu d’argent qui me restoit, sans toucher à mes vingt louis, dont l’emploi étoi„ xéglé dans mon esprit, avant mon départ.
Comment Michel pêcha une fée, et comment il se fiança.
Je revenois gaiement du mont Saint-Michel, en chantant cet air d’une ballade que les jeunes gens de Granville avoient apprise deje ne sais qui, si ce n’est de la Fée aux Miettes :
C’est moi, c’est moi, c’est moi 1 Je suis la Mandragore,
La fille des beaux jours qui s’éveille à l’aurore, Et qui chante pour toi.
Je jetois cependant de temps à autre un coup d'œil sur le golfe de sable que domine avec tant de majesté la pyramide basaltique de Saint-Michel. C'étoit un de ces jours redoutables où la grève, plus mobile et plus avide encore que de coutume, dévore le voyageur imprudent qui se confie au sol sans le sonder. Le sable enlisoit , comme on dit communément, et le glas du clocher avoit annoncé déjà deux ou trois accidents. J'entendis tout à coup des cris qui appeloient du secours, et je vis en même temps l’apparence d’un corps bizarre qui n’avoit rien delà forme humaine, mais qui attiroit les regards par sa blancheur, et qui scmbloit lutter contre l'abîme, par une force particulière de résistance quejenem’expliquois pas. Je courus à l’endroit d’où le bruit parvenoit ; mais à l'instant où j’eus lancé la corde d’en/tseque nous portons toujours dans nos résilles, sur le point du gouffre où j'avois vu disparoitre cette créature infortunée qui gémissoit encore, elle ne pouvoit plus s’en emparer, et toute l’arène retomboit sur elle en tourbillonnant comme dans un entonnoir profond. Je vous laisse à juger de mon désespoir, d’autant plus amer que j’avois cru entendre articuler mon nom dans son dernier appel à la pitié des voyageurs. Je me hatai d'y plonger ma pointe à coques, pour la ressaisir par quelqu’un de ses vêtements, et je m’aperçus avec un plaisir inexprimable que mon bâton s'attachoit par son croc de 1er à un corps ferme et résistant qui m# donnoit la force de ramener à moi l’être incompréhensible que j’avois voulu sauver. Je luttai là, monsieur, contre Charybde acharnée à sa proie, et je ne fus pas peu surpris, quand j’eus traîné mon précieux fardeau jusqu’au lit de sable, ferme et solide qui se trouvoit tout auprès, comme à dessein, de reconnoitre la Fée aux Miettes qui respiroit, qui vivoit et que mon harpon avoit heureusement retenue, en s’engageant sous une de ces longues dents. — Parbleu, dis-je cette fois, la Fée aux Miettes n’a pas
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CONTES FANTASTIQUES. 12o
eu si grand tort que je le pensois de conserver ces deux terribles dents qui choquoient ma délicatesse d'écolier, et l’expérience prouve aujourd'hui mieux que jamais que prudence et modestie valent mieux que la beauté. — Cette idée m’inspira une gaieté si extravagante, quand je vis la Fée aux Miettes se relever sur ses petits pieds, et sautiller joyeusement comme une de ces figurettes fantasques qui vibrent sur le piano des jeunes filles, que je ne pus retenir mes éclats de rire. Ce qu’il y a de plus singulier, c’estque la Fée aux Miettes, en deux pirouettes et en deux blonds, s'étoit débarrassée de toute la poussière qui chargeoit cet attirail de poupée dont je vous ai parlé auparavant, et qui n’auroit fait aucun tort à l’étalage élégant d’un vendeur de jouets. — En vérité, Fée aux Miettes, m’écriois-je en riant toujours, car elle n'avoit pas cessé de danser, c’est affaire à vous de rajuster promptement une toilette endommagée, et vous en apprendriez de belles à nos marchandes de modes, car vous voilà, sur mon honneur, plus leste et plus fringante que je ne vous ai vue autrefois, quand vous étiez mon amoureuse. Mais oserois-je vous demander, Fée aux Miettes, par quel singulier hasard cette riche suzeraine de tant de domaines, qui a daigné appuyer sa maison de campagne contre les murs d'un pauvre arsenal du ftenfrew, s'enlisoit dans les sables du mont Saint-Michel, quand tous ses amis la croyaient à Greenock?
A ces paroles, la Fée aux Miettes pinça les lèvres d’un air moitié humble et moitié coquet, autant que ses longues dents pouvoient le lui permettre, et. après avoir minuté dans sa pensée quelques formules oratoires, elle me répondit ainsi :
— Je serois fâchée, Michel, que la suffisance qui est si ordinaire aux jeunes gens, surtout quand ils sont beaux et bien faits comme vous êtes, aveuglât votre esprit au point de vous faire croire que c’est une passion insensée qui me ramène dans les environs de Granville.
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Non, Michel, poursuivit-elle d'une voix émue, dont l'expression mélancolique et presque larmoyante contrastoit singulièrement avec les accès de gaieté où je venois de la voir, non, la déplorable princesse de l’Orient et du Midi, la malheureuse Belkiss, ne s’esl point flattée de vaincre l’obstination d’une âme insensible qui ne peut la payer de retour! Elle ne s’est pas dissimulé qu'elle ne devoit qu’à un mouvement de pitié l'illusion dont vous avez un jour entretenu sa vaine espérance, au moment où vous pensiez vous en séparer pour jamais ! N’imaginez donc pas que le sentiment invincible qui la domine ait pu la porter à oublier toutes les bienséances de sa naissance et de son sexe, et qu'elle vienne s’exposer encore une fois à des mépris qui briseroient son cœur, ou implorer de votre compassion des consolations passagères et des promesses trompeuses qui trahiroient votre pensée!...
J’avouerai que ce langage imprévu changea subitement les dispositions joyeuses de mon esprit, et que je me trouvai presque aussi triste en l’écoutant que la malheureuse princesse Belkiss elle-même. Je ne doutois pas en effet que l’horrible danger auquel la Fée aux Miettes venoit d’échapper par une espèce de miracle n’eùt achevé de déranger son esprit, et qu’elle ne fût devenue folle à lier. Cette idée m’affecta péniblement, car la conversation des fous m’a toujours inspiré un attendrissement profond, et je sentis que je n’avois pas fait assez pour cette pauvre femme en la rappelant à la vie, si je ne parvenois à rendre quelque espérance à son esprit et quelque bonheur à son imagination, pour le peu d’années que son grand âge lui permettoitencore d’espérer.
— Écoutez, Fée aux Miettes, lui dis-je, puisque vous prenez tout ceci au sérieux, je vous proteste qu’il n’a jamais été dans mon intention d’abuser de votre crédulité par un mensonge, car le mensonge me fait hor-
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reur. Je fais plus ; je prends à témoin le grand saint Michel, mon patron, que je vous recommandois encore ce matin à la protection du ciel, au pied de sa glorieuse image, devant laquelle nul homme n’oseroit déguiser le moindre secret de sa conscience ; et que le nom d’aucune autre femme ne s’est présenté à moi dans mes prières, le vôtre étant le seul qui me rappelle une affection et un devoir depuis le moment où j’ai reçu tout à la fois le premier et le dernier baiser de ma mère. Quant à l’amour, que je regarde, sur la foi des autres, comme une des plus douces distractions de la paresse, il ne trouve guère de place dans une vie partagée entre les travaux du corps et les études de l'esprit, surtout avant l’âge de dix-huit ans que j’ai à peine atteint depuis quelques jours. Dieu sait donc que, s’il me falloit choisir aujourd’hui une femme, je n'en connois pas une autre au monde sur laquelle je puisse arrêter ma pensée; maisil ne seroit pas bienséant, vous en conviendrez, que je m’occupasse de mariage en l’absence de mon père et de mon oncle, avant d’avoir vingt et un ans accomplis. Ce que je vous dis là, Fée aux Miettes, est la véritable expression de mes sentiments, et vous ne liriez point autre chose dans mon cœur, si vous aviez le privilège d’y lire tout ce que j’éprouve, comme je l'imaginois quand j’étois enfant.
— Tu m’épouseras donc, dit-elle, quand tu auras trois ans de plus?
Et, comme je la regardois pour m’assurer de l’effet que mon petit discours avoit produit sur elle, je m’aperçus qu’elle sautilloit, sautilloit, et qu’elle sourioit d'un air de satisfaction qui n’étoit pas sans malice. Tout à fait rassuré sur sa santé et sur son bonheur, qui tenoit à si peu de chose, je me laissai retourner au penchant de ma gaieté de jeune homme avec un entrainement dont, a diré vrai, je n’étois pas tout à fait le maître.
— Oui, divine Belkiss, m’écriai-je en lui tendant la main en signe de fiançailles, je vous promets par ces constellations éclatantes du Sud et de l'Orient qui baignent maintenant de leurs lumières argentées les vastes États que vous possédez dans les royaumes favoris du soleil, que je vous épouserai dans trois ans, si mon père et mon oncle y consentent, ou si leur absence prolongée, contre tous mes vœux, me permet alors de disposer de moi-même. Je vous le promets, princesse du Midi, à moins que votre auguste famille, dont vous venez de me révéler les titres imposants, ne porte obstacle à la mésalliance, peut-être unique dans l’histoire, qui introduiroit un simple garçon charpentier dans la couche d’une personne royale.
En achevant ces derniers mots, je mis un genou en terre et je baisai respectueusement la main blanche de la Fée aux Miettes, qui dansoit si haut, que j’étois obligé de la retenir, de peur qu’à force de s'élever elle ne m’échappât tout à fait.
— C’est assez, me dit-elle en rayonnant de plaisir et en se suspendant à mon bras pour gagner Granville, mais il faut maintenant que je t’apprenne pourquoi je suis restée dans le pays et pourquoi je cherchois à t’y retrouver. Pendant deux ans, je n’avois osé me présenter devant toi, parce que l’argent que tu m’as si gracieusement prêté m'avoit été volé par les Bédouins.
— Sur les côtes de l’Afrique, Fée aux Miettes!... et qu’alliez-vous faire là? Ce n’est pas, si la carte n’est trompeuse, le droit chemin de Greenock !
— Sur les côtes de la Manche, mon cher Michel, par des voleurs du pays. Pardonne-moi cette confusion de noms qui se ressent de mes vieilles habitudes de voyage. — Après un tel accident, et dans la position où je te connoissois, je n’aurois pu me montrer à tes yeux sans rougir de ma déconvenue, et peut-être sans t’affliger. Je me réfugiai donc au hasard partout où j’avois
lieu d'espérer l’accueil delà charité, en merapprochant autant qu'il m'étoit possible des endroits où je pouvois entendre parler de toi. Je ne tardai pas à savoir que les dernières ressources du travail venoient de t’échapper, et que tu en étois au point de manquer d’un habit neuf à la Saint-Michel. La pauvre Fée aux Miettes se seroit inutilement évertuée à te secourir, mais j’allois trottant de côté et d'autre pour trouver quelque voie à te tirer d'embarras, et j’avois ce succès d’autant plus à cœur, qu’il m’étoit revenu que tu penchois d’entrer dans le cabotage, qui n’est pas une profession malhonnête, mais qui te réduiroit à un ordre d’habitudes incompatibles avec ton éducation et avec tes mœurs. Je me hàtois donc d’aller t’apprendre qu'il n’est question dans le pays d’où je sors que de belles entreprises à la gloire de la Normandie, et qui demandent l’intelligence et les bras des plus habiles ouvriers, comme de relever la maison de Duguesclinà Pontorson, de décorer celle de Malherbe à Caen, d’étayer celle de Corneille à Rouen, où elle menace d’encombrer avant peu la rue de la Pie de ses ruines, et peut-être de consacrer quelque monument au Havre à la mémoire de ton cher Bernardin. Ce qu’il y a de plus sûr encore, c’est qu’on frète, qu’on radoube et qu’on carène tous les jours des navires à Dieppe, et que je t’ai ménagé, grûce à Dieu, assez de débouchés sur la côte pour pouvoir t’assurer positivement que l’ouvrage ne t’y manquera pas. C’étoit le besoin de te faire part de ces nouvelles qui me ramenoit aux environs de Granville, quand Ja Providence a permis que tu te rencontrasses sur les grèves du mont Saint-Michel pour me sauver la vie, et, bien mieux que cela, cher enfant, l’embellir d’une perspective délicieuse qui me la rendroit maintenant plus regrettable que jamais.
Pendant quelaFéeaux Miettes parloit,etquoiqu’elle parlât fort vite, elle parioit fort longtemps, j’avois été
LA FÉE AUX MIETTES
en mesure de me recueillir sans perdre le fil de ses idées et de ses enseignements.
— Je vous remercie, ma bonne amie, lui répondis-je, des soins que vous ave* pris pour moi, et qui me sont aussi chers qu’ils me seront profitables ; mais je vois par ce que vous dites que vous êtes seule oubliée dans nos communs malheurs, car je me souviens de la passion avec laquelle vous désiriez de rentrer dans votre jolie maison de Greenock et je comprends tout ce que cette espérance lustrée a dû vous laisser de chagrins. Puisqu’il m’est permis de vivre du produit d'un travail que j’aime, sans tenter la fortune inconstante du cabotage, à laquelle je ne m’étois livré qu’à défaut d’un genre de vie plus assorti à mon goût et à ma capacité, allons maintenant chacun de notre côté où nos inclinations nous appellent. Voilà, continuai-je en tirantmes dix doubles de ma ceinture, voilà vingt louis que j’allois exposer aux caprices de la mer et qui vous ouvriront facilement cette fois la route de Greenock, si vous prenez mieux vos précautions contre les voleurs, qui doivent être naturellement alléchés par la coquette élégance de votre toilette. Quant à moi, je serai dans deux jours à Pontorson, et je rapporte plus de coques dans ma résille, même quand vous en aurez pris double part, si cela vous convient, Fée aux Miettes, qu'il ne m'en faut pour une semaine.
La Fée aux Miettes paroissoit embarrassée de quelque scrupule dont je n’eus pas de peine à me rendre raison. „
— Allons, allons? repris-je en riant, vous savez, Fée aux Miettes, qu’il n'y a plus de façons a faire entre nous : souvenez-vous que nous sommes fiancés, et qu’entre fiancés toutes les chances de l'avenir se partagent ; moi, une bonne industrie, vous, un peu d’argent, c’est notre dot ; nous réglerons nos comptes à Greenock, le propre jour de la noce.
LA FÉE AUX MIETTES
— J’accepte, répondit la Fée aux Miettes, si je te suis effectivement fiancée, et il m’est avis que tu ne t'en trouveras pas mal.
— Fiancée, comme Rachelle fut à Jacob, Rnth à Booz, etlareine de Saba qu’on nommoit Belkiss, aussi que vous, au puissant roi Salomon !
Là-dessus je baisai sa main encore une fois, et nous nous séparâmes, la Fée aux Miettes plus riche de vingt louis, et moi de la satisfaction d'une libéralité juste et utile, qui ne peut s’estimer au prix d’aucun des trésors de la terre.
J’arrivai bien tard à Granville, et je dormis aussi cette nuit-là plus longtemps que d’habitude, plongé dans un rêve singulier qui se reproduisoit sans cesse, et qui eonsistoit à pécher dans le sable une multitude de je mes princesses, éblouissantes de charmes et de parure, et à les voir danser en rond autour de moi, chantant, sur l’air de la Mandragore , des paroles d’une langue inconnue, mais que je trouvois harmonieuse et divine, quoiqu’il me semblât l'entendre par un autre sens que celui de l’ouïe, et l’expliquer par une autre faculté que celle de la mémoire. Ces princesses ne se lassoient donc pas de chanter, de danser, et de déployer devant moi mille séductions ravissantes qui me gagnoient le cœur, quand je fus tout de bon réveillé par mes camarades les caboteurs, qui répétoient le même refrain sous ma fenêtre, à gorge déployée :
C’est moi, c’est moi, c'est moi 1 Je suis la Mandragore,
La fille des beaux jours qui s’éveille à l’aurore,
Et qui chante pour toi 1
Je compris qu’ils étoient sur le point de partir, et qu’ennuyés de m’attendre au port, ils s’étoient décidés à venir rompre mon sommeil, pour m’emmener avec eux.
— Hélas ï mes chers amis, dis-je en ouvrant ma haute croisée, je n'ai plus l’argent que je croyois avoir et que Dieu m’a repris comme il me l’avoit donné ; je ne puis maintenant que vous accompagner de mes vœux, et vous serez plus heureux s’ils sont exaucés que je n’aspire à l’être jamais. Allez donc sans moi, camarades bien-aimés, et souvenez-vous quelquefois de votre pauvre frère Michel, qui se souviendra toujours de vous.
Ce fut alors pendant quelques moments un profond et triste silence; mais tout à coup le plus malin et le plus hardi de la bande se détacha des autres et me cria d’une voix railleuse et amère : — Malheur à toi, Michel, car tu manques la plus belle occasion de fortune qui puisse se présenter de ta vie entière à un ouvrier de Granville, et cela par ton obstination dans d’extravagantes amours! — Croiriez-vous, compagnons, ajouta-t-il en se retournant de leur côté, que ce visionnaire, auquel vous avez cru, comme moi, du bon sens et de l’esprit, s’est assez entiché d'une femme pour lui prodiguer le reste de l'argent que son oncle André lui avoit baissé, et qu’elle dépense insolemment, la folle qu’elle est, à des pommades parfumées, à des gants glacés de Venise, à des falbalas aux petits plis, et en autres inutiles bagatelles? Ce qui vous étonnera bien davantage, c’est que cette malicieuse étourdie, qu’il entretient secrètement des débris de sa fortune, et qui nous enlève notre malheureux ami c’est la Fée aux Miettes !
Ace mot, la risée fut si générale, que je n’en pus supporter l’humiliation, et que je revins tomber sur mon lit en me disant : — Pourquoi pas la Fée aux Miettes ? — Car il y a quelque chose dans l’esprit de l’homme qui lutte contre le jugement de la multitude, etqui s’opiniâtre en raison directe de la contrariété qu’elle oppose à nos sentiments.
— Pourquoi pas la Fée aux Miettes, si cela me con-
LA FÉE AUX MIETTES
venait?répétai-je avec force, pendant que les caboteurs s’éloignoient en chantant la Mandragore , qui retentissoit encore à mon oreille quand je m’endormis. — Et comme les rêves qui ont vivement occupé l’imagination se renouvellent plus facilement que les autres, surtout dans le sommeil du matin, mes yeux n’étoient pas clos que je pêchois encore des princesses plus belles que les anges, aux grèves du mont Saint-Micbel.
Quelque chose de surprenantquejene doispas omettre, c’est qu’il n’y en avoit pas une qui ne me rappelât plus ou moins les traits de la Fée aux Miettes, à part ses rides et ses longues dents.
Ce qu’étoit devenu l'oncle de Michel, et de l’utilité des voyages lointains.
Je me levoi tout disposé à me mettre en route pour Pontorson, mais je ne voulus pas partir sans chercher une dernière fois au port quelques renseignements sur la destinée de mes parents, dont je n’avois rien appris, et sans voir en même temps si mes amis avoient la mer favorable pour leur petite expédition. Nos caboteurs filaient lestement par un joli vent frais, et je prenois plaisir à les suivre du regard dans un horizon riant où il n’y avoit pas l’apparence du moindre grain, quand je crus reconnoitre à quelques pas de moi un honnête marin qui étoit parti comme pilote sur le bâtiment de mon oncle André.
— Est-ce bien vous, maître Mathieu, m’écriai-je, et quelles nouvelles m’apportez-vous?...
— Aucune qui soit bonne, me répondit-il tristement, et c’est ce qui me retenoit de vous en faire part, quoique je fusse de retour à Granville depuis trois jours.
— Mon Dieu, ayez pitié de moi ! dis-je les larmes aux yeux ; mon pauvre oncle est mort t
— Rassurez-vous, bon Michel ! votre oncle n’est pas mort; mais il vaudroit tout autant, car il est devenu fou, le cher homme, etsifou, qu’on ne vitjamais folie pareille à la sienne !
— Expliquez-vous, Mathieu...
— Imaginez-vous, monsieur, qu’après dix-huit mois de voyages heureux et lucratifs, un jour que noqs étions arrivés... — mais je ne sauroisvous dire en vérité à quelle hauteur nous nous trouvions...
— Epargnez-moices détails inutiles... Expliquez-vous, je le répète.
— Soit, monsieur. A peine avions-nous débarqué sur un beau sable, mêlé comme à dessein de petits coquillages de toutes les couleurs, dans une île dont aucun itinéraire n’a fait mention, je le certifie, depuis le jour où lanavigation est en usage, que votre oncle s’enfonça, d'un air satisfait et délibéré, à travers des bois délicieux qui couronnent une des baies les plus magnifiques du monde.
— Et il ne revint pas?...
— Il revint le soir, ingambe, joyeux, et comme rajeuni, si je ne me trompe, de quelques bonnes années; et, après nous avoir réuni : J’ai trouvé ce quejecherchois, dit-il en se frottant les mains, et mon voyage est fini ; àcette heure, enfants, vous avez bonne aiguade et vivres frais qui dureront sans malencontre jusqu’aux eaux de la Manche, où le ciel vous conduise ; je donne à l’équipage le bâtiment avec ses gréements neufs et sa riche cargaison, moyennant que vous ayez regagné le port de Granville avant la Saint-Michel...
— Prenez garde, Mathieu, jetremble de vous entendre! Qu’avez-vous fait de votre capitaine ?
— Monsieur, repartit Mathieu d’un ton calme et sévère, je suis porteur de cette donation écrite en forme,
LA FÉE AUX MIETTES
et il convient si peu à l'équipage de s’cn prévaloir qu’il a décidé d'un commun accord de vous rendre une propriété que nous ne pouvons regarder comme la nôtre, quoique nous ayons rempli toutes les conditions qui nous étoient imposées pour l’acquérir ; mais j’ai commencé par vous dire que le capitaine étoit fou, et que ses actes nous paroissoient nuis en bonne justice.
— Qui vous le prouve, Mathieu? repris-je avec force. Mon oncle étoit maître de sa fortune, et il ne pouvoit mieux en disposer qu’en faveur de ses vieux camarades de mer. Ce qu’il vous adonné est à vous, et, loin d’avoir fait en cela preuve de folie, il a très-sagement agi, puisqu’il savoit que l’éducation dont je suis redevable à ses bienfaits me met en état de me passer des ressources que son vaisseau m’auroit rendues, tandis qu’elles ne seront pas inutiles à soulager la vieillesse et les fatigues de vos camarades.
— C’est précisément ce qu'il nous dit, interrompit Mathieu, quand nous nous empressâmes de faire valoir vos droits et l'incertitude de votre position. D’ailleurs, ajouta-t-il dans son délire, dont vous ne douterez plus, mon neveu a usé de ses économies en faveur de la Fée aux Miettes, et, s’il n’est pas content de son sort, qu’il épouse la Fée aux Miettes ! Après quoi il nous quitta en éclatant de rire.
— Voilà qui est extraordinaire ! dis-je à demi-voix en laissant retomber ma tête sur ma poitrine.
— C’est ce que nous avons pensé; mais quelque chose de plus extraordinaire encore, c’est qu’en cherchant à percer le mystère de sa folie, nous avons appris que le bon vieillard se croit surintendant des palais d’une princesse Belkiss, qui règne, suivant lui, sur ces parages depuis je ne sais combien de milliers d’années, et dont son frère cadet, votre père, feu Robert, d'honorable mémoire, commande en chef toutes les forces maritimes.
— Cela n’est pas possible, Mathieu, et c’est vous qui êtes fou d’oser soutenir des choses pareilles ! La princesse Belkiss, qui pourroit bien avoir en effet l’àge que vous dites, se trouve à Granville de sa personne, et je puis même attester qu’elle a passé la dernière nuit sous le porche de l’église.
— Incompréhensible puissance de Dieu ! cria le pilote en se couchant de sa longueur sur un vieux màt vermoulu qui gisoit là sur le port, et en étouffant de ses deux mains un mélange de rires et de larmes, la princesse Belkiss sous le porche de l’église de Granville ! Pourquoi faut-il que la même infirmité ait frappé en même temps toutes les dernières espérances d’une si digne famille!
— Taisez-vous, Mathieu; et, si vous m’aimez, n’ébruitez pas ces paroles, qui n’ont point de sens pour vous, et qui, à vrai dire, ne me paroissent guère plus raisonnables à moi-même. Passez seulement dans ma chambre, où je confirmerai avec plaisir la donation de mon oncle, afin de satisfaire aux inquiétudes de votre conscience, et ne tardez pas surtout, car il faut que j’arrive incessamment à Pontorson pour y chercher de l’ouvrage.
Ma dix-neuvième et ma vingtième année furent donc employées comme les deux années qui les avoieut précédées ; mais elles me furent plus profitables, parce que le travail tenoit trop de place dans mes journées pour que j’eusse le temps de contracter de nouvelles amitiés, dont les douces obligations se seroient mal conciliées avec les petites habitudes de l’économie, devenues pour moi si nécessaires. Ce n’étoit pas qu’on s’occupât de toutes les nobles opérations dont la Fée aux Miettes m’avoit offert la perspective, et qui flattoient délicieusement mon imagination, mais on travailloit partout; et, comme elle me l’avoit promis, je n’avois qu’à m’appuyer de son crédit chez un maître charpentier, pour
LA FÉE AUX MIETTES
y trouver sur-le-champ de la besogne à faire et de l'argent à gagner. A peine me restoit-il une heure par jour pour feuilleter mes livres d’affection, dont je n’avois jamais eu le triste courage de me défaire; encore falloit-il la prendre souvent sur mon sommeil. Les dimanches seulement, après l’office, je pouvois donner le reste de la journée à l’étude ; et, si c’étoit trop peu pour apprendre, c’étoit presque assez pour ne pas oublier. Je finissois au Havre ces années errantes, et cependant laborieuses, le propre jour de Saint-Michel, quand je fus averti du départ d’un petit bâtiment, nommé la Reine deSaba , dont le capitaine ne devoit connoître sa destination qu’en mer, parce qu'il étoit chargé d'une mission fort secrète, mais où l’on recevoit sans frais de passage les ouvriers de bonne volonté, ce qui me fit penser qu'il s'agissoit probablement d’une entreprise décolonisation. Mon livret étoit si bien tenu, que je fus reçu sans objection; et je dois ajouterquele nom de la Féeaux Miettes, qui se retrouvoit, je ne sais pourquoi, dans tous mes certificats, netomboit jamais sous les yeux de personne sans m’attirer des marques particulières de bienveillance, tant l’esprit et la vertu ont de privilèges, même dans les conditions les plus misérables de la vie humaine, et au jugement des hommes que la pratique des affaires dispose le moins à condescendre aux intercessions de la pauvreté.
J’avois vingt louis d’épargne dans ma ceinture, et j’étois sûr de vivre sans peine partout où le travail ne seroit pas compté pour rien; mais ce qui me décidoit par-dessus toutes choses à tenter la fortune chanceuse de ce bâtiment sans but et sans direction connue, c’est que je me flattois que la Providence me feroit peutêtre aborder cette côte incertaine où elle avoit relégué mon oncle et mon père, et que ma jeunesse et mon zèle à les servir ne leur seroient pas inutiles. Cette idée s’ étoit fixée dans mon esprit, à force d’y descendre,
comme une divine inspiration, à la fin de toutes mes prières.
Qui contient le récit d’une tempête incroyable, avec la rencontre de
Michel et de la Fée aux Miettes en pleine mer, etee qui en arriva.
Ce fut là, monsieur, un voyage extraordinaire, et dont aucune aventure de mer ne vous donneroit l’idée. Nous commençâmes à cingler, par un beau temps fixe, avec une rapidité si incroyable, qu’il nous falloit filer plus de nœuds par heure que jamais fin voilier de la côte n’en avoit compté dans un jour. Le matin du lendemain, le temps se brouilla, et l’horizon devint si confus, qu'il nous étoit impossible de déterminer la hauteur du soleil. Bientôt l’aiguille de la boussole se mit à tourner sur son pivot d’une manière extravagante, au point» qu’elle s’efiaçoit à l’œil comme le rayon d’un char emporté par des chevaux effrayés. Tous les rumbs de vent couroient les uns sur les autres, comme si l’atmosphère n’avoit été qu’une trombe, et le vaisseau, avec ses voiles carguées, siffloit horriblement en roulant sur l’Océan comme une toupie gigantesque. Des oiseaux d’une figure épouvantable se prenoient dans les mailles de nos bastingues, des poissons monstrueux tomboienten bondissant sur le lillac, et le feu Saint-Eline jaillissoit de toutes les pointes de nos mâts et de nos manœuvres en flammes si pressées, qu’on auroit dit la gerbe épouvantable d’un volcan. Ce qui m’étonnoit le plus dans ce spectacle, c’est que le capitaine fumoit paisiblement sa pipe sur le pont, sans prendre garde aux phénomènes de la mer et du ciel, et que l’équipage dormoit tranquille autour de lui, quand tout s’abîma.
Je fus un moment couvert parles flots, et, quand je rexdnsà la surface, je n’aperçus rien que le ciel qui me paroissoit plus pur qu’à notre départ, et une côte peu
LA FÉE AUX MIETTES
éloignée qu’il n'étoit pas impossiblede gagnera la nage. J’étoisprès d’y atteindre, lorsqu’il me sembla que je voyois flotter à quelque distance de moi une espèce de sac alternativement poussé et repoussé par les eaux, mais qui perdait progressivement de l’espace, et que la première vaguedevait infailliblement reporter enjpleine mer. Je ne me serois pas détourné pour m'en saisir, si jen'yavois soupçonné que de vaines dépouilles de notre naufrage, car mes forces commençoient à s'affaiblir ; mais il me sembla qu’il avoit un mouvement qui lui étoit propre, et qui manifestoit la résistance et les efforts d’un être vivant. Je me confirmai dans cette pensée au moment de le saisir, tant il bondissoit étrangement sur les flots, et je me hâtai de me glisser dessous, en le retenant fortement d’une main, pendant que je nageois del’autre pour arriver à la plage, qu’il étoit parbonheur la plus accessible et la plus douce du monde. J’y fus déposé si mollement, que je n’aurois pas choisi moimême un lit plus commode où me reposer de mes fatigues, si je n’avois pensé avant tout à remercier Dieu de mon salut, et à rendre des soins qui pouvoient être pressants à la pauvre créature qu'il venoit de me permettre de sauver. Vous jugerez de mon étonnement, monsieur, quand, après avoir ouvert le sac avec précaution, j’en vis sortir la Fée aux Miettes, qui, sans prendre garde à moi, se sécha de la tète aux pieds, en deux ou trois pirouettes au soleil, et vint s’asseoir ensuite âmes côtés, sur le sable où j’étois retombé en riant, mais plus blanche, plus proprementajustée, et plus agaçante encore que de coutume.
— O Fée aux Miettes! lui dis-je, que le ciel m’est favorable de me faire trouver partout où vous avez besoin de moi pour vous retirer des périls de la merl Vousen avez encore échappé une belle, cette fois; mais aussi qu’aviez- vous affaire de retarder pendant deux ans votre voyage à Greenock?
— C’est ainsi, répondit-elle, que parlent ceux qui n’aiment pas. Crois-tu qu’il soit si aisé de se séparer de l’être adoré auquel on a lié sa vie, et dont on attend son bonheur? Quesa vais-je d'ailleurs si tu trou verois les ressources que je t’avois un peu légèrement promises, et si tu n’aurois pas plus d’une fois besoin de l'or dont ta générosité t’avoit engagé à te dessaisir pour moi? Je te suivoisdonc, sans me laisser voir, dans les villes que tu babitois, toujours prête à te secourir en cas de nécessité, car les aumônes que je recevois en chemin suffisoient abondamment à ma subsistance. Quand j’appris enfin que tu étois muni d'assez bonnes économies, et que tu avois d’ailleurs ton passage franc pour Greenock, où tu dois m’épouser dans un an, selon ta promesse, à pareil jour qu'hier, touchée de cette marque de ton souvenir et de ta fidélité, je me décidoi à faire route sur le même bâtiment que toi; mais, pour ne pas te tourmenter d'une poursuite importune, je me cachoi soigneusement à un coin de l'entrepont, dans le sac qu'une heureuse inspiration t’a porté à sauver dunaufrage, afin que je te dusse encore une fois la vie.
— Permettez, Fée aux Miettes; il y a ici quelque chosequi m’embarrasse et qui fait trop d’honneur à mon exactitude de fiancé pour que j’accepte vos éloges sans explication. Je ne savois point que ce bâtiment fit voile pour Greenock, et je pensois même que sa destination étoit ignorée de tout l’équipage.
— Cela est possible, reprit la Fée aux Miettes, etje ne répondrois pas moi-même qu’il ne fut entré quelque erreur de sentiment dans les calculs de mon amour. Tu comprendras un peu plus tard, mon cher Michel, ces tendres surprisesdela passion quand tu les auras éprouvées!
— Je le crois, Fée aux Miettes, mais nous n’en sommes pas encore là, puisque je n’ai que vingt ans, qu’une année de plus peut vous apporter des réflexions sérieuses, et que mon cœur n’est, grâce au ciel, pas plus ouvert aux
LA FÉE AUX MIETTES
impressions de l'amour, sur cette rive inconnue, qu’il ne l’étoit il y a deux ans sur les grèves du mont Saint-Michel, où vous faillites vous engloutir, et où vous dansâtes si bien! Mais vous qui savez toutes choses, ne sauriez- vous pas, Fée aux Miettes, en quel endroit nous sommes si aventureusement débarqués?
— Si je me suis bieu orientée, et tu ne saurois croire combien cela est difficile dans un sac, nous devons être tout à fait à l’est des îles Britanniques, à très-peu de distance d'une ville riche et bien peuplée, où tu ne manqueras pas de moyens d’existence pour réparer la perte de tes nippes et de ton argent. Quant à moi, qui avois malheureusement payé d’avance les frais de mon passage et qui m'estime à plus de cinquante lieues de ma petite maison de Greenock, il faut que je renonce à y rentrer jamais !
Cette horrible perspective contrista si horriblement la Fée aux Miettes, qu’elle fut obligée de presser sa lèvre inférieure de ses deux grandes dents, et de toutes les jolies petitesdents quiles séparoient, pour ne pas laisser échapper un soupir.
— Voici qui tourne bien mieux que vous ne pouviez l’imaginer, dis-je gaiement à la Fée aux Miettes. Mes nippes, qui sont de peu de valeur, consistent en quelque linge que je porte dans ce havre-sac, et mon argent, auquel vous me faites penser, ne doit pas être sorti deeette ceinture.
En parlant ainsi, je la déroulai sur le sable, et il en tomba une bourse de vingt louis d’or.
— Prenez donc hardiment, continuai-je, et retournez sans vous fatiguer, par des voitures commodes, à votre petite maison de Greenock, pour que le foible service que j'ai voulu vous rendre deux fois en ma vie ne reste pas imparfait. Puisque nous ne sommes pas loin d’une ville, je ne suis pas embarrassé de gagner honnêtement ce qu'il me faut pour ne pas mourir de faim, et je me
flatte qu'il n'y a point de charpentier dans toute la Grande-Bretagne qui ne se trouve heureux de m'avoir à ce prix ; quant à cet argent, qui ne présente dans mes mains que le triste besoin des jours de paresse, il me feroit horreur si vous m’obligiez de le garder comme un avare, pendant qu’une amie, dont les conseils m’ont été si utiles, en a besoin. Prenez, prenez, je vous le répète, et ne vous mettez en peine de rien que du devoir d’exécuter les volontés d’un fiancé qui sera dans un an votre époux. C'est à cette marque d’obéissance, ajoutai-je avec une gravité burlesque, c’est à elle seule, Fée aux Miettes, que je puis mesurer la foi que j'ai mise en vos engagements, et dans la promesse que vous m’avez faite de vivre à notre ménage en femme soumise et respectueuse.
— Souffre au moins, dit la Fée aux Miettes, qui s’étoit relevée en ramassant ma bourse et qui sautilloit à l’ordinaire sur sa béquille, souffre, avant cette cruelle et dernière séparation, que jq te laisse un gage de ma tendresse, dont la vue puisse adoucir ton impatience amoureuse. C’est mon portrait, poursuivit-elle en tirant de sonsein un médaillon suspendu à cette chaîne. Qu’il te souvienne seulement de ne jamais l'offrir aux regards d’un homme, car je connois son funeste effet sur les cœurs ; il trouble du premier abord les raisons les plus éprouvées, et ce n’est que pour toi, monbien-aimé, qu’il estsansdangerde contracter cettefolie,dontla prochaine possession de ma main te guérira.
J’avoue que l’heureuse confiance avec laquelle la Fée aux Miettes débitoit ces sornettes me jeta, comme à l'ordinaire, en des transports de gaieté impossibles à contenir; mais elle étoit si disposée à juger d’elle avantageusement, qu’elle ne s’en aperçut que pour y prendre part, dans la pensée, comme j’imagine, que c’étoit la délicieuse perspective de notre union qui commençoit à me faire extravaguer.
LA FÉE AUX MIETTES
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— Regarde, regarde ce portrait, reprit-elle en me montrant le ressort qui servoit à le découvrir; regarde, je te prie, et ne t'afflige pas si la ressemblance en est un peu altérée. 11 étoit frappant quand il fut fait par un artiste inimitable ; mais il est probable que le temps a donné à mes traits une expression plus sérieuse ; etpeutêtre, si je ne me trompe, un certain air de majesté qui n’est pas moins séant à un beau visage que la grâce coquette des jeunes filles. Cependant je ne suis pas fâchée que tu me voies telle que j’étois alors, et que tu m’en dises ton avis.
Je me taisois... ou jelaissoisà peine échapper quelques exclamations confuses, comme les balbutiements d’un homme endormi qui se croit frappé d’une apparition...
— O miracle du ciel! m’écriai-je enfin, l’àipe attachée tout entière à cette image, Dieu a plus fait en vous produisant de sa parole, ange adorable entre tous les anges, qu’en faisant éclore du chaos le reste de sa création !... Prodige de grâce et de beauté, ravissante Belkiss, où êtes-vous?
— Elle est devant tes yeux, répondit la Fée aux Miettes, et ne la connois-tu pas?...
Je détachai en effet mes regards du portrait magique pour savoir si ce miracle ne s'étoit pas opéré ; mais je ne vis que la Fée aux Miettes, qtii prenoit pour elle de si bonne foi les éclats de mon admiration, qu’elle ne pouvoit plus résister à l’instinct pétulant de ses inclinations dansantes, et qu’elle sautoit sur elle-même avec une élasticité incroyable, comme une balle sur la raquette, mais en augmentant progressivement et suivant une sorte d’ordre chromatique laportée de son élan vertical, au point de me faire craindre encore qu’elle finît par ne plus redescendre.
— Pour Dieu, Fée aux Miettes, lui dis-je en imposant fermement mes deux mains sur ses épaules, afin de la retenir au bond, ne vous obstinez donc pas à faire des
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tours de force pareils, si vous ne voulez vous estropiez de manière à ne jamais vous trouver au rendez-vous nuptial!
— Oh ! j’y serai, j’y serai, j’j - serai, dit la Fée aux Miettes en me narguant de sa béquille. Tu verras comme j’y serai !...
Cependant je ne l’écoutois plus, je ne la voyois plus. Je ne voyois, je n’entendois que ce portrait de femme qui parloit pour la première fois à un sens de mon âme nouvellement révélé. Je ne sais comment cela se faisoit, mais j'éprouvois que le sentiment même de ma vie venoit de se transformer en quelque chose qui n’étoit plus moi et qui m’étoit plus cher que moi!... Ce n’étoit pas une femme comme je l’avois comprise; ce n’étoit pas non plus une divinité comme je l’avois invaginée. C’étoit cette divinité revêtue d’un extérieur où elle daignoit s’assortir à la foiblesse de mes organes, sous des apparences qui troublent sans faire tout à fait mourir. C’étoit cette femme radieuse d’une expression indéfinissable, et dont la vue combloitmon cœur d’une félicité plus achevée et plus parfaite que toutes les félicités fantastiques de l'imagination. Et je me perdois dans cette contemplation, comme le dévot extatique pour qui le ciel des mystères vient de s’ouvrir.
Tout à coup une de mes mains faisant tomber un peu d’ombre sur le médaillon, du côté d’où provenoit la lumière du soleil, je m'aperçus que les pierres qui le bordoient jetoient une petite clarté qui leur étoient propre, et qui trembloit dans mes doigts, à la manière de ces lueurs phosphoriques dont on voit scintiller le feu bleuâtre sur les anneaux du ver luisant. Cela me rappela les escarboucles dontles anciens et les voyageurs ont si souvent parlé, et je m’avisai que ce médaillon devoit être une chose fort précieuse, d'autant plus que je reconnus à l’instant qu'il était d’or pur. Cette idée me tira de la préoccupation passionnée où j’étois plongé.
LA FÉE AUX MIETTES
et ramena mon esprit à la Fée aux Miettes, sans distraire entièrement mes regards de l’image délicieuse de Belkiss.
— Sur ma foi de chrétien, Fée aux Miettes, pour une femme intelligente, savante, prudente, et en qui l’àge au moins n’a pas manqué à l’expérience, il faut ,que vous ayez été bien maladroitement chanceuse dans ' toutes vo§ aventures, puisque vous voilà pauvre et mendiante, depuis je ne sais combien d'années, avec un médaillon que le lapidaire du roi ne pourroit certainement pas payer, mais sur lequel il vous auroit fondé de belles rentes qui vous donneroient maison de ville, maison de campagne, un carrosse à quatre chevaux et huit laquais galonnés sur toutes les coutures. Hàtezvous donc de me reprendre, non pas ce portrait, qui m’est plus gracieux que la vie, mais ce médaillon, qui vaut intrinsèquement mieux que votre maison de Greenock, même quand on vous rendroit l’arsenal et la ville avec!
La Fée aux Miettes ne répondant pas à cette allocution, je la cherchai des yeux âmes côtés, et je visqu’elle étoit à plus de deux cents pas au détour que faisoit la grève, tant j’avois été absorbé longtemps dans mes réflexions, ou tant la Fée aux Miettes alloit vite quand elle étoit pressée. Je me pris sur-le-champ à courir de toutes mes forces, en l’appelant à grands cris, mais elle avoit déjà disparu. Le besoin de me défaire le plus tôt possible d’un trésor dont elle ne connoissoit pas le prix me donnoit des ailes aux talons, et je ne doutois pas de la rejoindre à l’instant, lorsqu’en arrivant à un autre angle de la côte d’où l’on découvroit plus de demilieue d’étendue, je l’aperçus tout au sommet d’une petite montée qui fermoit fort nettement l’horizon, et sur laquelle elle sautilloit, la béquille en arrêt d’une main, l’autre bras étendu en balancier et la jupe arrondie au vent, comme vous avez vu, sur la corde des marion
nettes, la gracieuse Pretty, l’objet des passions illégitimes de Master Pgnck. J’aurois eu beau crier pour la retenir, mais je précipitai cette fois ma course avec tant d’impétuosité qu’un de nos bons chevaux de Normandie auroit eu peine à me suivre, et que je me réjouissois de tomber à ses côtés comme une bombe à la première descente, quand je me trouvai au-dessous d’une route d’une lieue en ligne droite qui étoit terminée au point où ses deux parallèles alloient se rejoindre, en vertu de la perspective et en dépit de la géométrie, par une petite figure toute blanche, si preste, si leste et si modeste, qu’on n’en vit jamais de plus avenante, et qui ressembloit comme deux gouttes d’eau à la Fée aux Miettes, regardée par le grand verre d’unelorgnette d'Opéra.
Là je m’assis d’accablement en calculant que, dans la même progression, la Féeaux Miettes se retrouveroit nécessairement derrière moi avant que j’eusse parcouru la circonférence de la terre, et en me consolant, dans l’intérêt de cette pauvre femme, parla pensée qu'un bijou si rare, et si longtemps exposé à tant de hasards, fût au moins tombé dans des mains fidèles.
— Je ne suis pas en peine, dis-je, de lui faire parvenir sûrement ce médaillon à Greenock, avec une lettre où je lui en expliquerai la valeur, puisque ce genre de connoissances paroitêtrele seul qui ait échappé à l’immense étendue de son esprit.
Quant au portrait qu’elle m’a donné, je le garderaisi elle le permet!... — S'il faut y renoncer, ajoutai-je les yeux collés sur le cristal, les lèvres tremblantes, et le cœur gonflé, s’il faut y renoncer, je mourrai !
Je ne cessai de contempler le portrait de Belkiss jusqu’à la ville que la Fée aux Miettes m’avoit annoncée, et comme elle m’avoit appris qne nous étions dans les îles Britanniques, je me proposois de m’imformer en anglois, à la première personne qui se rencontra sur
LA FÉE AUX MIETTES. U7
ma route, de l'endroit où j'arrivois. Ce fut une jolie petite fille, toute roulée, à cause du froid, dans un plaid quadrillé, et qui regagnoit le pays sur des jambes aussi blanches qu i voire, en piétinant comme un oiseau de rivage.
— B\j God , me dit-elle en me frappant légèrement du bout de son plaid, comme pour me punir d’une plaisanterie de mauvais goût, il faut, beau charpentier, que mistress Speaker n’ait pas mis aujourd’hui d’eau dans votre vin, ou que l’honnête Finewood, votre maître, vous ait régalé lui-même d’un peu plus d'ale que de coutume, pour que vous ayez oublié le nom de votre petite Folly Girlfree.
— Ce n’étoit pas cela que je vous demandois, Folly, répondis-je en riant à cette méprise de ressemblance; c’est le nom de cette ville où nous entrons ensemble, et que j’ai oublié, je ne sais comment, quoique je n’aie bu aujourd’hui ni le vin de mistress Speaker, ni l’ale de l’honnête Finewood, mais une eau maussade et salée qui m’a peut-être troublé la mémoire...
— Le nom de Greenock! s’écria Folly en arrêtant sur moi ses deux yeux ronds et noirs. Vous êtes donc fou, mon ami !
— Greenock, dites-vous !... seroit-ce là Greenock!.,.
Et au chemin que la Fée aux Miettes m’avoit fait faire,
je me doutois bien que j’avois gagné beaucoup de terrain. — Mais cent cinquante lieues, c’étoit un peu fort.
Ou il est traité pour la première fois de la cérémonie du mariage chez les chiens.
Comme le soleil étoit déjà très-bas quand j’arrivai à Greenock, je ne jugeai pas à propos de me présenter ce
jour-là chez ce maître Finewood dont m’avoit parlé Folly, et j’allai demander un asile pour la nuit dans la première auberge qui se trouva sur mon chemin, car il me restoit quelques petites pièces de monnoie qui n’étoient pas entrées dans le compte net de mes épargnes. Je tombai justement chez cette mistress Speaker dont je venois d’apprendre le nom, et qui, probablement trompée ainsi que Folly par une ressemblance singulière, m’accueillit d’une voix éclatante, avec de grandes, éloquentes et prolixes démonstrations d’amitié.
— Cependant, mon cher enfant, me dit-elle, je ne peux te rendre ce soir ni ta chambre ni ton lit, la maison étant occupée de fond en comble par la noce du bailli de l’île de Man, et je ne saurois t’offrir que ce pailler où couchent ordinairement les deux dogues de la maison, qui sont aujourd’hui de fête. — Commej’étois plus pressé de me reposer que de soutenir conversation avec mistress Speaker, dont le flux de paroles menaçoit de ne pas tarir, je me hâtai de rompre un morceau de pain, arrosé d’un verre de small-beer, et de gagner la couche coutumière de ces deux chiens de bonne humeur qui a voient eu la complaisance très- grande de choisir le jour précis de mon arrivée à Greenock pour se mettre en frairie.
Mais, à peine étendu sur la paille, je m’aperçus, à mon grand déplaisir, que le lieu de réunion où s’étoient rendus les principaux locataires de mon appartement ne pouvoit pas être fort éloigné, tant mon oreille fut assourdie d'un mélange confus de hurlements, dejappements, d’abois, de grognements, de grondements, de piaulements, de murmures, pris dans toute l’échelle de la mélopée canine, depuis la base ronflante du mâtin de basse-cour jusqu’à l’aigre fausset du roquet, et qui formoit certainement le morceau d’ensemble le pli s extraordinaire dont il ait jamais été question en musique.
LA FÉE AUX MIETTES
Mes yeux n’ayant pu se fermer de la première moitié de la nuit, je ne fus réellement pas fâché d’être distrait de mon impatience et de mon insomnie par la noce du bailli de l'ile de Man, qui passait solennellement de la salle du festin à la salle du bal, et qui traversoit pour s’y rendre le vestibule sous lequel j’étois couché. Le tintamarre épouvantable qui m’avoit incommodé jusque-là s'étoit changé d'ailleurs en une sorte de glapissement doux et presque mélodieux, qui n’étoit pas modulé sans coquetterie. Je m’assis sur ma paille pour considérer ce spectacle, et vous serez d'accord, monsieur, qu’il valoit la peine d’être vu!... C'étoit, en vérité, une société élégante et choisie, mais composée de simples chiens, différents seulement de tailles et d'espèces, et remarquables à l’envi les uns des autres par la politesse recherchée de leurs manières et par le goût exquis de leur toilette, la crinière retapée dans le dernier genre, la moustache troussée et cirée à l’espagnole, l'épée horizontale, l’habit leste et pincé, le chapeau sous le bras gauche, et la main droite à leurs dames avec toute la bienséance requise. Jamais je n’avois vu tant de rubans, de paillettes et de galons ! Il me sembla reconnoitre même les deux dogues de mistress Speaker, au regard profondément dédaigneux qu’ils laissèrent tomber sur moi, en passant devant le chenil qu’ils avoient occupé la veille.
Quand le cortège eut défilé tout entier, je me recouchai en méditant sur les bizarreries de la nature, qui a répandu des variétés si incroyables dans l'œuvre de la création! car, bien que j’eusse entendu souvent parler de cette race d’hommes cynocéphales dont il est fait mention dans Hérodote, Aristote, Ælien, Plutarque, Pline, Strabon, et une multitude d’autres auteurs dont la sagesse, l'expérience et la sincérité ne sauroient être révoquées en doute, je n’y avois pas eu trop de foi jusqu’à ce jour, et je n’aurois jamais soupçonné surtout
qu’elle eût jeté, près de l’embouchure de la Clyde, une colonie douée d’une aptitude si soudaine aux perfectionnements les plus raffinés de la civilisation. Aussi avoisje peine à me persuader à mon réveil que je n’eusse pas fait un songe, et que ce ne fût pas la Fée aux Miettes qui se divertissoit, dansjene sais quel dessein, et au moyen peut-être de je ne sais quel secret qu’elle avoit rapporté de ses voyages, à infatuer mon esprit de ces visions fantasques. Cette pensée m’absorba tellement, que je commençai à douter de ce qui m’étoit arrivé depuis deux jours, et que j'eus peur de chercher inutilement sur mon sein le portrait enchanteur auquel j’avois dû la veille des extases si délicieuses.
— Hélas ! dis-je en moi-même, toute ma vie n’est que chimères et caprices, depuis que la Fée aux Miettes s'en mêle, probablement pour mon bien, et tout ce qui me survient d’impressions heureuses comme d’illusions grotesques n’est sans doute qu’un jeu de ses fantaisies. Je n’ai peut-être jamais vu le portrait de Belkiss!
Au même instant je portai machinalement la main sur le médaillon ; le ressort s’ouvrit, je crois, sans que je l’eusse touché, et Belkiss m’apparut plus belle encore que la veille.
— Dieu soit loué ! m’écriai-je en me précipitant à genoux devant cette image vivante, car elle parloit à mon âme par une voix mystérieuse, et le céleste sourire de ses lèvres et de son regard répondoit à ma pensée avec une expression si fidèle, que j’aurois craint de le troubler par une émotion inquiète...
— Dieu soit loué, Belkiss! je n’avois pas tout rêvé...
LA FÉE AUX MIETTES
Comme quoi Michel fut aimé d’une grisette et amoureux d'un portrait
en miniature.
Je ne manquai pas de me trouver à l’ouverture du chantier de maître Finewood ; et, commej’étois accoutumé à me présenter partout sous les auspices de la Fée aux Miettes, je crus que son nom me seroit de meilleure recommandation que jamais dans un pays où elle devoit être connue au moins par tradition.
— Qu’est-ce donc que la Fée aux Miettes ? s’écria maître Finewood les mains sur les côtés, et où diable avezvous été élevé, si vous êtes Écossois, comme je le pense, car vous parlez la langue du pays mieux qu’un Hume ou un Smollett?Nous ne connoissons de féeàGreenock, au moins entre nous autres charpentiers, mon enfant, que l’industrie et la patience avec lesquelles on vient à bout de tout, moyennant la grâce de Dieu, notre souverain maître. Cependant, continua-t-il en parlant à sa femme elà ses filles, la figure dece garçon me revient; je ne sais où je l’ai rêvée, et pourquoi il m’est avisqu’il portera bonheur à ma maison. Il faudra le voir tantôt à la besogne, car c’est la véritable épreuve de l’ouvrier, et s’il est capable et laborieux, comme le témoignent ses certificats, qui sont réellement des meilleurs que j’ai vus, nous ne serons pas arrêtés par quelques fantaisies joviales et folâtres qui sont de l’âge et de l’état. Allez donc vous essayer, monsieur le protégé des fées! je vous retrouverai au travail.
Là-dessus, il me serra cordialement la main, et mistress Finewood me sourit avec une expression de touchante bienveillance qui se reproduisit de la manière la plus gracieuse sur le joli visage de six charmantes filles dont elle étoit entourée.
Encouragé par cet accueil, je me mis donc de bon cœur à montrer mon savoir-faire aux maîtres ouvriers, qui jugèrent du premier abord que j'étois propre aux opérations les plus difficiles et les plus compliquées de la profession. — Il est probable, pensai-je intérieurement alors, en tirant mes lignes et prenant mes mesures, que la Fée aux Miettes s’est effacée de la mémoire des habitants de Greenock, pendant le cours de sa longue absence, et qu’elle n’y a pas encore été remarquée depuis son retour, quoiqu’elle ait dû y' arriver de bonne heure, au train qu’elle alloit.
J’avois été si Apre à mon ouvrage, que je ne m’aper- . eus qu'en finissant que maître Finewood étoitlà depuis longtemps à m'observer.
— Courage, mon brave, dit-il en me frappant sur l’épaule avec un air tout riant ; vous avez fait montre aujourd'hui de tant de goût et d’habileté, qu’on imaginerait volontiers que vous avez quelque fée dans votre manche, s’il étoit vrai que les fées se mêlassent encore de nos affaires. Puis, se retournant du côté des ouvriers: — llolà ! ho ! vous autres, éclaircissez-moi d’un doute 1 Auriez-vous entendu parler à Greenock de la noble patronne de ce gentil compagnon, parmi les bonnes et notables dames du pays? C'est, s’il faut l’en croire, une naine de deux pieds et demi, de quelques centaines d’années, et nommée la Fée aux Miettes, qui parle toutes les langues, qui professe toutes les sciences, et qui danse dansla dernière perfection.
Pendant qu’il disoit ceci, le mouvement de toutes les scies étoit suspendu, toutes les haches étoient restées immobiles, toutes les cognées muettes. Après un moment de silence, mes nombreux camarades répondirent par un éclat de rire tellement unanime qu’il étoit impossible d’y distinguer la moindre modulation ou la moindre. dissonance. C’étoit le tutti le plus plein, le plus compacte et le plus simultané qu’il soit possible
LA FÉE AUX MIETTES. 153
d’ouïr; et, à dire vrai, j’en fus presque aussi assourdi que mortifié.
A compter de ce moment, je pris le ferme dessein de ne plus parler de la Fée aux Miettes, d’autant qu’il me sembloit réellement assez difficile d'en donner une idée avantageuse aux gens qui ne la connoissoient pas; mais j'avoue que cette expansion de gaieté m’inspira peu de penchant pour les ouvriers qui se l’étoient permise aux dépens de la seule amie que je me fusse connu au monde, et qu'elle jeta depuis dans mes rapports avec eux une sorte de froideur et de malaise qui ne fut pas favorable à la réputation de mon jugement et de mon esp-it. Je les surprenois souvent à se frapper le front du doigt en me regardant, avec des signes d’une pitié dédaigneuse, comme pour se faire entendre les uns aux autres que maître Finewood ne s’étoit pas trompé, le jour de mon arrivée, en me croyant travaillé de quelque sotte manie.
Quoi qu'il en soit, je m’étois tellement distingué par mon assiduité et mon aptitude au travail dès les premières semaines, que maître Finewood m’avoit plus en gré qu’aucun de ses autres ouvriers, et qu’il me tenoit presque au même rang, dans son affection, que ses six garçons et ses six filles. Mon inclination à la solitude et à la méditation, lorsque je ne travaillois pas, ne lui paroissoit plus qu’une disposition naturelle de mon caractère, et il ne s’en inquiétoit point.
— Que voulez-vous? disoit-il, c’est son plaisir, à lui, d’être seul, et de rêver au bord de la mer, plutêt que de passer les jours de fête à faire sauter des bouchons d'ale, ou que de faire danser, dans le bal des charpentiers, Folly Girlfree et d’autres évaporées de la même espèce. Il n’y a peut-être pas grand mal à cela, car je suis bien trompé si un honnête homme n’apprend, dans la société des buveurs et dans celle des grey gowns , plus de mauvaises choses que de bonnes 1...
Je ne pensois guère à ces plaisirs! Il n’y en avoit plus qu’un pour mon cœur, celui de contempler ma chère Belkiss et de converser avec elle, car je vous ai dit qu’il s'étoit formé entre son portrait et moi une espèce d’intelligence merveilleuse qui suppléoit à la parole, avec plus de mouvement, de rapidité, d’entrainement peut-être, comme si la plus légère des impressions de ma pensée alloit se refléter, par je ne sais quelle puissance, dans ces linéaments immobiles, dans ces couleurs fixées par le pinceau, et mettre en jeu sur l’émail une àme qui m’entendoit. — A peine étions-nous seuls, Belkiss et moi, que cette conversation imaginaire s’établissoit entre nous, duroit pendant des heures délicieuses, variées par toutes ces alternatives de la crainte et de l’espérance qui font la douleur et la joie des amants. Si je paroissois épouvanté de la distance qui nous séparoit, et de L'impossibilité de la franchir jamais, on auroit dit que Belkiss voulût me rassurer par un sourire. Si je désespérois de réaliser le bonheur que j’aspirois dans ses regards, on auroit dit qu’elle compatissoit à mes souffrances par une larme; et jamais je ne me séparois d’elle quand j’y étois forcé, que l’expression de sa physionomie tout entière ne me laissât un sentiment de consolation inexprimable, plus vif que toutes les extases de la vie. — Un jour, un seul jour, le désordre de ma passion m’avoit emporté si loin, et Belkiss sembloit y céder elle-même par une si invincible sympathie, que mes lèvres se rapprochèrent en frémissant du médaillon, tandis qu’un prestige, dont le délire de l’amour peut seul expliquer le mystère, prêtoit à l’image animée le mouvement et les proportions de la nature, et me la montroit émue, agitée, palpitante, prête à s’élancer, pour joindre ses lèvres aux miennes, hors de son cercle d’or et de son auréole de diamants. Je sentis que la chaleur de son baiser versoit des torrents de flammes dans mes veines, et que ma vie défailloit à ma félicité.
LA FÉE AUX MIETTES
Ma poitrine se gonfla comme si elle étoit près d'éclater, ma vue se voila d’un nuage de sang et de feu ; mon âme se réfugia sur ma bouche, et je perdis connoissance en prononçant, en balbutiant le nom de Belkiss.
Le hasard, ou une rencontre plus naturelle, faisoit que Folly Girlfree se trouvoit là au moment où ce nom adoré expiroit avec ma voix, avec ma dernière pensée, avec le désir et le besoin de mourir dans cette volupté suprême. Folly, qui valoit qu'on l'aimàt, parce qu’elle étoit effectivement la plus gentille des petites robes grises de Greenock, Folly, la bizarre Folly, s’étoit piquée de se faire aimer de moi, sans doute parce que l’austérité de mes mœurs solitaires avoit agacé sa vanité de jeune fille, et il étoit rare que je me recueillisse dans un endroit si écarté que Follyn’y vint apparoître, comme par hasard et sans être attendue, au creux de quelque rocher fendu par le temps, ou au débouché d’un massif de bouleaux, avec sa jolie toilette calédonienne, sa tournure de sylphide, sa' gentillesse fantastique et sa gaieté éveillée.
— Far l’honnête mère qui m’a engendrée, disoit-elle alors en levant les mains vers le ciel, c’est donc vous, Michel, que je verrai partout ! Il faut que vous soyez bien subtil à vous retrouver au-devant de mes pas, car je vous évite, pour moi, avec autant de soin qu’une pauvre colombe le milan qu’elle a vu tourner sur son nid ! C’est une grande misère à une jeune femme de bien qui n’a que son innocence, ajoutoit-elle en portant ses dix jolis doigts à ses yeux comme si elle avoit pleuré, de ne pouvoir jamais se dérober à la malice et aux embûches des séducteurs !
— Ilélas! ma chère Folly, lui répondois-jc d'ordinaire, je conviens que cette circonstance se renouvelle assez souvent pour vous causer quelque surprise ; mais je puis attester sur vos beaux yeux noirs que ma volonté n’y est poux rien, et que jecomprends au contraire assezle dan-
gerde vous voir pour me tenir loin de votre chemin, si je sa vois où vous devez passer ; car mon cœur est engagé dans un lien qui m’est plus précieux que la vie, et qui lui défend d’être jamais à vous.
Le jour dont je parle, mon émotion m’entraîna plus loin que ne le permettoient la discrétion et la prudence, et j’ajoutai, dans le transport auquel j’obéissois encore: — Non, Folly ! jamais à vous, jamais à une autre qu’à la divine princesse Belkiss.
Comme j’avois évité de tourner ma vue sur Folly après lui avoir fait connoître d’une manière si positive l’obstacle invincible qui s’opposoit au succès de ses vœux, et que son profond silence me faisoit craindre qu’elle ne cédât tout à fait à son désespoir, je courus à elle pour luidonner quelque consolation, et je la trouvai en effet dans un état qui m’alarma au premier coup d’œil, mais sur lequel je fus bientôt tranquillisé à ma grande humiliation, quand je m’aperçus qu’elle se pàmoit (ie rire. Cependant, cette convulsion de joie délirante et d’éclats étouffés menaçant réellement de la suffoquer, je m’empressois à lui porter du secours, lorsque, étendant sa main vers moi et reprenant un peu haleine :
— Assez, assez, me dit-elle ; je me remettrai toute seule ; mais, pour Dieu ! Michel, ne me dites plus rien, si vous ne voulez que je meure !
Alors je m’éloignai en me demandant à moi-même si je n’avoispas donné quelque juste prétexte à sa folie, et si la passion qui me dominoit n’étoit pas mille fois plus insensée encore. Je ne me rassurai entièrement qu’en revenant au portrait de Belkiss, dont la douce et riante sérénité, plus pure que de coutume, éclaircissoit tous mes soucis et calmoit toutes mes douleurs.
Cette anecdote circula bientôt parmi les filles de Greenock, avec toutes les circonstances comiques que pouvoit y ajouter la maligne jalousie de Folly, et passa
LA FÉE AUX MIETTES
rapidement des petites robes grises aux ouvriers de bon air qui étoient peu disposés à me vouloir du bien, parce qu'ils prenoient mal à propos ma timidité sauvage pour de l’insouciance ou du dédain. Quelques jours après, je ne passois plus dans les groupes joyeux des fêtes et des dimanches, quand le caprice de mes promenades errantes me faisoit tomber au milieu d’eux, sans entendre murmurer à mes oreilles :
— Oh! ne troublez pas les méditations de Michel, du plus sage et du plus savant des charpentiers de Renfrew ! Si vous le voyez ainsi refrogné et absorbé dans ses pensées, c’est qu’il rêve incessamment à la princesse Belkiss, dont il est le galant, et qu’il emporte suspendue à cette belle chaîne dans une boîte de laiton !
— La princesse Belkiss, disoit une matoise plus impertinente que les autres, qui sortoit delà bande en frottant lestement l’index de sa main droite sur celui de sa main gauche en signe de mépris ; la princesse Belkiss, vraiment, n’est pas faite p.our les charpentiers! Il l’épousera, si Dieu permet, quand il aura trouvé le trèfle à quatre feuilles ou la mandragore gui chantel
Les hommes ne disoient rien, car ils savoient que je n’aurois pas subi une insulte; mais ils rioient à leurs maîtresses, et je me hàtois de passer assez confus, parce que ces plaisanteries n’étaient pas au fond dépourvues de bon sens.
La nouvelle de ma passion arriva dans le chantier; mais j’y étois aimé, et l’onneseseroitpas avisé d’ailleurs d’y badiner âmes dépens. Un soir que maître Finewood avoit à se louer de quelque pièce de travail que j’avois exécutée pour lui :
— O mon pauvre Michel, dit-il en me prenant la tête aux deux mains, tu es un si honnête jeune homme et un si digne ouvrier, que je regretterai jusqu’à mon dernier jour de n’avoir pu faire assez enta faveur, et que je me le reprocherois à l’égal des plus noires in-
gratitudes, si ton esprit singulier ne s’étoit opposé à mes bonnes intentions. Je t'aurois voulu pour gendre, et pour le principal héritier démon riche établissement ; et tu sais que j’ai six filles, dont trois sont plus blanches que les lis, et trois plus vermeilles que les roses. Il n'y a pas un lairdd’Écosse qui n’eùtété enchanté de mener la moindre des six à l’autel, et je t’aurois donné le choix. Pourquoi faut-ilque tu sois amoureux comme un vraifou, pardonne-moi le mot, d’une princesse Belkiss, qui étoit sans doute une fort honorable personne, puisqu’elle refusa la main du grand roi Salomon, s’il ne commençoit par répudier ses sept cents femmes et ses trois cents concubines, ainsi que le rapporte le Talmud, au témoignage de mon voisin Jonathas le changeur, mais que, si ellevivoit encore et s’il lui restoit des dents, en porteroit de telles, j’imagine, qu’elles dépasseroient d’un pouce au moins la longueur de son menton...
— Croyez-vous, lui répondis-je, que c’est ainsi que seroit aujourd'hui Belkiss?
— Et qui en doute? répliqua gaiement maître Fine- ■wood.
— Adorable Belkiss, m’écriai-je en pressant le médaillon sur mes lèvres sans l’ouvrir, vous m’êtes témoin que rien ne peut effacer de mon cœur les engagements que j’ai pris envers vous, et que j’ai préféré le bonheur de vous appartenir sans espérance aux avantages les plus doux et les plus séduisants qui puissent flatter un homme de ma condition !
Maître Finewood étoit si consterné qu’il ne s’aperçut pas de mon départ, et je me retirai dans la pensée qu'il étoit temps de quitter Greenock, où mes extravagantes amours deviendroient de plus en plus un objet de douleur pour mes amis, et de dérision pour tout le monde.
LA FÉE AUX MIETTES
Comment Michel traduisoit l'hébreu à la première vue, et comment on fait des louis d'or avec des deniers, pourvu qu’il yen ait assez; plus, la description d’un vaisseau de nouvelle invention, et des recherches curieuses sur la civilisation des chiens danois.
Comme je rentrois chez moi, je vis la foule assemblée devant une grande affiche qui portoit en guise de vignette l'image d'un vaisseau fort bizarre pour le gréement et la voilure, et qui étoit imprimée en lettres si extraordinaires que les plus savants n’avoient jamais rien vu de pareil. — Parbleu, maître Michel, vous qui n'ignorez de rien, me dit un des ouvriers que Folly Girlfrec avoit égayés à mesdépens les jours précédents, voici une belle occasion de nous montrer votre science, et c'est affaire à vous de nous expliquer cet effroyable grimoire auquel tous les docteurs du pays perdent leur latin! — Kn parlant ainsi, on me poussoit au pied du placard avec de mordantes railleries qui me faisoient réfléchir péniblement sur mon ignorance; mais je me rassurai promptement en m’apercevant que ce n’étoit que de l'hébreu, dont la Fée aux Miettes m’avoit fait prendre quelque connoissance du tempsoùelledirigeoit mes études.
« Par la grâce de Dieu tout-puissant, qui s'assied audessus du soleil et de la lune, dis-je alors, car je lisois plus couramment cette langue que je ne m’en seroiscru capable :
« A la garde de ses hrillantes étoiles, et sous la protection des saints anges qui couvrent de leurs ailes le commerce de la mer, les mariniers, les charpentiers et les marchands de Greenock sont avertis du départ du grand vaisseau la Reine de A'a6a,qui fera voile après-
demain, jour de Saint-Michel, prince de la lumière créée etbien-aimédu Seigneursouverain de toutes choses, hors de ce port d’élite et de salut, qui brille au fond des lies de l'Océan comme une perle très-choisie/»
— Le grand vaisseau la Reine de Saba vient en effet d’entrer dans le port, reprit l’ouvrier d’un air plus réfléchi.
— Mes amis, continuai-je en leur adressant la parole, il ne faut pas vous étonner que le capitaine de ce bâtiment s’adresse à vous dans salangue, probablement parce qu’il ne sait pas la nôtre, comme cela pourroit nous arriver à tous si nous venions à mouiller dans un port inconnu; ou bien parce qu'en abordant sur des plages chrétiennes il n’a pas supposé qu'elle fût ignolée des docteurs de notre sainte loi, que vous n'avez pas encore pris le temps de consulter. La langue dans laquelle cette affiche est écrite est celle de la divine Écriture.
— Est-il vrai ? dirent les ouvriers en se regardant les uns les autres et en se croisant les bras.
Je poursuivis ma lecture :
« La Reine de Saba est frétée pour l'ile d’Arrachieh, dans le grand désert libyque, où elle parviendra, si Dieu ne l’a autrement résolu dans les desseins impénétrables de sa sagesse, devant laquelle l’univers entier est un foible atome, par les canaux souterrains qu’a ouverts à un petit nombre de navigateurs choisis la puissante main de la très-sage Belkiss, souveraine de tous les royaumes inconnus de l’Orient et du Midi, héritière del’anneau.du sceptre et de la couronne de Salomon, et l’unique diamant du monde. Que sa gloire soit éternelle, comme sa jeunesse et sa beauté !
— Belkiss! dit une voix étouffée qui paroissoit venir de loin.
— Belkiss ! répétai-je en moi-même avec surprise; car il y avoit dans le rapprochement de ce nom et de
LA FÉE AUX MIETTES
celui qui occupoit ordinairement mes pensées je ne sais quel mystère sous lequel ma raison fut un instant anéantie.
— Belkiss ! s’écria enfin FollyGirlfree,qui avait réussi à se faire jour au travers des spectateurs, vous voyez bien que le malheureux retombe dans sa folie !
Au même instant se leva à mes pieds un vieux petit juif que je n’avais pas encore aperçu jusque-là, tant il étoit modestement accroupi dans ses haillons ; et, collant contre le tableau sa figure amincie et macérée par l’àge et sa longue barbe d'un blanc d’argent, aiguisée en alêne, comme si elle avoit été affilée à la lime et au polissoir :
— Il y a Belkiss, répondit-il en allongeant sur le mot un doigt décharné, plus pâle que celui des squelettes blanchis qui sautillent, au branlement des armoires, sur leurs faux muscles de laiton, dans les cabinets d’anatomie :
. 11 y a Belkiss vraiment, et ce jeune homme traduit l’hébreu aussi nettement qu’un massorète !
Je me retirai alors avec respect pour qu'il achevât.
— Le trajet, dit-il, ne durera que trois jours, et les passagers ne payeront que vingt guinées. Fête perpétuelle au Seigneur dans les hauteurs de sa puissance!
— Un trajet de trois jours d’ici au grand désert libyque ! murmuroit le peuple en se retirant ; — un voyage de mer dans des canaux souterrains ! Voyez-vous ce charlatan de corsaire qui cherche à nous soutirer vingt guinées, et à nous enlever nos ouvriers et nos enfants !
— Qu’il a peut-être déjà vendus d’avance aux chiens de l’ile de Man, grommeloit une vieille femme toute cassée. Maudit qui te donneroit vingt schellings, damné de juif!...
— Pour naviguer sur un vaisseau derla princesse Belkiss? ajoutoit P'olly indignée...
— Belkiss! Belkiss !... répétois-je intérieurement eu
m’écartant, seul et pensif, de la cohue qui commençoit à se dissiper. — Cette ressemblance de nom n’a rien d'extraordinaire. C'est ainsi qu’on appeloit, en effet, la reine de Saba ; et les Orientaux, plus fidèles que nous aux traditions antiques, sont coutumiers de perpétuer la mémoire des souverains sous lesquels ils ont joui de quelque bonheur ou de quelque gloire. — Mais si cette princesse Belkiss étoit celle qui a recueilli dans File fantastique, dont me parloit Mathieu, l’oncle et le pèie que je pleure, ne seroit-ce pas un devoir sacré pour moi de courir à leur recherche, tant que l’expérience d’une nouvelle misère ne m’auroit pas détrompé ? — Oh ! si j'avois seulement le temps de vendre mes livres, mes collections, mes instruments de mathématiques ! Mais quand tout cela vaudroit vingt guinées, il me faudrait six mois pour en retirer la moitié!... — Et c’est après-demain !
Je mis la main dans ma poche ; mais je n’avois qu’une guinée en monnoie.
J'allai dormir, sijene dormois ; car, pourdire la vérité, monsieur, mes impressions de la veille et du sommeil se sont quelquefois confondues, et je ne me suis jamais fort inquiété de les démêler, parce que je ne saurais décider au juste quelles sont les plus raisonnables et les meilleures. J’imagine seulement qu'à la fin cela revient à peu près au même.
Le lendemain, j’arrivoi triste au chantier, soit que l'idée de ce voyage me préoccupât, soit peut-être parce que je n’avoisjamais travaillé la veille de la fête de mon patron, jour auquel commençoit mon pèlerinage, et qui ne revient guère, comme aujourd'hui, sans me rappeler ma pointe à coques, ma large résille, les grèves inconstantes du mont Saint-Michel dans le péril de la mer , et surtout les bons'enseignements et les conversations instructives de la Fée aux Miettes.
Ma mélancolie fut remarquée d’abord par maître Fi-
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newood, dont j’étois aimé comme d’un autre oncle ou d’un autre père. — Écoute, Michel, me dit-il, je ne suppose pas que tu veuilles t’embarquer sur le vaisseau la Reine de Saba , qui doit te rappeler assez désagréablement ton bâtiment de Granville, et un horrible naufrage auquel tu es seul échappé, puisqu’on n’a jamais pu retrouver la Fée aux Miettes, probablement rendue depuis longtemps à son peuple de sorciers et de lutins. Ce voyage ne me promettroit rien de bon pour toi, la princesse de Belkiss, dont tu t’es amouraché, je ne sais comment, ne me paraissant guère plus capable que la Fée aux Miettes de te prêter une protection assurée contre une nouvelle tempête ; mais il en sera d’ailleurs ce que tu voudras, et l’intérêt que j’ai à te conserver dans mon chantier ne me fera pas mettre d'obstacle aux félicités que tu te promets. Ce que je voulois te dire aujourd’hui, c’est qu’à ton refus, mon enfant, je marie demain mes six filles, et que ta vue me ferait du mal ce soir au festin de leurs noces, parce que je me rappellerais en dépit de moi que j’espérois t’y voir à un autre titre, car tu es aussi près qu’elles-mêmes du cœur de maître Finewood. Promets-moi donc, Michel, d’aller passer la soirée chez mistress Speaker à l’enseigne de Caledonie , et d’y souper en mon honneur d’une bonne gélinotte à l’estragon, et d’une fine bouteille de vin de Porto. Je sais bien que tu ne dois pas avoir beaucoup d’argent, car tu dépenses tes bénéfices en aumônes et en livres, et tu ne demandes jamais. Viens donc, que nous comptions ensemble.
— Vous me devez, maître, lui dis-je en étendant la main, plein tout cela de plaks ou de bawbies, c’est-àdire une vingtaine de ces pièces que nous appelons en France des deniers, et que nous laissons tomber en écartant nos doigts à plaisir, pour qu’il reste quelque chose à ramasser aux pauvres. — Et si c’étoit aussi bien des guinées, l’amitié fidèle et dévouée que je ressens
Digilized
pour vous nem’empêcheroitpasde courir sur le vaisseau de Belkiss à la recherche de mon père!...
Pendant ce temps-là, maître Finewood alignoit des chiffres sur sa longue planche d’ardoise, et ce n’étoit jamais que des plaks et des bawbies.
— Ceci est merveilleux ! dit-il ; de quelque côté que je retourne cette malheureuse addition, j’y trouve toujours vingt guinées! Ce n’est pas que le prix me déplaise, car je t'en dois trois fois plus pour tes bons services, mais on n’a jamais fait vingt guinées avec une colonne de plaks et de bawbies , à moins qu’elle ne fût aussi élevée que celle de maître Christophe Wren 1
— Cela n’est pas possible en effet ! m’écriai-je en saisissant la craie pour vérifier son calcul, mais il étoit parfaitement exact, sauf une petite erreur que je ne voulus pas rectifier, parce qu’elle étoit, je crois, d’un demi -plak à l’avantage de mon maître.
— Voilà tes vingt guinées, me dit maître Finewood en m’embrassant; et je devine trop l’usage que tu en vas faire. Puisse au moins la bonté de Dieu ne t'abandonner jamais dans tes entreprises !
Ensuite il s’éloigna en essuyant quelques larmes auxquelles les miennes répondoient.
Une demi-heure après, j’étois au port, et j'avois payé mon passage sur le grand vaisseau la Reine de Saba, qui étoit, suivant la promesse de l’affiche, cequ’onavu de plus extraordinaire en construction pour l’usage de la mer. Vingt-quatre cheminées comme celles des steam-boats , mais d'une proportion incomparablement plus grande, garnissoient chacun des deux flancs de son immense carène, et sembloicnt destinées à faire mouvoir autant de paires de roues, qu’un mécanisme simple et ingénieux rendoit propres à mordre en tout sens sur les flots. Ses vingt-quatre mâts d’un bois léger, mais in— corruptible, et qu’on disoit impossible à rompre, soutenoient des voiles découpées en ailes d’oiseau, et verguées
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d’un métal souple et obéissant, qui se déployoient, prenoient le vent, planoient comme un vautour, filoient comme une hirondelle, et se refermoient à volonté sous la main d’un enfant, au gré d’un simple cordage de fil d’or ; et ses hunes balancoient autour d’ elles des centaines d’aérostats captifs, aussi propres à le soutenir au besoin dans les airs qu’à l’entraiuer sur les eaux. Derrière la poupe, sur de hauts pliants inclinés en spirale, qui fuyoienten s’élevant, reposoit un vaste appareil suspendu comme le siège postérieur d’un landaw, devant lequel le vaisseau étoit tout entier retranché, et qui ouvroit sur tous les points de la voilure des bouches démesurées. On m’apprit que c’étoit de là qu’une troupe d’habiles physiciens distribuoient tous les rumbs, et poussoient le bâtiment comme un projectile dans les routes de l’Océan. Je m’étonnai que la navigation eùtfait tant de progrès dont on n’avoit jamais entendu parler ; mais certainement le fameux James Watt, le Stevinus de Greenock, n'auroit rien conçu de pareil en mille ans.
La physionomie du capitaine me frappa au premier regard, parce qu’elle me rappeloit quelque chose de ce marin peu soucieux qui avoit vu périr son équipage et sa cargaison, l’année précédente, à l’embouchure de la Clyde, sans prendre le temps de secouer les cendres de sa pipe, et de porter un coup d’œil au gouvernail ; mais celui-ci mouilloit pour la première fois dans les eaux de l’Occident.
Je vous ai dit qu’il me restoit une guinée, et que je in'étois engagé envers maître Finewood à souper à l’auberge de Calédonie. Quoique la Reine de Saba ne fît voile qu'à midi du lendemain, j’étois peu tenté cependant d’une de ces soirées de bien-être et de ces nuits de ^long sommeil dont la vie de l’ouvrier m’avoit fait perdre depuis plusieurs années l’habitude, et jenepensois guère à demander à mistress Speaker que deux harengs du lac Long, arrosés d’une bouteille d’ale ou de small-beer ,
quand elle vint à moi les bras ouverts, en me criant de l’office : — Eh ! arrivez donc, sage Michel, avant que votre gélinotte brûle, et que votre porto s’échauffe ! Le digne maître Finewood a commandé tout cela dès le matin, et un bon lit d’édredon avec ! il y a une heure que nos filles s’égosillent à crier : — Que fait donc monsieur Michel, qu’il laisse brunir au feu le plus joli ptarmigan de montagne qu’on ait jamais plumé au Bas- Pays? Il faut qu’il s’égare au long de la côte à déchiffrer quelque livre irlandois, ou qu’il rêve à la princesse Belkiss dont il est, dit-on, le fiancé. — Ah ! j'ai toujours prédit, Michel, que vous feriez un beau chemin ! Et maître Finewood est bien fou, le cher homme, de vous préférer ces six petits lairds qu’il marie à ses six filles dont vous êtes bien mieux l’affaire, surtout Annah, la blondine, qui ne vous nomme jamais qu’avec de grosses larmes! Hélas, Michel ! je puis en parler!... Annah est ma filleule : j’avois pour elle des entrailles de mère ; et je disois souvent à maître Finewood : Que ne la donnezvous à Michel, qui en est aimé? Là-dessus, savez-vous ce qu’il faisoit? Il hochoitla tète, et regardoit de côté. Il est vrai, lui disois-je, que Michel est bizarre, mais c’est d’ailleurs un garçon si discret, si honnête et si laborieux !...
— C’est trop, c’est trop! lui dis-je, en lui pressant la main, ne laissez pas brûler le plus joli ptarmigan de montagne qu’on ait jamais plumé au Bas-Pays!...
Et j’allai m’asseoir à la salle à manger pour prendre le temps de regarder le portrait de Belkiss. Elle rioit. Cette illusion que je me faisois sur l’expression de ses traits ne manquoit jamais de régler, comme je vousl’ai déjà dit, tous les mouvements de mon cœur. — Il est probable, pensai-je, que la joie de Belkiss a quelque motif secret qui me touche ; peut-être a-t-elle deviné que ce voyage aventureux va me réunir à mes bons parents. Qui sait si je ne suis pas réservé au bonheur de
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la voir elle-même, car il est impossible qu’un type si achevé de toutes les perfections soit le simple résultat du caprice de l’art? Il faudroit pour cela que Dieu se fût dessaisi en faveur de l’homme du plus beau privilège de la création! — Mais si ces traits avoient appartenu, en effet, à quelque princesse des temps anciens, comme le pense maître Finewood, — à cette Belkiss qui fut autrefois reine de Saba, par exemple — ou à la Fée aux Miettes, — eh bien! le bonheur que je dois à ce prestige n'est-il pas assez vif et assez pur pour me dédommager de quelques plaisirs empoisonnés par la jalousie, affoiblis par la possession, incessamment menacés dans leur objet par les progrès inévitables du temps? Que m'importent à moi ces grâces fugitives de la vie que l’âge décolore et détruit, et qui effeuillent leurs roses passagères au courant de toutes les brises, et au midi de tous les soleils?... à moi dont le cœur, dévoré du besoin d'une félicité éternelle, se briseroit de désespoir à la moindre altération du modèle idéal de beauté, de constance et d’amour, qu’il s’est formé dans des songes mille fois plus doux que la vérité? Ce portrait seul pouvoit le remplir, et le remplir à jamais ! Passent maintenant, sans que je m’en soucie, toutes les belles que la terre admire pendant quelques printemps, puisque mon heureuse destinée m’a donné une amante qui ne changera point !
En disant cela, j’appuyai mon front sur ma main, obsédé d’idées vagues et confuses qui me saisissent ordinairement à la suite de toutes les impressions puissantes, et je suppose qu’il en est ainsi chez les autres hommes que domine une pensée profonde et passionnée.
Quelque mouvement qui se faisoit auprès de moi m’ayant forcé à ouvrir les yeux, je m’aperçus que j’étois servi :
— Félicitez-vous, Michel, me dit mistress Speaker en plaçant devantmoi une paire de gélinoltes à l’estragon et
deux bouteille de porto. C’est monsieur le bailli de l’île de Man, qui est venu à Greenock pour réaliser en banknotes les contributions de sa province, et qui vous fait l'honneur de souper avec vous pour vous entretenir, parce qu'il a entendu parler de votre science et de votre bonne conduite.
Je me hâtai de me lever et de saluer le bailli de l’ile de Man, qui avoit bien une des prestances les plus honorables que vous puissiez imaginer, et qui joignoit aux apparences imposantes que donnent les hautes fonctions les manières recherchées des meilleures compagnies. Ce qui m’étonna plus que je nesauroisle dire, c’est que ses épaulesétoientsurmontéesd’une magnifique tête de chien danois, et que j’étois le seul, parmi les nombreux pensionnaires de mistress Speaker, qui parût en faire la remarque. Cette circonstance m’embarrassa, parce que je ne savois trop quelle langue lui parler et que j'entendois d’abord assez difficilement la sienne, qui consistoit dans un petit aboiement fort gravement modulé, et accompagné de gestes fort expressifs. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il me comprit à merveille, et qu’au bout d’un quart d’heure de conversation je fus aussi surpris de la netteté de son langage et de la délicatesse exquise de ses jugements que je l’avois été au premier coup d’œil de la nouveauté de sa physionomie. On est vraiment confus de penser au temps que les hommes perdent à feuilleter les dictionnaires, quand on a eu le bonheur de causer quelque temps avec un chien danois bien élevé, comme le bailli de l ile de Man.
Nous nous séparâmes avec une effusion réciproque d’amitié qui ne me surprenoit plus. Il y a au monde de si étranges sympathies! Mais comme ce vin de porto, dont je n’avois jamais fait usage, me disposoit au sommeil, je me hâtai de gagner le bon lit d’édredon que maître Finewood m'avoit fait préparer. J’y fis mes adieux du soir au portrait toujours riant de Belkiss, et
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je commençois à sommeiller quand j'entendis la voix de mistress Speaker s'introduire dans mon oreille comme un souffle.
— Pardon si je vous réveille, mon enfant, me dit-elle, mais c’est un si terrible embarras dans ma maison, avec tous ces voyageurs qui s'embarquent demain sur le grand vaisseau la Heine de Saba, que je ne sais où mettre tout le monde, et vous m’obligeriez beaucoup de partager votre lit avec ce respectable seigneur qui vous a tenu compagnie à souper.
— J’y consens volontiers, lui répondis-je, et c’est un inconvénient de si peu de conséquence pour un ouvrier que de coucher à deux dans un lit si large et si commode, qu’il ne valoit pas la peine de m’en parler.
Cependant, je me détournai un peu pour m’assurer que je ne me trompois pas sur la personne ; et je vis en effet le bailli de l’ile de Man qui, après avoir revêtu à petit bruit un déshabillé fort rassurant pour la propreté la plus ombrageuse, et glissé sous l’oreiller un gros portefeuille de maroquin à fermoir, s’insinuoit entre nos draps avec une modeste et silencieuse discrétion, en conservant de lui à moi une distance décente, sur laquelle j’avois pris soin d’avance de lui donner toutes ses aises. Je m’apercevois seulement de sa présence à la tiédeur de sa respiration qui m’échauffoit de loin sans m’importuner, car il est évident qu’un chien danois ne peut dormir commodément que de profil. Au bout de quelques minutes, il ronfla d’un manière si harmonieuse et si cadencée, que je n’y pris plus garde. — Et je m’endormis aussi.
iONTES FANTASTIQUES.
Dans lequel Michel soutient un combat à outrance avec des animaux qui ne sont pas connus A l’Académie des sciences.
Je revois peu dans ce temps-là, ou plutôt je croyois sentir que la faculté de rêver s’étoit transformée en moi. Il me sembloit qu’elle avoit passé des impressions du sommeil dans celles de la vie réelle, et que c’est là qu'elle se réfugioit avec ses illusions. Je ne rentrois, à dire vrai, dans un monde bizarre et imaginaire que lorsque je finissois de dormir, et ce regard d’étonnement et de dérision que nous jetons ordinairement au réveil sur les songes de la nuit accomplie, je ne le suspendois pas sans honte sur les songes de* la journée commencée, avant de m’y abandonner tout à fait comme à une des nécessités irrésistibles de ma destinée. La nuit dont je vous parle fut cependant troublée de songes étranges, ou de réalités plus étranges encore, dont le souvenir ne se retrace jamais à ma pensée que tous mes membres ne soient parcourus en même temps d’un frisson d’épouvante.
Cela commença par le bruit aigre d’une croisée qui rouloit lentement sur ses gonds, et à travers laquelle je sentis poindre l'air pénétrant des brumes humides de septembre. Oh ! oh ! dis-je à part moi, le vent a aussi beau jeu, si je ne me trompe, àl’hôtel de Calédonie que dans la mansarde de l’ouvrier ! Et je ne m’en souciai point. — Un instant après, je crus entendre des mouvements confus, des murmures sinistres et articulés comme des chuchotements, une rumeur de paroles sourdes et de rires étouffés qui bourdonnoient dans mon ■oreille. — Voilà qui est bien, repris-je. L’ouragan va faire des siennes chez mistress Speaker ; mais grand sot
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qui s’en dérangeroit sur un si bel édredon ! — Et je me contentai de ramener la couverture sur mon compagnon et sur moi, et de me replonger dans le duvet, tant je craignois de perdre la douceur de ce repos voluptueux que je n’avois pas goûté depuis la maison de mon père, quand mon oncle André venoit soigneusement, avant de se coucher, relever mes matelas entre les ais du châlit débordé, et me baiser sur le front.
— L’autre dort, dit une voix rauque, aussitôt couverte de quelques grognements inintelligibles.
Et, pendant que je suspendois ma respiration pour écouter, le globe lumineux d’une lanterne dont je sentois presque la chaleur me perça de rayons ardents qui s’enfonçoient entre mes paupières comme des coins de feu; car, dans l'agitation vague du sommeil à peine interrompu, je m'étois retourné machinalement vers l’intérieur de la chambre. — Je vis alors, chose horrible à penser, quatre têtes énormes qui s’élevoient au-dessus de la lanterne flamboyante, comme si elles étoient parties d’un même corps, et sur lesquelles sa clarté se reflétoit avec autant d’éclat, que si elleavoiteu deux foyers opposés. JC’étoient vraiment des figures extraordinaires et formidables ! — Une tête de chat sauvage qui grommeloitavecun frôlement grave, lugubre et continu, à travers les rouges vapeurs du soupirail de la lampe, en arrêtant sur moi des regards plus éblouissants que le ventre bombé du cristal, mais qui, au lieu d’être circulaires, divergeoient minces, étroits, obliques et pointus, semblables à des boutonnières de flamme. — Une tète de dogue toute hérissée, tout écumante de sang, et qui avoit des chairs informes, mais animées, palpitantes et gémissantes encore, pendues à ses crocs. — Une tête de cheval plus nettement dépouillée, plus effilée et plus blanche que celles qui se dessèchent dans les voiries, à demi calcinées par le soleil, et qui se balançoit sur une espèce de col de chameau en oscillant
régulièrement comme le pendule d'une horloge, et en secouant çà et là de ses orbites creuses, à chaque vibration, quelques plumes que les corbeaux y avoient laissées. — Derrière ces trois tètes, — et ceci étoit hideux, — se dressoit une tète d’homme ou de quelque autre monstre, qui passoit les autres de beaucoup, et dont les traits, disposés à l’inverse des nôtres, seinbloient avoir ■changé entre eux d’attributions et d’organes comme de place, de sorte que ses yeux grinçoient à droite et à gauche des dents aussi stridentes qu’un fer réfractaire sous la lime du serrurier, et que sa bouche démesurée, dont les lèvres se tordoient en affreuses convulsions, à la manière des prunelles d'un épileptique, me menaçoit d’œillades foudroyantes. Il me parut qu’elle étoit soutenue d’en bas par une large main qui s’étoit fortement nouée à ses cheveux et qui la braudissoit comme un hochet ■épouvantable pour amuser une multitude furieuse attachée par les pieds aux lambris des plafonds qu’elle faisait crier sous ses trépignements, et qui battoit vers nous ses milliers de mains pendantes en signe d’applaudissement et de joie.
A ce spectacle effrayant, je poussai brusquement le bailli de l’ile de Man, mais il retomba sur moi comme un cadavre, parce qu’à force de me tapir au fond de mon lit pour ne pas l’incommoder, je m’y étois creusé un trou, et je ne vis plus ce qui se passoit qu’au peu de jour que me laissoit son museau allongé entre ses oreilles droites et menues. Cependant un levier musculeux, noir et velu, un bras peut-être qui fouilloit sous notre oreiller, et qui effleura mon cou avec la froideur âpre et saisissante de la glace, m’avertit qu’on en vouloit à son portefeuille. Je m'élançai, je me saisis du poignard que j’avois acheté le matin pour ma traversée, je me ruai au milieu des fantômes, je frappai partout, sur le chat, sur le dogue, sur le cheval, sur le monstre, à travers des hiboux qui batloient mon front
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Je leurs ailes, des serpents qui me ceignoient de leurs plis en se roulant autour de mes membres et qui me mordoient les épaules, des salamandres noires et jaunes qui me mangeoient les orteils, et qui se disoient entre elles, pour s’encourager, que je tomberois bientôt. — J'arrachai enfin le trésor de mon ami, à qui? — Je ne le sais 1 — car mon poignard s’enfonçoit dans leurs corps comme dans une nuée, — et puis je les vis se rapprocher, sursauter, bondir par la croisée ouverte, se confondre en peloton, tourner les uns sur les autres pêlemêle, se diviser au choc d'une pierre, se réunir de nouveau à la pente de la jetée, tourner encore en fuyant toujours, et s’abîmer dans la mer avec le bruit d’une avalanche.
Je revins triomphant, et toutefois haletant de fatigue et de terreur, — cherchant toutes les portes, mais elles étoient murées, ou présentoicnt à peine des passages si étroits, qu’une couleuvre n'auroit osé s’y introduire, — ébranlant le cordon de toutes les sonnettes, mais toutes les sonnettes frappoient en vain leurs limbes de liège, d’un battail de queue d’écureuil, — implorant à grands cris une parole, une seule parole ; mais ces cris, qui n’étoient entendus que de moi, ne pouvoient s'échapper de ma poitrine prête à éclater, et venoient expirer sur mes lèvres muettes comme l’écho d'un souffle.
On me trouva le lendemain, couché à plat auprès de mon lit, le portefeuille du bailli d’une main, et un couteau de l’autre.
Je dormois.
Où l’on voit ce que c’est qu’une enquête judiciaire, et autres choses divertissantes.
Le crime est évident, dit un vieux robin qui paroissoit pérorer depuis quelque temps au chevet sur lequel le bailli de l'ile de Man reposoit encore immobile, et attendre la réponse d’un autre homme si grave et si empesé qu’on auroit imaginé, au premier coup d’œil, qu’il pensoit à quelque chose. — Quoique le corps que yoilà, et qui étoit de son vivant l’honorable sir Jap Muzzleburn, de très-gracieuse mémoire, ne présente aucune trace de blessure, comme vous l’avez admirablement.démontré tout à l’heure, en termes aussi savants que choisis, il est trop certain qu’il est mort à n’en pas revenir, l’infortuné sir Jap, lui qui a toujours eu le sommeil si léger, surtout le matin, qu’au premier bruit de la poêle où l’huile bouillante frissonne autour des harengs, ou de deux verres qui tintent gaillardement comme des grelots aux doigts de l’hôtesse, il ne faisoit qu’un saut du dormitoire à la salle à manger, sans prendre le temps de passer sa main blanche et agile derrière ses oreilles, et quelquefois, j’en suis témoin, sans avoir filé scs moustaches.
— 11 m’est avis, continua-t-il avec autorité en me désignant du geste, que ce misérable l’a empoisonné hier au soir dans le vin de Porto qu’ils burent ensemble, si mieux vous n’aimez croire qu’il l’a fasciné de quelque sortilège, ou endormi au moyen de quelqu’une de ces mixtions diaboliques de mandragore, dont l’usage n’est que trop familier chez ses bandits d’outre-mer. Il ne se disposoit probablement à l’égorger, quand nous sommes
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arrivés de façon si opportune, que dans la crainte délaisser son crime imparfait.
Le docteur ne répondit pas; mais je crus remarquer qu’il accueilloit l'abominable conjecture du juge d’instruction de ce hochement de tète affirmatif et de ce bourdonnement complaisant qui dispensent les ignorants d’approfondir et les foibles de contester.
— Eh quoi! m’écriai-je indigné... L’assassin d’un inconnu que j’ai accueilli dans mon lit, malgré le peu de sympathie de nos espèces, et quoique son profil aigu occupât, sur le traversin hospitalier dont je lui ai cédé la moitié, plus d’espace qu’il n’en faudrait pour se bercer commodément à trois tètes aussi rondes et aussi joufflues que celle de M. le docteur ! moi, l’assassin d’un digne chien d’ailleurs, dont je n’ai eu qu’à me louer pour sa politesse et ses manières, et que j’ai protégé durant des heures plus longues que des siècles, contre je ne sais quels ennemis qu’il a le malheur de traîner à sa suite, qui glapissent, qui hurlent, qui miaulent, qui vagissent, qui font peur à entendre et à voir, et auxquels j’ai arraché ce portefeuille, objet de leur envie, pour le rendre intact à son maître!... — Ah! c'est une calomnie si révoltante qu’elle ferait bouillonner la moelle dans les os d’un squelette!...
Ce furent mes dernières paroles. Le juge et le médecin étoient partis pour déjeuner ; il ne resta autour de moi qu’une poignée de constables impassibles et sourds, qui me poussèrent brutalement dans un escalier long, étroit, tortueux, par où l’on descendoit à la chambre de justice ; car elle étoit assemblée, par un hasard favorable qu’on me fit remarquer comme un témoignage particulier des bontés de ta Providence.
— 11 faut que ce misérable joue d’un grand bonheur, dit un de ces messieurs, dont le ton décidé annonçoit quelque ascendant de grâce ou de considération sur le reste de la bande. — Pris inflagranteddicto pendantles
assises, et pendu entre deux soleils! il y a des coquins prédestinés!
— Pendu entre deux soleils! murmurai-je sourdement, parce qu’il a plu à mistress Speaker de me faire manger de la gélinotte à l’estragon avecun chien danois; parce que j’ai eu la complaisance de céder la moitié de mon matelasd'édredonàce pauvre et malencontreux animal, et parce que j’ai passé une nuit épouvantable à le défendre contre une ménagerie de démons dont le seul aspect auroit fait mourir de terreur toute cette valetaille insolente!... O mon père !ô mon oncle!... que direzvous si jamais YAdviser du Renfrew vous porte la nouvelle du crime dont on m'accuse, par le grand vaisseau delà Reinede Saba, ou par quelque autre voie inconnue, sans vous éclairer sur mon innocence? Que direz-vous, Belkiss, si vous soupçonnez jamais ce cœur qui n’a battu que pour vous d’avoir conçu la pensée d’un attentat dont le seul récit épouvanteroit les scélérats les plus endurcis?
Et tandis que je me confondois ainsi en inexprimables douleurs, je m’aperçus, à je ne sais quelle pulsation impossible à décrire, que le portrait de Belkiss ne m’avoit pas quitté, car il palpitoit contre mon cœur comme un autre cœur. — Maisjen’osaile regarder. Laphysionomieatroce de ces hommes de l'ordre public que la loi m’avoit donnés pour gardiens me glaça d’effroi.
— En vérité, dis-je en frémissant, si les gensde justice voient cet or et ces bijoux, ils les voleront!
Qui est le procès-verbal naïf des séances d'une cour d'assises.
La rumeur excitée par mon entrée dans la salle d’a dience ne s'apaisa que lentement.
in
LA FÉE AUX MIETTES
: Et puis elle se renouvela, sourde et confuse, au de-
hors de la barrière que les curieux n’avoient pu franchir.
Honneur soit rendu à l’innocence du genre humain 1 l’aspect d'un grand criminel a toujours quelque chose de nouveau pour lui. Cela est si rare !
Je me trouvai alors en face du tribunal, et je me hâtai à mon tour d’embrasser l’assemblée d’un regard large et effaré, pendant que ses regards fixes, aigus et pénétrants me cribloient comme des flèches, car c’étoit moi qui faisois ce jour-là les principaux honneurs du spectacle.
J’éprouvai peu à peu une impression singulière qui ne s’expliqua que successivement à mon esprit par l’habitude de celles qui tenoient mon attention et mes organes subjugués depuis la veille. Quoique toutes les figures qui m’entouroient fussent à peu près des figures humaines, il ne dépendoit pas de moi de les entrevoir d’abord autrement qu’à travers de vagues ressemblances d'animaux, et la réflexion seule me lesrendoit l'une après l'autre sous leur type réel, c’est-à-dire aussi raisonnables que peut le importer l'incroyable obligation d’envoyer mourir légalement, au milieu de la place publique, un être organisé comme nous, qui est notre égal, si plus ne passe, dans l’exercice de toutes nos facultés naturelles ; et cela pour l’instruction morale de ses compatriotes, de ses parents et de ses amis.
— N’est-il pas extraordinaire, dis-je intérieurement, si l’homme est, comme on l’assure, le plus parfait des ouvrages de Dieu, que ce grand artiste de la création, qui avoit à sa disposition tous les moules d’une invention inépuisable, ait été réduit par impuissance, comme un ignoble fabricant de pastiches, ou se soit amusé par caprice, comme un peintre de caricatures, à composer son chef-d'œuvre des rognures de tous ses essais, et à reproduire sur le masque de ce triste quadrupède ver-
tical toutes les formes plastiques des brutes? Qui le forçoit, par exemple, à imprimer au front de cette meute de juges, dont la moitié bâille en limiers endormis, et l’autre moitié en panthères affamées, le sceau caractéristique de la populace des êtres vivants ? — M. le président ne représenteroit-il pas aussi dignement un Minos, un Æacus ou un Rhadamanthe, si ses bras, plus raccourcis et plus disproportionnés que les pattes antérieures des gerboises, avoient moins de peine à se rejoindre au-dessous d’un mufle de taureau, sur le ventre orbiculaire comme un turbot qui plastronne son buste d'hippopotame ? — Le formidable magistrat qui remplit le devoir, sans doute pénible, d’accuser les pauvres diables de mon espèce, et de les dépêcher à leurs frais vers le pilori ou la potence, feroit moins peur à voir, peut-être, mais il ne seroit pas investi pour cela d’un caractère moins imposant, si la nature, dans la confution de ses galbes capricieux, n’avoit pas articulé à la base de son os frontal cet énorme bec de vautour qui lui sertdenez, et qu’elle s’est cruellementégayée,pourcompléter la ressemblance, àenchàsserde tout côté entre des membranes rugueuses et livides qui n’ont jamais rougi, même de colère ?... — Quant à mon avocat d’office, qui étoit tout à l’heure à l’extrémité delà banquette, qui est maintenant juché surledosde ma chaise, qui sera bientôt ailleurs, s’il plaitàDieu, et dont tous les soubresautsmenacent le parquet d'escalade, il auroit pu se passer sans inconvénient, dans l’exercice de sa noble profession, de son timbre éclatant de perroquet, et de son incommode agilitéde sapajou...
— Il faut convenir, ajoutai-je à demi-voix, sans abandonner cette pensée, que le mystère du sixième jour de la Genèse est encore loin d'être éclairci, et qu’en réduisant l’homme dégradé par sa faute à l’état des animaux relevés jusqu’à son abaissement, le Seigneur auroit tiré une digne vengeance de l'orgueil insensé du
LA FEE AUX MIETTES
père de notre race. — Et alors, on je me trompe, les enfants d'Adam qui auroient conservé sans altération, pendant la nouvelle épreuve de la vie, le germe d’immortalité qui a été déposé en eux, pourroient espérer de retourner un jour à ce paradis de délices, œuvre facile de la toute-puissance, œuvre naturelle de la toute-bonté. Le reste retourncroit d’où il vient : dans le foyer de la matière éternelle 1
— Que diable dit-il là? cria mon avocat d’un ton de fausset à déchirer le tympan d’une statue de bronze, probablement parce que j’avois eu la maladresse de prononcer ces dernières paroles assez haut pour être entendu.
— Que dit-il là? répéta-t-il. Je le tiens, je le tiens messeigneurs. J’ai son critérium phrénologique ad unguetn. Monomanie toute pure. Insanus aut valdestolidus. C’est ce que je vais démontrer péremptoirement dans ma plaidoirie. — Je le tiens, reprit-il avecune explosion plus bruyante encore, en retombant d’un élan sur mes épaules.
Et il me tenoit en effet, parcourant ce clavier moral que d’habiles philosophes ont découvert sur la boiteosseuse de notre cerveau, avec un doigté si brutal etsiaigu, que j’imaginai qu’il ne se proposoit rien moins qued’en extraire la substance médullaire du cerveau, pour la déployer devant le tribunal, à l’appui de son opinion, suivant l’admirable procédé du savant Spurzheim...
— Au nom de Dieu, lui dis-je en me débarrassantassez vivement de ses mains pour le forcer à exécuter une des plusbelles virevoltes dont sa souplesse aitjamai s étonné le barreau, abstenez-vous de me défendre par cet indigne moyen! Quoiqu'il y ait dans tout ce qui m’arrive, surtout depuis hier, de quoi faire extravagucr les sept sages, et, comme disentles Italiens, impas sare Virgilio , je ne suis, grâce au ciel, pas plus stupide et pas plus fou que je ne suis coupable. Je suis innocent, et n’ai besoin,
pour me justifier, que de mon innocence. Je prie seulement la cour de faire comparaître ici maître Finevood, le charpentier de l’arsenal, et mistress Speaker, l’hôtesse de Calédonie.
— Mad , mad,verymad, interrompitle petitavocat en couvrant ma voix d’une note si élevée et si stridente, qu’on parieroit à coup sûr qu’elle manque à la mélopée des oiseaux.
— De quoi va-t-il parler, messeigneurs, je vous le demande? Le charpentier de l’arsenal et l’hôtesse de Calédonie n’ont jamais été de votre juridiction.
Quoique je comprisse mal comment je pouvois être privé de leur témoignage, il ne me vint pas à l’esprit qu’on osât me condamner sur une simple apparence, et je continuai à me défendre avec autant de sang-froid que m’en permettoient les trémoussements tumultueux, les passes étourdissantes, les écarts et les estrapades gymnastiques de mon avocat, et surtout les points d’orgues perçants, lessibilationsdéchirantes, etles cadences à perte d’ouïe qu’il brodoit avec une richesse impitoyable sur la base solennelle du tribunal, profondément ronflant. J’alléguai mes derniers, mes seuls témoins, lés années peu nombreuses mais irrécusables d’une vie laborieuse et sans reproche, et je croyois toucher à une péroraison assez entraînante ; car si l'éloquence n’avoit plus d’interprète sur la terre, elle se réfugieroit peutêtre dans la parole de l’innocent opprimé, quand je fus interrompu par un râlement effrayant, comme ceux qui viennentquelqucfois, après trois nuits muettes, éveiller le silence de la mort dans les ruines d’une ville saccagée, et je vis au même instant se fendre et béer, sousle bec de vautour de l’accusateur, je ne sais quel affreux rictus qui avoit la profondeur d’un abîme et la couleur d’une fournaise!
Celui-là ne bondissoit pas. Il vibroit seulement tout d’une pièce avec une majestueuse lenteur, sursesjambes
LA FÉE AUX MIETTES
immobiles, en articulant, de la voix factice et pénible à entendre des automates parlants, quelques groupes de mots entremêlés d’interjections froides, mais qui avoient l’air de former un sens, et parmi lesquels un mot seul revenoit dans un ordre de périodicité fort industrieux, avec une netteté sonore et emphatique. C’étoit la mort. Je conjecturai que le facteur de cette machine à réquisitoires tragiques devoit en avoir ajusté les ressorts dans l’accès de quelque fantaisie atrabilaire ou de quelque fureur désespérée.
— Faut-il, dis-je en me recueillant, que le génie, aigri par le spectacle de nos misères, se livre * d’aussi déplorables caprices!... et de quelle erreur ne s’aveugle pas la multitude qui les reproche à la Providence!...
Tout ce que je pus saisir de sa diatribe mécanique, à part le refrain trop intelligible dont elle étoit coupée en paragraphes assez réguliers, c’est qu'il opposoit aux garanties que j’avoiscru tirer de ma vie passée une objection foudroyante, fondée sur. des crimes antérieurs que je ne connoissois pas. Mais je ne puis la faire passer dans mes paroles avec l’harmonie sauvage que prètoit aux siennes une sorte de clapement rauque et convulsif, tout à fait étranger au système de notre organisme vocal, qui lesrompoit par saccades, comme le criaillement d’un écrou mal graissé.
— Ah! vraiment, une jeunesse innocente et pure! — La mort! la mcîrt ! la mort ! je ne sortirai pas de là !
— Si l’on s’en rapportoit à eux, on n’en pendroit jamais un ; et à quoi serviroit alors le code des peines? A quoi la justice ? à quoi les tribunaux? à quoi la mort ?
— Je prie messieurs de noter pour mémoire, avant, de se rendormir, que j’ai conclu à la mort. — Quoique la rapidité de l’instruction ne nous ait pas permis d’enfler à notre contentement le dossier du condamné, je voulois dire du prévenu, mais c’est tout un, nous tenons assez de pièces probantes, — ou probables, — ou au
moins suffisamment idoines à former la conviction de ce gracieux tribunal, pour démontrer qu’avant l'attentat énorme dont il est chargé, il étoitdéjà coutumier d'actions détestables, damnables, et par conséquent pendables, dont la plus excusable est punissable de mort.
— La mort! la mort! la mort! s'il vous plaît, et qu’il n’en soit plus question. — Ce drôle est en effet véhémentement soupçonné, comme il appert, — évidemment convaincu, je le répète, de séduction sous promesse de mariage, et de soustraction frauduleuse de portrait et joyaux précieux à une femme infortunée dont il a trompé la candeur, et qui lui a sacrifié son innocence !
— Pour ne pas abuser des utiles moments de la cour, je me résume dans l’intérêt de l’humanité. — La mort !
Et les lèvres sanglantes du rict us homicide se resserrèrent lentement, comme les dents acérées d'une tenaille que la clef à vis rappelle de cran en cran à l'endroit où elles se mordent.
— O perversité de ce siècle de décadence ! meugla le gros réjoui de président en relevant scs petits bras de toute l’extensibilité dont ils étoient susceptibles jusque près de la soudure horizontale de sa toque judiciaiic avec la partie de sa tète où auroit pu être soutenue sa cervelle, et que dépassoit amplement des deux côtés le pavillon pourpré de ses larges oreilles. — Mous sommes donc arrivés aux temps calamiteux annoncés dans les prophéties! Il étoit sans exemple dans notre jeunesse qu’on eût abusé par fausses et hallucinatoires pollicitations de la crédulité de ce sexe débile et fantasque, avant d’avoir atteintl’àge de majorité! Encore cela n’ér toit-il toléré qu'aux gens de race! — Rapt! flirt ! homicide commis dans le dessein de nuire ! Désolation des désolations ! — Cependant, comme il seroit insolite, illicite, et d’ailleurs physiquement impossible de pendre trois fois l'individu ici présent, — je ne me rappelle pas son
nom, — j'opine pour qu’il soit pendu haut et court le plus incessamment possible, sauf à éclaircir les griefs douteux aux prochaines assises. Mais dépêchez, dépêchez, morbleu ! non festin a lente pour parfiler des périodes philanthropiques et sentimentales, monsieur du barreau, car voilà, si j’ai bien compté, vingt de ces garnements que nous expédions d'aujourd'hui ; et il m’est avis que nous siégeons, dans les fonctions de notre doux ministère de propitiation paternelle, a diluculo primo , comme parle Cicéron ; c’est-à-dire, messieurs, depuis que la naissante aurore a ouvert de ses doigts de roses les portes de l'Orient. On a beau prendre plaisir à faire son devoir, toujours pendre est insipide.
J "a vois compris vaguement qu’ils’agissoitdela Fée aux Miettes. Je me levai.
— 11 est bien vrai, messieurs, dis-je en pressant le médaillon de Belkiss sur mes lèvres, car je presentois trop la nécessité de m’en séparer, que je suis fiancé à une digne femme de Greenock, que j'y ai cherchée inutilement; mais le tennede cet engagement n’expire qu'aujmird’hui, et ce n’est pas ma faute si je n’en ai pas rempli les conditions, puisqu'on m’afait prisonnier ce matin, et qu'il me restoit un jour pour la découvrir, si elle existe encore quelque part, ce dont il est permis de douter à cause de son grand âge. Quant au portrait dont vous parlez, il le faut, et j’y renonce, quoique sa perte brise mon cœur. Mes malheurs m’ont privé du droit de le conserver IJ’avois remarqué aussi qu’il étoit entouré de brillants assez riches dont je connois mal le prix; mais je prends Dieu à témoin que je n'ai pu le rendre à ma fiancée, dont la prestesse incroyable ne le cède pas même à celle de mon avocat d’office que voilà juché dans les attiques du prétoire, comme le mascaron d’un architecte hétéroclite. Je vous rends ce portrait, que la Fée aux Miettes, ma prétendue, avoit la simplicité de prendre pour le sien, quoiqu'une lui ressemble en aucune manière. Prenez-le,mon-
CONTES FANTASTIQIES.
seigneur, continuai-je en le mouillant de larmes, et prenez ma vie avec lui, car c’étoit par lui et pour lui que je vivois.
— Tudieu ! s’écria le président en .saisissant le médaillon, qui avoitcirculéde main en mainjusqu’à sonfauteuil, et en promenant un regard avide sur l'entourage avant de l’arrêter sur la figure, — tudieu ! le maraud a de quoi payer largement les frais du procès! L’affaire est plus digne d’attention que je ne l’avois pensé d’abord, et mérite quelques éclaircissements. Attention au parquet! Et vous, les gens de la cour, que l’on me fasse venir Jonathas le changeur, celui que l’on trouve toujours, levieux coquin ,sedentemintelonio.— Mais que vois-je, grands dieux! Ce sont les traits vivants, c’est la peinture parlante de l'auguste reine des iles d’Orient! c’est notre souveraine en personne avec sa beautédédaigneuse, son fier regard et ses belles dents qu’elle semble toujours grincerquand elle me regarde. C’est la divine Belkiss!
— O prodige plus impénétrable à ma pensée que tout lereste desévéneinentsde ma vie ! m’écriai-je à mon tour, ce sont les traits delà reine de Saba, aujourd’hui régnante, que vous reconnaissez dans cette image !
— Prodige, drôle ! reprit le juge en colère, et de quel prodige parles-tu ? Voilà-t-il pas un beau prodige qu'un homme de mon âge, de mon expérience et de mon savoir, qui a toujours passé, je le dis sans orgueil, pour être doué d’un sentiment très-exquis des arts, et qui fait depuis quarante ans une étude spéciale de signalements et d’identités, reconnoisse au premier coup d’œil la toute ravissante Belkiss dans cette fidèle image que ta future, ou toi, vous avez volée je ne sais où ! Si tu entends par la que tu ne pensois pas que l’art put atteindre à exprimer les perfections inimitables.de l’original, je le concéderai pourtant volontiers, car je trouve moi-même dans cette peinture quelque chose de rébar-
L\ FÉE AUX MIETTES
batif et de maussade qui rend mal la miraculeuse suavité de cette riante et céleste physionomie. Mais que peut le génie humain à l’expression de tant de charmes, et qu’y pourroit le pinceau même des anges et des archanges de Dieu, s’ils avoient le temps de s’occuper à cet exercice?...
Or çà, continua-t-il en s’adressant à maître Jonatbas, qui venoit d’entrer, tenez-vous ici àdistance respectueuse de notre personne et pour cause, entre ces deux braves gripers denotre bénévole justice, et dites-nousaussi Ioyalementque faire se pourra ce que doit valoir en monnoie royale le bijou qui est retenu à mes doigts par cette chaîne d’or. Parlez surtout sans ambiguïtés, maître Jonathas, car la cour est à jeun.
Jonathas, le batteur d’or, — c’étoit le vieux juif que j'avois vu deux jours auparavant au pied de la pancarte hébraïque du capitaine, — me parut cette fois plus décharné, plus diaphane et plus misérable encore que l’avant-veille. Son échine cassée, qui se plioiten cerceau, soutenoit avec peine à la hauteur de sa poitrine une tète branlante, qui ne sesoulevoit sur l’espèce de rameau fatigué auquel elle pendoit comme un fruit trop mûr qu’au tintement ou au nom de quelque métal précieux. Tout exiguë qu'était cette apparence de corps, elle n’avoit certainement pas pu entrersans un effort inci'oyable dans le juste étriqué de serge autrefois noir qui la comprimoit comme le fourreau d'un mauvais parapluie tordu, et qui ne descendoit jusqu'au-dessus de ses genoux, avec une somptuosité un peu prolixe, que pour dissimuler le délabrement d’un caleçon de toile cirée que le temps avoit réduit à la plus simple expression de sa trame grossière, en enlevant par larges écailles l’enduit solide qui l’avoit protégé pendant une moitié de siècle. Le tissu de cet habit, blanchi par le frottement de ses omoplates et percé «ymétriquement par la saillie de ses vertèbres, rappeloit aux yeux le vent ou la nuée textile dont parle Pé-
trône, tant les frêles roseaux qui lui prêtoient encore une consistance fugitive sembloient près de se dissoudre au frottement flexible du premier arbuste ou au souffle espiègle du premier passant ; et vous les auriez confondus avec ceux de l’araignée travailleuse qui avoil tendu sur leur canevas presque invisible une doublure de peu de valeur, prudemment respectée par la brosse de Jonathas, brosse innocente et vierge, si elle a réellement existé, qui ne frotta jamais rien de peur d’user quelque chose.
— Sélah ! Sélah ! dit le vieil Hébreu, qui toumoiten même temps sur tous les points de l'auditoire un œil aussi brillant que mesescarboucles, pour s’assurer qu’il ne s’y trouvoit point d’autre acheteur, mais en évitant soigneusement d’intéresser la partie inférieure de son corps dans cette inspection circulaire, de crainte d’user la semelle de ses pantoufles; Sélah! Sélah! ce médaillon vaut dix-neuf schellings comme un plak. — Attendez, attendez, monseigneur, et ne vous emportez pas comme à l’ordinaire contre votre pauvre serviteur Jonathas! Est-ce dix-neuf guinées que j’ai dit? je voulois dire dix-neuf cents guinées, mon doux seigneur! Ce n’est pas la conscience qui manque à votre honnête client et sincère admirateur Jonathas, et vous pouvez le savoir, car je vous ai vu tout petit, déjà beau et bien proportionné comme vous voilà. — Mais la vieillesse et la pauvreté obscurcissent l’intelligence, comme les ténèbres le soleil. Ceci est dans le saint livre de Job. — Hélas ! je suis si affaibli d'esprit, que je ne sauroisdire le verset! — Cependant, si j’ai offert du premier mot quatorze cents guinées, je suis prêt à les envoyer tout de suite au greffe à M. le recorder! Sélah! Sélah! je ne les porte pas dans mes poches, parce que cela pèse et que ce qui pèse troue; et c’est beaucoup, parla dureté des temps qui courent, que de trouver la somme exorbitante de neuf cents guinées chez soi et chez ses amis.
LA FltE AUX MIETTES.
— Sélah ! Sélah ! s'écria le président, qui ne se contenoit plus de colère. Voilà qui est bon quand il s’agit de l’argent d’autrui, et je t’en ai passé jusqu'ici de quoi faire figurer vingt synagogues aux fourches de Saint- Patrick; mais il s’agit de l'argent de la justice et de notre pécule magistral, et si tu me mens d’un seul grain de laiton faux, je te fais hisser avec ce vaurien, par le beau soleil du midi, à la plus haute potence de Greenock dans une chemise de mailles de fer, pour jouer par cet appât un tour mémorable aux corbeaux! Tu n’auras jamais été vêtu aussi solidement.
— Sélah ! Sélah! reprit Jonathas avec une inflexion de voix doucereuse et caressante. Monseigneur a toujours le mot pour rire. Il étoit déjà comme cela tout enfant quand je le vis la première fois, un enfant si joli, si affable et si gracieux ! — Mais il me sembloit que dix-neuf mille guinées étoient un assez beau prix, et, si j’ai dit vingt mille neuf cents guinées, je tâcherai de parfaire la somme avec mes pauvres hardes, pour l’honneur de ma parole. Je prie cependant la cour de considérer la misère du malheureux juif obligé de mendier son pain depuis la ruine du temple de Jérusalem, et qui n’a de fortune, quand il est vieux, que son industrie et sa probité ! — Oh ! ne vous emportez pas ainsi, monseigneur, car votre aimable physionomie devient alors terrible à voir, comme disoit la reine Esther au roi Assuérus. — S'il ne tient qu’à une charretée de méchants sacs de guinées pour acquérir ce bijou, j’en donnerai deux cent mille pour mon dernier mot. — Va donc pour deux cent mille guinées !
— Va pour deux cent mille cordes qui t’étranglent! dit le président, pâle d’avarice et de fureur. — Deux cent mille guinées d'un pareil trésor ! — Qu’on fasse venir le shérif et qu’on pende tout le monde !
Mon avocat sauta par la fenêtre.
— Ce n’est pas la crainte qui me touche, dit Jonathas,
dont la tête pendoit jusqu'à terre, et auroit balayé les tapis de ses cheveux blancs, si la nature lui avoit laissé ce noble ornement d’une sage vieillesse. — En vérité, ce n’est pas pour moi, mais pour la gloire de mon peuple et la consolation d’Israël. — Mais, quand je devrois être pendu, je ne pourrais donner de ce médaillon plus de deux millions de guinées. — Votre Grâce entend bien que je n’y comprends pas le portrait, dont j’aurais peine à trouver le débit, car il menace les regardants de deux rangées de dents si effroyables, qu’il m'est avis qu’on ne verrait pas leurs pareilles dans toute la gendarmerie du bailli de l’ilede Man. Je le céderai à l'amiable pour la dépouille du bandit, qui me parait un peu plus soignée qu’il ne convient à cette espèce.
11 tournoit sur moi, au même instant, un petit monocle bordé de cuivre, pendu à une vieille ficelle. — Ma dépouille, maître Jonathas ! et mon cadavre dedans! et vingt guinées que vous pourrez réclamer du capitaine de la Reine de Saba, si je ne suis pas au port à midi ! et vingt guinées plus ou moins que vaut la pacotille que j’y ai l'ait arrimer! et tout ce qui me reste sur la terre de propriétés légitimes, par droit d’acquêts ou de successions, en titres, en créances, en espérances, en jouissance actuelle et à venir ! — Tout pour le portrait de Belkiss ! Tout pour le toucher, tout pour le voir encore une fois !
Bien, bien, dit le juif, c’est une affaire comme une autre, et qui me donne recours légitime sur tous vos débiteurs, dont la liste est tombée de hasard entre mes mains, gens peu solvables, comme vous savez, parmi lesquels je vois comprise une misérable mendiante qui a élu pour domicile le porche de l'église de Granville. Qu’il vous plaise donc de më bailler cédule de nosdites conventions avant le prononcé du jugement, vu que l'on ne peut plus contracter de marché valable en justice, une fois que l'on est pendu.
LA FÉE AUX MIETTES
— Malédiction, Jonathas! gardezle portraitde Belkiss! j'aime mieux perdre cette image adorée que le repos de mon cœur, où je suisdu moinssûrde la retrouver, tant qu’il battra dans ma poitrine.
Pendant ce temps-là les juges avoient conféré entre eux, et les deux millions de guinées de Jonathas leur faisoient aisément oublier les débats de ma procédure. Ma condamnation n’étoit plus qu’un incident imperceptible dans une magnifique opération. Comme j’entendois parler de partage, il me sembla quelque temps que les voix se divisoient, et que mon innocence, protégée par le zèle équitable de deux ou trois hommes de bien, finiroit par prévaloir; mais je m’aperçus, en y prêtant un peu plus d'attention, que le partage quiétoit si vivement débattu parles souverains arbitres de ma vie, c’étoit le partage des diamants.
Cependant le débat se prolongeoit, et il paroissoit même qu’il eût changé de nature depuis qu’un des tipstaffsàQ la cour, qui venoit de pénétrer dans la salle d’audience, avoit déposé ostensiblement devant le président une missive scellée desept sceaux, dont l’ouverture et le dépouillement s’étoientaccomplisavec toutes les formalités d'une respectueuse déférence.
Ce nouvel épisode me laissa le temps de réfléchir pendant quelques minutes.
— Étrange créature, dis-je, que la Fée aux Miettes, si brillante d’esprit et de savoir, si instruite d’étude et d'expérience, et qui a mendié deux cents ans, de pays en pays, avec un colifichét de cinquante millions à son cor
Comment Michel le charpentier étoit innocent, et comment il fut condamné à être pendu.
— Voici bien autre chose ! dit tout à coup le président en déployant sa dépêche sur la table du tribunal . Rara avis in terris ! L’auguste Belkiss, qui ne s'occupe jamais de nous qu’à ses jours de récréation, pour nous faire quelques bénignes espiègleries, daigne intervenir comine partie civile dans la cause de ce garnement, et, usant à son égard de sa générosité ordinaire, elle entend et ordonne qu’il lui soit permis de choisir entre ce portrait et sa garniture, afin d’en jouir ctdisposer comme il lui conviendra jusqu’à son heure dernière. — Hélas ! cela ne sera pas long, et ma sensibilité naturelle s’en afflige.
Homo sum ; nihil humanum a me alieoum poto.
Donc, si tu as ouï, Raphaël, Gabriel, ou comme on t’appelle, — cela estécrit, — si ta naturelle ineptie t'a permis de pénétrer les suprêmes intentions de notre bienaimée maîtresse, je t’enjoins en son nom de nous faire connoitre ta résolution élective ou optative, qui ne me paroit pas difficile à prévoir.
Mais, en vérité, continua-t-il à demi-voix en se retournant du côté des juges, n’étoitque notre adorable souveraine brille de tout l’éclat de son printemps et de sa beauté, j’aurois quelque velléité de croire que sa raison s’afloiblit, etqu’elle tombedans l’état queles juristes ont appelé pueritia mentis.
— Je voudrais bien savoir, pensai-je enme rongeantles doigts, depuis quand et àquel propos on rend la justice à Grecnockaunom de la reine de Saba ! Il fautque lapeur
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ait un peu détraqué mon cerveau, ou que tous ces gens-là soient eux-mêmes devenus fous.
— Est-ce ainsi, reprit-il avec emportement, que tu accueilles cette marque de magnificence haute et royale, et attends-tu que je prenne acte de ton silence insolent pour confisquer ce bijou au profit de la justice?
— Non pas, s'il vous plaît, monseigneur, m'écriai-je à l’instant. Il me sembloit seulement qu’un magistrat placé si haut dans la confiance de l’illustre Belkiss ne douteroit pas de mon choix, et je croyois vous l'avoir entendu dire. — C’est le portrait que je veux, le portrait seul et dépouillé de tous ses ornements, qui n'appartiennent ni à la justice ni à moi, mais à la Fée aux Miettes. C’est le portrait de Belkiss !
Une rumeur d’étonnement courut dans le tribunal et dans l’auditoire ; mais j'y fis peu d'attention, parce qu’un huissier me rapportait en courant, pour ne pas me laisser le temps de me dédire, cette image consolante et chérie dont la possession combloit mes derniers voeux et rachetoit toutes mes douleurs. Elle n'étoitplus revêtue que d'une capsule de métal d'un blanc terne qui paroissoit aussi vil que le plomb, et qu’on auroit pud’ailleurs en détacher sans la rompre, tant le ressort qui la faisoit jouer y étoit artistement uni.
Je ne perdis pas un moment pour regarder Belkiss^ dont la joie passoit toute expression, tandis que le digne président, absorbé par un autre soin, faisoit sauter deux à deux les plus belles escarboucles de la bordure d’or, pour payer sur leur produit les frais de la procédure, et queJonathas, à demi désappointé, essuyoit du revers de sa main de momie les seuls pleurs qu’il eût jamais versés. Ma satisfaction étoit si pure et si complète, que je craignis de m’en distraire en m’égayant aux détails de cette scène grotesque, et je restai plongé si longtemps dans la contemplation qui m’enivroit, que je n'avois changé ni de posture ni de pensée, quand la cour, re-
venue des opinions, me notifia ma sentence. J'étois condamné sans appel, et les termes du jugement ne m’accordoient aucun délai.
— Belkiss, chère Belkiss! dis-je en la regardant avec plus d'ardeur que jamais, comme pour accumuler sur mon cœur, dans l'espace de quelques minutes qui me restoient à la voir, toutes les impressions d’une longue et heureuse vie ; chère et adorée Belkiss ! il faudra done bientôt vous quitter!...
Et alors Belkiss, qui ne se contenoit plus, rit à faire éclater l'émail. Je me hâtai de refermer le médaillon et de le replacer sur mon sein, de peur de compromettre l'existence de mon trésor, pour le peu d’instants que j'avois à le conserver, en laissant une trop libre carrière à l’expansion de sa gaielé. Cependant cette précaution me coûta, je l’avoue, un léger mouvement de dépit.
— En vérité, murmurai-je avec une secrète amertume, je voudrois bien savoir ce qu’elle trouve de plaisant dans tout cela, et de quoi elle s’amuse ! Il faut convenir que les femmes ont des caprices bien singuliers !
Pendant que je me faisois cette allocution intérieure, les constables s'étoient rangés encercle autour de moi, .et le shérif m’avoit touché de sa canne d’ébène en signe de prise de possession.
Bientôt on marcha, et je marchai. Je descendis les longs escaliers du palais. Je traversai lentement ses vastes et froids vestibules entre deux lignes d’hommes armés ; je parvins au gyichet de la dernière porte, d’où je devois gagner la place fatale. J’y passai presque en rampant, et je me relevai à la lueur du soleil qui arrivoit au plus haut point de sa course, et que je venois voir pour la dernière fois dans la splendeur de son midi.
Jamais 1« jour n avoit été si beau. La nature ne porte pas le deuil de l'innocent.
Mille voix qui ne formoient qu’une voix s'élevèrent comme une bourrasque.
— Le voilà ! le voilà ! cria la foule, en agitant en l’air des bras, des chapeaux et des plaids.
Et elle s’ouvrit pour me laisserpasser en répétant : Le voilà!
Comment Michel fut conduit à la potence, et comment il se maria.
Je ne m’étois jamaisexercé à la cruelle idée de mourir pour un crime sous les regards du peuple. Mes sens restèrent quelque temps confondus dans l’horreur de cette accusation, qui me faisoit oublier l’horreur du supplice, et toutes les voix de la multitude se perdirent à mon oreille dans je ne sais quel écho grave et menaçant dont le retentissement inexorable me poursuivoit des noms de voleur et d’assassin. Tout à coup je me rappelaique Belkiss étoit assurée de mon innocence, puisqu’elle paroissoitsi contente ; j’avois lieu de croire qu’eile devoit connoître mon oncle et mon père, et qu’elle ne manqueroit pas de me justifier à leurs yeux s'ils existoient encore. Je récapitulai ma vie passée, qui me paroissoit exemple de reproche, au moins selon le jugement de ma conscience, et j’en fis hommage à Dieu. Dès ce moment, je m’avançai plus paisible au rapide passage qui alloit m’introduire, sans crainte et sans remords, dans les secrets de l’éternité, et je ne vis plus, dans l’étrange tableau qui se mouvoit autour de moi comme une scène de vertige, qu’une espèce de spectacle.
Je craignois cependant, je l’avouerai, d’apercevoir, parmi les curieux qui se ruoient au-devant de mes pas quelques-unes de ces figures connues danslesquelles je n’étois accoutumé à lire qu’une bienveillance peut-être
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un peu inquiète, mais dont l’expression m’avoit plus d’une fois pénétré d’attendrissement et de rcconnoissance, parce qu’elle ressembloit à celle de l'amitié. En efl'et, je me croyois aimé des enfants mêmes de Greenock, âge qui sait rarement aimer, et si je les avois entendus se dire quelquefois en passant près de moi, avec leur malice rieuse : « C’est lui, c’est le beau charpentier de Granville qui est fiancé à la veuve de Salomon, » je me flattois au moins de leur avoir inspiré quelque sentiment plus doux par monempressementàlcs aider dans leurs études et à leur apprendre le nom des fleurs et des papillons. Heureusement, je ne rencontrai personne quej’eusse rencontré jamais, et, comme la population de Greenock n’est pas telle qu’on ne puisse la passer en revue dans un an, j ( e fus sur le point d’imaginer qu’elle s’éloit renouvelée tout entière durant le cours de cette terrible nuit ; j’allai même jusqu’à m’en féliciter dans mon cœur, parce qu’il seroit meilleur de mourir au milieu d’une génération à laquelle on ne coùteroit du moins point de larmes.
Je ne tardai pas à me détromper. J’ai dit qu’il étoit midi, etc’étoit l’heure où la lleine de Saba devoit mettre à la voile. Comme le vent étoit contraire, je supposai d’abord que le capitaine n’y penseroitpas; mais j’aperçus, en arrivant à la hauteur du port, le bâtiment tout appareillé qui se berçoit majestueusement sur sa quille, et quidonnoit ses derniers signaux de départ, avec une assurance si nouvelle, même pour les fameux mariniers de Greenock, qu’elle partagea un instant l’attention entre l’infortuné qui alloit mourir et le vaisseau qui alloit voguer. Je finissois ma course, et il commençoit la sienne à travers des hasards aussi aventureux que ceux de la vie pour aborder comme moi à quelque plage inconnue. — La Reine de Saba! dis-jc en frissonnant, le vaisseau triomphant de Belkiss qui devoit me rendre à mes parents ! C’étoit donc hier !
LA FÉE AUX MIETTES
Une clameur s’éleva sur la rive, les câbles siffloient, elle navire, qui ne nous apparoissoit plus que par sa poupe, silla si promptement à l’horizon de la mer, qu’au bout d'une seconde ce n’étoit qu’un point noir, et qu’au bout d'une autre seconde ce n’étoit rien.
Le vaisseau parti, on revint à moi. De jolies petites filles au teint un peu hàlé et aux cheveux noirs et bouclés, comme la plupart des jolies petites filles de Greenock, me précédoient en distribuant au peuple, pour un plak, l’histoire lamentable du bailli Muzzleburn, que j’avois égorgé à l’auberge de Calédonie. D’autres jeunes filles se disputoient la feuille tout humide d’impression, afin de la reporter plus vite à un amant ou à un père, qui les soulevoient d’un bras caressant pour leur montrer un homme qu'on alloit tuer au nom de la justice et des lois.
Nous allions à pas mesurés, soit à cause de la solennité qui s'attache parmi les peuples les plus sauvages à un sacrifice humain, soit pour satisfaire à loisir aux empressements de ce concours d’hommes, et surtout de femmes et d’enfants, palpitants de curiosité et de joie, qui composent le public ordinaire des exécutions. La lenteur de ce convoi vraiment funèbre, et qui ne diffère de l'autre que parce que le cadavre marche, me permettoit de saisir à mes côtés quelques paroles des spectateurs.
— Qui ne n’yseroit trompé? disoit une blonde, à l’oeil triste et doux, qui s’étoit arrêtée là, son carton de modiste sous le bras. Voyez comme son regard est assuré sans être fier, et modeste sans être abattu ! Croiroit-on qu’un coupable sût mourir ainsi? Oh ! pour tout l’or du vieux Jonathas, je ne voudrois pas reposer ma tête la nuit prochaine sur le chevet de son juge.
— 11 faut cependant, reprit une de ses compagnes, que ce soit un coupable bien convaincu, pour avoir été condamné, puisqu’on dit qu’il est riche à plus de ein-
quaute millions ; et Dieu sait qu’il auroit eu meilleur marché delà conscience de toutes les cours souveraines, d’ici au royaume de Belkiss, si son crime avoit pu s’excuser.
— Que dites-vous de cinquante millions, mes belles dames? reprit un jeune homme qui cherchoit à se mêler à leur conversation. Le seul collier de ce bandit valoit infiniment davantage, et le banquier Jonathas vient de payer cent millions une seule des escarboucles qui en avoient été retirées pour les frais de justice.
— A quel propos alors, interrompit un vieillard assez morose, que le mouvement de la foule avoit poussé dans ce groupe, à quel propos et dans quel intérêt auroit-il assassiné le pauvre sir Jap Muzzleburn, dont le revenu, contenu, dit-on, dans le portefeuille volé, ne passoit pas, à mon avis, quelques cent mille malheureuses guinées?
— A quel propos, en effet? s’écria la petite modiste aux cheveux blonds. Il faudroit que ce malheureux fût fou.
— C’est que je crois qu'il l’est réellement, repartit le jeune homme en souriant. Imaginez-vous qu’on assure qu’il s’étoit proposé de rebâtir le temple de Salomon!...
Là-dessus il mordit son bambou pour s'empêcher d’éclater, et je passai.
Les stations se ralentissoient cependant de plus en plus, au point de me permettre de presser de temps en temps sur mes lèvres le portrait de Belkiss, quand le shérif s’arrêta tout de bon pour réprimer l’impatience frénétique de la populace, en lui annonçant par un signe imposant que mon exécution étoit suspendue d’un moment ; car la vie de l’homme est au bout du bâton d’un officier de justice, comme au bout du doigt de Dieu. Ces deux autorités, par bonheur, ne sont en partage que sur la terre.
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Il s'agissoit d’annoncer qu'en vertu d'un vieil usage d’Écosse, que je croyois depuis longtemps tombé en désuétude, ma vie pouvoit être rachetée par l’amour d'une jeune fille qui me prendroit en mariage. Cette idée me fit hausser involontairement les épaules, et je portai ma main avec force sur le portrait de Belkiss, pour qu’elle n’eût pas le temps de douter de l’assurance de ma résolution ; mais je dois avouer que mon indignation s’augmenta du déplaisir que me causoit le mauvais langage decctte proclamation légale, dans une circonstance aussi sérieuse. — Ilélas! ces gens-ci, me disois-je, ont raffiné la parole pour les plus puériles frivolités de la vie, pour échanger des faux souhaits et des compliments imposteurs, et la loi qui tue ou qui sauve est encore écrite dans le jargon des sauvages. Assassiner judiciairement un homme, c’est un crime effroyable ! mais le plus grand des crimes, c’est de tuei la langue d'une nation avec tout ce qu'elle renferme d’espérance et de génie. Un homme est peu de chose sur celte terre, qui regorge de vivants, et avec unelangue on referoit un monde.
La patience me manqua, et je crois que j’aurois maudit le shérif et le patois barbare des lois, si je pouvois maudire.
Mon émotion fut remarquée, car la petite blonde me suivoit toujours.
— Je croyois, dit-elle, qu’il iroit jusqu’à la mort sans montrer sa colère.
— C’est qu'il comptoit peut-être, pour échapper au supplice qui l’attend, sur les impressions que vous venez de trahir, dit le jeune homme en jetant le bras autour de son cou, et je conviens qu'il vaudroit la peine d’être sauvé sans la confiscation; mais la confiscation est de règle, et c’est même quelquefois pour cela qu’on est pendu.
— Si j’ai bien compris le sentiment qui a rembruni
son visage, interrompit le vieillard, qui les suivoit encore, parce que la foule étoit trop pressée pour se diviser en si peu de temps, je crois que les approches de la mort y ont moins de part que la sotte allocution du shérif. Vous ne sauriez croire, mademoiselle, combien il est fâcheux de monter à la potence, en dépit du bénéfice de clercjie, pour satisfaire aux sanglantes conventions d'une société qui n’a pas encore mis à profit l'avantage de la parole
Jevoulois sourire à ce bonhomme, et lui témoigner qu'il avoit pénétré dans ma pensée; mais il n’y étoit déjà plus, parce que la place élargie avoit ouvert de libres issues aux curieux satisfaits. Quant à la jeune blonde et à son interlocuteur, je me doutai qu’il s’étoient ménagé le plaisir de me voir passer plus loin, de la croisée d’un des cabinets particuliers de mistress Speaker.
Nous étions, en effet, parvenus à la place où s'exercent ces boucheries judiciaires qui maintiennent encore notre civilisation au niveau des lois et des mœurs des anthropophages. A l'extrémité s’élevoit un échafaudage de mauvaise grâce dont les profils barbares n'avoient pu être dessinés que par quelque méchant manœuvre. L’appareil qui le surmontoit n'étoit jamais tombé sous mes yeux, mais je n’eus pas de peine à en deviner l'usage. Ma vue s’en détourna, non de terreur, car j'aspirois à la mort comme au réveil d'un songe pénible, mais d’un mélange d’attendrissement et de dégoût dont je fus un moment à me rendre compte. On ne sauroit comprendre ce qui entre de dédain ou de compassion pour le genre humain dans le cœur d'un innocent qui va mourir.
C’étoit l'endroit de la seconde station du shérif, et, pendant qu’il reprenoit sa détestable harangue sans l’avoir émondée d'un solécisme, je cherchois à en distraire mon attention dans la solution d'un problème ou
LA FÉE AUX MIETTES
d'une étymologie, quand le son d'une voix connue vint vibrer au fond de mon sein.
— C’est moi, c'est moi, qui le sauverai ! crioit Folly en se débarrassant avec violence des mains de scs compagnes, les petites grey goions de Greenock,qui ne vouloient pas la laisser partir.
Je n'avois jamais eu d'amour pour Folly, dans le sens que j’attachois à cette passion inconnue. L’amour que je m’étois fait ne se composoit que des sympathies les plus délicates de l'imagination et du sentiment. C'étoit toute une àme qu’il falloit à la mienne, une àme tendre, une àme sœur et cependant souveraine, qui m'enveloppât, qui me confondit et m’absorbât dans sa volonté, qui m’enlevât tout ce qui étoit moi pour le faire elle, qui fùtautre chose que moi, un million de fois plus que moi, et qui cependant fût moi. Oh ! cela ne peut pas se dire!
Cette joie immense, accablante, indéfinissable, qui me manquoit, et qui manque probablement à la plupart des hommes, j’en avois amassé tous les rayons au portrait de Belkiss, comme dans la lentille du physicien qui fond l'or et brûle le diamant à travers un froid cristal, en concentrant les tièdes chaleurs d’un jeune soleil d’avril. Je savois bien que c’étoit là une illusion; mais jenedevinois pasde réalité qui valùtmieux pour le bonheur.
Et cependant, monsieur, je concevois qu’un homme autrement organisé, — je vous l'ai dit sans doute, — pût être heureux de l’amour de Folly ; car Folly étoit jeune, jolie, éveillée, pleine de grâce dans sa marche et surtout dans sa danse, aimable, fraîche, ravissante comme une rose qui s’épanouit, et qui ne demande qu’à être cueillie. Les heuresdedélices que Folly pouvoit me donner, jeles avois rêvées aussi. J’avois rêvé ses blanches dents, qui sembloientrire avec ses lèvres; j'avois rêvé son regard, non pas épanoui d'habitude sur sa large prunelle, mais
jaillissant par traits de flamme entre tous les cils de ses yeux. J’imaginois facilement ce que Folly émue, trouidée, palpitante, se défendant pour se laisser vaincre, Folly pressée sur ma poitrine, les doigts dans mes cheveux et la bouche près de ma bouche, devoit répandre de charmes surquelques minutes, sur quelques journées de ma vie. Je m’étois fait peut-être une chimère plus délicieuse quela vérité des voluptés de cet amour-là; je croyois qu’il valoit mieux que mille existences: mais ce n’étoit pas mon amour !
Si vous vous rappelez qu'il restoit à peine quelques toises à parcourir entre l’échafaud et moi, vous trouverez celte digression bien longue. Je l'ai reprise dans mes réflexions ; elle ne tient pas une minute dans mon histoire.
— Kh ! que m’importe qu’il soit fou ! disoit Folly, je le sais aussi bien que vous ; que m’importe qu’il soit pauvre et sans ressource que son métier! que m’importe même qu’il aittué sir Jap Muzzleburn, quin’étoitau fond que le roi des chiens ! n’est-ce pas Michel, mon cher Michel que j'ai tant aimé, et que j’aime plus que jamais ! — Non, non, continua-t-elle en tombant à mes pieds, en appuyant sur mes genoux sa tète échevelée, en les saisissant de ses mains tremblantes, non, tune mourras pas, tu vivras pour moi, pour ta petite Folly ! Je guérirai ton esprit égaré, je te réveillerai dans tes mauvais songes ;ettuseras heureux, parce que mon amour préviendra tous tes soucis, se jettera au-devant de tous tes chagrins, et fera passer ton imagination des folles erreurs qui la troublent dans un état constant de repos et de joie ! — Arrêtez, arrêtez, monsieur le shérif! ajouta Folly en renversant en arrière son front d’où flottoient ses beaux cheveux; n’allez pasplus loin, monsieur le shérif!... annoncez que Michel de Granville est pris en mariage par Folly Girlfree, vous savez bien, la petite mantua makcr ; j’ai travaillé pour madame.
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— Hélas ! chère Folly, répondis-je les yeux mouillés de pleurs, le ciel m’est témoin qu’aprèsce qu’il m’a prescrit d'aimer je n’aime rien mieux que toi, et que le dévouement que tu me prouves, pauvre enfant qui me crois coupable, surpasse toutes les idées que je me suis faites de la tendresse et de la vertu; mais tu n’ignores pas qu’un engagement sacré m’empêche de profiter de ton sacrifice !
— Eh quoi! dit-elle en se relevant furieuse, c’est donc là ma récompense! moi qui ai refusé ce matin la main du riche Coll Seashop, le maître du calfat, le plus beau et le plus sage des mariniers de Greenoek, tu me reluîtes pour l’image d’une princesse d’Orient qui n’existe peut-être pas, qui n’auroit jamais rien été pour toi si elle existe, ou qui t’auroit repoussé avec mépris au rang de ses derniers esclaves ! Malédiction sur Belkiss !
— Tais-toi! m'écriai-je en portant ma main avec respect sur le portrait de Belkiss; tu as blasphémé, Folly, parce que tu ne me comprenois pas, et je sens que Belkiss te le pardonne ! Mon amour pour ce portrait n’est en effet qu’une illusion, et mon esprit, si malade que tu le supposes, n’a jamais conçu l’orgueilleuse prétention d’un retour! Ce que je voulois te dire, e’e t que je ne pouvois contracter de nouvel engagement, parce que j'étois fiancé avec une autre femme, et que c’est aujourd’hui même qu elle auroit eu droit de réclamer l’exécution de ma promesse. Je n’ai pas besoin de t’apprendre, chère Folly, que les devoirs d'un honnête homme lui sont plus sacrés que sa vie et que son bonheur.
— Cette défaite humiliante, il faudroit au moins l’expliquer! reprit Folly.
— Oui, oui, répondis-je en souriant et en rapprochant sa main de mes lèvres. Je suis fiancé, et je te le jure dans ce moment imposant où le parjure me priveroit
pour l’éternité de la bénédiction de Dieu, je suis fiancé avec une vieille mendiante qui m’a communiqué tout ce q 'e j'ai d'aptitude et de savoir au dessus de la plupart des hommes, et qui a eu la même bonté pour tous les chefs de notre famille, en remontant jusqu’à mon sept ème aïeul. Cette bonne femme, qui est peut-être morte, mais qui ne m'a pas dégagé de mes obligations, s’appelle la Fée aux Miettes.
A ces mots, Folly croisa les mains, les laissa retomber, et, secouant la tête avec une profonde expression de pitié:
— Va donc mourir, me dit-elle, pauvre infortuné, puisque rien ne peut te rendre à toi-même, et qu’il s’est tro :vé des juges assez stupides et assez cruels pour te condamner. — Puis elle resta immobile et les yeux attachés à la terre pendant que je suivois le cortège, qui s’étoi; remis en marche sur les pas du shérif.
Un instant après, il avoit gagné la partie supérieure de l’échafaud, d'où il jetoit sa proclamation au peuple pour la troisième et dernière fois, et je prenais possession d'un pied ferme de ces fatals degrés que les condamnés ne redescendent jamais vivants, quand un brouhaha de l’espèce la plus extraordinaire en pareille circonstance vint distraire mon attention de l’idée sérieuse qui commençait à l’occuper. C'étoit une tempête d’éclats de rires frénétiques et à rendre les gens sourds, dont l’explosion venue de loin augmentoit de force en approchant, comme si la foudre s’étoit déchaînée en tourbillons rivaux pour l’apporter à mon oreille. Je me retournai du coté du peuple, et vous pouvez juger de mon étonnementquand j'aperçus laFéeauxMiettes, la béquille étendue à l'horizon en signe de commaildement, ainsique je l'avois laissée quand je la perdis dans ces dunes de Greenock, où elle me fit faire tant de chemin. Ma première pensée lut qu’elle achevoit son tour du monde par terre, depuis que nous ne r.ous étions vu ; mais sa tournure pé-
(.A tÉE AUX MIETTES.
tulante et sa toilette plus ambitieuse encore que d’ordinaire n’avoient rien qui annonçât lesrudes fatigues du piéton. C’étoit un luxe de dentelles, de rubans et de bouquets qui passoit toutes les féeries de l’Opéra.
— Grand Dieu ! lui dis-je en m’unissant de grand cœur à la gaieté universelle, que vous voilù magnifiquement accoutrée, Fée aux Miettes, et que j'aurois plaisir à vous voir de la sorte dans une meilleure occasion ! Mais vous savez de quoi il s’agit ici pour moi. et je suis désagréablement surpris, je vous l’avouerai, qu’une digne femme qui vouloit bien m’aimer un peu, que j’ai connue si favorablement disposée envers ma famille, et qui s’est toujours distinguée par un tact si exquis des bienséances, ait réservé l'étalage des plus brillantes galanteries de son vestiaire pour le jour où son malheureux petit Michel doit être pendu !
— Pendu ! reprit vivement la Fée aux Miettes en bondissant sur ses jolis souliers roses avec cette élasticité ascensionnelle que vous lui connoissez depuis longtemps; — pendu! et pourquoi seriez-vous pendu, méchant, puisque j’arrive pour vous sauver? Ne me devez-vous pas merci d’amour et guerdon de loyauté au jour préfix où nous sommes, et ne venez-vous pas de le dire vous-même «à majolic niant ua - niaker, Folly Girlfree? Ce n’est pas, Michel, que je veuille abuser de votre foi à des engagements que vous avez peut-être pris trop légèrement ; je vous aime sans doute, et plus que je ne puis le dire; mais mon cœur se briseroit, mon enfant, plutôt que de consentir à vous imposer un regret. Folly est jeune et piquante, et je sens que je me fais quelque peu vieille depuis notre dernière rencontre. Si vous trouvez votre bonheur à épouser Folly, je suis toute prête à vous rendre votre liberté au prix des plus chcres espérances de ma vie !
Cela dépend de vous, continua-t-elle d’un sonde voix qui s’étoit attristé de plus en plus, et l’argent épie je
vous (lois a meme assez profilé dans mes mains pour vous assurer un bon établissement.
L’honneur de mon caractère n’exige qu’une chose, ajouta la Fée aux Miettes en se redressant avec toute la dignité que pouvoit comporter sa petite taille, c'est que vous me rendiez mon portrait.
— Le portrait de Belkiss, Fée aux Miettes ! ah ! vous en êtes la maîtresse !
Et, en disant cela, j’avois poussé machinalement le ressort de manière à entr’ouvrir assez le médaillon pour m’assurer que Belkiss pleuroit.
— Voilà ce portrait qui a fait le bonheur d’une année ' de ma vie, et que je n’étois pas digne de posséder si longtemps ! Mais je ne vous le rends point à la condition que vous me proposez. J’aime dans Folly les agréments d’une jeune et bonne fille qui a pitié de moi, quoiqu'elle me croie insensé et coupable, parce que son àme, toute charmante d’ailleurs, ne vit pas dans la même région que la mienne. Les engagements qui m’attachent à vous, la protectrice et l’ange tutélairede mes années d’écolier, pour être un peu plus bizarres au jugement du monde, ne m’en sont ni moins doux ni moins sacrés. Je les ai pris librement, et je les tiendrai sans effort, car mon cœur n’est lié d’aucun amour par les créatures de la terre. Vous êtes ma fiancée et mon épouse, Fée aux Miettes, et je vous donnerois ce titre aujourd’hui avec autant de plaisir que dans les grèves de Saint-Michel où je pêchois aux coques, si ce n’étoit pas à vous à le répudier. Vous ignorez sans doute ma fatale histoire, et vous ne savez pas que cette échelle sanglante où je monte, elle a été dressée pour un assassin 1...
— Un assassin! toi, mon enfant! dit brusquement la Fée aux Miettes; ch! mon Dieu! mon amour me trouble et m’étourdit tellement que j’ai oublié tout d’abori ce que j’avois à faire ici! Personne à Greenock ne doiq e
LA FÉE AUX MIETTES
maintenant de la vérité. Sir Jap n’est pas mort, mon cher Michel ; il sait que tu as sauvé sa vie, sa fortune et les revenus de l’ilede Man. Lalétbargie dans laquelle la terreur le fit tomber quand il te vit aux prises avec tant de mauvais sujets ne l’a pasempôché de comprendre les prodiges de valeur que tu as dû faire pour le défendre. Depuis qu’il est revenu à lui, ses émissaires n’ont cessé de parcourir les nies en proclamant ton innocence, et voilà que le shérif la proclame aussi. Entends plutôt le peuple qui bat des mains ! Sir Japlui-méme ne rn’auroit pas laissé l’avantage de le précéder, si quelque reste de son indisposition nel’avoitretenu, ou s’il ne s’étoit arrêté, en passant, à déjeuner avec le juge instrncteurct le médecin légal que j'ai laissés disposés à faire largement honneur aux frais de la vacation. Tu es innocent, Michel ; tu es libre, et je n'aurois plus contre toi qu’une action civile, que je n’exercerai jamais, tu lésais bien ! Dispose donc à ton aise de ta main et de ton sort, et rends-moi mon portrait, si tu ne veux pas me tenir les promesses étourdies que tu m’as faites.
J’étois libre en effet. Le shérif avoitbrisé sa baguette,' les constables avoient disparu; et Jonathas, que je venois devoir roulé au plus haut degré de l’échafaud dans le linceul où il espéroit emporter mon cadavre, se retiroit confus pour la seconde fois de la journée, en s’enveloppant dans son drap de mort.
— Votre portrait, je vous le rends, Fée aux Miettes, répondis-je en souriant, car mon extravagante passion pour une adorable princesse que je ne verrai jamais s’accorderoit mal avec les sentiments sérieux d’un époux. Mes promesses, je les accomplis en pleine li berté d’esprit et de cœur : j’atteste Dieu et les hommes que je vous épouse, Fée aux Miettes, parce que je vous l’ai promis, parce que je vous respecte comme une digne et savante personne, et aussi parce que je vous aime.
Je tremhlois que la Fée aux Miettes ne prît à ces mots