I.A FÉE AUX MIETTES
Mais j’étois doublement empêché à concevoir que ce thème fantasque des écoliers de Granville fût parvenu v loin, et que la Fée aux Miettes reçût une si nombreuse société, quand je me rappelai qu’elle attendoit ce jour-là quatre-vingt-dix-neuf visites. ,
— Ce sont mes sœurs, cria-t-elle du plus loin qu’elle m’aperçut, qui n’ont pas voulu partir sans te remercier de tes munificences.
Et je vis en effet au même instant les quatre-vingtdix-neuf petites vieilles s'humilier jusqu’à terre en révérences cérémonieuses et méthodiques, avec tant derégularité, qu’on auroit cru qu’elles obéissoient au jeu d’un ressort commun à toute l’assemblée. J’ai assisté en ma vie à des spectacles bien extraordinaires, mais je ne m’en rappelle aucun qui m’ait jamais frappé autant que celui-là.
Il n’y avoit pas une de ces aimables petites femmesqui ne ressemblât trait pour trait à la mienne de physionomie et d’ajustements, de manière qu’il auroit été malaisé d’en faire la différence, à cela près qu’elle les surpassoit toutes par la noblesse de sa prestance et par l’élévation de sa taille, ce qui lui donnoit un air surprenant de bonne grâce et de majesté. Quand elles furent relevées sur leurs petits pieds du milieu de leurs robes bouffantes, où j’avois craint un moment de les voir disparoître, je m’aperçus, à parcourir des yeux la longue ligne sur laquelle elles étoient rangées, comme les tuyaux d’un orgue ou les pipeaux de la flûte de Pan, que cet avantage relatif les distinguoit également les unes des autres, de la première à la dernière, dans un ordre de décroissement insensible; mais je ne saurois vous en donner une idée qu’en supposant une machine d’optique où l’on feroit passer devant vous la même personne vue à travers cent lentilles artistement graduées, depuis la proportion naturelle jusqu’au dernier point perceDtible de réduction. La quatre-vingt-dix-neuvième
242 CONTES V ANTASTIQUES.
de mes belles-sœurs auroit certainement pu être offerte comme un jouet charmant à la fille cadette du roi de Lilliput, si la dignité de sa condition l’avoit permis.
Après les politesses d'usage et la conversation animée sans confusion d’un cercle de femmes bien nées, on reprit la musique, où je remarquai que leurs voix parcouroient, selon leurs tailles et dans les mêmes rapports, l’échelle la plus étendue des dégradations toniques qu’il soit possible d’imaginer, sans que la délicieuse unité du chœur en fût dérangée le moins du monde, et je crois que nos savants théoriciens seroient fort embarrassés de se rendre compte d’une symphonie à cent parties exécutée avec autant d’ensemble et de méthode. La soirée fut terminée par un bal, et la famille de ma femme, qui éloit douée en toutes choses, se surpassoit dans la danse. Je ne me sentois pas du plaisir de voir se croiser en entrechats élégants, à la hauteur de ma tête, les coins roses de leurs bas de soie blancs ; et ces élans prodigieux, qui mettroient en défaut la souple légèreté de nos bayadères, ne se seroient probablement pas effectués sans désordre, dans un espace aussi étroit, si la puissance d’élasticité verticale dont elles sembloient recevoir l’impulsion ne les avoit pas ramenées à leur place avec une précision merveilleuse, comme la poupée des funtoccini qu’un fil caché appelle aux frises du théâtre, et laisse retomber perpendiculairement sur sa planchette.
Elles se retirèrent ensuite, après de tendres adieux, sous les pavillons que la Fée aux Miettes leur avoit fait préparer dans le jardin, et je ne les ai pas vues depuis. — Mais il est certain qu’elles reviendront demain à Greenock.
Notre souper se passa, comme la veille, en tendres et utiles entretiens, et le sentiment de ce bien-être nouveau, qui se faisoit connoître à moi sous tant de lormes gracieuses, me plongea peu à peu, comme la veille, dans une espèce d’extase où tou autre sentiment s’anéantit.
LA FÉE AUX MIETTES
Je ne savois plus de ma ~«e que ce qu’il en falloit pour me trouver heureux.
— Sais-tu maintenant ce que c’est que le bonheur? dit la Fée aux Miettes en collant ses lèvres sur ma main.
— Oui, oui, je le sais! le bonheur est de vivre près de la Fée aux Miettes, et d’en être aimé 1
Et je me mis à sa poursuite comme la veille, sans être plus habile à la rejoindre.
Je me couchai, je m’endormis ; l’espace se rouvrit à ma vue, les voûtes se creusèrent au-dessus de moi comme si elles avoient vpulu se perdre dans les profondeurs du ciel ; les colonnes de marbre et de porphyre germèrent du sein des pavés pour aller les chercher ei les soutenir dans les airs; tous les flambeaux s’allumèrent à la fois, et Bel k iss parut.
Elle n’y manqua jamais depuis.
Ce que Michel faisoit pour se dédommager quand il fut riche.
Le soleil, qui commence à descendre vers l'occident, et qui n’a guère plus d’une heure maintenant à occuper le ciel, m’avertit trop bien de la nécessité de mettre des bornes à mon récit pour que j’abuse plus longtemps, monsieur, de la patience avec laquelle vous avez daigné m’écouter, en prolongeant l’histoire, d’ailleurs assez monotone, comme toutes les histoires heureuses, des beaux jours dont celui de mon mariage avec la Fée aux Miettes fut suivi. Je ne vous arrêterai donc, parmi les événements de ma vie qui se rattachent à celte époque de douce félicité, qu’à ceux dont la connoissance est nécessaire pour l’éclaircissement du reste.
Après l’établissement des six tilles de maître Finewood, je continuai à ’ravailler dans son chantier, dont ü me
donna la direction, du consentement et presque du choix de tous mes camarades. Je plaçai même dans ses entreprises quelques fonds que ma femme avoit mis en réserve pour cet usage, et dont il attribua l’origine, sans doute, à un héritage inattendu. Ce déploiement de capitaux fut si heureusement favorisé par les circonstances, que la fortune du maître se doubla dans le courant de l’automne ; et, comme il pensoit* depuis plusieurs années, à jouir sans sollicitude, au terme de son honorable vie, du fruit de ses longs travaux, il se décida bientôt, d’après tes instances de sa famille, à faire passer sous mon nom. mais dans l’intérêt de notre nombreuse communauté, l’administration de la maison Finevvood et compagnie. Je ne vous ai pas dit que, dès le premier mois, j’avois obtenu son consentement au mariage de ses six garçons avec six jeunes filles pauvres, mais belles, sages, pieuses, et pleines d’amour pour lé travail, qui en étoient adorées. Ce fut là une belle fêle, car la Fée aux Miettes, qui étoit de moitié dans tous mes secrets et qui me diri geoit dans toutes mes actions, eut l’art de doter les six brus, au moment de la signature du contrat, par des voies si imprévues et cependant si naturelles, que personne ne s’avisa que j’y fusse pour quelque chose. La première se trouva un oncle mort millionnaire en Amérique, et qui n’avoit pas plus de vingt héritiers. Le père de la seconde retourna un trésor dans son pré en déplaçant une borne, et il lui resta quelque chose quand le fisc eut pris sa part. 11 en fut ainsi des autres, et les moyens dont je ne vous parle pas foisonnent en apparence dans les romans et les comédies; mais l’imagination de la Fée aux Miettes avoit plus de ressources que les comédies et les romans, d’abord parce qu’elle avoit beaucoup plus d’esprit que les gens qui en font, et puis, parce qu’une bonlé active et inépuisable est plus ingénieuse que l’esprit.
De mon côté, ma fortune s’étoit si prodigieusement
LA FÉE AUX MIETTES
grandie, qu’elle seroit devenue un tourment pour moi, si ià Fée aux Miettes n’avoit pas consenti de bonne heure à ne m’en plus parler. Le vaisseau la Reine de Saba revenoit tous les huit jours, comme il l’avoit promis, mais il jetoit l’ancre hors de l’horizon des vigies, et ne communiquoit qu’avec la Fée aux Miettes, car le peuple ne savoit plus rien de ses voyages, ou n’en partait que par manière de risée en disant, pour exprimer l’incertilude ou l’erreur d’une fausse espérance : Quand le vaisseau de la Reine de Saba reviendra / Cependant il naviguoit, chargé au départ des inutiles escarboucles de nos ruisseaux, et au retour des cèdres et des cyprès, — trésor plus précieux au charpentier, — que je façonnois dans mes ateliers pour la construction du palais d’Arrachieh. Tout ce que je savois de l’emploi de mes richesses et tout ce que j’avois besoin d’en savoir, c’est qu’il y avoit peu d’infortunes à la portée de nos soins qui ne fussent promptement soulagées ; c’est que des hôpitaux s’ouvroient de toutes parts pour les malades, et des hospices pour les pauvres ; c’est que des villes incendiées se relevoient de leurs ruines, et reflorissoient riantes aux yeux de leurs habitants consolés ; c’est que la Fée aux Miettes me répétoit chaque soir : — Sais-tu maintenant ce que c’est que le bonheur? — et que chaque soir je pouvois lui répondre : — Oui, Fée aux Miettes, je le sais.
Le reste de nos conversations, qui étoient presque toujours fort longues, surtout les jours de dimanche et de fête, où je n’étois pas obligé deparoîlreau chantier, rouloit sur d’importantes questions de morale, sur des faits curieux de l’histoire, et plus particulièrement sur l’étude des langues, dont j’avois toujours fait mon plaisir. La Fée aux Miettes regardoit cette science comme le premier des liens matériels qui unissent l’homme à l’homme dans l'état de société, et elle avoit formé pour me les enseigner des méthodes si claires et si bien or-
st
données, qu’il n’y en avoit point dont les principes généraux me coûtassent plus de quelques heures d’étude, au bout desquelles tous les mots venoient se ranger comme d’eux-mêmes sous les perceptions du sens intelligent que ses leçons avoient développé en moi ; de sorte que j’élois souvent disposé à croire qu’apprendre une langue, c’est s’en souvenir, et je ne serois pas étonné que Dieu, qui a créé les hommes pour s’entendre et se servir réciproquement, eût caché ce mystère parmi ceux de notre organisation.
— Mais entre tous les sujets sur lesquels j’arois coutume de ramener la Fée aux Miettes, il y en avoit un qui se reproduisoit en dépit de moi à tous les événements extraordinaires de ma fortune, et vous avez pu voir jusqu’ici, monsieur, que les occasions ne me manquoient pas.
— Ne seroit-il pas possible, en effet, Belkiss, lui disoisje quelquefois, que vous fussiez une véritable fée?
— Bon, bon, me répondoit-elle en riant, un esprit de la trempe du tien auroit-il foi à des contes auxquels les enfants mêmes ne evoienl plus ? Jamais fée n’a paru sur terre depuis le temps de la reine Mab.
— Vous parlez sagement, continuois-je en secouant la tête comme un homme qui n’ose avouer tout à fait que sa conviction n’est pas complète, mais je ne puis me persuader que ma vie soit conforme au train ordinaire des choses, et qu’il n’y ait pas un peu de surnaturel dans vos aventures et dans les miennes. J ’a vois résolu d’abord de ne plus vous interroger sur ce chapitre, et je vous prie de croire que je ne le ferois point si cette idée ne me poursuivoit parfois de manière à me faire craindre pour ma raison.
— J'ai des remèdes sûrs, reprenoit-elle alors sans rien perdre de sa gaieté, pour guérir plus tôt que tu ne crois les inquiétudes d’esprit. Tu peux donc te livrer sans danger à les illusions, tant qu’elles ne seront qu’heu-
LA FÉE AUX MIETTES
reuses., et je ne sais si le secret de la philosophie n'est pas là. \Juel grand mal y auroit-il de t’imaginer que je suis réellement une intelligence favorisée de quelque supériorité sur ton espèce, qui s’est attachée à toi par estime pour tes bonnes qualités, par reconnoissance pour tes bienfaits, et peut-être même par ce penchant invincible de l’amour, dont il paroit, au témoignage des livres saints, que les anges du ciel ne sont pas exempts ? Ces alliances sympathiques de deux natures inégales sont possibles, puisque la religion les reconnoit, et que la raison purement humaine, qui discute tout, parce qu’elle ne discerne rien clairement, ne sauroit en contester quelques exemples fort rares à la vérité, niais qui se sont établis dans nos créances, sur la foi des hommes les plus éclairés et les plus vertueux. Pourquoi celte amitié supérieure n’auroit-elle pas multiplié autour de toi quelques faits apparents dont le résultat bien réel devoit être d’éprouver ta patience et ton courage, piier ta vie par un exercice continuel à la pratique de la vertu, et de te rendre graduellement digne de parvenir à une destinée plus élevée dans la vaste hiérarchie des créatures ? N’as-tu pas remarqué que les vaincs sagesses de l’homme le conduisent quelquefois à la folie ? et qui empêche que cet état indéfinissable de l’esprit, que l’ignorance appelle folie, ne le conduise à son tour à la suprême sagesse par quelque route inconnue qui n’est pas encore marquée dans la carte grossière de vos sciences imparfaites? 11 y a des énigmes dans ta vie ; mais qu’est-ce que la vie elle-même, si ce n’est une énigme ? et on ne voit pas que personne soit bien pressé d’en chercher le mot. Je te réponds que l’explication de ces dilflcullés t’arrivera un jour, si Dieu le permet ; et si ce dessein n’entroit pas dans les vues de son éternelle prudence, tu aurois beau t’ellbrcer de les débrouiller sans lui. Ne t’alarme donc plus de celles de ces impressions que tu ne peux comprendre ; accepte avec reconnoissance et
goûte avec modération ce qu’elles ont d’agréable ; remets au temps, plus savant que toi, l'interprétation des difilcultés qui t’embarrassent, et attends dans la sincérité d’un cœur simple que le mystère s’en éclaircisse.
Quand elle avoit parlé ainsi, nous nous mettions ordinairement à la prière, et, de préférence, à cette prière d’effusion et de sentiment que les langages impuissants de l’homme essayeroient inutilement d’exprimer par des mots, communication vive, affectueuse et puissante avec le monde invisible, épanchement de résignation et de confiance dont l’humilité nous exalte au-dessus de toutes les grandeurs du siècle, révélation intime d’une âme qui se cherche, qui s’étudie, qui se connoît, et qui pressent d’une conviction inaltérable son infaillible immortalité.
D’autres fois la Fée aux Miettes prenoit la Bible, ou quelque belle production de la philosophie et de la poésie antiques, et m’en lisoit des passages dans la magnificence naïve de leurs langues originales, en les développant, tantôt dans ces langues mômes, tantôt dans celles des modernes, car les faciles travaux auxquels elle n’avoit cessé d’accoutumer agréablement mon esprit ne tardèrent pas à me mettre en état de les entendre aussi distinctement que la mienne.
Et, lorsqu’elle avoit fini, je me disois en moi-même : Il est incontestable que la Fée aux Miettes est une de ces intelligences supérieures dont elle vient de me parler, et dont il n’est pas permis de mettre l’existence en doute, à moins de contester outrageusement au Créateur la puissance de faire quelque chose qui vaille mieux que l’homme ; elle n’est certainement pas du nombre de celles que Dieu a maudites, car toutes ses actions et tous ses enseignements semblent n’avoir pour objet que de le faire aimer davantage. Il n’y a pas d’ailleurs de plus savante, de plus digne et de meilleure femme. C’est seulement grand dommage qu’elle soit si vieille et qu’ebe ail de si grandes dents. — Mais, reprenois-je aussitôt
LA FÉE AUX MIETTES
on n’a pas à se plaindre de sa destinée quand on passe les nuits à vivre d’amour avec Belkiss, et les jours à étudier la sagesse avec la Fée aux Miettes.
Comment la Fée aux Miettes envoya Michel à la recherche de la mai* dragore qui chante, et comment il finit de l’épouser.
Six mois entiers s’écoulèrent dans cet enchantement, sans qu’il perdît rien de son ivresse. Un soir pourtant la physionomie de la Fée aux Miettes exprimoit un sentiment de mélancolie dont j’avois cru suivre depuis quelques jours les développements, et qui mêloit dès lors un léger trouble à mon bonheur, quoique j’eusse commencé par l'attribuer à quelque savante préoccupation; mais il n’y avoit plus moyen de s’y tromper. Elle souffroit, et je pensai môme, à l’abattement de ses yeux rougis, qu’elle devoit avoir pleuré.
— Ma bonne amie, lui dis-jc au moment où elle se disposoit à me quitter, je n’ai jamais usé du droit de commandement que le mariage me donne sur vous, et que vous prenez la peinede me rappeler souvent. J’espère donc que vous me pardonnerez de le faire valoir aujourd'hui pour l’unique fois de ma vie. Quoique je sois moins exercé que vous à lire dans les cœurs, le vôtre a peu de replis où je ne me sois fait une douce étude de pénétrer pour y surprendre vos désirs ou vos chagrins, et je sais aujourd’hui positivement qu’il me cache un secret amer. Ce secret, j’avois quelque titre peut-être à l’obtenir de votre tendresse ; et, puisqu’elle me l’a refusé jusqu’ici, je l’exige de votre oumission.
— Tu m’as deviné, dit-elle en me tendant la main,» et u sauras ce que lu me demandes, puisque telle est ta volonté, quoiqu’il en coûte à mon amitié de tourmenter la tienne d’une émotion inutile. Apprends, mon pauvre
M'UAe], qu’il me reste peu de tempsà passer près de toi. fat que toute la sagesse dont tu me crois armée contre le malheur n’a pu résister à la cruelle idée de notre séparation. Voilà mon secret.
— Notre séparation, Fée aux Miettes ! Ah !je n’y survivrais pas ! Mais 4 ui Dourroit nous séparer?
— La mort, Michel! Un horoscope fatal m’a menacée au berceau de .n’êlre heureuse que pendant un an de l’affection d’un éponx, et le sixième de ces mois, qui ont fui comme des jours vient d’expirer aujourd’hui.
— Les horoscopes sont menteurs, et votre âme se trouble sans raison.
— Les horoscopes de ma famille n’ont jamais menti.
— Celui-là mentira, s’il a dit que la mort fût capable de nous désunir, car je ne vous quitterai pas. Toute ma vie est en vous, Fée aux Miettes, et votre seule compassion pour ma solitude et pour ma misère m’a forcé à la supporter sans découragement et sans dégoût. Que ferois-je après vous dans ce monde qui m’est étranger, au milieu des hommes qui ne me comprennent pas, et dont les tristes sciences m’ont rebuté de tous les bonheurs dans lesquels vous n’entrez pas pour quelque chose? Je vivrais parmi eux comme le proscrit auquel l’eau et le feu sont interdits par des lois féroces, et qui n’a pas même un cœur ami où épancher le sien. — Au nom de Dieu, Fée aux Miettes, vous qui connoissez tous les secrets de la terre, et, si je ne m’abuse, une partie de ceux du ciel, trouvez un moyen de déjouer cet oracle cruel, ou du moins de m’en faire partager la rigueur, sans réduire mon désespoir à une extrémité qui nous séparerait pour toujours !...
• — Un moyen, mon ami, dit la Fée aux Miettes vivement émue, il y en a un peut-être? Mais comment prescrire à ton âge sensible et passionné, surtout quand on a le mien, une pareille obligation? Ne t’impatiente
LA FÉE AUX MIETTES
pas, Michel, et laisse-moi parler. L’horoscope disoit encore que si mon mari m’aimoit assez pour achever cette année l’épreuve sans que son cœur battit de l’amour d’une autre femme et qu’il conçût un autre bien que d’être à moi, l’homme qui m’appartiendroit ainsi par la plus vive et la plus fidèle des sympathies ne manqueroit pas de trouver, avant que l’année s’accomplît, le spécifique admirable qui prolongeait mon existence en me rendant ma jeunesse. — Et je redeviendrois Belkiss l
Je me renversai sur ma cheveen couvrant mes yeux de mes mains.
— Oh! ma bonneamie, qu’avez-vous dit... et qu’avezvous fait?... C’est Belkiss qui nous a perdus !...
— Que parles- tu de Belkiss, insensé? Belkiss, c’est moi !...
— Hélas! le sommeil m’en a donné une autre, et j’ai inutilement cherché dans votre science un préseryatif contre les délices de cette illusion 1 Absorbée dans les souvenirs de votre jeunesse, vous n’avez pas voulu comprendre le crime de mon bonheur. La Belkiss de ce funeste portrait m’a inspiré un amour adultère qui me rend indigne de vous sauver.
— Est-ce tout, dit la Fée aux Miettes en souriant, et n’ai-je point d’autres rivales ?
— Une rivale à Belkiss, grand Dieu ! Belkiss ellemême n’est pas la vôtre, car je ne suis pas complice du démon de mes songes, n’est-il pas vrai ?... Et ce n’est pas ma faute si elle revient toujours, toujours ! quand je me suis défendu depuis six mois de regarder son portrait I
— Calme donc ton cœur, Michel, car, je te le répète encore, l’amour que tu re'Sens pour Belkiss est un sentiment dont je ne jouis pas moins que de ton ancienne et constante amitié pour la vieille Fée aux Miettes ; et, bien loin d’en êtrejalouse, comme tu le crains, je m’en trouve
doublement heureuse. Ainsi rien ne s’oppose au succès de mes espérances, mon cher enfant, si tu te sens capable d'arriver au coucher du soleil de la Saint-Michel prochaine, sans ouvrir ton âme à une antre passion et sans y laisser pénétrer le moindre regret des engagements qui m’ont soumis ta vie.
— Exigez de moi, Fée aux Miettes, une promesse en apparence plus difficile à tenir, et qui ne me coûtera pas davantage ! Ce que vous me demandez pour six mois, je vous le jure pour toujours !
— J’en fais mon affaire une fois que ce premier terme sera passé, répondit la Fée aux Miettes ; mais je crains qu’il ne te mette à des épreuves plus dangereuses que tu ne le supposes. Il faut aller chercher ce spécifique au loin, puisque j’ignore moi-même en quel lieu la sagesse de Dieu l’a placé ; tu es jeune et bien jeune ;ta figure et ton air feroient honneur à un prince : le costume de voyage que je t’ai fait préparer annonce tout autre chose qu’un simple charpentier; et, quoique tu n’aies pas vu le monde, tu t’y feras remarquer toutes les fois que tu y paroltras, parce que tu as deux qualités précieuses dont le meilleur ton possible n’est que l’expression convenue, une bienvei' lance universelle et une parfaite modestie. Les pays que tu vas parcourir sont remplis de femmes aimables et belles dont l’accueil exigera de toi, si tu ne veux passer pour rustique et grossier, un juste retour de politesse et même de sensibilité. Tu seras aimé, Michel, et l’amour demande l’amour. Il l’impose quelquefois. Ajoute à cela, mon ami, que je ne t’accompagne pas, et que ces entretiens graves et tendres, où j’ai de temps en temps raffermi ton âme dans ses incertitudes, manqueront à tes soirées solitaires. Bien plus, pendant tout ce temps-là, tu ne reverras pas Belkiss,dont les visites nocturnes ne s’égarent jamais loin du toit conjugal, et t n’auras pour te consoler que la conversation muette de son portrait.
LA FÉE AUX MIETTES
— Je n’en ai pas même besoin, répliquai-je vivement. Ses traits et les vôtres sont assez empreints dans mon cœur pour ne s’en effacer jamais. Les dangers dont vous pensiez m’effrayer m’alarment si peu d’ailleurs, que je croirois commencer à être coupable si je pensois à me prémunir contre eux. Vous garderez le portrait de Belkiss, ajoutai-je en lui présentant le médaillon ; et, si vous voulez jeter quelque charme sur notre séparation passagère, c’est le vôtre que vous me donnerez.
— Tu les conserveras tous les deux, s’écria la Fée aux Miettes, et ce sera trop de bonheur pour moi qu’un regard de toi tous les jours sous la forme disgracieuse que les ans m’ont donnée! Mais tu n’as donc pas remarqué qu’enfaisant jouer le ressort dans le sens opposé, on découvrit l’autre face de ce médaillon ? — Vois plutôt !
C’étoit effectivement le portrait de la Fée aux Miettes, et j’y appliquai mes lèvres avec ardeur.
— Enfin ! reprit-elle, pauvre, mais digne créature, qu’une méprise de l'intelligence qui préside à la distinction des espèces a malheureusement laissé tomber pour un petit nombre de jours dans le limon de l’homme, ne te révolte pas contre l’erreur de ta destinée ! je te reconduirai à ta place !
Et puis, comme si ces paroles lui étoient échappées par distraction, elle revint au sujet de mon entreprise et aux dispositions de mon voyage.
— 11 n’y a pas de temps à perdre, dit-elle, car je sens que l’horrible crainte de te perdre pour jamais achevoit déjà deminermes organes affoiblis. Les heures me vieillissent plus depuis quelque temps que ne faisoient les années, et je ne serois pas surprise d’avoir donné carrière devant toi à quelques idées privéesde sens, comme les vagues rêveries des vieillards.
— Il n’en est rien, ma bonne amie, mais je suis prêt à vous obéir, et je crois que je serois déjà parti, quoique l'heure soit peu favorable sans doute aux recherches que
vous avez à m’ordonner, si vous m’aviez fait connoître le spécifique dont vous attendez votre guérison. Il faudra qu’il soit bien difficile à conquérir s’il m’échappe !
— Eh ! seroit-il vrai, Michel, que j’eusse oublié de te le nommer ? C’est la mandragore qui chante !
— La mandragore qui chante! dites-vous? Pensezvous, Fée aux Miettes, qu’il y ait des mandragores qui chantent, ailleurs que dans les folles ballades des écoliers et des compagnons de Granville?
— Une seule, mon cher Michel, une seule, et son histoire, que je te raconterai un jour, est unedesplusbelles de l’Orient, puisqu’elle se lit dans un des livres secrets de Salomon. C’est celle-là qu’il faut trouver.
— Bonté inépuisable du ciel ! m’écriai-je, daignez me secourir dans cette déplorable extrémité ! Comment trouver en six mois la mandragore qui chante, dont la Fée aux Miettes disoit tout à l’heure qu’elle ne savoit pas elle-même en quel lieu la sagesse de Dieu l’avoit placée, et qu’on cherche inutilement depuis le règne de Salomon !
— Ne t’épouvante pas de cette difficulté! La mandragore qui chante se présentera d’elle-même à la main qui est faite pour !a cueillir, et tu serois arrivé sans succès au dernier moment de ton généreux exil, ledernierrayon du soleil de Saint-Michel seroit près de s’éteindre dans le crépuscule, à l'horizon du monde le plus reculé où tes voyages puissent te conduire, jusque dans ces glaces du pôle où jamais une fleur ne s’est ouverte aux clartés des cieux,quela mandragore qui chante s’épanouiroit fraîche etvermeille sous tesdoigts, si tun’as cessé de m’aimer, et te répéteroit sur un mode inconnu de la terre ce refrain de ton enfance :
C'est moi, c’est moi, c'est moi Je suis la Mandragore,
La fille des beaux jours qui s’éveille à l'aurore,
Et qui chante pour toi!
LA FÉE AUX MIETTES
Alors tu n’auras plus à te soucier, notre destinée sera complète, et nous ne tarderons pas à nous revoir.
— Attendez, dis-je à la Fée aux Miettes, qui se disposoit à gagner son appartement, selon l’usage, après cette allocution ;je ne vous ai jamais contrariée sur les petits arrangements de notreménage, depuis que vous nous séparez tous les soirs par une porte si hermétiquement close, que je ne croirois pas perdre au change en donnant File de Man pour enrichir mes ateliers de l’ouvrier qui l'a faite. Aujourd'hui c'est autre chose. Je vous quitte pour longtemps peut-être, et je vous quitte abattue et souffrante : c’est vous qui me l'avez dit. L’heure de mon départ sonnera longtemps avant votre réveil, et je partirois malheureux si je m’éloignois de vous inquiet de votre santé, sans avoir reçu.votre baiser d’adieu et votre bénédiction. Ne fermez pas cette porte, Fée aux Miettes; j'ai besoin de vous entendre respirer, et de m'endormir, assuré du calme de votre sommeil.
Laporte resta ouverte, etbien m’enprit, car l’inquiétude qui m’obsédoit m'empêcha de m’assoupir. Peu de minutes s’écouloient que je ne descendisse de mon lit pour venir, d'un pied furtif, prêter l’oreille au souffle de la Fée aux Miettes; à mesure que mes incursions me ramenoient plus prèsd’elle, il meparoissoit plus irrégulier et plus agité. Je crus même entendre une foible plainte et deviner le mouvement d’un frisson. Je me dis:
— Si elle avoit froid 1 — La draperie qui la couvre est si légère, ajoutai-je en la soulevant. Etelle retombasur nous deux.
La Fée aux Miettes se réveilla.
— Que se passe-t-il donc de nouveau dans votre esprit, Michel? dit-elle en me repoussant avec plus de force que je n’en attendois de ses petites mains. Je ne serois pas plus étonnée d’apprendre que l’innocente colombe s’est métamorphosée en pie effrontée! Avez-vous oublié les conditions de notre mariage et les réserves que j’y ai
mises, ou vous imaginez-vous qu'il puisse arriver un temps où les princesses de ma maison dérogeront jusqu'aux brutales amours de la populace humaine? Rendez grâce à la nuit qui vous dérobe la rougeur que votre audace vient de faire monter à mon front, car il m’est avis quelle vous forceroit à mourir de repentir et de honte !...
— Eh! mon Dieu, Fée aux Miettes!... Excusez ma témérité en faveur de son motif! C’est seulement que j’ai pensé que vous aviez froid, en vous entendant grelotter sous votre couverture comme un jeune oiseau qui n’a pas encore poussé ses premières plumes, quand une brise du matin court en sifflant sur son nid, pendant que sa mère est allée à la picorée dans les halliers. Si vous n’aimez pas assez votre pauvre Michel pour dormir sans défiance à côté de lui, je suis prêt à vous quitter; mais ne m'expliquerez-vous pas auparavant comment il se fait que vous soyez dans votre lit presque aussi grande que moi?
— Oh ! que cela ne t’étonne pas, dit-elle; c’est que je me déploie.
— Cette chevelure aux longs anneaux qui flotte survos épaules, Fée aux Miettes, vous l'avez jusqu’ici cachée à tous les yeux.
— Oh 1 que cela ne t’étonne pas, dit-elle ; c’est que je ne voulois la laisser voir qu’à mon mari.
— Ces deux grandes dents qui vous déparent un peu au jour, Fée aux Miettes, je ne les retrouve pas entre vos lèvres fraîches et parfumées.
— Oh! que cela ne t’étonne pas, dit-elle; c’est que c’est une parure de luxe qui ne convient qu’à la vieillesse.
— Ce trouble voluptueux, ces délices presque mortellesquime saisissent auprès de vous, Fée aux Miettes, je ne les avois jamais éprouvées, avec votre permission, que dans les bras de Belkiss !
LA FÉE AUX MIETTES
— Oli ! que cela ne t’étonne pas, dit-elle ; c’est que la nuit tous les chats sont gris.
— Ces explications, FéeauxMiettes, jelesavoisrêvées une autre fois, ou je les rêve maintenant.
— Oh 1 que cela ne t’étonne pas, dit-elle ; tout est vérité, tout est mensonge.
La Fée aux Miettes ne me repoussoit plus, et jem’endormis le front caché sous ses longs cheveux, comme il me sembloit m’endormirdansmes songes des nuits précédentes sous les longs cheveux de Belkiss.
Je ne me réveillai qu’au bruit de laclochedu chantier qui m’annonçoit ce jour-là l'heurede mondépart pour tm long voyage, et ma vieille femme étoit accroupie déjà auprès delà bouilloire à terminer les préparatifs d’un déjeuner plus substantiel qu’à l’ordinaire.
Un moment après, je l’embrassai tendrement, et je gagnai les hauteurs de la montagne pour me mettre à la recherche de la mandragore qui chante.
Le dernier et le plus court de la narration de Michel, qui est par conséquent le meilleur du livre.
Si mon Iliade vous a coûté beaucoup d’ennui, monsieur, ne craignez pas que je mette votre patience à une nouvelle épreuve parla longue narration de mon Odyssée. Ce n’est pas qu'elle n’ait été féconde en aventures extraordinaires dont la connoissance pourroit servir en temps et lieu à l’instruction des hommes de bonne foi ; mais il faudroit pour cela qu’elle fût racontée dans une langue plus naïve et moins spirituelle que la nôtre, chez un peuple qui jouisse encore de son imagination et de ses croyances, et je me propose bien de le faire un jour, si je découvre ce soir la mandragore qui chante. Vous voyez maintenant qu’il me reste peu de temps à m’assu-
rer de son existence, qui est la condition nécessaire de la mienne.
lime suffira de vous dire que j’erre depuis six mois à travers les plaines de mandragores, qui relèvent toutes de quelque châtellenie peuplée des plus jolies femmes de la terre, et que je n’ai trouvé nulle part ni une mandragore qui chantât, ni une femme qui me fit oublier l’amour de la Fée aux Miettes.
Une semaine s’est à peine écoulée que je me retrouvai aux portes de Glasgow, mêlé à un couple d'herbalisles 1 qui cherchoient des simples.
— Monsieur, dis-je en m’adressant à celui de ces curieux dont l’air rogueet suffisant annonçoit le mieux un savant profcs, oserois-je vous demander si vous savez où je pourrois me procurer la mandragore qui chante?
— Mon ami, me répondit-il en me tâtant le pouls, elle estinfailliblement, si elle existe quelque part, à l'hospice des lunatiques, où ce garçon va vous conduire.
Et c’est depuis ce jour qu'on m'y retient prisonnier sans contrarier mon projet, puisque les mandragores n'y manquent pas...
dais, je vous demande, monsieur, n’avez-vous rien entendu, et ne vous semble-t-il pas qu'une harmonie exquise court en murmurant sur ces fleurs mourantes, avec le dernier rayon du soleil horizontal? Adieu, monsieur, adieu.
Et Michel m’échappa pour courir à ses mandragores.
— Dieu me préserve, infortuné, dis-je en me frappant le front de la main et en m’élançant dans l'avenue sans regarder derrière moi; Dieu me préserve d’ètre témoin de ton désespoir quand le dernier de tes prestiges s’évanouira !
1 11 est probable que Michel se sert ici de ce vocable anglots, parce qu'il sait que le mot françois herboriste est un horrible barbarisme.
[Note de l’Éditeur.)