‹ Contes fantastiquesChapitre 7 sur 27 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

un de ces élans prodigieux qui m'avoient étonné si souvent, et par lesquels sa joie se manifestait presque toujours dans les grandes occasions. Je me trompois: mes yeux la retrouvèrent à sa place en se rabaissant sur elle, et je fus frappé du sentimentdoux et passionné qui s’embloit alors humecter les siens...

— Non, non. .. reprit-elle en rattachant de toute l’agilité de ses jolis doigts d’ivoire le médaillon à la chaîne. Oh ! vraiment non! tu le garderas toujours ! je ne me croirois pas assez aimée de toi, si je n’en étois aimée aussi sous les traits de ma jeunesse !...

Je me penchai pour imposer sur son front le baiser solennel qui consacroit notre mariage, et je laissai tomber ina main à la hauteur de son petit bras, qui la ceignit fièrement à l’instant comme le bras d’une épousée.

— Merveille ! merveille ! crièrent les spectateurs, le fiancé de la veuve de Salomon qui épouse la Fée aux Miettes !

— Ne les écoute pas, reprit à voix basse la Fée aux Miettes. La veuve de Salomon, ce n’est pas la beauté, c’e^t la sagesse; et tu n’espas aussi trompé qu’ilsl’imagincnt, si je parviens à te procurer un peu de bonheur.

Je lui fis entendre, en pressant sa main, quejen’avois rien à désirer, et que lesrisées stupides qui couroienlsur notre passage n’humilioient pas mon cœur. Je témoignai, au contraire, par mon assurance, que j’étais fier de l’amour de celle pauvre vieille femme; etdequois’enorgueilliroit-on, si ce n’est du plus parfait des sentiments éprouvés par la raison et par le temps?

A quelques pas de là, nous fûmes arrêtés au détour d’une rue étroite par le concours d’une autre multitude qui suivoit la noce de Coll Seashop, le maître ducalfat, et de Folly Girlfree, la plus jolie mantua-nuikerAQ Grcznock; et mon àme se dégagea du seul poids qui l’oppressoit. Je jetai cependant un regard sur la mariée, et jela trouvai bien jolie !...

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LA FÉE AUX MIETTES. 207

— N’as-tu point d'émotion que tu me caches? me dit la Fée aux Miettes un peu troublée.

— Aucune, ma bonne amie, repris-je avec transport. Coll est un habile et honnête ouvrier, et je me réjouissois de penser que cette belle et tendre Folly pourroit être heureuse!

— Vraiment j’y compte bien aussi ! répondit la Fée aux Miettes.

Ce que c’étoit que la maison de la Fée aux Miettes, et la topogrnphio poétique de son parc, dans le goût des jardins d’Arislonoüs de M. de Fénelon.

Nous arrivâmes enfin à l’endroit des murs extérieurs de l'arsenal où devoit être appuyée cette maisonnette dont la Fée aux Miettes me parloit quelques années auparavant. Je l’avois souvent cherchée depuis sans la découvrir, et je ne fus passurpris qu'elle m'eût échappé jusque-là, quand la Fée aux Miettes me la montra dans un recoin fort caché, en la touchant du bout de sa baguette. Je restai un moment stupéfait, et je retins mes pensées suspendues à mes lèvres, dans la crainte d'humilicr cette respectable femme par une observation inconvenante; ce qu'il y a de plus bas au monde, c’est de mortifier la pauvreté; mais c’est le comble de l’ingratitude et de la noirceur, quand la pauvreté nous donne un abri.

Je ne vous ai pas encore dit la cause de mon embarras. Vous avez infailliblement vu, monsieur, dans les jouets des enfants, et vous vous souvenez peut-être, car c’est la dernière chose qu’on oublie, d’avoir possédé parmi les vôtres une jolie petite maison de carton verni, aux murs de couleur d’ocre badigeonnés en perfection à la laque et au bleu de Prusse, avec ses trois croisées immobiles, sa ferblanterie en papierdargent, sontoiloù l'ardoise s’est

arrondie en écailles sous un pinceau naïf qui se feroit scrupule de prêter à l'illusion par quelque arlilice imposteur. Vous l’avez vu, cet édifice innocent qui n’a rien coûté aux veilles de l’architecte, aux fatigues du maçon et du charpentier, avec son modeste jardin composé de six arbres que l’artiste expéditif a taillés à côté de l'allumette, et dont la cime, insensible aux vicissitudes des saisons, se couronne de feuilles découpées en taffetas vert. Telle me parut au premier regard la maison de la Fée aux Miettes, et telle vous la trouveriez encore sila direction ou le hasard de vos voyages vous conduisoitun jour à Greenock. Il me devint impossible de contenir mon étonnement.

— Parle ciel ! Fée aux Miettes, m’écriai-je, vousêtesvous jamais mis dans l'esprit que nous puissions entrer là dedans? Le nain jaune lui-même, sur l’existence duquel les critiques ne sont pas d’accord, n’y trouverait où loger!

— Tu t’étonnes de tout, reprit gaiement la Fée aux Miettes, et c’est une mauvaise disposition pour vivre dans ce monde de l’imagination et du sentiment, qui est le seul où les âmes comme la tienne puissent respirer à leur aise. Laisse-toi conduire, car il n’y a que deux choses qui servent au bonheur : c'est de croire et d'aimer.

En même temps, elle me saisit par la main, se baissa sous la porte d'entrée, et m’introduisit dans unepièceélégante et spacieuse qui excédoit mille fois les bornes dans lesquelles ma première conjecture avoit circonscrit notre domicile. Je la parcourus rapidement du regard, et je vis qu’elle ne contenoit qu’un lit.

La Fée aux Miettes pénétra dans ma pensée, elle en avoit l'habitude, et, poussant du doigt le ressort d'une porte qui suivoit, elle me montra sa chambre à coucher, qui n’étoit ni moins commode ni moins jolie que la mienne. Je ne revenois pas de ma surprise.

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— Comme j'avois compté sur ta parole, dit-elle en entrant, et que je ne voulois pas t’engager dans un établissement peu sortable pour ton âge, sans t’y procurer au moins les dédommagements de l'étude et les plaisirs de l'esprit, je te disposois ici de mes petites épargnes une bibliothèque à ton goût. Si je me suis trompée sur les auteurs qui channoient tes premières études, je crois que tous tes amis y seront. — lit, d'un nouveau mouvement, elle m’ouvroit un cabinet de quelques pieds carrés, où mes livres favoris rayonnoient de maroquin et d'or sur de gracieuses tablettes.

— Attends, reprit-elle en faisant rouler sur ses gonds line troisième porte de bois de cyprès, voici tes outils de charpentier, d'un travail un peu plus soigné que ceux dont tu te sers aux chantiers de maître Finewood, et, sur les gradins qui les surmontent, un assez bon assortiment d'instruments de mathématiques. S’ils deviennent insuffisants à mesure que tu te perfectionneras dans les connoissances, nous serons en mesure d'y pourvoir ; car les soixante louis que je te devois ont heureusement prospéré dans mes mains. — Ne m’interromps pas, continua-t-elle avec un sourire, par tes exclamations d’enfant à qui tout semble nouveau. Ce qui devoit te surprendre, pauvre Michel, c'étoient les épreuves de l'innocence malheureuse, et tu les as subies sans murmure. Accoutume-toi aussi sans efforts à un sort humble, mais doux, qui ne changera désormais pour toi que le jour où tu le voudras, mais dont tu resteras toujours le maître. 11 y a de certains esprits, et je ne te confonds pas avec eux, pour qui la continuité d'un bien-être médiocre devient en peu de temps plus intolérable que 1er, chances orageuses de l'ambition et de l’adversité. Si tu sais te contenter dans ton état et te réjouir dans ton ouvrage, tu auras atteint à la suprême sagesse, et tu pourras te passer de moi, qui ne dois pas te rester longtemps, à en juger par la longue mesure d’années que j'ai déjà remis.

plie. — Ta t’attendris, mon ami, tu pleures, tu m’aimes donc?...

— Eh ! Fée aux Miettes, qui pourrois-je aimer sur la terre, si ce n’est l’être généreux qui me comble de tant de bienfaits?...

— Ce mot est de trop entre nous, dit-elle d’un son de voix attendri ; mais, puisque tu n'as pas craint de blesser les sentiments les plus délicats de mon cœur, j’épuiserai avec toi sans retard la seule conversation triste que nous devions avoir de notre vie. L'idée qu'à vingt et un ans tu t'es formée du mariage a dù te faire comprendre un autre bonheur que celui qui t’est promis par notre union. Je le sens, et tu me déinentirois en vain, parce que je lis dans ton àme tout aussi avant que toi-même. Conserve-toi pur pour ce bonheur que je te prépare peut-être; au moins es-tu en droit de l’attendre de ma prévoyance, qui ne s’est occupée que de toi depuis ton berceau. Aime ces traits de mon jeune âge; aime ce portrait, le seul charme qui me soit resté pour te plaire, et ne t’inquiète pas du reste de tes obligations envers moi. Oublie jusqu’aux fougues de ma vieillesse encore jeunette qui s’éprit follement d’un joli enfant dans les écoles de Granville. Mon affection pour toi est plus vive que l’affection d'une mère, mais elle en a la chasteté. Des raisons que tu connoitras avant peu ont amorti dans mon sein la dernière étincelle des passions que tu y avois rallumées, et, s’il m’en reste un désir, c'est que tu conçoives un jour quelque bonheur à posséder l’àme de la Fée aux Miettes sous les traits de Belkiss ; la nature est si variée dans ses caprices, que cela peut se rencontrer.

J’allois tomber à ses genoux; elleme soutint, et, enlevant aussi une larme de ses yeux, du bord de sa longue manchette : — Viens, viens! dit-elle; tu me faisois perdre de vue quelques ordres que j’ai à donner pour notre repas de noces, quoique nous devions le faire tète à tète,

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comme il convient à notre condition. En attendant, continua-t-ellc en soulevant une portière de soie, promènetoi dans notre petit jardin. Il n’est pas fort étendu, ainsi <|ue tu as pu en juger du dehors, mais il est si adroitement distribué, que tu l’y promènerois tout un jour sans passer au même endroit.

La portière retomba sur moi, et je m’engageai en rêvant dans le jardin de la Fée aux Miettes. J'étois si préoccupé, que je marchai longtemps en effet sans prendre garde aux objets qui m’entouroient ; mais les sentiers se mulliplioient à tel point sur mon passage, que je commençai à concevoir tout de bon la crainte de m'égarer, et que je cherchai à me faire, pour l’avenir, une idée plus distincte des localités. Ce qui m’y frappa d’abord, ce fut la douceur de la température et l’éclat du ciel, dont je n’avois jamais joui avec autant de délices à Greenock, même dans les journées les plus pures de l’été, car ce climat est froid, et le soleil n’y brille de quelque splendeur que pendant un petit nombre de semaines ; mais un phénomène encore plus nouveau pour moi vint me faire oublier celui-là. Je ne sais par quel heureux artifice, dont la Fée aux Miettes devoit sans doute le secret à sa longue expérience de toutes les sciences humaines, elle étoit parvenue à naturaliser dans ce jardin enchanté les plus rares merveilles de la végétation des tropiques et de l’Orient. C’étoient des lauriers-roses aux cymbales lavées d'un frais vermillon, des grenadiers chargés de bouquets de pourpre, des orangers dont les branches plioient sous le poids de leurs fleurs d’argent et de leurs fruits d’or, des aloès dont la tige, élancée comme un màt gracieux, balançoit à son sommet une riche couronne de girandoles, des palmiers dont la cime se déployoit au souffle d’un vent parfumé comme un éventail de verdure. Entre les groupes decis arbres élégants et de mille autres espèces que je cor.noissois à peine par leurs noms, couloient sous le da $

échevelé des saules de Babylone une multitude de jolis ruisseaux dont les rives étoient toutes brodées des plus riantes fleurettes de la nature. Ne vous imaginez pas que le sable sur lequel ils glissoient transparents comme une nappe de cristal, ou sur lequel ils bondissoient à leur pente en cascade de diamants, fût emprunté à la blanche arène, formée de petits cailloux choisis, qui sert de repos aux nymphes. Ce n'étoit ni plus ni moins, je vous jure, que des opales à l’œil de feu, des améthystes limpides comme le ciel, et des escarboucles rayonnantes comme celles qui avoient entouré le portrait de Bclkiss ; et je sentis alors pourquoi la Fée aux Miettes y attachoiL si peu d’importance ; mais il est tout naturel qu’on ne parvienne pas communément à cette idée, avant d'avoir parcouru les jardins de la Fée aux Miettes.

Permettez-moi de ne pas oublier un genre de ravissement moins familier à la plupart des hommes, et que l'habitude de mes premiers goûts et de mes premiers plaisirs me reudoit peut-être plus sensible que les autres. L’attrait de ce perpétuel printemps avait fixé dans les jardins de la F’éeaux Miettes les plus élégantes et les plus aimables des créatures auxquelles Dieu n’a pas encore daigné donner une àme, les magnifiques papillons qui peuplent les solitudes et qui caressent les fleurs des deux mondes. Je les connoissois presque tous par les descriptions que j’en avois lues bien jeune, ou par Jes images que les peintres en ont faites ; mais je les voyois pour la première fois se croiser, s’éviter, se poursuivre, planer, tournoyer dans l'air, frémir en bourdonnant ou s’enfuira peine visibles, sur des ailes fraîches et vivantes, et rivaliser d’éclat avec les corolles en coupes, en cloches, en bassinets, en cornets, en roses, en étoiles, en soleils, qui pendoient, vermeilles, de tous les rameaux. Divine munificence de la création! Sublime enchantement des yeux! Spectacle digne d’embellir les

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rêves d’un homme de bien qui s’est endormi sur une bonne pensée!

J’y aurois passé une journée entière sans distraction et sans souvenir, si la voix de la Fée aux Miettes ne m’avoit appelé à notre petit festin ; et je ne m'attendois guère à me retrouver si près de notre maison. Comme la bonne vieille m’éclairoit delà porte avec un flambeau, je m'aperçus que le jour étoit tout à fait baissé, et que mon imagination s'étoit entretenue longtemps dans des impressions délicieuses qui ne pouvoient plus lui être transmises par mes sens.

Je rentrai. Près d’une petite table servie simplement, mais avec une appétissante propreté, flamboyoit un feu vif et pur, parce que, selonla Fée aux Miettes, la soirée s’étoit refroidie.

— Quedites-vous?du froid, mabonneamie ! m'écriaije en revenant à moi. Jamais le printemps n’a eu de plus douce chaleur et l'été plus de grâces!

— Oh ! répondit-elle, dansmon jardin on ne s'aperçoit de rien, quand on est amant ou poète!

La Fée aux Miettes ne m’avoit jamais laissé exprimer sans l'éclaircir un doute léger dont la solution put être utile à mon instruction ou à mon bonheur; eteependant, depuis notre dernière rencontre, elle avoit affecté plusieurs fois de se défendre de mes étonnements, et de se dérober âmes questions.

— Voilà qui est bien, dis-je en moi-môme. Ce vain besoin de tout savoir et de tout expliquer qui me tourmente ne seroit-il pas une marque de la foiblesse de notre intelligence et de la vanité de nos ambitions, le seul motif peut-être qui nous empêche de goûter sur terre la part légitime de félicité qui nous y est dispensée? Que m'importent les causes et les motifs du bien dont je ressens les effets, et de quel droit irois-je m’en informer avec une sotte et orgueilleuse curiosit ’, quand tout m’avertit que je suis ué pour jouir de ma vie et de

CONTES FANTASTIOCES.

mon imagination, etpour en ignorer le mystère? Funeste instinct qui ouvrit à Ève lesportcs delà mort, à Pandore la boite où dormiroient encore toutes les misères de l'humanité, et à je ne sais quelle noble châtelaine, dont , j'ai oublié le nom, lecabinet sanglant delà llarbc Bleue ! Ce que je nesaispas, sij’avoisintérèt aie savoir, la Fée auv Miettes, qui le sait, me l’auroit dit. C'est pour cela que mes interrogatoires l’affligent, moins parce qu’elle craint d’y voir percer l’apparence d’une défiance injurieuse que du regret de s’y confirmer dans l’idée qu’elle commence à se faire de l’insuffisance et de la légèreté de mon esprit.

Et depuis ce moment-là je n’interrogeai presque plus. Je pris ma vie comme elle étoit.

Dans lequel on lira tout ce qui a été écrit de plus raisonnable jusqu’à nos jours sur la manière de se donner du bon temps avec cent mille gui nées de rente, et même davantage.

Alt ! la conversation de la Fée aux Miettes avoit des agréments si puissants, que vous ne vous seriez jamais lassé de l'écouter! Je remarquois seulement avec une sorte d’inquiétude que ses paroles, ses gestes, ses attitudes, avoient perdu cette vivacité folâtre et quelquefois bouffonne dont je m’étois si souvent réjoui au collège. Elle n’étoit devenue cependant ni sérieuse ni sévère, et la douce gravité de ses discours n’ôtoit rien à leur aimable aménité; maiselleeffoctoitde donner à nos entretiens un tour plus solennel et une direction plus élevée que dans les jours mémorables de la pèche aux coques et du naufrage sur les côtes d’Angleterre. Je supposai qu elle croyoit devoir cette réserve à la dignité de notre fête nuptiale, ou bien que l’àge de réflexion dans lequel

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j’étois entré ce jour-là imposoit de lui-même une nouvelle forme à ses sages enseignements. Je cherchai en moi si notre vie morale ne se partageoit pas, effectivement, entre les riantes déceptions de l’enfance, et les convictions austères que l'expérience apporte un jour à l’enfant qui s’est fait homme, et je me demandai si mon apprentissage étoit tout à fait fini.

J’endoutois, parce que les vicissitudes de ma jeunesse n’avoientpas été assez nombreuses et assez variées pour me fournir l’occasion d’embrasser sous tous les aspects toutes les chances d’une existence complète. Je regrettois de n’avoir éprouvé ni assez de malheurs, ni surtout assez de prospérités, pour être sur de ma résolution dans tousles événements delà vie. Ce que je savois, c’est que le principal devoir qui me restât sur la terre, c’étoit de faire le bonheur de la Féç aux Miettes. Ce que je ne savois pas, c’est ce que je pouvoisau bonheur de la Fée aux Miettes, mais mon cœur se scroit brisé de l’idée qu’elle n’étoit pas heureuse.

J’ignore si elle me devina, mais elle me tira de ma préoccupation par un grand éclat derire, et sesyeux vifs et brillants se fixèrent en même temps sur moi, humectés de ces larmes intérieures qui ne débordent pas la paupière, avec une si délicieuse expression d’attendrissement, de commisération et d’amour, que je ne pus résister au besoin de saisir sa jolie petite main d’un côté de la table à l’autre, et d’y imprimer un baiser.

Au même instant, un foible grondement, fort expressif et fort chromatique, se fit entendre" à la porte.

— Ah! vraiment! dit la Féeaux Miettes en s’élançant pour ouvrir avec son indevançable prestesse, je crois connoitre cette voix harmonieuse, et je suis bien trompée si ce n’est, pas l’élégant Master Blatt, le premier écuyer de notre ami sir Jap Muzzleburn!

C’étoit Master Blatt, en effet, c’est-à-dire un barbet noir des plus propres et des plus mignons que l’ou puisse

C< NTES FANTASTIQUES.

imaginer, au poil frisé par larges anneaux, comme s’il avoit été tourné parle fer d’un perruquier fashionable, aux bottines de maroquin jaune frappées d’un gland d’or flottant, et aux gants de buffle à la Crisj in.

C’étoit Master Blatt lui-même, qui entrait en s’évent nt, avec une griiec infinie, de sa toque ea. panachée.

Comme c’étoitàma femme que s'adressait la commission de Master Blatt, et qu’il abc voit, son petit discours dans cette langue canine deFîledv Man à laquelle je n’étois légèrement inrtiéque dcpuisla veille, jen’essayai pas de le suivre dans les développements de sa harangue. Celam’auroit été difficile, à la vérité, parce qu’il en précipiloit le débit avec une si surprenante vélocité, que jamais ni tironien ni sténographe ne l'eût rattrapé à la course, et qu'il avoit d’ailleurs un peu d’accent.

Quand il eut fini de parler, Master Blatt ramena devant lui sa patte droite, qu’il avoit laisséejusque-Ià reposersur sa hanche d’une manière pleine de dignité, et remit aux mainsdela Fée aux Miettes un portefeuille dontla forme, la couleur, la dimension, le signalement tout entier, étoient bien présents à ma mémoire; le portefeuille du bailli de l ile de Man que j’avois défendu de si grands hasards, et qui faillit me coûter si cher.

Ensuite il s'inclina profondément devant elle, me salua d’une manière plus grave, etse retira peu à peu sans se détourner, comme un chien diplomate qui est accoutumé aux grandes affaires, et qui connoît le cérémonial d’une ambassade.

— Bien, bien, .bien, dit la Fée aux Miettes en se renversant sursa chaiselongue avec une expansion degaieté quinte charmoit. — Tes cruels malheurs d’une nuit nous auront du moins, comme tu le vois, servi à quelque chose !

— Je vous jure, Fée aux Miettes, lui répondis-je, que je n'en sais pas un mol!...

— Cher enfant, tu as saison, reprit-elle, etpardonne-

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moi ma distraction. Il faut que je t’explique cela. Ta triste aventure m’avoit rappelé que l’île de Man appartenoit de temps immémorial à une branche de ma famille dontl’héritage me revenoit de droit, par le fâcheux bénéfice d’une longue vie, et je t’avouerai que j’atta- ( chois peu d’importance à cette propriété, à cause du caractère maussade et hargneux des habitants ; mais l’occasion me détermina, et, comme j’étoissûre d’arriver assez à temps pour t’empêcher d’ôtre pendu, je m’avisai d’expédier en passant mon homme d’affaires au bailli pour faire reconnoître mes titres. Ils étoient si authentiques et si clairs, que l’honnête sir Jap n’a pas hésité un moment à remettre à ma disposition les revenus de l’année, c’est-à dire cent mille livres sterling de bon papier, continua-t-elle tout en feuilletant les traites et les bil lets, cent mille bonnes guinées que tu as tirées des griffes des voleurs.

Et là-dessus la Fée aux Miettes se reprit à rire d’aussi bon cœur qu’autrefois.

Je penchai ma tête sur ses mains, et je restai quelque temps sans répondre.

— Cent mille guinées, Fée aux Miettes ! dis-je enfin. Cent mille guinées de revenu ! — Oh! si vous aviez eu cette fortune quand vous veniez racheter ma vie au pied de l’échafaud, je n’y aurais pas consenti ! une si riche héritière que la Fée aux Miettes ne peut pas être la femme d’un ouvrier sans ressources et sans espérances 1

La Fée aux Miettes me regarda d’un air chagrin et se mordit les lèvres. — Tu n’as point dit cela, Michel, dans l’intention de me blesser, répondit-elle avec un son de voix ému, et j’oublierai ce qu’il pourrait y avoir d’amer dans cette observation, si tu avois voulu en faire un reproche. Non, non, le généreux enfant qui m’a donné trois fois en sa vie tout ce qu’il possédoit, et qui m’a engagé jusqu’à sa liberté pour me forcer à recevoir ses bienfaits, ne m’accuse pas dans son ^œur d’avoir mania

qué aux lois de la délicatesse quand j'ai consenti à lui tout devoir. C’est cependant ce qu’il feroit en hésitant à recevoir de moi cent fois moins qu’il ne me sacrilioit en effet, quand il se dépouilloit en ma faveur des derniers débris de sa fortune. Mais ceci même lui appartient, car je ne me serois jamais avisée de réclamer mes droits sur une propriété inutile et oubliée, sans l’événement presque miraculeux qui t’a mis en possession de ce portefeuille comme d’une propriété légitime. II faut bien t’apprendre du reste, continua-t-elle en reprenant une complète assurance, que tes richesses n’ont rien à envier aux miennes, et qu’elles les égalent si elles ne les excèdent pas. Encore n’est-ce pas de tes espérances sur les biens de ton père et de ton oncle que j’entends parler, quoique les nouvelles qui m’en arrivent depuis longtemps me fassent concevoir une grande idée de la prospérité de leurs entreprises et de la magnificence de leurs établissements.

— Ils vivent tous les deux ! m’écriai-je en pleurant de joie. Ifieu soit loué à jamais!

— Dieu soit loué en toutes choses! dit la Fée aux Miettes. Ils vivent, ettulesreverrasavantpeu,simes projets s'accomplissent. En attendant, rien ne manque à ton opulence, puisqu'ils m'ont autorisée à fournir à tous tes besoins aussitôt que je t’aurois retrouvé, et que le seul produit de l’or dont tu m’avois s.i charitablement confié ledépôtpassedéjà d'ailleurs, si je ne me trompe, la portée de tous les vœux que tu peux former en ta vie. Il me suffira de te prévenir aujourd’hui que je l’ai placé dans un commerce qui doit rapporter cent mille pour un à chaque voyage du grand vaisseau sur lequel tu te proposois de t’embarquer hier, et qui mouillera toutes les semaines à Greenock. Tu vois par là que tu seras en peu de jours le plus riche de nous deux, car je n'ai aucune raison pour suivre les mêmes chances, et la possession d'un or superflu ne tente pas mon ambition.

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Je ne m’arrêtai pas d’abord aux sages paroles qui terminoient ce discours singulier; l’idce de cette fortune immense et inattendue que je n’avois jamais rêvée, même dans le sommeil, exerça sur mon esprit une espèce de* fascination et d’étourdissement où ma raison cherchort en vain à se retrouver. Plus je m’efforçois de rattacher le fil de ma pensée à quelques-unes des combinaisons d’existence que je m’élois composées jusquelà, plus je me trouvois étranger à mon avenir, et incapable de m’y placer d’une manière assortie à mon organisation et à mon caractère. Je finis par penser tout < haut. — En vérité, repris-je en balbutiant des mots confus comme mes réflexions, de semblab'es événements doivent nécessairement changer la position que nous tenons dans la société. Je m’en félicite pour vous, Fée aux Miettes, qu’ils appellent à jouir d’une destinée digne de votre naissance eide votre sagesse; mais, pour moi, je m’en étonne, et je ne me prépare pas sans un mélange d’inquiétude à cet état de splendeur où la Providence m’a tout d’un coup élevé. C’est à vous, qui avez acquis dans votre jeunesse l’expérience de la richesse et des gran deurs, à m’apprendre ce que nous devons faire de nos trésors pour montrer à tout le monde que nous méritons de les posséder.

— Ceci est une grande question, mais j’essayerai de l’éclaircir puisque tu le veux, répondit la Fée aux Miettes en souriant assez tristement, autant que je pus m’en apercevoir, car j’osois à peine tourner mes regards sur elle. Il y a effectivement bien des partis différents à tirer d’une grande fortune, et je ne dois pas te le dissimuler, plus de pernicieux que d’utiles. La plupart des hommes regardent cet avantage inopiné du hasard comme une raison de se livrer doucement à l’oisiveté, de jouir des voluptés du luxe dans une tranquille paix, et d’étaler aux yeux de la multitude un faste qui lui impose, parce qu’elle estime les plaisirs qui y sont attachés au-dessus

de toutes les faveurs de la nature. Si cette condition te convient, tu es maître de la choisir. Tu auras demain des palais somptueux, des ameublements exquis, des voitures éblouissantes de dorures et attelées de superbes chevaux pour te transporter à travers tes vastes domaines ; les artistes s’empresseront de te consacrer leurs travaux, les poêles feront des vers à ta gloire, les grands t’accoutumeront, par leurs prévenances, à te regarder comme leur égal, et tu ne pourras plus compter tes amis. Enfin, tu goûteras pour la première fois les charmes d’une mollesse tout à fait inoccupée, et le profond contentement d’âme que procure la certitude de n’avoir rieo à faire.

— Rien à faire, Fée aux Miettes ! Ah I ce n’est pas dans celte, pensée que peut résider un profond contentement de l’àme ! Le Dieu qui a daigné me former ne m’a pas donné ces bras robustes et habiles au travail pour que je les laisse indignemenllanguir dans une lâche inaction. Et, s’il lui plaisoit un jour d” me retirer ces faveurs dont il me comble aujourd’hui, que deviendrois-je après avoir oublié l’exercice de mon métier, et l’agréable habitude de ces labeurs de tous les jours qui m’occupent, qui me fortilienl, qui me plaisent, qui m’onl fait quelquefois honneur et ne m’ont jamais ennuyé ? Un objet de mépris pour les honnêtes gens et de pitié pour les sages ! j’aimerois cent fois mieux me désaccoutumer de l’espérance d’être riche, et l’effort neseroit pas grand. Il n’y a pas longtemps qu’elle m’est venue !

— A merveille, mon cher Michel ! s’écria joyeusement la Fée aux Micltes en frappant d’aise ses blanches mains l’une contre l’autre. Ajoute à cela que le changement de la manière de vivre ne feroit illusion qu’à toi, si tu étois assez stupide pour tomber dans un pareil aveuglement. Tu aurois beau te cacher dans ton faste, comme le ver dans son cocon de soie, et la chenille dans

LA FÉE AUX MIETTES

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sa chrysalide dorée, ceux qui t’ont connu te reconnoltroient,el l’envie qu’inspireroit ton agrandissement subit ne tarderoit pas à se convertir en haine secrète, sous de fausses apparences, au fond du cœur de tes flatteurs les plus assidus. — A qui appartient, diroit-on, ce carrosse aux panneaux resplendissants, qui fait voler si haut la poussière sous ses roues ferrées d’argent?... — Eh quoi, répondroient les passants avec un dédaigneux mouvement d’épaules, ne le savez-vous pas encore ? C’est un des trois ou quatre cents équipages, car il en change tous les jours, dans lesquels le petit charpentier Michel promène cette vieille naine dentue, difforme et ridicule, que tout Granville a vue mendier pendant cent ans sous le porche de son église. Ne voilà-t-il pas un beau couple pour écraser le pauvre peuple, et n’a-t-on pas raison de dire qu’il n’est telle vanité que de petites gens? Tu n’aurois fait, à ce compte, qu’abdiquer la modeste réputation d’un honorable ouvrier pour gagner celle d’un sot riche ; et c’est le souvenir le' plus fâcheux qu’on puisse laisser sur la terre après celui que laissent les méchants. — Mais, si la fortune ne sert qu’à rendre plus sensibles l’abrutissement des voluptueux et l’incapacité des oisifs, elle peut prêter un relief éclatant aux qualités de l’esprit et aux glorieuses ambitions du génie. Tous les travaux de l’homme en société ne se réduisent pas aux œuvres matérielles de la main. Il influe par son crédit et par son habileté sur les développements de la richesse et de la prospérité publiques. Il prend part à la création des lois et à l’administration des États. Il tient les balances de la justice dans les tribunaux, ou les rênes du gouvernement dans le conseil des rois ; et pour arriver aux grands emplois loi est dans tous les pays la première de toutes les aptitudes. Pauvre, ton savoir et ton éducation ne te promettoient qu’un petit nombre de succès obscurs qui n’auroient jamais tiré ton nom de l’oubli; opulent, il n’est point de car-

rière qui ne te soit largement ouverte, et au bout de laquelle tu n’aies à recueillir, vivant, les faveurs de la popularité, mort, les illustrations de l’histoire. La banque de Jonathas restera bientôt sans chef, au régime sordide que son avaricelui a fait adopter. Le président de justice est, depuis dix ans, fou de sottise et d’orgueil, et on n’attend qu’à le prendre sur quelque fausse application des lois qui aura coûté la vieà unbonnombre d’innocents notables, pour lui donner un successeur. 11 y a des dépu. tés à élire et des ministres à disgracier. Choisis.

Je regardai fixement celte fois la Fée aux Miettes, el je trouvai ses yeux arrêtés sur moi. Cette circonstance, qui m’auroit intimidé un moment auparavant, augmenta ma hardiesse, et me confirma dans la détermination que j’avois prise pendant qu’elle parloit, car toutes mes irrésolutions s’étoient dissipées.

— Mon choix est fait, lui répondis-je, et mon seul regret est d’avoir pu hésiter ; je resterai charpentier.

Ellecontintsa joie ; mais elle neréussitpasà me la dérober tout à fait. Je continuai :

— Écoulez, Fée aux Miettes, et pardonnez-moi si je conteste une seule fois avec vous. Mes études ne m’ont pas rendu propre aux emplois que vous me proposez, et je suis trop sensé, grâce à Dieu, grâce aux leçons de mes parents, grâce aux vôtres, pour mettre le sort d’un pays en balance .avec mon orgueil. Je ne cède pas, en vous disant ceci, aux timidités de la modestie. J’imagine au contraire que je n’ai jamais conçu pour moi-même une plus haute estime qu’en me rendant compte des idées où cet entretien nous entraîne, et s’il est vrai que la vanité se mêle à tous nos jugements, elle pourrait bien jouer son rôle dans mon refus. Jecrois sincèrement que je pourrais apporter comme un autre /e tribut de mes facultés à l’œuvre de tous, si la civilisatior. étoit, comme je la comprends, une doctrine de foi, une légis lation d’amour el de charité, une pratique de 1 ienveil-

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lance réciproque el universelle ; niais, dans l’état où les siècles nous l’ont donnée, je n’ai ni intelligence pour l’expliquer, ni disposition à la servir. Je respecte les pouvoirs que les nations s’imposent ; je me range sans examen aux lois quelles reconnoissent ; j’honore les esprits sublimes qui croient y entendre quelque chose, et les citoyens généreux et dévoués qui consacrent leur noble existence au soin de les interpréter et de les défendre ; mais c’est tout ce que je puis. L’opinion que nous nous formons de l’importance de notre destination passagère est sans doute flatteuse pour notre amourpropre. Elle est surtout consolante pour notre misère, et je ne trouve pas mauvais qu’on s'efforce d’en atteindre les résultats. Quant à moi, je ne les cherche pas sur la terre, el celle vie si occupéede perfectionnements ne me montre en réalité que de vaines agitations qui aboutissent à la mort pour les peuples comme pour l’homme. L’affaire de la vie, c’est de vivre et d’espérer, car elle ne bâtit rien de durable et d’infaillible que le tombeau. Si le travail des mains a moins d’éclat et de grandeur que celui de la pensée, et j’y consens avec vous, il est donc à mon sens plus raisonnable et plus utile, et j’aurois peine à m’ôter de l’esprit que tout homme qui a planté un arbre, ensemencé un guéret, ou construit une maison solide, aérée, spacieuse et bien distribuée, a rendu un service plus essentiel à ses semblables que les économistes, les philosophes et les hommes d’État avec leurs utopies de vieux enfants, si malheureuses en pratique. Voilà pourquoi je resterai décidément charpentier, si vous l’avez pour agréable, ma volonté vous étant d’ailleurs soumise en tout point. — Mais ce que je vous demandois, Fée aux Miettes, ce n’est pas non plus comment un usage absurde de la fortune peut couvrir celui qu’elle possède, et qui croit la posséder , de ridicule et de honte. Ce n’est pas comment, dans une société que je plains et que je suis près de mépriser, les habiles

parviennent à faire servir la fortune aux triomphes de cette folle passion de pouvoir et de renommée que vous appelez eD vous jouant une ambition glorieuse, et qui ne metenle guère. C’est à quoi elle est bonne pour être heureux, si elle est du moins bonne à cela, et je commence à craindre qu’il n’en soit rien.

— Il faudrait d’abord savoir ce que tu entends par le bonheur, répliqua la Fée aux Miettes.

— Ma foi, ma bonne amie, repris-je gaiement, je n’y ai jamais beaucoup réfléchi, mais je suis presque sûr que le mien ne peut pas se réaliser en barres et en billets. Le bonheur, c’est d’ôtre le premier dans le cœur de ce qu’on aime Le bonheur, c’est de faire du bien selon sa puissance, quand l’occasion s’en présente. Le bonheur, c’est de n’avoir rien à se reprocher. Le bonheur, c’est de se coucher en joie dans un lit propre et bien bordé, déjà content du travail de la semaine, et rêvant aux moyens de l’améliorer encore. Le bonheur, c’est de repasser dans sa mémoire les doux souvenirs d’un âge insouciant et de pureté, en suivant le cours de quelque rivière limpide, sur la lisière d’une prairie tout émaillée de fraisiers et de marguerites, aux rayons d’un soleil sans âpreté, à la chaleur d’un petit vent de sud chargé de parfums, et de s’arrêter à une jolie tonnelle de lilas où la Fée aux Miettes a préparé, en m’attendant, sous la feuillée, une jatte de lait écumeux et frais, une corbeille de fruits mûrs, couverts de leur fleur veloutée, et un peu de vin généreux. Combien croyezvous qu’il y ait de bonheurs comme ceux-là dans cent mille guinées?

— Il y en a plus que tu ne crois, répondit la Fée aux Miettes ; mais écoute plutôt! Je suppose qu’il te souvient encore de tes premiers amis de collège ?

— Pourriez-vous en douter, Fée aux Miettes? Je n’oublie aucun de mes sentiments, et les amitiés de collège ne s'oublient pas.

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— Jacques Pellevey, continua-t-elle, n’a pas été aussi sage que toi. De curé qu’il étoit, il a voulu devenir évêque, et la calomnie, irritée par son ambition* lui a fait perdre jusqu’à sa cure. Le malheur a produit sur lui l’effet qu’il produit d’ordinaire sur les belles âmes; il l’a rendu meilleur. Jacques, éclairé par ses fautes, s’est retiré dans un village où l’instruction n’avoit jamais pénétré, pour y former gratuitement à la religion et aux bonnes études les enfants des pauvres familles; son établissement a prospéré '/une manière si éclatante et si rapide, qu’il ne regrette aujourd’hui que de ne pouvoir l’étendreà tous les vdlages voisins ; mais ton ami Jacques est pauvre lui-même, et il se consume dans les rêves de sa charité impuissante. Ne penses-tu pas qu’il seroit bon d’envoyer un millier de guinées à Jacques Pellevey pour le seconder dans ses louables projets, dont j’ai la certitude qu’il ne sera maintenant détourné par aucun changement de fortune, car l’adversité agit sur le cœur de l'homme comme certaines tempêtes sur les fruits de la terre : elle hâte sa maturité.

— Mille guinées, c’est bien peu, dis-je à la Fée aux Miettes ; mais nous y reviendrons souvent.

— Didier Orry s’étoit richement marié, comme tu sais ; mais la destinée a d’étranges retours. Son beaupère la engagé dans des spéculations aventureuses qui les ont ruinés tous les deux. Il ne lui restoit plus qu’une maison assez modeste et des grangeages médiocrement garnis, que le feu du ciel a dévorés l’an passé. Il est allé frapper à ta porte, avec deux enfants dans ses bras, et suivi de sa femme enceinte et malade. Quand la malheureuse famille fut instruite de ton départ, ils s’assirent tous sur le seuil et se prirent à pleurer, le père et la mère parce que tu étois leur seule espérance, et les enfants parce que leur père et leur mère pleuroient. Tous seroient morts de misère et de désespoir, si Jacques Pellevey, qui passoit par là, ne les avoit recueillis; mais

Jacques a déjà tant de charges, qu’il ne suffit à celle ci qu’en prenant sur ses propres besoins. Nous pourrions rétablir la fortune de Didier Orry ; mais il nous en coûterait cher, parce qu’il a joui longtemps des douceurs de l’aisance et que l’habitude est une seconde nature. C’est une affaire de huit mille guinées.

— Vous ne faites pas entrer dans votre compte, bonne amie, la compensation des maux qu’il a soufferts. Il faut lui en envoyer dix mille.

— Tu ne sais pas ce qu’est devenu Nabot? Le pauvre diable a eu le malheur de recueillir de grands héritages, et tu devines aisément ce qu’il en a fait: le jeu a tout emporté. Ce qu’il y a de pis, c’est que son luxe éphémère lui avoil donné du crédit, et que le jour où il s’aperçut qu’il n'e lui resloit rien, il devoit beaucoup plus qu’il n’eût jamais possédé. Ses créanciers ont obtenu prise de corps contre lui, et je ne doute pas qu’il ne meure en prison, si tu ne l’en tires. Cependant je ne te le recommanderais point, car c’est se rendre complice d’une honteuse frénésie que de lui prodiguer des secours qui sont dus à tant de respectables infortunes, si cette dernière épreuve ne l’avoit décidément corrigé. Il a reconnu, dès le premier mois de sa captivité, que la privation n’étoit qu’un heureux apprentissage, et le vice qu’une mauvaise habitude. Il n’y retombera plus. Ses études mal ébauchées lui sont revenues en mémoire, et il les a recommencées avec ce zèle amoureux qui rend les progrès si faciles. Tous les pas qu’il a faits dans cette nouvelle carrière ont été marqués par des jouissances qu’il met infiniment au-dessus de celles du monde, et son caractère autrefois inquiet et soupçonneux, s’est ressenti du perleclionnemeDt de son esprit. L’avantage le plus inappréciable du travail, et il en a beaucoup d’au^ très, c’est de distraire l’âme de ses passions sans lui rien enlever de son ardeur, mais en dirigeant ces puissances exaltées d’une intelligence et d’une sensibilité de jeune

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homme vers le seul but qui soit digne d’elles. J’ai lieu de croire que Nabot te ferait un jour honneur par sa conduite, s’il n’y avoit pas tant à payer pour le délivrer de ses dettes. La Providence mesure les adversités qu’elle nous dispense. L’homme ne mesure pas celles qu’il se donne. J’ai entendu dire qu’il étoit écroué pour près de quatorze mille guinées.

— Sur quinze mille guinées, répondis-je, il lui en restera mille pour recommencer sa vie. C’est assez s’il est guéri, et surtout s’il ne l’est pas.

— Tes camarades les caboteurs avoient d’abord prospéré dans leur commerce, mais ils l’ont étendu imprudemment, et la Méditerranée leur a repris ce que l’Océan leur avoit donné. Leur beau bâtiment la Mandragore, qui contenoit en cargaison le produit de toutes leurs courses, a été capturé par des pirates barbaresques, et l’équipage entier est prisonnier en Alger. On n’estime pas à moins de douze mille guinées le prix de leur rançon.

— C’est racheter à trop bas prix. Fée aux Mieltcs, ces honnêtes et loyaux compagnons qui décimèrent leur foible pécule afin de me soulager dans ma détresse et de m’associer à leurs espérances. Douze mille guinées aux Algériens pour leur rendre la liberté; douze mille guinées aux caboleurs pour recommencer leur Irafic! — Mais à quoi bon, je vous en prie, cette énumération dont j’aurois tout au plus besoin si je ne vous avois pas comprise? Donnez, donnez. Fée aux Miettes, versez de l’or aux mains de nos amis qui souffrent; et, puisque notre fortune, si exorbitante qu’elle soit, ne peut suffire à secourir toutes les misères, augmentez-la pour donne! encore; multipliez nos trésors pour multiplier vos bienfaits*, nous n’aurons jamais trop, puisque nous ne gardetnns rien, et que ces biens immenses dont la toutepuissant, 0 , bonté nous a faits dépositaires pour les répandre ne seront pas payés, comme je le craignois, de notre

repos, de notre indépendance et de notre obscurité. C’est ainsi seulement, vous venez de me l’apprendre, que l’opulence peut contribuer au bonheur; c'est ainsi que je conçois la possibilité de n’avoir pas quelque jour à regretter d’être riche.

— Tes intentions seront remplies en ce qui te concerne, reprit la Fée aux Miettes; mais, ajouta-t-elle d’un air un peu composé, j’ai aussi de nombreux amis auxquels je dois aide et protection, et que je nesaurois favoriser de tes présents si tu ne m’y autorises, puisque je suis en puissance de mari. Ne conviendra-t-il pas que je t’en soumette la liste, comme à mon souverain seigneur et maître?

— Ehl vraiment non 1 repartis-je vivement en rougissant de sa déférence. Tout ce qui nous appartient u appartient qu’à vous, ma toute bonne, et vous pou- \ez en faire l’usage qui vous conviendra le mieux. Pourvu que le charpentier ait en poche une poignée de demi-schellings à distribuer de temps en temps aux pauvres bcggars du port, et tout au plus une guinée par semaine pour faire emplette de quelque bon auteur grec de Foulis ou de Balfour à la Ctassic Library du vieux Macdonald, il n’a rien à envier en richesse à tous les rois de la terre. Je me croirois bien réellement indigent, si j’épruuvois jamais la nécessité de posséder davantage.

— Je n’ai donc rien à désirer! s’écria- t-elle. Me voilà en état de porter la prospérité dans cette multitude de chaumières oùj’ai reçu l’aumône pendant tant d’années que j’ai mendié aux côtes de France! Hélas! il n’y a que les pauvres gens qui donnent, parce que l’habitude du besoin leur a enseigné la pitié. — Et mes quatrevingt-dix-neuf sœurs qui ont coutume de me visiter tous les ans, le lendemain de la Saint Michel, quandj’habite ma maisonnette de Greenock, tu me laisses maîtresse, n’est-il pas vrai, de leur donner à chacune soixante gui-

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nées en commémoration de celles qui m’ont assuré de si beaux jours ? Cette douceur leur viendra fort à propos, et je les sais capables d’en tirer bon parti pour leur établissement, car elles rivalisent toutes entre elles d’esprit et de gentillesse.

— Je vous laisse maîtresse de tout, Fée aux Miettes, et je trouve seulement cette libéralité trop parcimonieuse pour un présent de noces ; mais comment se faitil que vous ne m’ayez jamais parlé de votre nombreuse famille ?

— C’est qu’au temps de nos anciens entretiens, dit la Fée aux Miettes, et dans l’incertitude où j’élois de te fixer, je n'avois pas la force de m’occuper d’autre chose que de toi.

Peu à peu notre conversation se ralentit, mais l’impression s’en prolongea en moi-même avec un charme inexprimable. J’éprouvois ce contentement de cœur, cette saine et pure allégresse de la pensée, cette satisfaction vague mais profonde, qu’on goûte sans la définir, et qui fait que l’on est bien sans savoir pourquoi. J’avuis oublié le monde entier et ma propre existence avec lui, quand je sentis la Fée aux Miettes se suspendre à ma main et la presser contre sa bouche, en la mouillant de quelques larmes d’émotion et de saisissement.

— Sais-tu maintenant ce que c’est que le bonheur? dit-elle.

— Oui, oui, je le sais 1 le bonheur est de vivre auprès de la. Fée aux Miettes, et d’en être aimé.

Et je m’élançai inutilement pour l’embrasser; elle avoit déjà disparu derrière la porte de son appartement, qui s’étoit fermée sur ses pas. Ma première idée fut de la suivre pour la voir encore un moment; mais cette porte étoit si bien sertie dans le panneau de la cloison, qu’il me fut impossible d’en trouver les joints. C’étoit un merveilleux ouvrage.

Au bout d’un moment de méditation, et avant de

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m'abandonner au sommeil, je me mis en tête de savoir ce que Belkiss pensoit de ma nouvelle position. La Fée aux Miettes m’avoit non seulement permis de regarder quelquefois son portrait, elle l’avoit même exigé positivement. Je me hâtai donc de faire jouer le ressort du médaillon.

Belkiss darmoit.

Où l’on enseigne la soûle manière honnête de passer la première nuit de ses noces avec une jeune < t jolie femme, quand on vient d’en épouser uue vieille, et beaucoup d’autres matières instructives et profitables.

Que cette nuit fut difl'érente de celle qui l’avoit précédée! Le sommeil ne me retira pas ses prestiges; mais de quelles riantes couleurs il avoit chargé sa palette ! que d’agréables caprices, que de délicieuses fantaisies il jetoit à plaisir sur la toile magique des songes! A peine eut-il lié mes paupières que la décoration élégante mais simple de la maisonnette fit place aux colonnades magnifiques d’un palais éclairé de mille flambeaux qui brûloient dans des candélabres d'or, et dont l’éclat se multipliait mille fois dans le cristal des miroirs, sur le relief poli des marbres orientaux, ou à travers la limpide épaisseur de l’albâtre, de l’agate et de la porcelaine. Bientôt la lumière diminua par degrés, jusqu’à ne verser sur les objets indécis qu’un jour tendre et délicat, semblable à celui de l’aube quand les profils de l’horizon commencent à se découper sur son manteau rougissant. Je vis alors Belkiss, c’étoit elle, s’avancer modestement, enveloppée dans ses voiles comme une jeune mariée, et appuyer sur mon lit ses mains pudiques et son genou de lis, commé pour s’y introduire à mes côtés.

— Hélas! Belkiss, m’écriai-je en la repoussant dou-

LA FÉE AUX MIETTES

cernent, que faites-vous, et qui vous amène ici? Je suis le mari de la Fée aux Miettes.

— Moi, je suis la Fée aux Miettes, répondit Belkiss en se précipitant dans mes bras.

Tout s’éteignit, et je ne me réveillai pas.

— La Fée aux Miettes î repris-je en tressaillant d’un étrange frisson, car tout mon sang s’étoit réfugié à mon cœur. Belkiss est incapable de me tromper, et cependant je sens que vous êtes presque aussi grande que moi !

— Oh ! que cela ne t’étonne pas, dit-elle, c’est que je me déploie.

— Celte chevelure aux longs anneaux qui flotte sur vos épaules, Belkiss, la Fée aux Miettes ne l’a point l

— Oh! que cela ne t’étonne pas, dit-elle, c’est que je ne la montre qu’à mon mari.

— Ces deux grandes dents de la Fée aux Miettes, Belkiss, je ne les retrouve pas entre vos lèvres fraîches et parfumées !

— Oh 1 que cela ne t’étonne pas, dit-elle, c’est que c’est une parure de .uxe qui ne convient qu’à la vieillesse.

— Ce trouble voluptueux, ces délices presque mortelles qui me saisissent auprès de vous, Belkiss, je ne les connoissois pas auprès de la Fée aux Miettes !

— Oh ! que cela ne t’étonne pas, dit-elle, c’est que, la nuit, tous les chats sont gris.

Je craignois, jel’avouerai, que cette illusion enchanteresse ne m’échappât trop vite, mais je ne la perdis pas un moment; elle me fut fidèle au point de me faire penser que je m’endormois le frontcaché sous les longscheveux de Belkiss; et, quand la cloche du chantier m’appela au travail, quand Belkiss s’enfuit de mes bras comme une ombre à travers les ténèbres mal éclaircies du matin, il me sembla que je sentois encore à mon réveil ma joue échauffée de la moiteur suave de son haleine.

— Belkiss I criai-je en sortant à demi de mon lit pour la retenir.

— J’y suis, mon ami, répondit la Fée aux Miettes, et voilà ton déjeuner préparé.

Elle y étoit en effet, la bonne vieille, et je la vis, à la lueur de sa lampe, accroupie devant la bouilloire.

— Eh ! pourquoi, Fée aux Miettes, vous lever si grand matin? ne puis-je me servir moi-même?

— Tu n’en serois pas en peine, reprit-elle, mais je ne cède pas mes plaisirs, et celui de te rendre la vie facile et agréable est le plus doux qui reste à mon âge. 11 ne m’en coûte rien d’ailleurs de me mettre avant le point du jour à ces petits soins du ménage. C’est ma coutume et mon goût, et ma santé s’en trouve mieux, surtout quand j’ai passé une bonne nuit. Mais à propos, Michel, comment as-tu dormi toi-même?

— J’ose à peine vous le dire, ma chère amie, répliquai-je en balbutiant ; mes rêves ont été si délicieux, que j'ai peur qu’ils ne soient coupables !

— Rassure toi, digne Michel ; on n’en fait point d’autres dans ma maisonnette ; et ce qui ajoute à leur prix, c’est qu’ils se renouvelleront toutes les nuits tant que tu • me seras fidèle. Tu peux donc t’y livrer sans scrupule aussi longtemps que tu me garderas l’amitié que tu m’as promise, et ne crains pas que j’en sois jalouse. Les miens valent bien les tiens.

Je partis ap;ès avoir imprimé un large baiser sur son front, et j’arrivai au chantier avant qu'aucun autre ouvrier fût en chemin pour s’y rendre. J’y avois été précédé par quelqu’un cependant, par maître Finewood, qui étoit là tristement assis sur une solive, et la tête appuyée sur ses mains, dans l’attitude d’un homme qui pleure. Averti par le bruit de mes pas, il se leva subitement, me reconnut et se jeta sur mon sein.

— Est-ce bien toi, Michel? s’écria-t-il en me pressant à plusieurs reprises; est-ce toi que la sainte Providence

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me renvoie pour le salut de ma maison, qui a été acca- . blée de malheurs depuis ton départ? car il me semble que tu étois pour nous comme un ange tutélaire du Seigneur. As-tu renoncé, mon garçon, à voyager avec ce mécréant de Libyen qui prometloit de te rendre à si bon marché aux terres inconnues?

— J’ai été obligé d’y renoncer, mon cher maître, et je m’en félicite, puisque mon retour peut vous faire espérer des consolations dans le chagrin qui vous accable; mais ne m’en apprendrez-vous pas la cause ?

— Hélas 1 il le faut bien à ma honte, et je crois que cet aveu me soulagera. Tu sais que je mariois hier mes six filles à six jeunes lairds des rives de la Clyde, étourdis et débauchés, à ce qu’on m’a ditquelquefois depuis cetarrangement; mais ce n’en étoit pas moins un grand honneur pour un simple maître charpentier. J’avois consacré à l’établissement de ces pauvres innocentes, qui me sont plus chères que ma propre vie, tout le produit de mes longues épargnes, trente mille guinées, Michel, qui m’ont coûté plus de coups de maillet et plus de traits de scie qu’il n’entroit de placks dans le trésor de celte reine de Saba dont je t’ai vu si entiché. Que te dirai -je, mon ami? j’avois envoyé les six dots en si beaux sacs de marocco à mes six gendres futurs, qui s’étoient abstenus jusque-là de me visiter, et j’attendois patiemment, au déclin du soleil, comme un maladroit vieillard sans intelligence et sans esprit, l’arrivée de leurs seigneuries pour conduire ma famille à cette cérémonie dont je faisois ma gloire et ma joie, quand on est venu m’apprendre qu’ils disparoissoient à pleines voiles avec mon argent sur un vaisseau de malédiction qui les porte au continent. J’en mourrois, j’imagine, si je n’espérois que le ciel s’est chargé de ma vengeance, et que les traîtres n’ont pas ér-happé à l’horrible tempête de cette nuit.

— Que dites-vous de tempête, maître Fincwood? je crois que le ciel n’a jamais été plus pur.

— A d’autres, Michel ! Vous avez le sommeil dur, mon garçon, si celle-là ne vous a pas réveillé ; mais n’auriez-vous point trouvé, par hasard, d’autres réflexions à faire sur le récit de ma cruelle infortune?

— Pardonnez-moi, répondis-je en lui prenant affectueusement la main et en la rapprochant de mon cœur; je vous prie de croire à toute la joie que j’en ressens, et de recevoir mes félicitations.

— Dieu tout-puissant, dit maître Finewood, il ne me manquoit plus que cette douleur ! Vous ne me le ramenez, Seigneur, que pour me le prendre, et vous percez la main du pécheur avec le dernier roseau sur lequel elle s’estappuyée! — N’importe, pauvre Michel, je ne t’abandonnerai pas dans la misère de ton esprit foible et malade ; et tant qu'il restera un morceau de pain à gagner au chantier, je le romprai avec toi. Va travailler, mon fils, car j’ai remarqué que le travail te distrait des fantaisies qui t’offusquent, et rend lecalme à ta raison troublée par de mauvais songes. Va travailler, Michel, et ne te fatigue pas !

— J’y vais maître, j’y vais, repris-je en riant; mais ne refusez pas d’écouter quelques mots encore. Je comprends que mes paroles ne vous paroissent pas sensées, et je serois fort étonné du contraire. C’est pourtant dans la sincérité de mon âme que je vous félicitois tout à l’heure ; et si c’est là une énigme à vos yeux, comme je n’en doute pas, soyez sûr qu elle ne tardera guère à se débrouiller. Oui, maître, je vous trouve très-favorisé de la divine Providence d’être débarrassé, au prix de trente mille malheureuses guinées, de six aventuriers titrés qui auroient fait le malheur de vos filles et la honte de votre respectable maison. L’avantage que vous retirez de cet événement est incalculable, et la perte est si peu de chose, que je me porlerois garant qu’elle sera réparée en vingt-quatre heures. Je m’attendois bien à vous voir ainsi hocher la tête en signe d’incrédulité ; mais ce que

je vous promets ne s’en exécutera pas moins. Il n’y a pas longtemps que les placks et les bawbies se convertissoient en guinées sous la main de la charité. Qui sait ce que peuvent devenir les guinées sous celle de la reconnoissance ? Maintenant permettez-moi de vous parler avec une franchise que mon dévouement filial autorise, et qui n’a pas semblé vous déplaire dans d’autres occasions. Vous avez pris souvent un intérêt trop vif, et qui me touche beaucoup plus qu’il ne me mortifie, à ce que vous appeliez les aberrations de mon esprit. Eh bien, maître, je ne puis me contenir de vous déclarer qu’il est une action, une seule action à la vérité, mais une action capitale de votre noble vie, qui enchérit mille fois sur toutes les lubies que l’on me reproche. La colombe des rocheia ne s’allie point avec 1 épervier des tourelles, et c'est un digne mari qu'un charpentier pour la fille d’un charpentier. Pourquoi n’avoir pas donné vos six filles en mariage au grand John d’Inverness; à Dick le trapu, qui est si robuste à l’ouvrage; au blondin Pélerson, qui entend si bien le toisé des bâtiments; à ce gros joufflu de Jack, qui rit toujours, et dont la seule ligure vous réjouit quand il entre au chantier ; à ce pauvre Edwin, que sa douceur fait aimer de tout le monde, et qui a pris tant de soin de ses vieux parents? Elles les aimoient, je le sais, et jamais gendres mieux assortis à leurs excellentes femmes ne pouvoient prendre place à votre banquet de famille, car ce sont des ouvriers aussi honnêtes qu’habiles, et ceux-là n’auroient fait banqueroute ni à votre fortune ni à votre honneur. N’est-ce pas pour vous un vrai motif de satisfaction, maître, que de pouvoir réparer aujourd’hui votre erreur et votre injustice, et que d’acheter de ces trente mille guinées, qui ne sont d’ailleurs pas perdues, les bénédictions perpétuelles de vos douze enfants heureux?

— Assez, assez, dit maître Finewood en passant ses

bras autour de mon cou. Non-seulement je ne t’en veux pas, Michel, de m’avoir ouvert librement ton cœur, mais je t’en remercie, parce que tu ne m’as rien dit qui ne fût souverainement raisonnable, si ce n’est pourtant ce qui a rapport à mes trente mille guinées. Plût à Dieu que je les eusse encore, et que ton esprit, dégage de ses étranges chimères, te permît d’épouser mon Annah, et de recevoir avec sa main la direction de toutes nies affaires ! J’ai remarqué que tu l’avois oubliée dans ton plan, auquel je souscris volontiers, et je tirerois un bon augure de ta retenue, si j’avois, comme hier, une dot pour elle à t’offrir I

— Ah ! maître Finewood, ne me faites pas l’injure de supposer que votre fortune puisse entrer pour quelque chose dans ma détermination ! J’aime Annah comme une sœur, et je crois que c’est comme un frère aussi qu’elle m'aime. Si Annah n’étoil pas aussi riche qu’elle le fut jamais, si Annah étoit plus pauvre encore que vous ne le pensez aujourd’hui, j’aurois au contraire une puissante raison de plus pour lier ma vie à la sienne ; mais j’ai cru m’apercevoir qu’elle éprouvoit quelque penchant pour Patrick, le régisseur des chantiers, qui est un beau jeune homme de bonnes mœurs et de noble caractère, bien versé dans les lettres et dans les sciences. Palrick en est, de son côté, passionnément amoureux, et la sévérité seule de ses principes l'a empêché de vous la demander, car tout ce qu’il possède se réduit aux revenus de son petit emploi. Quant à moi, toutes les prétentions me sont interdites, et il faut que vous sachiez pourquoi. Je suis marié.

— Tu es marié, Michel ! et avec qui donc, mon enfant?

— Avec la Fée aux Miettes.

Pendant que mes paupières s’abaissoient sous le poids de je ne sais quelle lâche pudeur qui me fait redouter le ridicule, quoiqu’il n’y ait rien de plus méprisable que la

LA FÉE AUX MIETTES

dérision des ignorants, le bon maître Finewood laissoit tomber ses bras à l’abandon, en exhalant par bouffées d’énormes et lamentables soupirs, suivis d’un long et triste silence.

— Avec la Fée aux Miettes 1 reprit-il enfin. Que la reine des fées en soit louée, et le roi des génies aussi, et toute la brigade chimérique des arabian nightsl C’est un mariage comme un autre, et je te prie de présenter mes baise mains à ton épouse, quand lu la rétro iveras. — Va travailler, mon cher Michel, continua-t-il; va travailler, car nous avons besoin de travailler pour rétablir nos affaires; et ne travaille pas cependant jusqu’à te faire du mal.

Maître Finewood ne m’avoitrien dit de mes malheurs et de mes dangers de la veille, que je croyois généralement connus à Greenock, où de pareils événements ne sont pas ordinaires; mais j’attribuois cet oubli auxpréoccupations de sa propre mésaventure. Mes camarades, qui m’accueillirent avec la môme bienveillance que de coutume, ne m’en parlèrent pas davantage, ce qui me fit supposer qu’on étoit convenu de cette réserve pour ne pas ramener ma pensée sur des souvenirs humiliants et douloureux, et ce procédé touchant enflamma tellement mon zèle à la besogne, que je fis la journée de dix compagnons.

Comme je me disposois à quitter le chantier, pensif à mon habitude et peu soucieux des allants et des venants qui se croisoient sur mon chemin, je me sentis tout à coup saisi par maître Finewood, qui m’embrassoit encore plus tendrement que le matin, suspendant à peine par courts intervalles ses caresses énergiques pour donner l’essorà des exclamations de joie mêlées confusément de phrases sans liaison, dans lesquelles il étoit impossible de trouver le moindre sens, à moins d’avoir le secret d’Œdipe ou de Tirésias.

— Remettez-vous un peu, maître, lui dis-je, et faites-

moi part des nouveaux événements qui vous ont rendu tant de gaieté, de manière à me procurer le plaisir d’y prendre part avec connoissance de cause.

— Eh! qui auroit le droit, s’écria maître Finewood, d'en jouir à meilleur titre que toi, qui es, ainsi que je le disois tantôt, la Providence visible de ma maison? Apprends donc, mon fils, que tout ce que tu m’avois annoncé dans une de ces illuminations soudaines où tu débites souvent, passe-moi l’expression, d’assez singulières rêveries, s’est réalisé à la lettre comme par enchantement. D’abord, tu n’avois pas fait vingt pas que ce jeune Patrick dont il a été question entre nous, instruit de la fugue de mes gens et île la catastrophe de mes guinées, est venu me demander la main d’Annah, en m’assurant du consentement de ma fille. Je ne lui ai pas fait attendre le mien, et tu seras demain de six noces à la fois, car je me montrerois ingrat en me dirigeant à l’avenir autrement que par tes conse ls. Les préparatifs sont tout faits d’ailleurs, et il n’y a que six noms à changer aux contrats. Je voudrais bien inviter ton épouse aussi, et sa prudence nous ferait certainement grand honneur; mais elle est d’une espèce par trop fugitive, et j’ai entendu dire que les fées ne se rencontraient pas facilement à domicile.

— Mes vœux pour votre famille sont comblés, répondis-je sans prendre trop garde à cette ironie que le bon homme n’avoit aucune intention de rendre offensante. Le reste est de peu de conséquence, et il me suffit de vous voir rentré dans la voie du parfait bonheur.

— Le reste est de peu de conséquence, dis-tu? On voit bien, mon- ami, que tu n’as jamais eu trente mille guinées, et surtout que tu ne les as jamais perdues, car c’est dans ces occasions-là qu’on en connoît tout le prix; mais, si tu veux me prêter encore un moment d’attention, tu vas entendre merveille. Aussitôt après que Patrick m’eut quitté, j’allai me promener sur le port pour

LA FÉE AUX MIETTES

rasséréner mes sens agités à la fraîche brise du matin. La jetée étoit comble de spectateurs attirés par une triste curiosité, qui conlemploient les débris amoncelés sur le rivage par cette effroyable tempête dont les hurlements, capables de réveiller les morts, n’ont pas troublé ton repos. J’appris alors que le souhait qu’il m’étoit arrivé de proférer sans réflexion un quart d’heure auparavant n’avoit été que trop exaucé, et j’en sentis quelque regret. Le vaisseau de mes insignes voleurs, battu toute la nuit par l’orage, venoit de couler à fond à la vue de la rade, et depuis ce temps-là nos agiles mariniers et nos hardis plongeurs s’étoient épuisés en efforts inutiles pour porter du secours à l’équipage : tout avoit péri. Comme je méditais, les pieds presque baignés par la lame, sur ces cruelles calamités de la nature, juge de mon étonnement quand je vis un barbet noir de la plus jolie espèce aborder à mes pieds, y déposer, en secouant au vent ses oreilles humides, un de mes sacs de marocco, et se remettre à la nage avec tant de rapidité, que tu aurois pris son sillage pour celui d’une murène. Je n’étois pas encore revenu de ma surprise qu’il étoit revenu, lui, de son second voyage avec un autre sac, et je te jure qu’il n’a pas repris haleine avant de me les avoir rapportés tous six du fond de la mer. Comme je me mettais en frais de gestes et de démonstrations pour lui faire comprendre qu’il ne me manquoit plus rien et lui épargner de nouvelles fatigues, il m’a montré les talons en gagnant pays à la course, car je pense en vérité qu’il le connoissoit aussi bien que moi ; et regarde plutôt, le voilà qui galope encore vers Itenfrew's M omit y, ni plus ni moins que s’il avoit entrepris de forcer un chevreuil des Grampians !

— Je m’en doutais, dis-je en le suivant des yeux. C’est le digne Master Blatt, la perle des pages bien appris.

— Le connoltrois tu en effet? Je regrette davantage que tu n’aies pas été près de moi pour le retenir, car je

lui devois au moins la politesse d’une tranche de roastbeef r ou d’un bon relief de pâté.

— Ne vous y trompez pas, maître Finewood! Master Blatt a les sentiments placés trop haut pour se laisser aller aux mièvreries des chiens du commun, et il trou e dans sa satisfaction intérieure le prix d’une action honnête.

— Merci de moi, mon homme est reparti 1 reprit le maître. Où diable va-t-il chercher les sentiments et la satisfaction intérieure d'un chien barbet?

Là-dessus nous nous séparâmes, le vieux charpentier plus convaincu que jamais de ma folie, et moi réfléchissant à l’aveugle suffisance du vulgaire, qui se croit le droit de mépriser tout ce que sa foible intelligence n’explique pas.

Comment Michel lut introduit dans un bal de poupées vivantes, et prit plaisir à les voir danser.

J’arrivai ainsi aux murs de la maisonnette, qui me parut un peu plus accessible que la veille, car il en est de nos habitudes comme de nos études, et un esprit patient et résolu se forme à tout par accoutumance. Je m’arrêtai cependant avant d’entrer au bruit extraordinaire qui partoit de l’intérieur. Ce n’étoit rien moins qu’un concert vocal, dans lequel il falloit une oreille exercée pour distinguer une multitude de voix, tant leur unisson était parfait et leur accord harmonieux. J’avois déjà reconnu cette chanson si familière à mes souvenirs, dont le refrain se présentait souvent à mon esprit:

C’est moi, c’est moi, c’est moi l Je suis la Mandragore,

La fille des beaux jours qui s'éveille a l’aurore.

Et qui chante pour toi.

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