‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 12 sur 87 · LE VIOLON DE CI» E M OSE · texte numérisé non relu

LE VIOLON DE CI» E M OSE

avec ravissement. La mélodie continuait, quoique Antonia ne chantât plus et que son fiancé ne touchât plus le piano. Le conseiller tomba évanoui. Lorsqu'il revint à lui-même, il sentit renaître l'affreuse angoisse qu'il avait éprouvée, comme dans, un rêve. Il s'élança vers la chambre tl' Antonia; il la vit sur son canapé, les yeux fermés, les lèvres riantes, les mains jointes : o» eût dit qu'elle dormait, bercée par des rêves célestes.

Elle était morte.

A l'époque de l'année où le printemps et l'hiver se divisent dans la nuit de l'équinoxc, un homme était assis dans une chambre solitaire, et tenait ouvert devant lui le livre de Jean Christophe Wagcnseil où il est traité de l'art charmant des maîtres chanteurs. Le vent grondait au dehors , sifflait dans la campagne et chassait d'épaisses gouttes de pluie contre les \itres retentissantes : l'hiver faisait résonner ses adieux dans les cheminées de la maison , tandis que les rayons de la lune se jouaient sur les murailles comme de pales fantômes. Cependant cet homme ne faisait aucune attention à tout ce vacarme ; il referma son livre, et resta la tète baissée, l'esprit livré tout entier aux magiques tableaux des anciens temps dont les images se retraçaient à ses yeux dans les flammes pétillantes du foyer. On eût dit qu'un être invisible étendait plusieurs voiles sur sa tète, en sorte que tout ce qui t'entourait s'effaçait de plus en plus sous un nuage épais. Le mugissement de la rafale, le pétillement du feu; devinrent pour lui un'doux et harmonieux murmure, et une voix intérieure lui dit : « Voici le rêve dont -les ailes se développent et s'abaissent si joyeusement, lorsqu'il vient comme un tendre enfant se poser sur le sein de l'homme, et qu'il l'appelle, par un baiser, à la contem plation des riantes scènes d'une vie idéale. Une lumière éclatante scintilla comme un éclair. L'homme voilé ouvrit les yeux, et nulle ombre, nul nuage n'obscurcissait plus son regard.

Il était couché sur un gazon fleuri , aux rayons du crépuscule qui pénétraient à travers une foret profonde. Les ruisseaux murmuraient; le feulllnge des arbres sembla! i

exhaler de mystérieux soupirs d'amour, et un rossignol chantait ses langueurs. Le vent du matin se leva, et, roulant et balayant les nuages, ouvrit un chemin aux rayons du soleil, qui bientôt brilla sur toutes les feuilles. Les oiseaux s'éveillèrent et coururent de branche en branche en faisant retentir leurs accords. Tout à coup on entend le son des cors de chasse ; les cerfs, les daims, étendus sur l'herbe, se lèvent précipitamment, jettent un regard prévoyant à traversée feuillage, et s'enfoncent dans le taillis. Le son des cors cesse, e.t voilà qu'on entend une mélodie de la harpe et du chant qui vibre comme une musique céleste. Ce chant devient de plus en plus distinct, et les chasseurs , l'épieu à la main, la trompe sur l'épaule, s'avancent à cheval du milieu de la forêt. Derrière eux on voit apparaître sur un noble coursier un seigneur vêtu à l'antique mode allemande, et portant le manteau de prince. À côté de lui s'avance, sur une haquenée, une dame d'une benutééblouissante, et richement parée; puis arrivent, sur six beaux chevaux de diverses couleurs, six hommes, dont la figure expressive porte le caractère des anciens temps. Ils laissaient flotter la bride sur le cou de leurs chevaux, et chantaient, en s'accompagna nt de la harpe et du luth, des airs merveilleux, tandis que leurs coursiers, subjugués et vaincus par. le charme de cette musique, suivaient le noble couple en sautant et faisant de gracieuses courbettes. Quelques instants après, les chasseurs sonnèrent du cor, les chevaux y répondirent par un joyeux hennissement , et des pages et des serviteurs magnifiquement vêtus se joignirent au cortège, qui s'enfonça dans les profondeurs de la forêt.

L'homme qui était resté absorbé dans sa surprise, à la vue de cet admirable spectacle, se releva du gazon où il était assis, et s'écria avec enthousiasme : « Oh 1 Dieu du ciel ! la. splendeur des temps passés est-elle sortie deson tombeau? Qui donc était ce brillant personnage? »■

Une voix sonore se fit entendre derrière lui : «Quoi! lui dit-elle , ne. reconnaissez-vous pas ceux que vous porte/, dans votre cœur et dons vos pensées ?»

Il se retourna et aperçut un homme au visage digne et grave, la tête couverte d'une grande perruque noire bouclée, et le corps revêtu du costume que l'on portait vers l'an lfiSO. Il reconnut aussitôt le vieux savant professeur Jean Christophe Wagenseil, qui lui dit : « Vous auriez, dû voir que ce seigneur, paré du manteau de prince, ne pouvait être que le noble landgrave Hermann de Thuringe. A ses cotés chevauchait la comtesse Mathilde, la belle et jeune veuve du vieux comte Cuno de Falkenstein, l'étoile de cette cour. Les six personnages qui chantaient et jouaient de la harpe sont les maitres célèbres que le digne landgrave, dans son ardent amour pour la poésie, a rassemblés à sa cour. A présent, les chasseurs continuent leur course joyeuse; mais bientôt les maitres se réuniront au milieu de la forêt, dans une belle prairie, et commenceront une lutte poétique. Allons de ce côté, afin de nous trouver près d'eux quand la chasse sera finie. »

Ils se mirent en marche au bruit des cors, des cris des chasseurs, des aboiements des chiens, qui retentissaient dans les bois et dans les rochers. Gomme le professeur Wagenseil l'avait dit, lorsqu'ils arrivèrent dans la prairie étincelante aux rayons du soleil, il vit revenir de loin, à pas lents, le landgrave, la comtesse et les six maitres.

o Je veux maintenant, dit Wagenseil, vous montrer chacun de ces poètes illustres, et vous le désigner par son nom. Voyez cet homme qui jette autour de lui un regard satisfait, et serre la bride de son cheval pour le faire cabrioler ; voyez comme l'électeur lui adresse un salut amical : il rit gaiement. C'est le joyeux Walther de Vogelweide. Celui-là que vous distingue/, à ses larges épaules, à sa barbe épaisse et crépue, qui porte des armes brillantes et monte un cheval tigré, c'est Reynhard de Zweekstein.

Ah! ah I et celui-là qui galope sur son petit cheval, au bord de la forêt : il regarde devant lui d'un air pensif, et sourit comme s'il voyaits'éleverdeter'rederiantesimiiges.C'estle respectable professeur Henri Schreiber : celui-là a l'esprit entièrement préoccupé, et ne pense ni h la prairie.ni an chant qui va commencer ; car voyez quel circuit il fait en poursuivant sa route, et comme les branches des arbres lui frappent le visage. Voilà Jean Bïlterolff qui s'avance de son côté : c'est celui que vous voyez avec une petite barbe rouge, monté sur un cheval fauve. 11 appelle le professeur, qui sort enfin de sa rêverie, et tous deux cheminent ensemble. Quel bruit étonnant j'ai entendu dans le taillis!... Ah ! c'est un cavalier impétueux qui se sert si vivement de l'éperon, que son cheval écume et bondit. Voyez, ce beau et pale jeune homme : comme ses yeux étincellent , comme les traits de son visage semblent contractés par la douleur I On dirait qu'un être invisible s'est élancé derrière lui, et le harcelle. C'est Henri d'Ofterdingen : que lui est-il donc arrivé? Tout a l'heure, il chevauchait si paisiblement, et unissait sa voix harmonieuse il celle des autres maîtres. Mais voyez ce magnifique cavalier sur un cheval arabe, blane comme la neige. Regardez comme il met pied à terre lestement; la bride passée autour de son bras, il s'avance avec une courtoisie chevaleresque vers la comtesse Mathilde, et lut offre la main pour l'aider à descendre de sa haquenée. Avec quelle grâce il reste là contemplant, avec ses grands yeux bleus, la belle comtesse ! C'est Wolfframbd'Eschenbach. A présent les voilà tous qui prennent place : la lutte va commencer, »

Les maîtres chantèrent tour à tour un chant choisi. Il était facile de voir que chacun d'eux s'efforçait de surpasser eelui qui avait chanté avant lui. Mais aucun d'eux ne put y parvenir, et on ne savait auquel donner la palme. La comtesse Mathilde sembla incliner vers Kschenbach la couronne qu'elle tenait entre ses mains et destinait au

vainqueur. Tout à coup Henri d'Ofterdingen s'élança de su place, les yeux étincelants; il s'avança rapidement au milieu du cercle : un coup de vent fit tomber sa coiffure, et l'on vit ses noirs cheveux se dresser sur son front pale.

h Arrêtez, s'écria-t-il, arrêtez!... le prix n'est pas encore gagne ; il faut que je chante , et le landgrave décidera à qui la couronne appartient. » A ces mots il se trouva, on ne sait comment, entre ses mains, un luth d'une forme singulière et qui avait la forme d'un animal effrayant. Il fit vibrer d'une main si vigoureuse les cordes de cet instrument, que toute, la forât en retentit. Puis il chanta d'une voix forte : il célébrait dans ses paroles un roi étranger plus puissant que tous les autres princes , un roi auquel lous les maitres devaient humblement rendre hommage, s'ils ne voulaient subir un affront. Quelques accords aigres et moqueurs se mêlaient à sa mélodie.

Le landgrave jeta sur lui un regard courroucé ; alors les autres maitres se levèrent et chantèrent ensemble. Oftcrdingen voulut faire résonner les sons de son instrument plus haut que les leurs , et il en saisit si violemment les cordes qu'elles se brisèrent et rendirent un sombre gémissement. Soudain, au lieu du luth qu'il portait, une sombre, affreuse figure s'éleva devant lui, l'enlaça et l'emporta dans les airs. Le chant des maitres se perdit dans l'espace , les nuages épais enveloppèrent la pelouse et la foret, puis tout à coup une étoile brillante apparut au milieu de l'obscurité; les maitres la suivirent en chantant sur des nuées lumineuses , une clarté scintillante se répandit dans la vallée, le feuillage des arbres s'agita et répéta les accords des chanteurs.

Tu devines, sans doute, cher lecteur, que celui qui a vu en rêve toutes ces images est celui-là même qui se dispose, à te, conduire parmi les maitres que le professeur Jean- Christophe Wngenscil lui a fait connaître.

irari'Ive souvent qu'en distinguant, à la lueur, du cré-

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puscule , dans le lointain , des ligures incertaines , nous éprouvons une vive curiosité de les voie plus clairement. Elles approchent ; nous distinguons leurs traits, la couleur de leurs vêtements ; nous entendons leurs paroles , quoiqu' elles s'échappent dans l'air comme de vains sous. Tout ù coup elles plongent dans les brumes azurées du vallon , et il nous tarde impatiemment de les voir se relever, venir à nous, de les suivre, de près et de leur parler; car nous voudrions voir quelle forme auraient, sous nos j eux, ces figures qui, de loin, ont une apparence si merveilleuse.

l'uisse le songe que je viens de raconter éveiller en toi, cher lecteur, une pareille curiosité! et puisses-tu me savoir gré de te conduire, sans plus de délai, à la cour du landgrave Hurmann de Tinninge.

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