‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 11 sur 87 · LE VIOLON DB CBBHOK · texte numérisé non relu

LE VIOLON DB CBBHOK

Il me regarde ttveo surprise, et pose à eoté de lui son instrument de travail.

« Que voulez- vous dire, mon bon ami ? me deinanda-til ; je vous en prie, ayez la complaisance de vous asseoir. j>

Je m'échauffai de plus en plus; je l'accusai d'avoir fait mourirAntonia.etjelemenacaidelavengeancecéleste.Tout fier encore de ma nouvelle dignité d'homme de justice, j'allai jusqu'à lui affirmer que je mettrais tout en œuvre pour découvrir les traces de son crime, et le livrer aux tribunaux.

. Je me trouvai cependant singulièrement embarrassé lorsque, à la fin de ma pompeuse harangue, le conseiller me regarda paisiblement comme s'il attendait que je parlasse encore. J'essayai de continuer, niais tout ce que j'exprimai me parut si embarrassé et si peu convenable que je n'osa! aller plus loin. Crespel jouissait de mon embarras ; un sourire ironique et malin errait sur son visage. Bientôt il reprit un air très-sérieux et me dit d'un ton imposant : a Jeune homme , tu peux me regarder comme un fou , comme un extravagant , je te pardonne , car nous sommes tous deux enfermés dans la maison de fous, et tu m'en veux parce que je crois être Dieu le Père , et que tu te regardes comme Dieu le Fils. Mais comment oses-tu essayer de pénétrer dans les replis secrets d'une existence qui doit te rester étrangère? Antonia n'est plus, et le mystère a cessé d'être.... » Il se leva , traversa la chambre de long en large; il me regarda fixement , me prit par la main et me conduisit près de la fenêtre, dont il ouvrit les deux battants. Il s'appuya sur la pierre dn balcon, les yeux fixés sur le jardin, et me raconta l'histoire de sa vie. Lorsqu'il eut Uni, je le quittai, ému et honteux.

Voici en peu de mots l'histoire d' Antonia. Une vingtaine d'années environ avant l'époque dont je parle, le conseiller fut attiré en Italie par le désir de rechercher les meilleurs violons des anciens maitres. Il ne construisait encore au-

ctin de ces instruments , et ne songeait pas à les démonter. A Venise , il entendit la célèbre cantatrice Angéla , qui brillait alors sur le théâtre de San Beneditto, dans les premicrsrolcs, et il éprouva un enthousiasme enfanté nonseulement par le talent , mais par l'angélique beauté de la signora. Il chercha à faire connaissance avee elle, et, malgré la rudesse de ses manières, il parvint, 'par le jeu hardi et plein d'expression de son violon, à gagner les bonnes grâces de la jeune actrice. Quelques semaines après il contractait avec elle un mariage qui devait rester secret , parce qu' Angéla ne voulait ni quitter le théâtre ni renoncer à son nom célèbre pour prendre le nom peu harmonieux de Crespel.

Le conseiller me décrivit avec l'ironie la plus Jolie toutes les tortures que la signora Angéla lui avait fait subir dès qu'elle était devenue sa femme. « Toutes les boutades, toutes les fantaisies de toutes les premières cantatrices réunies étaient , dit Crespel , rassemblées dans le petit corps d'Angéla. » S'il lui arrivait quelque jour l'idée d'avoir une volonté, à l'instant même. Angéla lui dépêchait une légion d'abbés , de maëstri, d'académiciens, qui, ne connaissant pas ses droits conjugaux, le traitaient comme l'amant le plus incivil et le plus insupportable. Une fois , après une de ces attaques orageuses , Crespel s'était réfugié dans lamaison de campagne d'Augéla , et oubliait les souffrancesde [ajournée en exécutant diverses fantaisies sur son violon de Crémone. Quelques instants après , la signora entre dans cette maison. Elle avait en ce moment-là un caprice de tendresse; elle embrasse le conseiller, en lui jetant des regards languissants , et pose la tète sur son épaule, Crespel, emporté dans le tourbillon de ses accords, continue son jeu avec ardeur et touche par hasard la signora du bout de son archet. Alors elle s'élance sur lui , furieuse : llestia tedesca! s'écrie-t-elle ; et , lui arrachant le violon des mains, elle le brise sur une table de marbre.

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Le conseiller resta un moment pétrifié devant elle , et , se réveillant comme d'un rêve, il prit la signera d'une main' vigoureuse, la jeta par la fenêtre, et, sans s'inquiéter de ce qui arriverait , il partit pour l'Allemagne. Quelque temps après il osait à peine se rendre compte de sa violence. Quoiqu'il sut que la fenêtre n'était pas élevée à plus de cinq pieds du sol , et qu'il eût obéi à un mouvement irrésistible en se délivrant' d'une façon si rude des colères de sa femme , il se sentait agité par une angoisse secrète qui redoubla encore quand il en vintà se rappeler que la signora lui avait dans ce temps-la donné l'espoir de devenir mère, il tremblait de demander des informations , et ne fut pas peu surpris lorsque, huit mois après son retour, il reçut une lettre très-tendre d'Angéla. Cette lettre ne faisait pas la moindre mention de ce qui s'était passé à la maison de campagne, et annonçait que la signora était accouchée d'une charmante petite fille. Le marilo amato , le padre /■«itccwsi'moétaitinstammentpriéde se rendre le plus tôt possible à Venise. Crespel, avant d'accéder à cette prière, écrivit à quelques-uns de ses amis pour savoir au juste ce qui était arrivé depuis son départ , et il apprit que la signora était tombée de la fenêtre , légère comme un oiseau , sur le gazon, et que cette chute n'avait eu pour elle que des suites lieureuses. L'action énergique de Crespel avait entièrement changé la nature capricieuse de la jeune femme. Dès ce jour on n'avait pu remarquer en elle aucune de ses anciennes bizarreries de caractère. Le maestro qui avait composé cette année-là les pièces de carnaval était le plus heureux des hommes, car la signora avait consenti à chanter sans lui imposer les mille variantes qu'elle exigeait autrefois.

Le conseiller, touché de cette transformation, commanda des chevaux et monta en voiture. Tout à coup il s'arrêta : « Il est possible , se dit-il , que mon aspect seul rende à Angéla son humeur fantasque, et que je sois encore obligé de la jeter par la fenêtre, w .■■>,'

11 rentra chez lui et écrivit à su femme nue lettre des plus tendres, où il lui exprimait la joie qu'il éprouvait d'apprendre que sa fille avait comme lui un petit signe derrière l'oreille. Il lui jurait qu'il t'aimait de tout son cœur, mais qu'il devait rester en Allemagne. La correspondance se poursuivit longtemps sur le même ton. Les protestations d'amour, les prières , les désirs , les expressions de regret volaient de Venise à H... et de. H... à Venise.

Angéla vint enfin en Allemagne et obtint, comme prima donna, un grand succès sur le théâtre de F.. . ; elle n'était plus jeune, mais son chant avait un irrésistible attrait, car sa voix n'avait rien perdu de, son éclat. Antonia avait grandi , et sa mère ne pouvait se lasser d' écrire au conseiller que sa fille deviendrait une cantatrice de premier ordre.

Un jour les amis de Crespel lui annoncèrent que deux virtuoses célèbres venaient d'arriver à F.... et l'engagèrent instamment à se rendre dans cette ville pour les entendre. Il ne savait point quels liens étroits l'unissaient à ce couple. Le conseiller avait le plus grand désir de voir sa fille , mais dès qu'il songeait à sa femme , il se sentait » l'instant même saisi d'une pensée de tristesse , et il resta chez lui au milieu de ses violons brisés.

Un jeune compositeur' très-connu devint éperdument amoureux d'Antonia, la jeune fille répondit à son amour. Angéla n'avait rien à objecter à leur union , et le conseiller l'approuva d'autant plus facilement que les œuvres du jeune artiste avaient trouvé grâce devant son tribunal sévère. Chaque jour, Crespel s'attendait à apprendre que le mariage était conclu , et, au lieu de cette heureuse nouvelle , il reçut une lettre cachetée de noir et écrite par une main étrangère. Le docteur R,... annonçait au conseiller que. le soir, en sortant du théâtre , Angéla avait eu un refroidissement, et qu'elle était morte la veille du jour où Antonia devait se marier. Angéla avait déclaré au docteur

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qu'elle était la femme de Crespel et qu'elle lui confiait le sort de sa fille. , •

Le même jour, le conseiller partit pour F Je ne puis

dépeindre la manière déchirante avec Inquelle Crespel me parla du moment où il vit pour la première fois sa fille. Il y avait dans la bizarrerie même de ses expressions une force dont je ne puis donner aucune idée. Antonia avait toute l'amabilité , toutes les grâces de sa mère , sans aucun de ses défauts. Lorsque Crespel arriva , le jeune fiancé était assis à côté d'elle , et Antonia, connaissant la nature singulière de sou père , se mit à chanter un motif du vieux père Martini , (ju'Angéla chantait sans cesse devant le conseiller, au temps de leurs amours. Crespel répandit un torrent de larmes; jamais la voix d'Angéln elle-même n'avait vibré si fortement à son oreille. Le chant d' Antonia était d'une nature particulière; tantôt il ressemblait aux soupirs de lu harpe éolienne , tantôt aux modulations du rossignol : on eût dit que les sons exhalés par elle ne pouvaient être contenus dans une poitrine humaine. Antonia, enthousiasmée par l'amour et la joie, chanta ses plus beaux aire , tandis que son fiancé jouait à côté d'elle avec ravissement. Crespel était plongé dans une sorte d'extase : tout à coup, il devint pensif, silencieux, et s'élançant vers Antonia , il la pressa sur son cœur et lui dit d'une voix étouffée : « Ne chante plus si tu m'aimes, ton chant me déchire l'aine ; une affreuse anxiété m'oppresse , ne chante plus. »

a Non , dit-H le lendemain au docteur E ; lorsque

j'ai remarqué pendant qu'elle chantait deux taches ronges sur ses joues , j'ai bien vu que ce n'était pas simplement une ressemblance de famille , mais un signe redouté. »

Le docteur, dont le visage s'était rembruni en écoutant les paroles du conseiller, lui répondit : « Il est possible , en effet, que, par suite d'un trop grand effort, ou par un défaut d'organisation, Antonia oit un vice dans la poitrine

(|ui donne précisément à sa voix cette force mer veilleuse et ces vibrations sonores et surnaturelles. Cette faculté doit être la cause de sa mort, et si elle continue a chanter, je ne lui donne pas six mois de vie. »

Cet aveu du docteur pénétra, comme un trait déchirant, le cœur du conseiller. Il lui semblait voir un arbre fécond, couvert, pour la première fois, des plus beaux fruits, et condamné à ne plus reverdir, à ne plus fleurir, à être coupé dans sa racine. Sa résolution fut aussitôt prise. 11 exprima toutes ses craintes à Antonia, et lui demanda si elle aimait mieux suivre son fiancé, se laisser aller aux séductions du monde et succomber bientôt, que de suivre son père dans ses vieux jours, de lui donner un repos, une joie qu'il n'avait jamais connue, et de vivre, longtemps. Antonia se jeta en sanglotant dans ses bras. Il comprit toute la douleur qu'elle éprouvait. Il s'adressa ensuite au fiancé, et, quoique celui-ci assurât que jamais le moindre chant ne s'échapperait des lèvres de la jeune fille, le conseiller pensa que le jeune musicien ne pourrait résister à la tentation d'entendre Antonia exécuter les morceaux composés par lui. Le conseiller disparut avec Antonia et se retira à H.... Le fiancé, désespéré de ce brusque départ, suivit leurs traces et arriva en même temps qu'eux dans leur retraite.

« Le voir encore une fois, et puis mourir! disait Antonia d'une voix gémissante.

— Mourir 1 mourir! s'écriait Crespcl avec fureur t et un frisson glacial pénétrait jusqu'à son cœur. 11 vit sa fille, cet être adoré et unique dans le monde, le. seul qui lui eût révéré un bonheur ignoré, le seul qui le réconciliât avec l'existence, il le vit s'arracher de son cœur, et il voulut alors se soumettre à l'épreuve la plus affreuse. Le fiancé s'assit nu piano, Antonia chanta, Crespel joua gaiement du violon, jusqu'à ce qu'il vit deux taches ronges briller sur les joues de la jeune fille. Il lit alors cesser le concert, et

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lorsque le musicien prit congé d'Antonio, elle tomba sut le parquet en poussant un cri douloureux. » Je crus, me dit Crespel, qu'elle était morte, comme je l'avais prévu, vraiment morte, et, tomme je m'étais résigné à la plus affreuse catastrophe, je restai calme. Je pris avec beaucoup de douceur le musicien par les épaules, et lui dis : « Puisqu'il vous a plu, mon très-digne maître de piano, d'assassiner votre fiancée, vous pouvez aller en paix où il vous plaira, à moins que vous ne préfériez rester ici jusqu'à ce que je vous plonge ce couteau de chasse dans le cœur, afin de colorer, par votre noble sang, le visage pale de ma fille- Eloignez-vous doue au plus vite, car je ne réponds pas de moi.

<i Mes paroles devaient avoir en ce moment un accent terrible. 11 s'enfuit en toute bâte, et descendit précipitamment les escaliers. »

Lorsqu'il fut loin, Antonia, qui reposait inanimée sur le parquet, ouvrit péniblement les yeux, et la mort sembla vouloir les refermer aussitôt. Crespel poussa un cri de désolation. Le médecin, que la vieille gouvernante avait été chercher, déclara que l'état d' Antonia était grave, mais sans danger, et, en effet, elle se rétablit plus promptement que le conseiller n'avait osé l'espérer. Dés ce jour, elle témoi-r gna à son père une tendresse extrême ; elle s'associait avec abandon à tous ses penchants et même à toutes ses bizarreries; elle l'aidait à démonter de vieux violons et à en fabriquer de nouveaux.

«Je ne veux plus chanter, lui disait-elle souvent en riant, je veux vivre pour toi ! s et elle résistait à toutes les prières qu'on lui adressait pour entendre la mélodie de sn voix. Le conseiller cherchait, autant que possible, à lui épargner les . prières. Il ne la menait qu'à regret dans le inonde, et évitait soigneusement tous les concerts. Il savait toutee qu'il en coûtait à Antonia de renoncer à l'art qu'elle avait porté à un si haut degré de perfection. ■ • ...

Lorsqu'il eut acheté l'admirable violon qu'il ensevelit avec elle, et qu'il voulut le détruire comme les autres, Antonia le re;;arda d'un air douloureux, et lui dit : « Quoi ! celui-là aussi? » Le conseiller ne savait lui-même quelle puissance indéfinissable l'empêchait de démônter cet instrument et l'obligeait à en jouer. A peine en eut-il fait vibrer les premiers sons, qu'An tonia s'écria avec un accent de joie : « Ah ! je me reconnais : je chante de nouveau. » En effet, les sons clairs et argentins du violon semblaient sortir d'une poitrine humaine. Crespel, ému jusqu'au fond de l'Ame, joua avec plus d'expression que jamais, et, lorsqu'il parcourait hardiment et avec force tous les tons de la gamme, Antonia battait des mains et disait, dans une sorte de ravissement : « Ah! comme je chante bien! comme je chante bien I » Depuis ce jour elle redevint gaie et sereine. Souvent elle disait au conseiller : a Mon père, je voudrais bien chanter quelque chose. » Crespel détachait le violon de la muraille, jouait les airs favoris de sa fille, et alors elle sentait son cœur s'épanouir.

Peu de temps avant mon retour à R le conseiller

crut entendre au milieu de la nuit le son d'un piano dans Une chambre voisine. Bientôt il reconnut distinctement le prélude habituel du jeune musicien. Il voulut se lever, mais il se trouvait comme enchaîné dans des liens d'acier, et il ne pouvait faire un mouvement. Quelques instants après, il reconnut la voix d' Antonia, qui d'abord s'exhalait comme un souffle léger, puis qui monta graduellement jusqu'au fortissimo le plus sonore ; puis, il entendit les accents d'une mélodie saisissante que lefiancé avait composée pour Antonia dans le style religieux des anciens maîtres. Crespel me dit qu'il était dans ce moment" en proie à une épouvantable agitation ; il éprouvait tout à la fois l'anxiété la plus affreuse et une sorte de volupté idéale.

Touta coup il est frappé d'une clarté éblouissante; il aperçoit le musicien et Antonia qui s'embrassent et se regardent

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