CHAPITRE VI
Les sombres pressentiments qui s'étaient emparés de mademoiselle de Seudéri, dès le jour où Olivier était entré pour lu première fois dans sa maison, venaient de se réaliser d'une terrible manière. Elle, voyait le fils de sa chère Anne enveloppé, tout innocent qu'il fut, dans une telle accusation, qu'il était presque impossible de l'arracher à une mort ignominieuse. Elle était touchée de l'héroïque résolution du jeune homme, qui aimait mieux succomber . que de révéler un secret dont l'éclat ferait mourir Madelon. Elle, ne concevait aucun moyen d'arracher ce malheureux à in cour de justice, et cependant elle était bien déterminée à ne reculer devant aucun sacrifice pour prévenir l'iniquité révoltante que l'on était sur le point de commettre. Elle forgeait mille plans , mille dessein» aventureux, "et les rejetait l'un après l'autre. De plus en plus tout rayon d'espérance s'évanouissait à ses yeux, et elle ne savait à quelle idée recourir. Mais la confiance enfantine, tendre, de Madelon, l'enthousiasme avec lequel elle parlait de son bien-nimé, qu'elle devait bientôt revoir affrauehi de toute accusation, et embrasser comme son époux, relevaient le courage abattu de mademoiselle de Seudéri, et lui rendaient ses premières résolutions.
Pour commencer son œuvre généreuse, elle écrivit à La Reynie une longue lettre, où elle disait que Brusson lui avait prouvé son innocence de la manière la plus évidente, et que la noble résolution d'emporter au tombeau un secret dont la découverte porlerait un coup mortel à l'innocence et à la vertu même, était le seul motif qui l'empèchàt de dévoiler au tribunal des faits qui le justifieraient, non-seulement de la mort de Cardillac, mais du
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soupçon d'avoir été affilié à une bande de brigands. Tout ce que peuvent faire un zèle ardent et une parole éloquente, mademoiselle de Scudéri l'employa pour toucher Je cœur endurci de La Reynie. Quelques instants après, le président répondit qu'il se réjouissait sincèrement d'apprendre qu'Olivier se fûtsi bien justifié aux yeux de sa digne protectrice. Quant à l'héroïque résolution qu'il avait prise d'emporter dans la tombe un secret relatif à l'assassinat de Cardillac, il regrettait vivement que la chambre ardente n'eût aucun respect pour un tel héroïsme; que son devoir l'obligeait, au contraire, à vaincre, par les moyens les plus décisifs, les résolutions d'Olivier. Il espérait être dans trois jours en possession de ce secret merveilleux qui produirait sans doute des miracles au grand jour.
Mademoiselle de Scudéri ne savait que trop de quels moyens La Reynie comptait se servir pour vaincre les résolutions de Brusson. Elle voyaitle malheureux condamné à la toiture. Dans sa frayeur, l'idée lui vint de consulter un homme de droit, pour obtenir au moins quelque délai. Pierre Arnault d'Andilly était alors le plus célèbre avocat de Paris : sa probité et sa vertu égalaient sa science profondu et sa vaste intelligence. Mademoiselle de Scudéri alla le trouver, et lui dit tout ce qu'elle pouvait lui dire sans toucher au secret de Brusson. Elle pensait que d'Andilly allait prendre avec ardeur la cause de l'innocent; mais ses espérances furent amèrement trompées. Après l'avoir écoutée attentivement, il lui répondit en souriant par ce versde Boileau : « Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.»
Il démontra à mademoiselle de Scudéri que les présomptions les mieux fondées pesaient sur Olivier; que la conduite de La Reynie, dans cette circonstance, n'était ni cruelle ni précipitée, mais très-légale, et qu'il ne pourrait agir autrement sans manquera ses devoirs déjuge. D'Andilly n'espérait pas sauver, par la défense la plus habile, .
Olivier de la (otture. L'accusé pouvait seul l'éviter, soit pat un aveu sincère de son crime, soit par un récit très-circonstancié de la mort deCardillac, lequel récit pourrait peutêtre offrir un nouveau moyen de défense.
« Eh bien ! s'il en est ainsi, s'écria mademoiselle de Scudéri, hors d'elle-même, et d'une voix étouffée, j'irai me jeter aux pieds du roi, et lui demander grâce.
— N'en faites rien, au nom du ciel, répondit d'Andilly ; gardez cette dernière ressource, qui, si elle venait une Toisa manquer, serait à jamais perdue. Le roi ne fera jamais grâce à un criminel de ce genre ; le peuple irrité le poursuivrait de ses reproches. Il est possible que Brusson, par la révélation de son secret ou par quelque autre moyen, parvienne à éloigner les soupçons qui planent sur lui ; alors il sera temps d'invoquer la clémence du roi , qui ne s'inquiétera point de ce qui aura été démontré par-devant la justice, qui ne consultera que son intime conviction. » Mademoiselle de Seudéri dut néeewairement céder au conseil expérimenté de d'Andilly. Absorbée dans un profond chagrin, réfléchissant a tournée qu'elle' devait faire pour sauver le malheureux Brusson, elle était assise très-tard, le soir, dans sa chambre, lorsque la Martinière entra et annonça le comte Miossens, colonel de la garde du roi, qui demandait instamment a parler à mademoiselle de Scudéri.
«Pardonnez-moi, Mademoiselle, dit-il en faisant un salut militaire, si je me présente chez vous à une heure inaccoutumée. Nous autres soldats, nous ne pouvons choisir nos moments, et en deux mots je vous aurai dit mon excuse : c'est Olivier Brusson qui m'amène vers vous.
— Olivier Brusson I s'écria mademoiselle de Scudéri, très-inquiète de ce qu'elle allait apprendre. Olivier Brusson ! le plus malheureux des hommes I Qu'avez-vous de commun avec lui?
— Je savais bien, reprit Miossens en souriant, que le corn seul de votre protégé suffirait pour me procurer au-
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près de vous un accueil bienveillant. Tout le monde est persuadé du crime de Brusson ; je sais que vous avez, à cet égard, une autre opinion fondée, a ce que l'on dit, sur les assurances de l'accusé même. Personne mieux que moi ne peut être convaincu qu'Olivier Brusson n'a point pris part à la mort de Cardillac.
— Parlez 1 parlez I dit mademoiselle de Scudéri avec l'exaltation de la joie.
— C'est moi-même, dit Hiossens, qui ai jeté par terre le vieil orfèvre, dans la rue Saint-Honoré, non loin de votre demeure.
— Vous! s'écria mademoiselle de Scudéri; au nom de tous les saints ! vous-même!
— Oui , et je vous le déclare , mademoiselle, je suis fier de ce que j'ai fait. Sachez que Cardillac était le plus hypocrite et le plus infâme scélérat; que c'était lui qui assassinait, volait au milieu de la nuit, et échappait à toute surveillance. Je ne sais quel soupçon indéfinissable s'éleva en moi contre ce vieux coquin lorsqu'il me remit, dans un trouhle visible, la parure que je lui avals commandée, qu'il me demanda à qui je ia destinais, et s'informa adroitement auprès de mon valet-de-chambre de l'heure à laquelle j'avais coutume de visiter certaine dame. Depuis longtemps j'avais été frappé de voir que les malheureuses victimes de ce brigandage portaient toutes la même blessure ; j'en concluais que le meurtrier avait dû s'exercer à la faire, et qu'il était sûr de son coup; s'il le manquait, le combat devenait égal. Dans cette pensée , j'employai une précaution si simple, que je ne conçois pas qu'elle n'ait pas été prise par d'autres avant moi. Je mis une légère cuirasse sous mon pourpoint. Cardillac m'attaqua par derrière. Il me , saisit avec une force de géant; mais le coup, frappé avec habileté, glissa sur le fer. Au même instant, je me dégageai de ses mains, et je lui plongeai dans la poitrine le poignard dont je m'étais muni.
— Et vous gardez le silence! s'écria mademoiselle de Scudéri , vous ne déclarez pas aux tribunaux ce qui est arrivé!
— Permettez-moi, mademoiselle, répondit Miossens, de vous faire observer. qu'une telle déclaration entraînerait, sinon ma ruine , du moins le procès le plus pénible pour moi. La Reynie, qui partout flaire le crime , me croirait-il si j'allais accuser de meurtre l'honnête Cardillac , le modèle de la piété et de la vertu? Le glaive de la justice ne se tournerait-il pas contre moi ?
— Impossible! dit mademoiselle de Scudéri..... votre naissance, votre rang
— Oh ! continua Miossens, pensez au maréchal de Luxembourg , qui , pour le plaisir de se faire tirer son horoscope par la Voisin, a été accusé d'empoisonnement et renfermé a la Bastille. Non , par Saint-Denis 1 je ne livrerai pas une heure de ma liberté ni le bout de mon oreille à cet enragé La Reynie , qui nous mettrait volontiers à tous le couteau sous la gorge.
— Mais, en vous taisant, vous conduisez l'innocent Brusson a l'échafaud !
— Innocent! mademoiselle; appelez-vous innocent le complice du maudit Cardillac , celui qui l'assistait dans toutes ses atrocités, et qui a cent fois mérité la mort? Non, il est juste qu'il périsse; et, si je vous ai découvert le véritable état des choses, c'est en supposant que vous pourriez vous servir de cet aveu en faveur de votre protégé , sans me compromettre auprès de la chambre ardente. »
Mademoiselle de Scudéri, ravie de voir ainsi confirmer l'innocence d'Olivier, n'hésita pas à révéler au comte tous les crimes de Cardillac , et le pria de se rendre avec elle chez d'Andilly.
L'avocat, après avoir entendu le récit du comte , l'interrogea encore sur les moindres détails. Il lui demanda surtout s'il était bien persuadé d'avoir été attaqué par Cardillac,
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et s'il reconnaîtrait Olivier Unisson pour l'homme gui avait emporte le cadavre.
« Sans doute, dit Yliossens , car non- seule m eut j'ai parfaitement reconnu le joaillier à Ia.clarté de la lune, mais j'ai vu chez La fteynle le poignard avec lequel Cardillac a été tué': c'est le mien ; il est remarquable par le curieux travail de la poignée. Je n'étais qu'à deux pus du jeune homme qui vint relever le cadavre; son chapeau était tombé ; j'ai pu distinguer tous ses traits , et je le reconnaîtrais parfaitement. »
D'Andilly garda un instant le silence , puis il dit : « On ne sauvera poiut Brusson des mains de la justice par les moyens ordinaires. Par amour pour Madelon, il ne veut pas dénoncer Cardillac; et s'il le dénonçait, s'il montrait le passage secret et les trésors amassés par le joaillier, il n'en serait pas moins condamné à mourir, comme complice de tous ses crimes. La situation est encore la même si le comte de Miosscns raconte aux juges le fait tel qu'il s'est passé. Tout ce que nous devons tacher d'obtenir, c'est un sursis , puis nous verrons. Que M. le comte se rende ù la Conciergerie , se fasse montrer Olivier Brusson , et le reconnaisse pour celui qui a emporté le cadavre de Cardillac. Il ira ensuite trouver La Reynie, et lui dira : « J'ai vu assassiner un homme dans la rue Saint-Honoré; je me trouvais prés de la victime lorsqu'un autre homme accourut, se baissa pour voir si le blessé vivait encore , et l'emporta sur ses épaules. J'ai reconnu cet homme dans Olivier Brusson. » Cette déclaration nécessitera un nouvel interrogatoire et la confrontation de Brusson avec M. le comte. La torture sera suspendue, et l'on feru de nouvelles enquêtes. Alors nous aurons le temps de nous adresser au roi. Je laisse à votre sagacité, mademoiselle, le soin d'entreprendre celte tache de la manière la plus convenable. Selon moi, le mieux serait de raconter tout ce mystère au roi. Les aveux de Brusson seront confirmés par le récit de M. le comte et
pu f lés recherches secrètes que l'on fera dans la maison de Cardillac. Le roi, cédant à sa conviction, peut faire grâce là où le Juge est obligé de punir. » Le comte suivit ces instructions, et tout se passa comme d'Anditly l'avait prévu.