‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 28 sur 87 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Il fallait maintenant recourir au roi, et c'était là un point difficile, car il regardait Olivier Brusson comme l'assassin dont les crimes avaient épouvanté tout Paris, et il éprouvait pour lui une telle horreur, que le moindre mot relatif à ce procès suffisait pour le jeter dans une violente colère. Madame de Maintenon, fidèle à la loi qu'elle s'était imposée de ne jamais entretenir le roi d'affaires désagréables , rejeta toute médiation. Là destinée de Brusson reposait tout entière dans les mains de mademoiselle de Scudéri. Après y avoir longtemps réfléchi , elle prit enfin une résolution qu'elle exécuta sur-le-champ. Elle se revêtit d'une longue robe de soie noire, se para des précieux bijoux de Cardillac, mit un voile noir sur sa tête, et se présenta ainsi dans les appartements de madame de Maintenon, à l'heure où le roi s'y trouvait. La noble attitude de la vénérable demoiselle avait, dans cet appareil solennel, une majesté qui éveillait le respect, même parmi ce peuple léger qui occupe les antichambres. Tout le monde s'écarta respectueusement à son approche, et lorsqu'elle entra dans l'appartement de madame de Maintenon, le roi lui-même la regarda avec surprise et s'avança vers elle. Les pierreries du collier, des bracelets, attirèrent ses regards : « Par le ciel ! dit-il, c'est la parure de Cardillac !» et se penchant vers madame de Maintenon, il ajouta en souriant : « Voyez, madame la marquise, . eomme notre belle fiancée porte le deuil de son époux. — Ahl sire, dit mademoiselle de Scudéri, comme si elle continuait cette plaisanterie, conviendrait-il à une fiancée

MADEMOISELLE J)£ SCU11F.H1. 143

désolée de se parer avec tant d'éclat? Non , Je me suis entièrement affranchie de ce joaillier, et je ne penserais plus à lui, si je n'avais présent à l'esprit l'image de son cadavre, tel qu'on l'emporta devant moi.

— Comment! dit le roi, vous l'avez vu, lepauvredial)le?j> Mademoiselle de Scudéri raconta alors en peu de mots,

et sans faire encore mention de Brusson, comment le hasard l'avait conduite devant la maison de Cardillac, lorsque l'assassinat venait d'être découvert. Elle peignit la douleur de Madelon, l'impression que cette charmante jeune fille avait produite sur elle , et comment elle l'avait arrachée des mains de Desgrais, aux applaudissements du peuple. Elle retraça ensuite, avec un intérêt toujours croissant, ce qui s'était passé avec La Reynie, Désirais et Olivier Brusson lui-même.

Le roi, entraîné par le mouvement et la vivacité de ce , récit, ne remarquait pas qu'il était question de l'affreux procès de Brusson ; il pouvait à peine prononcer une parole : il manifestait de temps a autre son émotion par un cri subit. Avant qu'il eût eu le temps de réfléchir à tout ce qu'il venait d'entendre, mademoiselle de Seudéri se jeta à ses pieds et lui demanda lagrace d'Olivier.

« Que faites-vous, mademoiselle? s'écria le roi en lui prenant les mains et en la forçant de se rasseoir; vous me jetez dans une étrange surprise. C'est une affreuse histoire. Qui me répond de la vérité de la situation romanesque de Brusson?

— La déclaration de Miosscns , les perquisitions faites dans la maison de Cardillac, votre conviction, sire, hélas I et le cœur vertueux de Madelon, qui a trouvé la même vertu dans celui de Brusson. »

Le roi allait répondre , lorsqu'un léger bruit se fit entendre dans une chambre voisine. C'était Louvois qui s'avançait avec un regard soucieux. Le roi se leva et alla joindre son ministre. Madame de Maintenon et mademoiselle

de Scudéri furent attristées de cette interruption , car le roi pouvait bien ne pas se laisser surprendre et émouvoir une seconde fois. ' '

Quelques minutes après , il revint, se promena de long en large, les mains derrière le dos, et, s'arrêtnnt devant mademoiselle de Scudéri, il lui dit d'une voix douce et sans ia regarder : b Je voudrais bien voir votre Madelon.

— Ali! sire, quelle grande et heureuse faveur vous accordez à cette pauvre enfant ! Il ne faut qu'un signe de Votre Majesté pour la voira vos pieds. »

Mademoiselle de Scudéri, s'avançant vers la porte aussi vite queses lourds vêtements le lui permettaient, alla dire que le roi voulait voir Madelon Cardillac, et revint en pleurant de joie et d'attendrissement. Elle avait eu le pressentiment de cette faveur, et Madelon était chez te femme de chambre de la marquise, avec une supplique rédigée par d'Andilly. En un instant elle était aux pieds du roi, mais incapable de proférer une parole. L'anxiété, la surprise, le respect, l'amour, In douleur, faisaient bouillonner son sang dans ses veines. Ses joues étaient couvertes d'une rougeur éclatante, ses yeux humides de larmes, qui tombaient l'une après l'autre, à travers ses cils, sur sa poitrine blanche comme un lis. I,e roi parut étonné de l'admirable beauté de la jeune fille. Il la releva doucement et fit un mouvement, comme s'il voulait baiser sa petite main; puis il laissa retomber cette main et regarda Madelon avec une vive émotion.

« Voyez, dit à voix basse madame de Maintenon à mademoiselle de Scudéri, comme cette petite fdle ressemble à mademoiselle de la Vallièrel Le roi s'abandonne nu plus doux souvenir. Votre cause est gagnée. »

Quoique ees paroles eussent été dites à voix basse, le roi parut les avoir entendues. Une, rougeur soudaine colora son visage ; il jeta nn regard sur madame de Maintenon, lut la supplique de Madelon, et lui dit avec bonté :

MADEMOISELLE DE KCniKItl. 144)

ir Je veux bien croire, mon enfant, que tu es convaincue de l'innocence de ton amant; mais il faut voir ce que la cliambre ardente en dira. » Et, d'un léger mouvement de la main , il congédia la jeune filte , prête à fondre en larmes.

Mademoiselle de Scndéri s'aperçut avec effroi que le souvenir de mademoiselle de La Valliére, favorable d'abord à Madelon, avait produit sur le roi une impression fâcheuse, dès que madame de Mamtenon avait prononcé ce nom. Peut-être le roi se tmuva-t-il averti par là qu'il était sur le point de sacrifier la justice à la beauté; peut-être lui arriva-t-il ce qui arrive au dormeur qui, dans un brusque réveil, voit disparaître les riants fantômes qu'il allait saisir ; peut-être aussi, au lieu de voir devant lui sa belle La Vallièrc, ne pensa-t-il qu'à la sœur Louise de In Miséricorde, qui le tourmentait par ses scrupules et sa pénitence.

Quoi qu'il en fut, il n'y avait plus d'autre parti à prendre que d'attendre patiemment sa résolution.

Cependant, la déposition du comte Miossens devant la chambre ardente était connue du public, et comme il arrive souvent que le peuple, dans sa mobilité, passe d'un extrême à l'autre, ce même homme que l'on inaudissail comme un infâme assassin, et qu'on menaçait de déchirer avant qu'il arrivât aux marches de l'échafaud, devint tout à coup la victime innocente d'une barbare justice. Les voisins de Cardillac se rappelèrent alors l'honnête conduite d'Olivier, son amour pour Madelon, sa fidélité, son devouement envers le vieux joaillier. Des bandes dépeuple se rassemblaient, avec des menaces, devant l'hôtel de La Reynie, et s'écriaient : a Rends-nous Olivier Brusson ! il est innocent 1 » Et l'on jetait des pierres contre les fenêtres. La Reynie fut forcé de requérir le secours de la maréchaussée pour se défendre contre cette populace eu colère.

Plusieurs jours se passèrent, et mademoiselle de Scudéri n'apprit aucun détail relatif au procès d'Olivier; elle se présenta très-affligée chez madame, de Maintenon, qui lui dit que le roi gardait un silence profond sur cette affaire, et qu'il ne serait pas prudent de la lui rappeler. Puis elle lui demanda avec un singulier sourire ce que faisait sa petite La Vallière. Mademoiselle de Scudéri fut convaincue que cette femme orgueilleuse s'inquiétait' secrètement d'une circonstance qui pouvait attirer le roi, si facile à séduire, dans une région dont elle ne comprenait pas les enchantements. Il n'y avait donc plus rien à espérer de la marquise.

A l'aide de d'Andilly, mademoiselle de Scudéri parvint enfin à découvrir que le roi avait eu un long entretien avec le comte Miossens. Elle apprit aussi que Bontemps, valet de chambre et homme d'affaires du roi, était entré à la Conciergerie pour parler à- lîrusson ; que , dans In nuit, ce même Bontemps s'était rendu avec plusieurs personnes dans la maison de Cardillac, et qu'il y était resté quelque temps. Claude Patru, qui habitait le rez-de-chaussée, assurait qu'il avait entendu du bruit toute la nuit, et qu'il avait reconnu la voix d'Olivier. Il était donc évident que le roi voulait s'enquérir de cette affaire lui-même; et l'on ne comprenait plus les longs retards apportés à sa solution. La Reyriie s'efforçait sans doute de retenir entre ses dents la proie qu'on voulait lui arracher. Cette idée étouffait toutes les espérances.

Environ un mois après, madame de Maintenon fit dire à mademoiselle de Scudéri que le roi voulait la voir le soir même.

La digne demoiselle sentit battre son cœur bien fort. Elle savait que la destinée de Brusson allait être décidée. Elle dit à la pauvre Madelon d'invoquer la Vierge et les saints pourque le roi fût convaincu de l'innocence d'Olivier.

Cependant on eût dit que le roi avait complètement

.UAUEM0ISKLL1Î Dli SCUUÉtll. 147

»ublie celle affaire, car il s'entretint légèrement, comme il le liiisail parfois, m ec madame de Mainteuon et mademoiselle de Scudéri, sans prononcer on seul mot qui eut rapport a Olivier. Knliii, Bontemps parut ; il s'approcha du roi, et lui murmura a voix liasse quelques paroles que les Jeux : i. ■ • ne purent entendre. Le roi s'avança vers mademoiselle de Scudéri, et lui dit: " lléjouissez-*ous, mademoiselle, votre protégé, Olivier Unisson, est libre. »

La noble fdlc fondit en larmes, el voulut se jeter aux pieds du roi. Il la retint en lui disant : « Allez, allez, mademoiselle, vous devriez être avocat au parlement et défendre mes droits, car, par Saint-Denis ! personne en ce monde ne pourrait résister à votre éloquence. Mais, ajouta-t-il d'un ton plus grave, celui que la vertu protège n'est pns toujours à l'abri d'une fâcheuse accusation et de la chambre ardente. »

Mademoiselle de Scudéri trouva enfin des paroles pour exprimer sou ardente reconnaissance. Le roi l'interrompit en lui disant qu'elle recevrait elle-même des remerciements plus vifs que ceux qu'il avait le droit d'attendre d'elle, lorsqu'elle rentrerait dans sa maison, où l'heureux Olivier serrait vraisemblablement, a l'heure même, sa Mndelou sur son cœur.

<i Bon temps vous comptera, ajouta-t-il, mille, louis que vous remettrez en mon nom à la jeune fille. Qu'elle épouse bon Olivier, qui ne mérite pas un tel bonheur, et que tous deux sortent de Paris. Telle est ma volonté. »

La Martitiiere vint en courant à la rencontre de mademoiselle de Scudéri. Derrière elle venait Baptiste ; tous deux lui crièrent avec joie : « Il est ici ! il est libre! Oh 1 les bous et aimables jeunes wns! "L'heureux couple tomba a\i\ pieds de mademoiselle de Scudéri.

a Je l'avais bien pensé, dit Madelon, que vous seule, vous seule sauveriez, Olivier. — Âh! ma mère, dit Olivier, j'avais la même confiance en vous! »

LIS • COVrKS F ANTASTIQl.'F.S.

Tous deux liuisaient les mains de mademoiselle de Scudéri et les arrosaient de leurs larmes ; puis ils s'embrassaient de nouveau, et juraient que ce moment de bonheur effaçait toutes leurs souffranees, et que la mort seule pourrait les séparer.

Quelques jours après ils furent unis. Lors même que le roi ne leur eût pas prescrit de quitter Paris, Olivier n'aurait pu rester dans eette ville, où tout lui rappelait les meurtres de Cardillac, où le moindre incident de cette affreuse histoire aurait pu troubler le repos de sa vie. Il partit donc après son mariage, emportant les bénédictions de mademoiselle de Scudéri, et se rendit à Genève avec sa jeune femme. Son habileté dans son art et la dot de Madelon lui assurèrent bientôt une existence heureuse et tranquille.

Un an après le départ de Unisson, un avis public, signe de Harlay de Champ-Vallon, archevêque de Paris, et de Pierre Arnaud d'Andilly, avocat au parlement, annonça qu'un pécheur repentant venait de remettre à l'Eglise, sous le sceau de la confession, nn grand nombre de bijoux volés. Tous ceux qui avaient été, jusqu'à la fin de l'année Ï680, attaqués dans les rues, et dépouillés d'objets précieux, pouvaient se présenter chez d'Andilly, où on leur rendrait les joyaux qui leur avaient été enlevés, s'ils pouvaient les décrire d'une manière exacte, et prouver par là le droit qu'ils avaient de les réclamer. Un grand nombre de personnes, qui n'étaient point portées sur la liste de Cardillac, qui avaient été seulement étourdies dans la rue par un violent coup de poing, et volées, se présentèrent chez l'avocat, et retrouvèrent, à leur grande surprise, les diamants qui leur avaient été ravis. Le reste des bijoux fut remis au trésor de l'église Saint-Kustaehe,

Page 1