‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 29 sur 87 · CHAPITRE l'HEMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE l'HEMIER

Non loin des bords de la mer ISaltique , s'élève le château héréditaire de la famille de Her... qu'on appelle Her.... bourg. La contrée est âpre et déserte. A peine aper- Çoit-on çà et là sur le sol sablonneux quelques brins de gazon, Au lieu d'un de ces jardins qui ornent généralement le? habitations seigneuriales, on ne voit au-dessus des murailles nues qu'un chétif bois de sapin, dont le deuil sombre cf. continu semble mépriser la riante parure du printemps. Dans ce bois , à la pince du joyeux gazouillement des oiseaux, on n'entend que le croassement monotone des corbeaux et le sifflement des mouettes, précurseur de l'orage. A quelque distance de là, tout à coup la nature présente un autre aspect. On se trouve transporté, comme par l'effet d'une baguette magique, au milieu des campagnes lleuries, des vallées fécondes. On aperçoit un grand et riche village, avec la large maison de l'inspecteur du la propriété. A l'extrémité d'un agréable bosquet d'aunes, on aperçoit les fondements d'un grand château qu'un des anciens propriétaires du lieu avait dessein de construire. Ses successeurs, retirés dans leurs propriétés de Courlande, laissèrent cet édifice inachevé, et le baron Rodrigue de Her..., qui revint se fixer dans le domaine, de ses pères, aima mieux, avec son humeur sombre et mîsnnthropiquc, habiter le vieux château solitaire , que de finir celui' qui avait été commencé.

II fit restaurer aussi bien que possible l'édifice délabré de ses ancêtres , et s'y renferma avec un intendant grondeur et un petil nombre de domestiques. Il se montrait rarement dans le Village. V.n revanche, il allait souvent à

ii<> qonxES fantastiques.

cheval errer ça et là au bord de la mer, et on croyait avoir remarqué de loin qu'il semblait s'entretenir avec les vagues, et écquter ia rumeur, le sifflement des lames, comme s'il entendait la voix de l'esprit des eaux. Au-dessus de la tour la plus élevée , il avait fait construire un cabinet, et l'avait pourvu de lunettes et d'un appareil complet d'astronomie. Chaque jour, les yeux tournés vers la mer, il observait les navires qui souvent se dessinaient à l'horizon lointain, comme des mouettes aux ailes blanches et étendues. Dans les nuits étoilées, il se livrait là, avec sou vieil intendant, à des travaux astronomiques, ou, comme on le soupçonnait, astrologiques. Eu général, on croyait qu'il s'était adonné aux sciences secrètes, autrement dit à ta magie noire, et que, par ta non-réussite d'une opération qui blessait une maison souveraine , il avait été forcé de ■ quitter lu Courlandc. Le plus léger souvenir des jours qu'il avait passés dans cette, province lui inspirait un sentiment d'horreur, et il attribuait tous les malheurs de sa vie à la faute que ses ancêtres avaient commise en quittant le château de leurs aïeux. Pour enchaîner l'avenir de sa famille à ce château, il résolut d'en faire un majorât. Le souverain du pays accepta d'autant plus volontiers cette fondation, qu'elle fixait dans la contrée une famille illustre, dont les rameaux s'étendaient déjà dans des provinces étrangères. Cependant ni le lils du baron ni le possesseur du majorât, qui portait, comme son grand-père, le nom de Rodrigue, ne purent rester dansée château; tous deux habitèrent la Courlande. Avec leur nature légère et joyeuse, ils semblaient redouter cette sombre demeure adoptée par Hodriguc. Celui-ci avait deux vieilles tantes pauvres, célibataires, auxquelles il accordait dans ses domaines un refuge et un moyen de subsistance. Elles habitaient avec une. servante. âgée dans un chaud appartement d'une aile latérale du château , et , avec elles et te cuisinier, qui occupait une grande chambre souterraine près de la cuisine,

LE UAJUKAT. 161

ou ne rencontrait dans les larges sa II es de l'édifice qu'un vieux garde-chasse , qui remplissait en même temps les fonctions de concierge. Les autres domestiques demeuraient dans le village, chez l'inspecteur du domaine.

A la fin de l'automne, quand les premières neiges commençaient ù tomber, quand le temps de la chasse aux loups et aux sangliers était venu, le château silencieux et abandonné s'animait de nouveau. Alors arrivait de Courlaude le baron Rodrigue avec sa femme, ses parents, ses amis et de nombreux équipages de chasse. La noblesse des environs et les amateurs de chasse de la ville voisine arrivaient en même temps, et le château pouvait à peine contenir les botes qui y affluaient. Dans tous les poêles et les cheminées, la flamme pétillait du matin au soir; les cuisiniers étaient à l'œuvre; une bande joyeuse de maîtres et de valets descendait et montait les escaliers; là retentissaient le bruit des verres, le chant des chasseurs, ici les airs de danse, partout des rires bruyants et des cris de joie. Pendant cinq à six semaines, le château ressemblait plus à une magnifique auberge située au bord d'une route fréquentée qu'à l'habitation d'un seigneur.

Le baron Rodrigue consacrait, autant que possible , ces quelques semaines à des affaires sérieuses. Retiré à l'écart du tumulte des convives, il remplissait les devoirs d'un maitre de majorât. Non-seulement il se faisait rendre un compte exact de ses revenus , mais il examinait encore chaque projet d'amélioration, prétait l'oreille aux plus petites plaintes de ses vassaux, et cherchait à mettre tout en ordre , à réparer chaque tort et ehaque injustice: Il était loyalement secondé dans ses efforts par le vieil avocat V..., chargé, comme l'avait été son père, des affaires de la maison Her..., justicier des biens qu'elle possédait dans la province. Huit jours avant l'arrivée du baron, l'avocat se rendait au château.

COMTES FA.1TASTIQDES.

CÙ ANTRE II.

fin l'année 179., l'époque était venue ou le fidèle \ ... devait, selon sa coutume, partir pour ia demeure du baron. Il avait alors soixante-dix ans, et, quelque énergie qu'il eût conservée, il pensait cependant qu'une main auxiliaire lui serait utile dans ses travaux. Un jour il me dit en riant : a Neveu (j'étais son petit-neveu , et je porte son nom), je pense que tu ferais bien de prêter l'oreille au vent de la mer, et de venir avec moi à Her.... Tu peux d'abord m' être d'un grand secoure dans mes pénibles occupations, et, après avoir écrit le matin un joli protocole, tu pourrais peut-être essayer de la vie de chasseur, t'exercer à regarder en face un grand loup aux poils gris, un sanglier altéré de sang, et lui lâcher un bon coup de fusil, v

J'avais trop entendu parler des bruyantes chasses de Her..., j'étais trop attaché à mon vénérable et excellent grand-oncle, pour ne pas accepter avec joie sa proposition. Habitué déjù passablement au genre d'affaires qu'il avait à traiter, je me promettais de lui alléger, par mon zèle, une partie de ses sollicitudes. Le lendemain, enveloppé d'épaisses fourrures , nous roulions vers le château de Her..., au milieu d'un tourbillon de neige, précurseur de l'hiver. Le long du chemin , mon oncle me racontait maintes choses étranges du baron Rodrigue, fondateur du majorât, qui, malgré sa jeunesse, l'avait choisi pour son justicier et son exécuteur testamentaire. Il me parlait de In rude et farouche nature du vieux baron, qu'il semblait avoir transmise comme un héritage à toute sa famille, et qui dominait de plus en plus le baron actuel, qui annonçait dans ses premières années un caractère doux et faible. Il me disait que je devais me montrer ferme et hardi, pour avoir quelque valeur aux yeux du maitre; et, enfin, il me dépeignit l'appartement qu'il avait choisi une fois

Digilizcd byGoogl

'.LE MAJORÂT. 153

pour toutes au ehateau, et qui était chaud, commode, et si éloigné des autres, que nous pourrions à notre gré nous y soustraire au tumulte de la société. Cet appartement se composait de deux petites chambres garnies de bonnes ten- tares, situées près de la grande salle de justice, en face de l'habitation des deux vieilles demoiselles.

Après un voyage rapide, mais pénible, nous arrivons, par une nuit sombre, à Her.... Nous traversons le village. C'était un dimanche; la maison de l'inspecteur était éclairée du haut eii bas; on entendait le bruit de la danse, le son des chants joyeux, et cet aspect et ces chants ne nous rendirent que plus triste et plus désert l'édifice où nous devions nous arrêter.

Le \gat de la mer poussait de profonds gémissements, et les sombres sapins, réveillés dans leur sommeil, y répondaient par des pTaintes lugubres. Au-dessus d'un abîme de neige s'élevaient tes murailles nues et noires du château. La porte d'entrée était close. Les cris, les claquements du fouet, les coups de marteau, rien ne pouvait nous la faire ouvrir; on n'apercevait aucune lumière; on eut dit que tout était mort. Mon vieil oncle cria d'une voix rude et menaçante : « François! François! où ètes-vous donc'? Mille diables ! remuez-vous. Nous gelons à cette porte. La neige nous coupe le visage.— Tonnerre 1 allons, urriverezvous?» Un chien de basse-cour se mit a hurler, une lumière, vacillante parut, les clefs résonnèrent, et les lourdes portes crièrent sur leurs gonds.

« Ah! soyez le bienvenu"; soyez le bienvenu, monsieur le justicier. Quel triste temps! »

Ainsi parla le vieux François, en élevant sa lanterne si haut, que toute la lumière tomba sur sa figure ridée, et contractée en ce moment d'une façon singulière par un sourire amical. La voiture, entra dans la cour, nous mimes pied a terre, et je distinguai alors l'ensemble bizarre du vieux domestique, revêtu d'une antique livrée garnie de

t&4 contes fantastiques.

galons. Sur son front large et pale tombaient deux boucles de cheveux gris; lu partie inférieure de son visage offrait les robustes teintes du chasseur, et, malgré les muscles saillants qui donnaient à sa figure l'apparence d'un masque singulier, il y avait dans ses veux et dans les contours de sa bouche une expression de bonhomie un peu niaise. ,

h Eh bien I mon vieux François, dit mon grand-oncle en secouant dans le vestibule la neige de sa pelisse, tout esl-il prêt? Les tapis de ma chambre ont-ils été battus? les lits sont-ils prépai es ï a-t-on fait un bon feu hier et aujourd'hui ?

— Non, répondit François très- tranquillement. Non, monsieur le justicier, rien de tout cela n'a été fait.

— Mais, mon Dieu, s'écria mon oncle, j'ai cependant écrit assez, à temps; j'arrive juste au jour indiqué. Quel oubli ! ces chambres doivent être froides comme glace.

— Oui, monsieur le justicier, répliqua François en détachant soigneusement avec les mouchettes un lumignon qui s'élevait sur la mèche de la chandelle, et en l'écrasant sous son pied. Voyez-vous, il quoi nous eût-il servi de faire du feu ? Le vent et la neige entrent dans ces chambres par les carreaux brisés, et....

— Comment , s'écria mon grand-oncle en l'interrompant et en rejetant, les pans de sa pelisse pour se croiser les bras , les vitres sont brisées, et vous, gardien de la maison, vous ne les avez pas fait remettre?

— Non, monsieur le justicier, reprit le vieux serviteur avec la même tranquillité. Il n'est pas facile d'entrer dans votre appartement, à cause des pierres et du plâtre qui l'encombrent.

— Mille diables ! d'où vient qu'il y a des pierres et du plâtre dans mon appartement ?

— À vos souhaits ! mon jeune maître, dit François en faisant un salut poli, -nu moment où j'éternuais. Puis il

ht M.UOHAT. lj.i

ajouta : Os pierres et ce plâtre viennent du mur qui s'est «.■roulé pendant le grand ébranlement.

— Tous Avez donc eu- un tremblement de terre? s'écri;i mon oncle avec impétuosité.

— Non, monsieur le justicier, répondit François !e visage riant; mais, il y a trois jours, la lourde voûte de la salle d'audience est tombée avec un affreux fracas.

— Quel enfer!» Mon grand-oncle, irritable et violent de sa nature, allait proférer une terrible imprécation ; mais, élevant en l'air la main droite, et de la main gauche dégageant son front de son bonnet de peau de renard, il se retint, et, se retournant vers moi en poussant un éclat de

,rire : « Vraiment, mon neveu, dit-il, il ne faut plus faire i de questions, car nous apprendrions peut-être que le château tout entier s'est écroulé.

— Eh 1 pourquoi, dit-il, en s'adressant à François, n'avez- vous pas eu l'idée de me faire nettoyer et chauffer une. autre chambre ? Ne pouviez-vons pas préparer à la hâte une salle d'audience dans le corps d'édifice?

— C'est ce que nous avons fait, dit le vieux François en indiquant l'escalier d'un air de satisfaction , et en commençant a monter les degrés.

— Voyez doue, ce curieux original! » dit mon oncle en marchant après lui. Nous avançâmes à travers de longs corridors voûtés , dont la lumière que portait François éclairait d'une étrange façon les ténèbres. Des colonnes, des chapiteaux, des ogives, semblaient flotter h nos yeux dans les airs. A côté de nous s'étendaient nos ombres gigantesques, flottant le long des murs sur des images singulières qui paraissaient s'agiter, trembler, et dès voix mystérieuses semblaient murmurer dans le bruit de notre marche : « Ne nous éveillez pas! ne nous éveillez pas ! nous qui dormons d'un sommeil magique , suspendus aces vieilles pierres. » Enfin, après nous avoir fait traverser une longue suite de chambres sombres et froides.

156 CONTES FARTA STIQtl ES.

François ouvrit une salle où un l'eu brillant doits lu cheminée nous salua par ses joyeux pétillements : je me sentis à mon aise des que j'entrai dans cet appartement. Quant à mon oncle, il s'arrêta au milieu de la salle, promena ses regards autour de lui , et dit d'une voix grave et presque solennelle : « C'est donc ici qu'on rendra la justice ! »

François, élevant sa lumière de façon à faire voir sur la muraille une grande tache large comme une porte , répondit d'un ton douloureux : « On a déjà rendu la justice ici !

— Quel souvenir vous revient? s'écria mon oncle eii ôtant sa pelisse et en s' approchant de In cheminée.

— Cela m'est échappé, » repartit François. Il alluma des bougies et ouvrit la chambre voisine, qui avait été préparée pour nous. Quelques moments après, une table toute servie était près du feu. Le vieux serviteur apporta des plats bien préparés , chose fort agréable pour mon oncle et pour moi , et un large vase de punch apprêté A la manière du Nord.

Fatigué du voyage, mon oncle se retira dès qu'il eut soupe. L'aspect nouveau et singulier de ce séjour, la saveur du punch, m'agitaient trop pour qu'il me fût possible de songer à dormir. François ôta la table, ranima le feu, cl me quitta eu me saluant amicalement.

Page 1