CHAPITRE VI
La considération, ou, pour mieux dire, le respect que le baron avait pour mon ouele, se manifestait en toutes choses. Ainsi, il lui faisait prendre, aux cotés de la baronne, la place enviée par beaucoup de gens. Le hasard memettait tantôt à un endroit, tantôt a un autre, et ordinairement quelques officiers de la ville voisine s'asseyaient à coté de moi, pour raconter à leur aise les nouvelles récentes et boire vaillamment.
Pendant plusieurs jours, je me trouvai assis à l'extrémité de la table, loin de la baronne. Un incident imprévu me rapprocha d'elle. Au moment où les portes de la salle à monger vennient de s'ouvrir, je causais avec la demoiselle de. compagnie de la baronne, qui ne manquait ni d'agréments ni d'esprit, et semblait prendre intérêt à la conversation. Se-
Ion l'usage, je lui offris mou bras, et je n'éprouvai pas peu de joie en la voyant s'asseoir auprès de sa maîtresse, qui mejela un regard amical. On peut se figurer que tout ce que je dis pendant le dîner s'adressait moins à ma voisine qu'à ta baronne. Soit que mon exaltation donnât ù toutes mes paroles un élan particulier, soit que la demoiselle de compagnie fut disposée à m eu tendre, elle prêta de plus eu plus une oreille attentive à mes discours, et fut bientôt 'subjuguée par la variété d'images que je lui retraçais. Elle avait, comme je l'ai dit, de l'esprit. Bientôt notre entretien, séparé de la conversation générale, jeta comme un éclair du cûté où je voulais qu'il arrivât. Je remarquai que ma voisine se tournait de temps à autre, avec un regard expressif, vers la baronne, et que celle-ei s'efforçait de nous écouter. Je fis surtout cette remarque lorsque, parlant de la musique avec tout l'enthousiasme que m'inspire cet art sacré, je dis qu'au milieu des sèches et monotones occupations de la science juridique, j'avais trouvé le temps d'apprendre, a jouer du piano, à chanter, et que j'avais même composé quelques airs.
On était entré dans-une autre salle pour prendre le eafé. Je me trouvai, sans y prendre garde et je ne sais comment, près de la baronne, qui causait avec sa demoiselle de compagnie. Elle m'adressa aussitôt la parole d'un toti plus amical que celui qu'on prend avec une simple connaissance, et me demanda si je me plaisais dans le château. Je lui répondis que, dans les premiers moments de mon séjour en ce lieu, l'aspect de la solitude et du vieux château 'avait produit sur moi une impression pénible; que, depliis, j'avais senti naitre dans mon cœur des pensées plus douces, et que je désirais seulement être dispensé d'assister aux grandes chasses.
Elle se mit à sourire et me dit : « Je comprends que ces courses dans nos sombres forêts de pins ne vous plaisent guère; vous êtes musicien, et, si je ne me trompe, poète.
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J'aime ces deux arts à la passion. Je joue même (te la harpe; mais il Hcr...., il faut que je me prive de ce plaisir, car mon mari ne veut pas que j'apporte iei un instrument, dont les sons harmonieux, ne s'accorderaient guère avec le bruit du cor et les cris des chasseurs. 0 mon Dieu ! combien la musique me rendrait heureuse ici ! o
Je, lui dis que je ferais tous mes efforts pour satisfaire à ses vœux; qu'on devait sans doute trouver quelque instrument daus le château, ne fût-ce qu'un mauvais piano. Mademoiselle Adélaïde (la demoiselle de compagnie) partit d'un éclat de rire, et me demanda si j'ignorais que, de mémoire d'homme, on n'avait entendu dans le château d'autres instruments que les trompettes, les cors des chasseurs, les violons criards, les basses discordantes, et les hautbois usés des musiciens ambulants. La baronne exprima de nouveau le désir de m'entendre faire de la musique, et se mit, avec Adélaïde, à chercher toutes sortes d'expédients pour me procurer un piano.
En ce moment François traversa la salle.
«Voilà celui qui trouve remède à tout, qui procure tout, même ce qui est inouï et impossible.- » En disant ces mots, Adélaïde l'appela , et , tandis gu'elle cherchait à lui faire comprendre ce dont 11 s'agissait , la baronne était là , les mains jointes, la tète inclinée en avant, regardant le vieux serviteur avec un doux sourire. Elle était là comme une aimable enfant qui voudrait tenir entre ses mains le jouet désiré.
Après avoir énuméré dans son langage diffus toutes les difficultés qu'il y aurait à se procurer dans un court délai le rare instrument, François finit par se gratter le front, et dit : « Mais il y a dans le village la femme de l'inspecteur qui tape avec une étonnante adresse sur une espèce d'orgue, et chante d'un ton à la fois si doux et si triste, que les yeux en deviennent rouges comme quand on mange des oignons, et que les jambes ont envie de sauter.
— Elle a un piano! s'écria Adélaïde.
— Oui, vraiment, reprit François. Cela" lui est venu directement de Dresde. Un
■ • — A merveille ! s'écria la baronne.
— lin bel instrument, continua le vieux serviteur, mais un peu faible ; car dernièrement, lorsque l'organiste a voulu jouer là-dessus un de nos cantiques, il l'a mis en pièces, de telle sorte...
— 0 mon Dieu 1 s'écrièrent a la fois la baronne et Adélaïde.
— De telle sorte , continua le vieux serviteur, qu'il a fallu l'envoyer à la ville voisine, et qu'il en a coûté beaucoup d'argent pour le faire réparer.
— Mais enfin il est ici? dit Adélaïde avec impatience.
— Sans doute, sans doute, mademoiselle, et madame l'inspectrice se fera un honneur de...»
Dans ce moment, lé baron vint à passer ; il nous regarda ' d'un air surpris, et dit en riant d'un ton ironique à la baronne : « François a-t-il été encore appelé à vous donner un bon conseil? »
La baronne baissa les yeux en rougissant. François s'arrêta tout court, la tête droite, les bras pendants, dans l'attitude du soldat.
Les vieilles tantes se soulevèrent dans leurs larges jupes et nous ruvirentla baronne. Mademoiselle Adélaïde lasuivit. J'étais frappé d'une sorte d'enchantement, agité par le bonheur de me rapprocher de celle qui gouvernait tout mon être et par l'aversion que j'éprouvais pourje baron, qui réapparaissait comme un rade despote devant lequel les vieux serviteurs à cheveux blancs devaient eux-mêmes agir comme dès esclaves.
« M'entendras-tu, me regarderas-tu enfin ?n s'écria mon grand-oncle en me frappant sur l'épaule. Lorsque nous frimes rentrés dans notre appartement r a Ne 'sois pas si empressé auprès de la baronne, me dit-il ; laisse ce soin
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aux jeunes fats qui lui font In cour; il y en a assez, h Je lui racontai ce qui s'était passé, et le priai de me dire si je méritais ses reproches. Il ne me répondit que : « Heml hem I » revêtit sa robe de chambre, alluma sa pipe, s'assit dans son fauteuil, et me parla des chasses de la veille en se moquant de mon inhabileté à' manier un fusil.
Dans le château, tout était tranquille, chacun s'occupait, dans sa chambre , à préparer sa toilette pour le soir. Les musiciens étaient arrivés avec ces instruments discordants dont parlait mademoiselle Adélaïde, et il devait y avoir cette nuit même un bai eu règle.
Mon oncle, qui préférait le sommeil à ces réunions tumultueuses, resta dans sa chambre ; moi, je m'étais habillé pour le bal, lorsqu'on frappa à la porte. Je vis entrer François, qui m'annonça d'un air de satisfaction qu'on venait d'apporter sur un traîneau le piano de l'inspectrice, et que mademoiselle Adélaïde me faisait prier de descendre à l'instant chez la baronne.