CHAPITRE VII
On peut s'imaginer avec quel battement de cœur, avec quelle douce émotion j'ouvris la porte de la-chambre où je devais la trouver, Adélaïde s'avança gaiement à ma rencontre, La baronne, déjà complètement parée pour le bal, était assise d'un air rêveur devant la caisse mystérieuse où dormaient les sons que je devais éveiller. Elle se leva dans une telle splendeur de beauté, que je ne pus proférer une syllabe. « Eh bien I Théodore, me dit-elle (selon l'aimable coutume du Nord, que l'on retrouve au fond du Midi, elle appelait chacun par son prénom), l'instrument est arrivé. Dieu veuille qu'il ne soit pas trop indigne de votre talent 1 »
Dès quejesoulevailecouvercle.unequantitédecordes s'éebappèreut, et au premier accord toutes cellesqui étaient restées en place rendirent des sons d'une affreuse discordance.
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(. L'organiste 11 encore pa'ssépar la avec sa main légère, » dit mademoiselle Adélaïde en riant. Mais la baronne attristée s'écria : u C'est pourtant un vrai malheur! Il est décidé que je n'aurai ici aucune joie. »
Je cherchai dans la case de l'instrument et trouvai, par bonheur, quelques rouleaux de cordes, mais pas une clef d'accordeur.
Nouvelle désolation!
(i Toute clef, leur dis— je, dont le tuyau saisira la cheville, peut nous servir. » Aussitôt la baronne et Adélaïde se mettent a courir joyeusement de coté et d'autre. En un instant, un magasin de petites clefs est étalé devant moi, sur la table d'harmonie.
Je me mis avec ardeur à l'œuvre. Mademoiselle Adélaïde et la baronne elle-même s'efforçaient de m'akler en essayant tour à tour chaque clef.
« En voici une qui s'ajuste à la cheville. Cela va, celu va ! » s' écrièrent-elles avec bonheur. La corde, tendue jusqu'à l'accord pur, se brise avec éclat, et toutes deux reculent effrayées. La baronne reprend avec ses petites mains le fil d'arehal, me présente les numéros dont j'ai besoin et les rouleaux que je développe, line eorde se rompt encore ; la baronne pousse un soupir d'impatience, tandis que mademoiselle Adélaïde éclate de rire. Je cours après les rouleaux jusqu'à l'extrémité de la chambre. A nous trois, nous le rattachons pour le voir se briser encore. Enfin tous les numéros sont trouvés, les cordes tendues; les sons incomplets ou discordants deviennent de plus en plus nets et se changent en accords harmonieux. «Nous y voilà, nous y voilai n s'écrie labarounecnme regardant avecun gracieux sourire.
Cette œuvre, .entreprise en commun , fit disparaître èn un instant toute la gène et l'ennui des convenances. Il s'établit entre nous une sorte de confiance qui effaça, comme par un pouvoir électrique, l'embarras qui m'accablait de son fardeau. Le ridicule pathos qu'enfante ordinairement
un amour pareil à celui i]ue j'éprouvais, était loin de moi, et lorsque le piano fut enfui passablement d'accord, au lie» d'exprimer, comme j'y avais pensé, mes sentiments secrets par des improvisations, je me mis à exécuter descanzouettes italiennes.
Tandis que je répétais ces mots : Senza ài le , sentimi idoimio, almen tenon poso io morir mi sento, les regards de Séraphine s'animaient de plus en plus. Elle s'était assise près de moi, et je sentais sou souflle courir sur mes joues. Pendant qu'elle était appuyée derrière moi, sur le dossier de mon fauteuil, un ruban blanc, qui se détachait de sa toilette de bal, tombait sur mes épaules et flottait çà et là, agité par les soupirs de Séraphine et par mou souffle, comme un fidèle message d'amour. Je ne sais comment j'ai conservé ma raison.
Lorsque je m'arrêtai, en cherchant les accords d'une" autre mélodie, Adélaïde, qui était assise dans uii coin de la chambre, vint se mettre il genoux, devant la baronne et lui dit, en lui prenant les deux mains et en les pressant sur son cœur : «Oh ! chère baronne Séraphine, chantez aussi. — A quoi penses-tu donc, Adélaïde? répondit la baronne; comment pourrais-je faire entendre a notre virtuose ma misérable voix?»
C'était une chose charmante que de la voir lii semblable à une enfant timide , les yeux baissés, le visage rose, combattue tout à lu fois par l'embarras et le désir. Je joignis mes prières à celle d'Adélaïde, et lorsqu'elle eut parlé des chansons populaires de la Courlande, je ne lui laissai de repos que quand, promenant sa main sur l'instrument, elle en eut tiré quelques sons comme pour préluder. Je voulais luicéder ma place au piano; maiselle s'y refusa en disunl qu'elle était incapable de produire un seul accord. Elle commença alors à chanter d'une voix pure, argentine, profonde, comme la voix du cœur, une chanson dont la mélodie simple portait le caractère des chants populaires, de ces
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chants qui vibrent si profondément dans l'âme qu'ils nous révèlent la poétique nature de l'homme.
Il y a un charme indélinissablc dans les paroles insignifiantes de ces textes qui sont comme les hiéroglyphes des sentiments dont le cœur est rempli et que la voix ne peut exprimer. Qui ne connait ces chansons espagnoles que l'on peut résumer en quelques mots, comme ceux-ci :
« Je m'étais embarqué sur la mer avec la jeune lllle que j'aime; l'orage nous surprend; celle, que j'aime vocilleavec terreur. Non, jamais plus je ne m'embarquerai sur lu mer avec celle que j'aime. »
La chanson de la baronne disaitseulement : «J'ai dansé naguère à la noce avec mou bien-aimé ; une fleur est tombée de mes cheveux , il l'a relevée et me l'a donnée en nie disant : Ma bien-année , quand reviendrons- nous à la noce ? »
Lorsque j'accompagnais par des arpèges la seconde strophe de cette chanson , et que, dans mon enthousiasme je saisis, pour ainsi dire, la mélodie des chants suivants sur les lèvres de .la baronne, je passai a ses yeux et à ceux il' Adélaïde pour le pins grand maître, et toutes deux m'accablèrent d'éloges.
L'éclat des lumières de la salle de bal se répandait daim l'appartement où nous étions, et un bruit affreux de cors et de trompettes anuonçait l'heure de la réunion. . . ', . ■
« Hélas ! dit la baronne , il faut que je m'en-aiile. » Je quittai aussitôt le piano. - ■ ■-
u Vous m'avez fait passer, ajouta- 1— elle, un heureux mo-inent, le plus heureux moment (pie j'aie jamais eu dans cette demeure. » Acesmots, elle, me tenditlamain. Dans mon ivresse.jelaportaià mes lèvres, et je sentis ses doigts tressaillir sous mon baiser. ,
Je ne sais comment j'arrivai a la salle de bal, ni comment je rentrai dans la chambre de mon oncle. Un Gascon disait que s'il redoutai) les batailles, e'esl que chaque blessure lui