‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 36 sur 87 · I.E M AJOKA.T. 17 j · texte numérisé non relu

I.E M AJOKA.T. 17 j

plaisanteries. Plusieurs observations me persuadèrent que la baronne devait avoir dans l'âme un sentiment douloureux, ainsi que je croyais l'avoir remarqué dans son regard, )a première fois que je l'avais vue , et l'idée du fantôme nocturne me revint de nouveau à l'esprit. Il était arrivé ou il devait arriver quelque ebose d'affreux. Souvent j'éprouvai le désir de racontera Sérapbine l'apparition du spectre, et comment mon oncle l'avait banni, sans doute pour toujours; mais une crainte inexplicable m'arrêta chaque fois que l'idée me vint de commencer ce récit.

Un jour, la baronne ne parut pas au dîner. On dit qu'elle était indisposée et qu'elle gardait la chambre. Quelqu'un demanda au baron si c'était une indisposition sérieuse. Il sourit d'une façon amèrement ironique, et répondit : « C'est un léger rhume causé par l'air de la mer, qui n'épargne point ici de petites voix tendres, et ne souffle d'autres concerts que les rudes fanfares de la chasse. » En disant ces mots, le baron, assis en face de moi, me jeta un regard pénétrant. C'était à moi évidemment que ces paroles s'adressaient. Adélaïde, assise à mes côtés, rougit, et me dit à voix basse : u Vous verrez aujourd'hui encore Sérapbine , et vos chants calmeront encore aujourd'hui son cœur malade. » Lorsque Adélaïde prononça ce peu de mots il me parut que j étais engagé avec la baronne dans une intrigue illégitime qui ne pouvait se terminer que par un crime ou par une circonstance affreuse. Les paroles de mon grand-oncle occupèrent péniblement ma pensée. Que devais-je faire? Cesser de la voir? c'était impossible , aussi longtemps que je resterais au château; et impossible encore, quand j'en viendrais à quitter cette demeure. Hélas ! je ne sentais que trop vivement que je n'étais pas assez fort pour me détacher de ce rêve d'amour idéal et entraînant. Adélaïde m' apparaissait comme une espèce d'entremetteuse. J'aurais voulu pouvoir la mépriser; et, en y réfléchissant, j'avais honte de

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ma folie. Dans ces heures du soir où je voyais Séraphin» 1 , que se passait-il donc qui ne fut pas pariai tem eut moral et convenable ? Comment .ppuvais-jc concevoir que la bnronne eût pour moi le moindre sentiment? et cependant j'étais convaincu du danger de ma situation.

Le dîner se termina promptement , ou devait poursuivre. des loups qui s'étaient montrés dans la forêt de sapins, tout près du château. La chasse convenait en' ce moment à l'exaltation de ma pensée. Je dis à mou oncle que je voulais m'y associer. Il me regarda en souriant, e| me répondit : « C'est bien, va; moi, je reste dans ma chambre. Prends mon fusil et mon couteau de chasse : c'est une arme sûre qui peut être utile nu besoin. »

La partie de la forêt où les loups devaient se trouver fut cernée par les chasseurs. Le froid était excessif ; le veut gémissait à travers les sapins, et me chassait tant de flocons de neige au visage qu'à peine pouvais-je voir a six pas devant moi. Je quittai la place qui m'avait été assignée, et cherchai un refuge au fond du bois. Lu, je m'appuyai contre un arbre, mon fusil sous le bras, et, oubliant la chasse, je me reportai par la pensée vers la retraite de Sérauhine. Soudain des coups de feu se font entendre, et un loup puissant apparaît devant moi. Je tire sur lui et le manque. L'animal se précipite de mou coté avec des yeux étincelants; j'étais perdu si je n'avais eu assez de sanj;froid pour prendre mon couteau de chasse et le plonger dans la poitrine de la bète féroce au moment où elle allait me saisir. Son sang jaillit sur mes mains. Un des chasseurs du baron, qui se tenait à quelque distance, accourut en poussant un grand cri qui appela tout le cortège. Le baron vint à moi et me dit : a Au nom du ciel ! vous saignez ! vous Êtes blessé ! »

J'affirmai que j'étais parfaitement intact. Le. baron, s'n- ■ dressant alors au chasseur qui était près de moi, lui reprocha vivement de n'avoir pas tiré dés qu'il avait vu que

je venais de manquer mon coup. Quoique celui-ci protestai qu'il ne pouvait tirer sur le loup, qui se précipitait sur moi, sans s'exposer à m'atteindre du même coup, le baron n'en parût pas moins irrité contre lui.

Cependant les chasseurs avaient relevé le dangereux animal. C'était un des plus grands de son espèce, un des plus grands que l'on eut vus depuis longtemps, 'et tout le monde s'accorda à admirer mon courage et mu résolution, quoique ma conduite ine parût fort naturelle et que je n'eusse nullement songé aux périls auxquels j'étais exposé. Le baron me témoigna surtout un vif intérêt, et ne pouvait se lasser de me demander si je n'avais pas été blessé, et si je ne me ressentais pas encore d'une impression de frayeur. Mous revînmes au château. Le baron me tenait amicalement sous le bras, et avait remis mon fusil à un des chasseurs. 11 parlait constamment de mon action héroïque, si bien qu'à la lin je crus à mon héroïsme ; je perdis toute timidité, et me plaçai eu face du baron coinme un homme d'un courage rare. L'écolier avilit heureusement subi son examen, et toutes les modestes inquiétudes de l'école étaient loin de lui. Il me sembla que j'avais acquis le droit d'obtenir les bonnes grâces de Sérapbine. On sait quel singulier rapprochement peut l'aire l'imagination d'un jeune homme.

Le soir, au coin du feu, près du bol de punch, je restai le héros du jour; le baron seul avait tué un loup; les autres chasseurs furent forcés d'attribuer leur mésaventure a la neige, à l'obscurité, et de chercher une satisfaction dans le récit de quelques autres périls et de quelques anciens exploits.

J'espérais exciter aussi l'admiration de mon oncle, et. recevoir ses éloges. Dans cette persuasion , je lui racontaimon aventure, et n'oubliai pas de lui dépeindre de lama* uière la plus saisissante l'effrayant aspect de la bête s<niviige: Il me regarda en souriant et me dit : « Dieu est fort dans les faibles. »

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