‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 43 sur 87 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

A peine étions-nous arrivés dans la demeure de mon oncle, qu'il se plaignit plus vivement que jamais des souffrances de ce voyage. Son silence pénible, interrompu par des accès violents de mauvaise humeur, m'annonça le retour de ses attaques de goutte. Un jour, je fus appelé en toute hate auprès de lui. Je le trouvai frappé d'un coup de sang, étendu, immobile sur son lit, et tenant une lettre entre ses mains fermées par la convulsion. Je reconnus l'écriture de l'inspecteur du domaine deHer...; mais dans ma profonde douleur, je n'osais lui enlever cette lettre. Il me semblait qu'il allait bientôt mourir. Cependant, avant l'arrivée du médecin, les pulsations des artères reprirent leur cours. La nature énergique du vieillard résista à eette attaque mortelle; le mémo jour, le médecin le déclara hors de danger. L'hiver était, cette année-là, très-rude; il fut suivi d'un printemps froid et insalubre, et la goutte, aggravée par l'inlluence du climat, retint longtemps mon oncle sur son lit. Il résolut alors de se retirer des affaires ; il abandonna sesfonctions, et je perdis ainsi tout espoir de retourner jamais au château de lier...

Mon oncle ne voulait être soigné que par moi: c'était

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mol seul qui pouvais le soulager et l'égayer. Lorsque sa gaieté reparaissait dans ses moments de calme, il reprenait ses habitudes de plaisanterie, racontait des histoires de chasseurs, et je m'attendais à chaque instant a l'entendre rappeler mes hauts faits et ma lutte avec le loup; mnis jamais il ne fit mention de notre séjour à Her..., et un sentiment de réserve facile à concevoir m'empêchait d'éveiller son attention sur ce sujet.

Mes sollicitudes pénibles, les soins que je donnais à mon oncle, avaient éloigné de moi l'image de Séraphine. Lorsqu'il se trouva mieux portant, je ine remis à songer plus vivement à l'appartement de la baronne, à cette soirée qui m' apparaissait comme une étoile brillante et ineffaçable. Un incident imprévu vint tout à coup donner une nouvelle impulsion aux souvenirs et au sentiment d'effroi que j'avais rapportés de la demeure du baron. Un soir, en ouvrant te portefeuille dont je m'étais servi au château de Her..., je trouvai dons une feuille de papier une boucle de cheveux noirs, liés avec un ruban blanc ; c'étaient des cheveux de Séraphine. En examinant de plus près le ruban, j'y vis une goutte de sang. C'était peut-être Adélaïde qui, la veille de notre séparation, dans le moment de mon égarement, m'avait laissé ce souvenir. Mais pourquoi cette goutte de sang , qui était pour moi comme un affreux présage ? C'était ce même ruban qui flottait sur mon épaule la première fois que j'entrai dans la chambre de Séraphine.

Les orages du printemps avaient enfin cessé, l'été rayonnait, les ardeurs du mois de juillet succédaient à un froid insupportable; mon oncle reprenait ses forces à vue d'oeil, et s'en alla, comme de coutume, s'établir dans une maison qu'il possédait à la porte de ln ville, l'ai- une belle et paisible soirée, nous étions assis ensemble sous un bosquet de jasmins; mon oncle était d'une gaieté extraordinaire, sans sarcasmes, et disposé à une sorte d'attendrissement.

« Neveu , me dit-il , j'éprouve aujourd'hui un bien-être

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singulier que je n'ui pas connu depuis longtemps ; une espèce de chaleur électrique me pénètre. Je pense que c'est le présage d'une mort prochaine. »

Je m'efforçai de ie détourner de ces sombres pensées. « C'est bien, me dit-il, je. n'ai pas longtemps à rester ici-bas, et je veux m'acquitter d'une dette contractée envers toi. Penses-tu encore à notre séjour à Her...? «

Cette question traversa mou esprit comme un éclair. Avantqueje lui eusse répondu, il continua.

h Le ciel a voulu que tu te trouvasses, d'une bizarre façon et malgré toi, associé aux plus profonds secrets de cette demeure ; maintenant il est temps que tu saches tout. Je t'ai souvent parlé de différentes choses dont tu n'avais que le pressentiment, et que tu ne pouvais comprendre. La nature a, dit-on, tracé dans le cours des saisons l'image symbolique de la vie humaine; mais je diffère en cela de l'opinion générale. Les nuages du printemps tombent , les brumes de l'été se dissipent, et c'est la pure lumière de l'automne qui nous montre les paysages lointains au moment où ils vont être enveloppés dans les ténèbres de l'hiver. Je pense que c'est à la clarté de l'âge qu'on distingue le mieux l'action d'une puissance impénétrable. On jette alors un regard vers la terre promise , où le voyage commence avec la mort. Je distingue, a présent la sombre destinée de cette maison à laquelle j'ai été enchaîné par des liens plus forts que ceux de la parenté. Tout se montre clairement à. mon esprit; mais eeque je vois, je ne puis le reproduire dans mes paroles; et nulle langue humaine ne pourrait le dire. Écoute donc, mon fils, tout ce qu'il m'est possible de raconter, et garde dans ton ame la persuasion que les événements auxquels tu as été mêlé pouvaient te

perdre Enfin , c'est passé. »

Le récit que mon oncle me lit s'imprima tellement dans ma mémoire, que je puis le répéter mot pour mot. Dans ce récit, il parlait de lui à la troisième persoune.

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