CHAPITRE XV
h Le lendemain, Daniel raconta au baron comment la tour s'était écroulée, et tout ce qui était arrivé dans la nuit fatale où le vieux seigneur était mort. Il termina en disant qu'il serait prudent de rétablir cette tour, qui pouvait, par un nouvel écroulement, ébranler, ou du moins endommager le château.
« Rétablir la tour I s'écria le baron en lançant au vieux serviteur un regard courroucé ; non , jamais. N'as-tu pas vu que la tour ne pouvait s'écrouler par un accident ordinaire? Mon père voulait anéantir le lieu où il se livrait à ses observations astrologiques ; il avait tout disposé pour que le faite de la tour tombât dès qu'il le désirerait. D'ailleurs que m'importe de quelle façon cette tour s'est écroulée? que m'importe que le château tombe en entier? Penses-tu que je veuille habiter cet affreux nid de hiboux ? Non , mon sage aïeul , qui a posé dans la riante vallée les fondements d'un nouveau château, m a montré l'exemple, je le suivrai.
« — De cette façon, dit Daniel à demi-voix, les vieux et (idèles serviteurs n'auront qu'à prendre leur bâton de voyage. '
« — Il va sans dire , répliqua le baron , que je ne veux point être servi par des vieillards impotents; niais je ne chasserai personne; le pain que je vous accorderai vous plaira assez, j'espère, si vous le gagnez sans travail.
« — Me mettre hors de service, moi, l'intendant du château! » dit le vieillard avec douleur.
« Le baron, qui lui avait tourné le dos et qui se disposait n quitter la salle , se retourna tout à coup , le visage enflammé de colère, et s'nvançmit sur lui le poing fermé , il
lui dit d'une voix terrible : a Toi, vieux coquin, hypocrite , toi qui as aidé mon père dans ses funestes penchants , toi qui reposais comme un vampire sur son cœur, qui abusais de la folie du vieillard, pour ie pousser à des pratiques infernales qui m'ont entraîné au bord de l'abîme, je devrais te chasser comme un chien galeux 1 »
« A ces affreuses paroles, le vieillard épouvanté tomba à genoux devant le baron; etcelui-<:i, obéissant peut-être machinalement à un mouvement imprimé par la colère , leva le pied, et en frappa si fort le vieux serviteur à la poitrine , que celui-ci roula sur le parquet en jetant un cri sourd. 11 se releva avec peine et poussa un long gémissement en lançant au baron un regard enflammé par la rage et le désespoir ; puis il s'éloigna sans toucher à une bourse d'argent que le baron venait de lui jeter.
« Cependant les parents de la famille qui se trouvaient dans le pays se rassemblèrent au château. Le vieux seigneur fut enseveli avec pompe dans le caveau de l'église de Her... Après la cérémonie, le jeune seigneur se montra tort réjoui de son héritage ; il vérifia scrupuleusement les comptes et les revenus du domaine avec le justicier, qu'il coniinna dans son emploi , et auquel il accorda toute sa confiance; il calcula avec lui les moyens de reconstruire un nouveau château. Le justicier V... était persuadé que le vieux baron n'avait pu dépenser tous ses revenus , et comme on ne trouvait dans son coffre et son portefeuille que quelques milliers d'écus, il pensait qu'il devait y avoir de l'argent caché dans quelque partie du château.
a Personne ne pouvait mieux le savoir que Daniel , qui, dans son opiniâtreté, attendait sans doute qu'on l'interrogeât. Le baron craignait que Daniel, qu'il avait si grièvement offensé , ne voulût rien découvrir , plutôt par esprit de vengeance que par cupidité ; car le vieillard était sans enfants, il ne songeait qu'à finir ses jours au château; et à quoi aurait-il pu employer une somme considérable 1 l.c
baron raconta à V... ce qui s'était passé, entre lui et Daniel , et lui dit qu'il avait été porté à cet acte de violence parce qu'il croyait , d'après plusieurs renseignements , être en droit d'admettre que Daniel avait entretenu dans la pensée du vieux baron une aversion inexplicable pour ses enfants. Le justicier déclara que ces renseignements étaient complètement erronés, quenul être au monde n'aurait jamais pu régir l'esprit du baron , et s'offrit à demander à Daniel s'il ne connaissait point de trésor caché dans le château.
a L'entreprise ne fut pas difficile, car dès que le justicier lui eut dit : « Daniel , d'où vient que le seigneur a laissé peu d'argent comptant? » Daniel répondit aveu un sourire forcé : « Monsieur le justicier veut sans doute parler des écus que l'on a trouvés dans la cassette ; le reste est sous une voûte, près de lachambre à coucher du vieux seigneur; mais la meilleure part est enterrée dans les décombres. Il y a là des milliers de pièces d'or. »
« Le justicier appela aussitôt le baron. On entra dans la chambre, à coucher ; Daniel posa la main sur un des panneaux de la muraille et découvrit une serrure. Tandis que le baron contemplait cette serrure d'un regard avide , et essayait d'y faire entrer l'une après l'autre les clefs qu'il tirait de sa poche, Daniel le regardait debout d'un air de supériorité et d'ironie; puis il lui dit d'une voix tremblante : « Monseigneur , si je suis un chien , j'ai aussi la fidélité d'un chien. » Alors il présenta au baron une clef d'acier, que celui-ci prit avec vivacité, et avec laquelle il ouvrit facilement la serrure. On pénétra sous une petite voûte où se trouvait un grand coffre ouvert : sur (les sacs empilés, on aperçut un billet écrit de la main du baron. Il contenait ces mots :
" Cent cinquante mille écus impériaux en vieux frédérics d'or , épargnés sur les revenus du majorât d'Her..., jMiur être employés à la construction du château. Mon héritier fera bâtir, à la place de la tour qu'il trouvera
Le MAJORAT. 201
écroulée, un fanal, et y fera entretenir un feu chaque nuit pour guider les navigateurs.
« Her,.., dans la nuit de Saint-Michel de l'année 17G0.
« Rodrigue, baron de Heb... »
« Après avoir soulevé les sacs et les avoir laissés retomber dans le coffre, en prêtant joyeusement l'oreille au son de l'or, le baron se retourna vers le vieil intendant, le remercia de sa lîdélité et lui dit que des rapports calomnieux avaient été la seule cause de l'injustice commise envers lui. Il ajouta qu'il lui conservait sa place d'intendant avec un double traitement. « Je te dois une réparation, continua-t-il; si tu veux de l'or, prends un de ces sacs. »
<r Le baron prononça ces mots les yeux baissés, en indiquant du doigt au vieillard le coffre, où il jetait lui-même encore un regard de cupidité.
« Le visage de l'intendant se couvrit d'une rougeur suinte; il poussa un gémissement pareil à celui que fait entendre un animal blessé. Le justicier le regarda avec terreur ; car il lui semblait que le vieux serviteur murmurait entre ses dents : c< Du sang pour de l'or ! »
« Le baron, plongé dans la contemplation de ses écus, n'avait point remarqué l'émotion de Daniel, qui, s'avançant enfin la téte courbée, baisa humblement la main de son maître et lui dit d'une voix larmoyante: « Hélas 1 mon noble seigneur ! que ferais-je de cet or, moi, pauvre vieillard sans enfants? Mais j'accepte avec joie le double' traitement que vous m'offrez, et je continuerai à remplir mes fonctions avec zèle et loyauté. »
« Le baron , qui avait peu fait attention à ces paroles , laissa retomber le couvercle du coffre, et dit, en tirant la clef de la serrure et la remettant avec soin dans sa poche : « C'est bien ! c'est bien 1 vieux. Mais n'as-tu pas encore parlé de plusieurs milliers d'écus qui devaient se trouver enfouis sous les décombres de la tour ? ».
20S CONTES FAS TAST1QH ES ',
a Le vieillard s'approcha mi silence de la porte et l'ouvrit avec peine. Mais, uu moment où les battants tournèrent sur leurs gonds, un coup de vent chassa dans ia salle des tourbillons de neige; un corbeau selança en croassant, vers la fenêtre, frappa les vitres de ses ailes noires, et plongea dans le précipice.
« Le baron s'avança au bord de l'ouverture ; mais à peine eut-il jeté un regard dans le gouffre, qu'il recula avec effroi : « Horrible aspect 1 s'écria-t-il. La téte, me tourne. » Et il tomba presque évanoui dans les bras du justicier. Puis se relevant et se tournant vers le vieux Daniel : « Làbas? là-bas?» lui demanda-t-il.
n Daniel avait déjà refermé fa porte. 11 la poussa de toutes ses forces, et tira avec peine les clefs qu'il ne pouvait détacher des serrures rouillées. Lorsque ce travail fut achevé, il se retourna vers le baron et lui répondit avec un sourire étrange : a Oui, là-bas, il y a des militera et des milliers d'écus... Tous les beaux instruments de mou défunt inaitre, télescopes, quarts de cercle, fjlobes, miroirs nocturnes, tout est là enseveli dans les décombres, entre les pierres et les poutres.
o — Mais l'argentl l'argent! Tu as parlé, vieillard, de sommes considérables?
« — Je voulais parler des objets qui ont coûté des milliers de pièces d'or. »
'« On ne put tirer de lui aucun autre renseignement.