‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 46 sur 87 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

« Lebaron parut très-réjoui de posséder ainsi les moyens de réaliser son projet favori, e'est-a-dire de faire élever sur un large plan un nouveau château. Le justicier pensait, il est vrai, que, d'après les intentions du défunt, il ne pouvait être question flUe de réparer en entier le vieux château. Et, en effet, il était difficile de donner à une nou-

LE MAJORAT. ' 203 velle construction la noble grandeur, le caractère simple et imposant de l'ancienne demeure de la famille. Mais le baron n'en persévéra pas moins dans ses idées, et il dit que son devoir était d'embellir autant que possible le séjour de Her..„ car il songeait à y amener bientôt une jeune femme, pour laquelle il ne pouvait faire de trop grands sacrifices.

« La discrétion avec laquelle le jeune seigneur parla de son mariage ne permit pas au justicier de fairé de nouvelles questions. Du reste, il se complut à voir dans les intentions du baron plutôt un désir de rendre agréable cette contrée à une personne aimée qu'un penchant trop vif pour les prodigalités de la fortune. Cependant le baron manifestait un singulier amour pour l'or; il contemplait avec ardeur le coffre plein d'écus, et murmurait d'un ton chagrin : « Le vieux coquin nous a certainement caché notre plus beau trésor; mais, au printemps prochain, je ferai moi-même fouiller les décombres de la tour. »

i< Les architectes arrivèrent; le jeune seigneur eut avec eux de longues conférences; il rejeta maint plan, aucun genre d'architecture ne lui semblait assez splendide, ni assez grandiose. Il se mit à tracer lui-même un modèle, et ce travail, qui lui présentait sans cesse l'image du plus riant avenir, lui donna une gaieté qu'il communiqua à tous ceux qui l'entouraient. Sa générosité, son faste, éloignèrent de lui tout soupçon d'avarice; Daniel lui-même parut oublier l'injure qu'il avait soufferte : il se montra humble et soumis envers le baron, qui le regardait souvent d'un air de méllauce. Mais, ce qui parut singulier, ce fut de voir le vieillard reprendre de jour en jour une apparence de jeunesse. Peut-être que le temps lui faisait oublier la profonde douleur qu'il avait ressentie à la mort subite de son maître; peut-être aussi qu'étant affranchi de l'obligation de veiller pendant de longues nuits froides dans In tour, et libre de boire du vin meilleur, il repre-

naît par là de nouvelles forces. Quoi qu'il en soit, a In place du vieillard débile, on vit bientôt apparaître un homme robuste, au visage rose, aux membres musculeux , qui riait et plaisantait.

« La joyeuse vie que l'on passait à Her... fut tout à coup troublée par l'arrivée d'un personnage qui devait cependant y appartenir : c'était Hubert, le frère cadet du jeune seigneur. En le voyant, Wolfgang, le visage pâle, s'écria : <i Malheureux, que viens-tu faire ici ? »

« Hubert se jeta dans ses bras. Le baron l'entraîna dans une chambre écartée, où il s'enferma avec lui. Les deux frères restèrent plusieurs heures ensemble; puis Hubert descendit avec une figure décomposée, et demanda ses chevaux.

« Le justicier s'avança vers lui avec le douloureux pressentiment qu'une haine mortelle allait séparer les deux frères, et le conjura de retarder quelques instants son départ. Au même moment, le baron accourut en s'éeriant : « Reste ici, Hubert, tu réfléchiras. »

« Le visage du jeune frère s'éclaircit, el, en jetant sa pelisse à un valet, il prit la main de V..., et lui dit avec un sourire ironique : « Le seigneur du majorât veut donc bien tolérer ma présence dans cette demeure. »

« V... pensa que c'en était fait d'une malheureuse mésintelligence, qu'une séparation n'aurait pu qu'accroître.

« Hubert prit les pincettes de la cheminée, et, en attisant le feu, dit au justicier : « Vous voyez, mon ami, que je suis un bon garçon, très-apte â toutes sortes d'affaires de ménage; mais 'Wolfgang a les préjuges les plus étranges, et, de plus, c'est un avare. » V... n'osa point entrer plus avant dans les discussions des deux frères, et Wolfgang trahissait par l'expression de sa physionomie , pur son ton de voix et ses manières une violente agitation.

« Le soir, le justicier monta chez le baron pour s'entretenir avec lui de différentes choses relatives au majorât. 11

le trouva errant à grands pas dans sa chambre, avec toutes les apparences d'une vive émotion. En apercevant l'avocat, le jeune seigneur s'arrêta , lui prit les deux mains, et, le regardant fixement, lui dit d'une voix tremblante : «Mon frère est arrivé; »et comme le justicier faisait mine de répoudre : « Je prévois bien, ajouta-t-il, la question que vous allez me faire. Hélas ! vous ne savez rien ; vous ne savez pas que mon malheureux frère, oui, je puis l'appeler malheureux , est placé partout sur mon chemin, comme un mauvais esprit pour détruire mon repos. 11 n'a pas dépendu de lui que je fusse le plus misérable des hommes; mais le ciel ne l'a pas voulu. Depuis l'institution du majorât, il me poursuit d'une haine mortelle; il m'envie cette propriété, qui, dans ses mains, s'envolerait comme un brin de paille; c'est le dissipateur le plus insensé qui existe; ses dettes excèdent plus de la moitié des biens qu'il possède en Courlande. Poursuivi par ses créanciers, il accourt ici et demande de l'argent.

<c — Et vous, son frère, vous lui en refusez, dit le justicier ? »

« Le baron l'interrompit : « Arrêtez, s'écria-t-il, oui, je. lui en refuse; je ne peux pas détourner un écu du majorât. Mais apprenez la proposition que j'ai faite, il y a quelques heures, à cet insensé, et jugez. Le patrimoine de Courlande est, comme vous savez, important. J'ai droit d'en prendre la moitié; je veux bien y renoncer, mais en faveur desafamille. Hubert a épousé une eharman'teetnoble jeune fdie pauvre ; elle lui a donné des enfants, et languit avec eux. Ces biens devraient être administrés et les revenus employés à apaiser les créanciers; mais que lui importe une vie paisible et exempte d'inquiétudes, que lui importent sa femme et ses enfants 1 C'est de l'argent qu'il veut, c'est une somme considérable pour se livrer à ses folies. Quel démon lui a révélé le secret des cent cinquante mille écus? Il en réclame la moitié, et prétend que ce trésor doit être

2UI> . CONTES- l ANTASÏiyUKS.

considéré comme «ne propriété indépendante du majorât. Je veux, je dois lui refuser ce partage ; mais j'ai le pressentiment qu'il médite ma ruine. »

« V... s'efforça, par toutes sortes de raisons morales et de principes généraux, de détruire ces soupçons dans l'esprit de son jeune maître, et ne put y parvenir. Le baron le chargea de négocier avec Hubert. V... remplit cette tache avec autant de précaution que possible, et ne fut pas peu réjoui lorsque le jeune frère finit par lui dire : «Eh bien! j'accepte les offres du seigneur du majorât, mais à la condition qu'il me donne à l'instant même mille frédérics d'or, pour sauver l'honneur de mon nom des rigoureuses poursuites de mes créanciers, et qu'il me permette de m' établir pendant quelque temps dans cette riante demeure.

h — Jamais 1 s'écria le baron, lorsque V... lui rapport» ces paroles, et jamais je ne souffrirai que mon frère reste dans ce château dés que j'y aurai amené ma femme.

'« — Allez, mon ami, et dites à ce perturbateur de mon repos que je lui fais présent de deux mille frédérics d'or, pourvu qu'il parte à l'instant. »

«, Le justicier apprit alors que lebaron s'était marié a l'insudeson père, et que ce mariage avait mis la désunion entre les deux frères.

« Hubert écouta avec fierté la proposition du justicier, et lui dit d'une voix sombre : «Je verrai. En attendant, je l esterai encore ici quelques jours. »

« V... essaya de lui démontrer que le baron, en renonçant à la moitié de son patrimoine, faisait tout ceqni était en son pouvoir pour le dédommager convenablement de l'inégalité départage produite par l'institution du majorât, qui favorise l'aîné d'une famille au détriment de ses frères.

a Hubert déboutonna vivement, comme,pour respirer plus à son aise, son pourpoint du haut en bas, et s'écria en faisant une pirouette : « Bab I le détriment est l'enfant de la haine.» Puisil ajoutaen poussant un éclat derire : «Lesei-

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