‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 5 sur 87 · LE VIOLON DE CREMONE. T · texte numérisé non relu

LE VIOLON DE CREMONE. T

cha et trouva des connaissances. Dans toutes les familles, eomme dans la mienne, on s'habitua si bien à lui, qu'il devint en quelque temps indispensable. Les enfants l'aimaient, malgré son air dur, et craignaient de le fatiguer. Vous avez vu vous-même aujourd'hui comme il sait gagner leur affection par des travaux ingénieux. Nous le croyions célibataire, et il ne démentait point cette opinion. Après avoir séjourné .quelque temps parmi nous, il partit subitement ; personne ne sut où il était allé, et il revint au bout de quelques mois.

« Le lendemain de son retour, on vit le soir ses fenêtres illuminées. Cette clarté extraordinaire attira l'attention des voisins. Bientôt on entendit une voix merveilleuse, une voix de femme, unie au son du piano. Puis les accords d'un violon qui luttait d'énergie et de souplesse avec la voix. On reconnut aussitôt le jeu du conseiller. Je me mêlai à la foule de spectateurs que cette scène étrange avait assemblée devant le jardin, et j'avoue qu'auprès de cette voix inconnue, auprès de ces accents qui pénétraient si vivement dans mon âme, le chaut des cantatrices les plus célèbres que j'eusse jamais entendues me parut fade et sans expression. Jamais je n'avais eu l'idée de ces tons si longtemps soutenus, de ces trillements de rossignol, de ces notes limpides qui s'élevaient quelquefois jusqu'aux sons retentissants de l'orgue, et descendaient jusqu'au plus léger murmure. Tous les auditeurs étaient sous le charme de ces mélodies, et lorsque la cantatrice se taisait, chacun reprenait haleine au milieu du silence. 11 était environ minuit quand on entendit le conseiller parler à haute voix et trèsvivement. Une autre voix d'homme semblait lui faire des reproches, et l'on entendait, en outre, la voix entrecoupée d'une jeune fille qui exprimait des plaintes. Le conseiller criait de plus en plus, jusqu'à ce qu'cniiii il reprit le ton chantant que vous lui connaissez. Un cri perçant de jeune fille l'interrompit, puis tout retomba dans un silence de

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mort. On vit alors un jeune homme se précipiter, en sanglotant, hors de la maison, se jeter dans une chaise de poste qui l'attendait, et s'éloigner rapidement.

«Le jour suivant, le conseiller parut fort gai, et personne n'eut le courage de l'interroger sur les événements de In nuit précédente. La gouvernante raconta seulement que le conseiller avait amené avec lui une jeune fille d'une grande beauté; on l'appelait Antonia, et elle chantait merveilleusement. Avec elle était arrivé un jeune homme qui paraissait avoir pour elle une profonde tendresse, et pourrait bien être son fiancé ; mais le conseiller l'avait forcé de partir promptement.

« Les rapports du conseiller avec Antonia ont été, continua le professeur, enveloppés jusqu'ici d'un grand mystère. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que Crespel exerce sur la pauvre tille une affreuse tyrannie ; il la garde comme le docteur Bartholo gardait sa pupille. A peine lui .permetil de se mettre à la fenêtre. Si, cédant à de pressantes instances, il la mène dans quelque salon, sans cesse il la suit de son œil d'argus, et ne souffre pas qu'on fasse entendre prés d'elle un seul accord musical, et encore moins qu'elle chante. Elle ne peut non plus chanter dans sa maison, et les mélodies qu'elle a fait entendre dans celte nuit mémorable, dont toute la ville se souvient, sont restées parmi les auditeurs comme une tradition merveilleuse; et ceux même qui n'assistaient pas à ce concert disent souvent, lorsqu'une cantatrice vient s'essayer ici : « Tout cela n'est rien, Antonia seule sait chanter! »

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