‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 6 sur 87 · LE VIOLON DE LHÉM05E · texte numérisé non relu

LE VIOLON DE LHÉM05E

cette ville, enchaînée sous la domination de l'extravagant Crespel. La nuit suivante, j'entendis dans mes rêves le chant idéal d'Antonio : il me semblait qu'elle me conjurait dans un adagio, composé par moi-même, de la sauver, et je pris la résolution d'entrer dans la maison de Crespel, de pénétrer, comme un second Astolphe, dans le château d'Alcide, et de sauver de ses liens honteux la reine du chant.

Tout se passa autrement qiie je ne l'avais imaginé. A peine avais-je vu deux ou trois fois le conseiller, et lui a vais-je parlé avec ardeur de la meilleure structure des violons, qu'il m'invita lui-même à visiter sa demeure. Je me rendis à sa prière, et il me montra son trésor. J'aperçus une trentaine de violons rangés dans un cabinet, et j'en distinguai un remarquable par les indices de. son ancienneté et pas ses sculptures. Il était suspendu plus haut que les antres, et portait une couronne de ileurs, comme te roi de tous ces instruments.

« Ce violon, me dit Crespel, est l'œuvre excellente d'un maître inconnu, qui vivait vraisemblablement du temps de Tartoni. Je suis persuadé qu'il y a dans sa structure intérieure une combinaison particulière, et que, quand je viendrai à le démonter, j'y trouverai un secret que je poursuis depuis longtemps. Riez si vous voulez, mais cet instrument inanimé, auquel je donne la vie et l'expression, me parle souvent un merveilleux langage, et lorsque j'en jouai pour la première fois, je crus me voir dans la situation du magnétiseur qui excite le somnambule et l'amène à révéler ses sensations secrètes. Ne croyez pas que je soisassez extravagant pour me laisser dominer par de telles fantaisies ; c'est pourtant une chose singulière que je n'aie jamais pu avoir le courage de démonter cette muette machine. Du reste, à présent, je me réjouis de l'avoir respectée, car depuis qu'Antonia est ici, je joue quelquefois de ce violon devant elle. Antonia l'écoute avec plaisir, avec trop de plaisir. »

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Le conseiller prononça ces mots avec ube émotion qui m'enhardit à parler.

ii Oh ! cher monsieur., lui dis-je , ne voudriez- vous pas en jouer devant moi? »

Sa figure prit aussitôt une expression de mécontentement, et il me dit, de sa voix lente et chantante : « Non , mon cher étudiant. » La chose en resta là.

Après m'avoir fait voir une quantité de raretés dont plusieurs étaient de vrais enfantillages, il prit une cassette et en tira un rouleau de papier qu'il me mit dans la main , en me disant , d'un air solennel : « Vous êtes un ami de l'art , acceptez ce présent comme un souvenir qui doit, à tout jamais vous être précieux. » A ces mots, il me poussa doucement par les épaules, et m'embrassa sur le seuil. Le fait est qu'il m'avait mis à la porte d'une manière symbolique. Lorsque j'ouvris le rouleau de papier, j'y trouvai un fragment de quinte d'un demi-pouce de longueur. Audessous des notes étaient écrits ces mots : « Morceaux de la quinte que l'illustre Stamitz exécuta sur son violon, lorsqu'il joua son dernier concert. »

Après la brusque réponse qu'il me fit quand je prononçai le nom d'Antonia , je m'attendais à ne jamais voir la jeune iille; mais il n'en fut pas ainsi. Lorsque je visitai le conseiller pour la seconde fois, je trouvai, dans sa chambre , Antonia occupée à ajuster les pièces d'un violon. Au premier aspect, l'extérieur d'Antonia ne produisait pas une grande impression , mais bientôt on ne pouvait détourner le. regard de ses yeux bleus, de ses lèvres roses, et de sa douce et tendre physionomie. Elle était fort pale; mais dès que la conversation prenait un caractère spirituel et animé, ses joues se coloraient d'un vif incarnat, et un charmant sourire errait sur ses lèvres.

Je, causai avec Antonia sans contrainte, et je ne remarquai point dans Crcspel ces yeux d'argus dont le professeur m'avait parle, li conserva son attitude habituelle et

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parut même approuver mon entretien avec la jeune fille. Je retournai le voir souvent, et il s'établit entre nous trois une aisance et une sorte d'intimité qui donnaient un grand charme à nos réunions. Le conseiller m'amusait fort par ses singularités. Mais c'était Antonio qui exerçait sur moi un attrait irrésistible et qui me faisait supporter plusieurs choses auxquelles je n'eusse pu, dans toute autre circonstance, soumettre ma nature impatiente. La conversation du conseiller était souvent ennuyeuse et de mauvais goût, et ce qui me chagrinait surtout, c'était de le voir, chaque fois qu'on l'amenait à parler de la musique et en particulier du chant, tourner vers moi son visage mécontent, son sourire désagréable, et de sa voix chantante prononcer quelques paroles bizarres, pour détourner l'entretien.

A l'air de tristesse qui se manifestait alors sur la figure (l'Antonia, je remarquais bien que le conseiller n'agissait ainsi que pour m'empecher de demander à entendre la jeune lille chanter. Je ne renonçai cependant pas à mon projet : les obstacles que le conseiller opposait à mes désirs ne faisaient qu'affermir ma résolution. .le voulais entendre Antonia chanter, pour ne pas me perdre dans les rêves que me donnait la vague idée de ce chant. Un soir, Crespel était d'une humeur parfaite. 11 venait de démonter un violon de Crémone, et avait trouvé que la table d'harmonie était dans ce violon une demi-ligne plus inclinée que dans les autres. Quelle précieuse découverte pour la pratique 1 .Te parvins à l'animer davantage, en lui parlant de la véritable manière de jouer du violon. La méthode des grands chanteurs, des anciens maîtres dont Crespel parlait, m'amena h faire critiquer la nouvelle méthode de chant, qui consistait à se former d'après les effets artificiels des instruments.

«Quoi de plus absurde, m'écriai-je en m' élançant de ina chaise et en ouvrant rapidement le piano , quoi de plus absurde que cette manière de répandre un a un les

sons sur lu terre? » Je chantai alors quelques compositions nouvelles, en y joignant de méchants accords.

Crespel poussait des éclats de rire, et s'écriait : «Abl ah! il me semble que j'entends nos Allemands italianisés ou nos Italiens germanisés, chantant du Poucchitta ou du Porto-Gallo, ou des morceaux d'un maestro de cape lia. n

A présent, pensai-je, voilà le moment venu. « Je suis sur, dis-je à Antonia, en me tournant vers elle, que vous ne connaissez pas cette misérable méthode; » et j'entonnai un chant expressif et admirable du vieux Léonardo- Léo. Les joues d'Antonia se couvrirent d'un éclat brûlant ; ses yeux étincelérent, elle s'avança vivement vers le piano et ouvrit les lèvres.

Au même instant, Crespel me prit par les épaules, et me dit d'une voix agitée : « Enfant! enfant! ». puis il continua d'un ton cadencé et en me faisant un salut respectueux : « Je manquerais, sans doute, mon très-digne monsieur, à toutes les convenances et à tous les usages de politesse, si j'exprimais à haute voix le désir que le diable vous enlevât , à l'instant même , nvec ses griffes de feu , et vous emportât au fond de l'abime. Mais, sans en venir là , vous avouerez , mon très-cher , que la nuit est fort sombre, et que, comme les réverbères ne sont pas allumés, quand même je ne vous jetterais point par la fenêtre, vous auriez de la peine à porter votre petit corps sain et sauf au bas de l'escalier. Prenez donc cette lumière , sortez en paix de la maison, et souvenez-vous que vous avez en moi un ami tendre et dévoué, bien que vous ne deviez jamais, entendez-vous, jamais me retrouver au logis. »

Là-dessus , il m'embrassa et m'entraîna lentement vers la porte en me tenant de telle façon que je ne pus rencontrer encore une fois le regard d'Antonia.

Vous avouerez qu'à ma place il n'était pas possible de rosser le conseiller, quoique j'en eusse grande envie. Le professeur rit beaucoup de ma mésaventure, et me dit que

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