‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 62 sur 87 · I.à est mon dernier asile · texte numérisé non relu

I.à est mon dernier asile

Souvent la tristesse la plus profonde se caime par les soupirs et par les larmes. Un ra>on joyeux pénètre dans l'âme à travers les pleurs, et lorsque Krederie eut chante

cetM chanson, il se sentit plus calme et plus fort. La buse «tu soir, les arbres qu'il avait invoqués, semblaient lui adresser des paroles de consolation , et sur le ciel sombre il vit briller des rayons d'or, comme les songes d'un bonheur lointain. Il se leva et descendit au village; il lui paraissait que Reinhold marchait 'encore a coté de lui. Il se rappelait tout ce qu'il lui avait entendu dire, et quand il se souvint de la comparaison des deux peintres amis, luttant l'un contre l'autre, il crut voir tomber un voile de ses yeux. «Sans doute, se dit-il , Reinhold avait déjà vu et aimé Rosa. C'était cet amour qui l'attirait à [Nuremberg, dans la maison de maitre Martin, et en parlant des deux peintres, il voulait sans doute se désigner lui-même et désigner son jeune compagnon recherchant tous deux la main de Rosa. » Frédéric entendait encore les paroles que Reinliold lui adressait alors : De vrais amis doivent marcher ensemble vers le même but, sans artifices et siins désunion. L'envie et la haine ne peuvent pénétrer dans de nobles cœurs, h Oui , s ecria-t-il , je veux , ô mou ami , m'adresser à toi franchement; tu médiras si tout espoir est perdu pour moi. »

l.e lendemain matin il frappa à la porte de Reinhold ; comme personne ne répondait, il tourna la clef et entra. Au même instant il resta pétrillé : Rusa était peinte devant

par les rayons du soleil. L'appui-main posé sur la table, les couleurs humides étendues sur lu palette, indiquaient qu'on venait de travailler à ce tableau.

« 0 Rosa! Rosa! Dieu du ciel! » murmura Frédéric, Reinhold, qui s'était avancé derrière lui, lui frappa sur l'épaule el lui dit en riant : uEh bien, Frédéric, que penses-tu de mou tableau ? »

Frédéric le pressa sur son cœur, "et s'écria : " 0 merveilleux artiste! je comprends tout à présent; c'est toi qui as remporté le prix. Comment Jiurais-je pu. pauvre être que

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je suis, le le disputer? Que suis-je auprès de toi ? qu'est-ce que mon art comparé au tien? Hélas I j'avais aussi quelque chose dans le cœur. Ne te moque pas de moi, cher Reinhold. Vois-tu, je songeais combien- il serait beau de modeler la charmante ligure de Rasa , et de la couler en argent fin. Mais c'était un enfantillage. Et toi... et toi... Comme elle est belle, comme elle nous sourît dans ce portrait! Ah! Reinbold, heureux homme! ce que tu avais prédit s'est réalisé! Nous avons lutté tous les deux, et la victoire est k toi; c'est toi qui devais vaincre, mais mou cœur te reste dévoué. Seulement il faut que je quitte cette maison, que je m'éloigne de ce pays : je ne puis y rester, .le mourrais, s'il fallait revoir llosa. Pardonne-moi, mon digne ami. Aujourd'hui même je veux partir, je veux m'en aller porterai! loin ma douleur et mes regrets. «

A ces mots, Frédéric lit un mouvement pour s'éloigner ; Keinhold le retint et lui dit avec tendresse : « Ne t'en va pas ! tout se terminera autrement que tu ne ie supposes. Le temps est venu où je dois te dire ce que je t'ai caché. Tu 'vois à présent que je ne suis pas un tonnelier, mais un peintre, et tu peux reconnaître que je ne suis pas un artiste grossier. Dans ma première jeunesse, j'allai en Italie, terre des arts , et je parvins a me mettre en rapport avec de grands peintres, dont les leçons et les encouragements entretinrent en moi le feu sacré. J'acquis de lu célébrité; mes tableaux furent renommés dans toute l'Italie, etie due de Florence m'appela à sa cour. Alors, je dédaignais l'art allemand , et , sans avoir vu vos chefs-d'œuvre , je parlais de la sécheresse de ton et du mauvais dessein de vos Durer et de vos Kranach. Un jour, un marchand de tableaux apporta dans la galerie du grand-duc une madone de votre vieux Durer qui lit sur moi une telle impression, qu'à l'instant même je résolus de partir pour l'Allemagne et d'observer sesœuvres d'art. J'arrivai à Nuremberg, et envoyant Rosa, je crus voir l'image vivante de cette madone qui

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m'avait si vivement ému. De même quêtai, cher Frédéric, mon cœur fui enflammé d'amour, .t'espérais pouvoir m'approeher de la jeune fille- à la façon un peu libre dus Maliens; mais toutes mes tentatives furent inutiles: impossible d'entrer dans la maison de maitre Martin sous un prétexte frivole. L'idée me vint alors de me présenter comme un prétendu, et j'appris que maitre Martin avait résolu de ne donner sa fille qu'à un tonnelier. Enfin , je me décidai ii m'en aller à Strasbourg étudier la proléssioit de tu n m Mec, et à rev enir ensuite chez maitre Martin. J'abandonnai le reste aux lois de la Providence. Tu aais comme j'ai accompli mon projet ; mais sache que maître. Martin m'a dit. il y a quelque jours, que je pourrais devenir un bon tonnelier et qu'il m'accepterait volontiers pour gendre j car il avait remarque que je cherchais les bonnes grâces de Rosa. et qu'elle m'écoutai t avec plaisir.

— Peut-il en être, autrement? s'écria Frédéric avec mie violente douleur. Oui, oui, 'Rusa doit être à toi. Comment poiivais-je espérer un tel bonheur t -, •■■

— Tu oublies, reprit Reinhold, que Rosa n'a point encore confirmé les remarques de l'habile tonnelier. Il est vrai qu'elle a toujours été bienveillante et amicale envers inoi; mais ce n'est pas là le langage de l'amour. Promets-moi . mon frère, de rester encore paisiblement ici pendant trois jours, et de travailler comme de coutume à l'atelier. Je pourrais bien travailler aussi avec toi ; mais, depuis que j'ai commencé ce portrait, tout le métier de tonnelier me cause une répugnance extrême; je ne puis plus reprendre un maillet. Quoi qu'il arrive, dans trois jours je te dirai franchement où j'en suis avec Rosa : si c'est moi qu'elle aime, pars; tu apprendras que le temps guérit les plus profondes blessures. »

Frédéric- promit d'attendre son sort.

Pendant trois jours, il évita soigneusement de rencontrer la jeune lille : son cu'iir était én proie à une vive »gi-

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lution. L'heure décisive étant venue, il se glissa, rêveur, dans l'atelier, et su maladresse lui attira plus d'uni' t'ois les reproches de maitre Martin , qui semblait d'ailleurs péniblement préoccupe, et parlait de ruse et d'ingratitude sans expliquer clairement sa pensée. Vers le soir, Frédéric reprit le chemin de la ville, et aperçut un ea\ alier qui venait a lin. C'était Reinhold.

« Oh ! s'écria celui-ci , je te cherchais. » Il mit pied à terre , et prenant son ami par la main : « Marchons un peu ensemble, lui dit-il, je t'apprendrai où en est mon amour. »

Frédéric remarqua que Reinhold portait le même costume que le jour où il l'avait aperçu pour la première fois, et qu'il avait mis sur son cheval un sac de voyage. Sa figure était pâle et altérée.

« Sois heureux ! s'écria-t.-il d'un ton brusque; tu peux, continuer (on travail , je te cède la place; car je viens de prendre congé de la belle Rosa et de maitre Martin.

— Gomment, répondit Frédéric en frissonnant, tu veux partir lorsque maître Martin désire ("avoir pour gendre et que tu es aimé de Rosa"!

— C'est la jalousie qui t'a aveuglé, cher l'ivre ; il est évi tient pour moi que Rosa ne m'acceptait que pur obéissance, et qu'il n'y a pas une étincelle d'amour dans son cœur. Oh ! ph \ j'aurais pu devenir un bon tonnelier, cercler des douves toute la semaine, aller le dimanche avec ma digne épousen l'église de Sainte-Catherine et deSainl-Sebald, puis, le. soir, à lu prairie commune; une année comme l'outre.

— Se ris pas, lui dit Frédéric, de la vie paisible et honnête de nos bons bourgeois; si Rosa ne t'aime pas, ce n'est pus de sa i'autc; tu es si vif, si emporté!

Tu as raison , reprit Reinhold , c'est une sotte habitude; quanti je me crois blessé, je crie comme un enfant gâté. J'ai parlé à Kosa de mon amour et de la volonté de son père; des larmes ont coulé de ses yeux , sa main a

tremblé dans la mienne, et, détottrnîniT. la tète, elle m'a dit : « li faut que j'obéisse aux vœux rte mon père, u C'en était assez. Comprends tout ce qui se passe en moi : le désir que j'éprouvais de posséder Rosa n'était qu'une illusion. Quand j'ai eu fini son portrait, mon cœur est devenu caime, et souvent il m'a semblé que je n'avais voulu satisfaire qu'une passion de peintre. La profession de tonnelier m'est devenue odieuse, lu vie d'artisan insupportable ; je toc regardais comme enfermé dans une prison et oppressé par des chaînes. Comment la vierge céleste que je porte en mon cœur pourrait-elle devenir ma femme? .Non, it faut que je la voie avec l'éternelle jeunesse, l'éternelle beauté que je lui ai donnée dans mou imagination. Ah! qu'il me tarde d'être loin d'ici , de me livrer sans réserve à l'art divin! Bientôt je te reverrai dans ta splendeur, adorable patrie de l'art ! »

Les deux amis étaient arrivés à l'endroit où le chemin que Reinhold devait suivre prenait une autre direction.

a Séparons-nous ici , s'écria Reinhold , » après avoir pressé Frédéric sur son sein. Il monta à cheval, et s'éloigna rapidement.

Frédéric le regarda longtemps eu silence, puis s'en retourna chez maître Martin, le cœur agité de mille pensées diverses.

COMMENT FRÉDÉRIC FOT CHASSÉ DE L'ATliLÏER DE MAITRK MARTIN. ,

Le jour suivant, maître Martin travaillait sans mot dire et d'un air mécontent à la grande tonne de l'évèque de Bamberg, et Frédéric, affligédudépart rte Reinhold, n'avait pas la force de parler, et encore moins de chanter.

Enfinmaitre Martin, jetantde côté ses ustensiles et croisant les bras, dit d une voix sombre : « Voilà Reinhold qui est aussi parti! C'était un peintre distingué, et il s'est moqué de moi avec ses apparences de tonnelier. Si j'avais pu

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