MAITRE MARTIN ET SES OUVRIERS
soupçonner cela lorsqu'il arriva avec toi, ah! comme je l'aurais renvoyé! On visage si franc, si honnête, et un cœur plein rte mensonge et d'astuce! 1-e voilà loin, et j'espère que tu resteras liûele à notre métier. Qui sait combien nous pouvons nous rapprocher, si tu deviens un maître habile , et si Rosa te trouve à son gré? Tu m'entends , tache de plaire à Rosa. '»
A ces mots, il reprit ses instruments, et continua son travail. Frédéric ne pouvait s'expliquer l'impression produite sur lui par les paroles' de maître Martin ; mais ces paroles lui navraient le cœur, et une anxiéléindélinissableéloignait de lui toute espérance. Rosa reparut pour la première fois depuis longtemps dans l'atelier : elle était pensive, et Frédéric remarqua avec douleur qu'elle avait les yeux rouges. « Elle a pleuré sur son départ, se dit-il, elle l'aime donc! » Il n'osait regarder celle qu'il aimait d'un amour infini. La grande tonne était achevée, et en la contemplant, maitre Martin reprit sa bonne humeur : et Oui, mon enfant, dit-il à Frédéric en lui frappant sur l'épaule, c'est chose convenue, et si tu parviens à gagner la faveur de Rosa , si tu fais un beau chef-d'œuvre, tu seras mon gendre. Tu pourras aussi entrer dans la corporation des maîtres chanteurs , et l'acquérir beaucoup d'honneur. »
Les commandes augmentant de jour en jour, maitre Martin prit deux autres compagnons, bons travailleurs , ,mais gens grossiers, démoralisés par leurs longs voyages. Au lieu des gais et aimables entretiens de Reinhold et de Frédéric , on n'entendait plus que des plaisanteries vulgaires et des chansons de cabaret.
Rosa s'éloigna de l'atelier, et Frédéric ne la vit plus que rarement et à la dérobée. Lorsqu'il arrêtait alors en soupirant ses regards mélancoliques sur elle, et qu'il lui disait : « Ah! Rosa, si je pouvais causer avec vous, si vous étiez aussi riante que dans le temps où Reinhold travaillait ici !.,.. » elle lui répondait en baissant les yeux : « Avez-
vmisdouc quelque chose. a me dire, cher Frédéric'.' m Alors Frédéric restait muet , et cet heureux moment s'enfuyait , comme un éclair qui s'évanouit désim'on l'a vu.
Maître Mm* tin iusistait pour que Frédéric commençât son chef-d'œuvre. (1 avait lui-même choisi le plus beau , le plus pur bois de chêne , un bois sans rayure, consens pendant cinq ans dans son magasin, cl personne autre que le vieux Valeotin ne devait aider Frédéric, Cependant la grossièreté des nouveaux venus rendait le travail de plus en plus pénible an jeune tonnelier , et il se sentait saisi d'une mortelle tristesse en songeant que le chef-d'œuvre qu'il allait entreprendre devait décider du destin de sa vie. Il sentait qu'il languissait sans cesse dans un métier si opposé à sa première vocation d'artiste, i.e portrait de Bosa peint par Keinhold était sans cesse présenta son esprit, et les œuvres d'art lui semblaient de plus en plus entourées d'uneauréole éclatante. Souvent, quand il se trouvait subjugué par toutes ces pensées de crainte et de regret , il niait chercher un refuge dansl'église de Saint-Se.ua Id. La il contemplait pendant des heures entières le monument admirable de Pierre Fischer, et s'écriait avec ravissement ; il 0 Dieu du ciel ! Faire une telle œuvre ! Est-il rien de plus beau en ce monde?» Puis, quand il s'en revenait à ses douves, à ses cercles, et qu'il songeait à tout ce qu'il fallait faire pour gagner lu main de Rosa, il lui semblait que des tenailles bridantes lui déchiraient le cœur, et qu'il devait succomber à sa misère. Souvent, en rêve, il voyait apparaître Heinhold, qui lui présentait de merveilleuses esquisses de sculpture où l'image de Rosa apparaissait tantôt sous la forme d'une tleur, tantôt sous celle d'un ange aux ailes déployées. Cependant il remarquait que Heinhold avait oublié de mettre un cœur dans cette image, util le dessinait luimême. Souvent aussi il croyait entendre les feuilles des (leurs chanter; il voyait lés métaux reproduire, sur leur surface polie, la beauté de Uosa. 11 clcndail les bras vers elle ;
MAITHE tfAKTIN' liT SES OUVjilEJtS. 'iïit
l'image matérielle disparaissait, et Rosa elle-même le pressait sur son sein.
La situation devenant de jour eji jour plus cruelle* il alla chercher une consolation chez son ancien maître, Jean Hnlzsehuer. Celui-ci lui permit de travailler dans son atelier, et Frédéric employa le fruit de ses épargnes à modeler eu argent l'œuvre qu'il avait conçue. '
Plusieurs mois se passèrent ainsi, et Frédéric, qu'on eitt pu croire atteint d'une maladie grave , à voir son visage pale , ne pensait pas à entreprendre son chef-d'œuvre. Maître Martin lui reprocha durement son peu de zèle ; et Frédéric fut contraint de reprendre la hache et le rabot. ' Pendant qu'il travaillait, maître Martin s'approcha de lui, et, regardant les douves qu'il venait de confectionner, lui cria en colère : « Que vois-je'? est-ce là un travail digne du compagnon qui aspire à devenir maître? Un simple apprenti aurait fait mieux après trois jours d'exercice. Frédéric, quel démon te harcèle 1... Mon beau bois de chêne, comme le voilà perdu par ta maladresse! »
Subjugué par ses désolantes pensées , Frédéric ne put se maîtriser plus longtemps. Il rejeta la hache , et répondit : « Eh bien ! oui, c'en est fait, et dût-il m'en coûter la vie, je ne puis continuer ce grossier travail , tandis que je me sens entraîné par une force irrésistible vers les œuvres d'art. Ah! j'aime votre Rosa d'un amour inexprimable , comme personne ne peut l'aimer en ce monde; c'est pour elle seule que j'ai voulu me consacrer à ce métier. À présent, elle est perdue pour moi, je le sais, et je succomberai bientôt à mon malheur ; mais je ne puis faire autrement , je retourne a ma noble profession, à mon digne maître Holzsehuer, que j'ai indignement abandonné. »
Les yeux de maître Martin flamboyaient , la rage étouffait sa voix, et il ne put que murmurer ces mots : « Quoi !... et loi aussi!... mensonge et trahison !:.. comme j'ai cte trompé!... Hors d'ici, misérable! va-t'en. »
380 Contes fantastiqces.
A ces mois, maître Martin prenant le uauvre Frédéric par les épaules, le jeta hors de l'atelier, et en s'éloignant , tl entendit les cris railleurs des nouveaux compagnons. Le vieux Vulentin joignit les mains, et dit d'un air pensif : « J'avais bien remarqué que le pauvre jeune homme pensait à quelque chose de meilleur que nos tonneaux. » Marthe pleura, et ses enfants gémirent de ne plus voir Frédéric, qui jouait gaiement avec eux et leur apportait maintes friandises.