CHAPITRE PREMIER
Dans l'été dé 18.., les eaux de Pirmont attiraient une quantité de monde extraordinaire.. Chaque jour s'accroissait 1'affl ueucc des riches étrangers, et chaque jour ravivait l'avide pensée des spéculateurs de toutes sortes ; les entrepreneurs de la banque de Pharaon se mirent à l'œuvre, et étalèrent sur leurs tapis verts des masses <V or, avec lesquelles ils espéraient , comme de lins chasseurs, attirer un bon gibier.
On sait que, dans la saison des'bains et dans ces réunions nombreuses où chacun est éloigné de ses habitudes, on se laisse aller à l'oisiveté, on s'abandonne au magique attrait du jeu. Il n'est pas rare alors de voir des personnes qui , dans d'autres temps, ne touchent jamais une carte, s'installer opiniâtrement à la table de jeu ; et d'ailleurs il est de bon ton, au moins dans la société élégante , de m; rendre chaque soir auprès du tapis vert, et d'y perdre quelque argent.
Un jeune baron allemand, que nous appellerons Slgfried, semblait seul vouloir résister à cet attrait des cartes et à ces règles du bon ton. Lorsque tout le monde, courait à la table dejeu> qu'il perdait ainsi l'occasion de continuer un entretien agréable, il se retirait dans sa chambre pour lire, pour écrire, ou il allait se promener solitairement dans la campagne.
Sigfried était jeune, indépendant, riche, d'un aspect noble, d'une nature riante, et il ne pouvait manquer d'être aimé, estimé, et de réussir auprès des femmes. Dans tout ce qu'il entreprenait, il semblait être guidé et soutenu par une étoile heureuse. On parlait de vingt «flaires de cœur tres-
LU BON H BU H AU JMV. -JS7 périlleuses en apparence, et i|iti, pour lui, lurent dénouées légèrement et hcurèusenteut. On racontait surtout l'histoire d'une certaine montre qui prouvait son bonheur constant. Sigfried, étant encore mineur, entreprit un voyage, et se. trouva un jour dans un besoin si pressant d'argent, qu'il l'ut forcé de vendre sa montre en or garnie de brillants. Il était résigné a donner pour nue faible somme ce bijou précieux, lorsqu'il arriva dans l'hôtel qu'il occupait, un jeune prince qui cherchait précisément un objet semblable, et le paya au delà de sa valeur. Un au après, Sigl'ricd étant entré en possession de sa fortune, apprend par les journaux qu'une montre est mise en loterie ; il acheté ou billet pour une bagatelle et gagne la montre d'or qu'il avait vendue. Peu.de temps après, il l'échange contre un anneau de diamants. II entre au service du prince de Messe, celui-ci, voulant un jour lui donner un témoignage de sa bienveillance , lui offre la même montre avec une
Cette histoire rendit plus remarquable l'opiniâtreté de Sigfried à ne toucher aucune carte, a éviter ce moyen d'u -er de son constant bonheur, et on s accorda à penser qui 1 le baron, avec toutes ses qualités brillantes, était trop timide, trop avare pour s'exposera la moindre perte. Ou m: rëlléchit pas que la conduite du baron éloignait, au coniraire, tout soupçon d'avarice, et, comme il arrive d'ordinaire, on se trouva fort satisfait d'avoir imaginé une explication défavorable à un fuit peu usité. ,
Sigfried apprit bientôt ce qu'on disait, de lui, et comme il ne détestait rien tant que les apparences même de l'avarice, il résolut, quelque répugnance qu'il éprouvât pour le jeu , d'employer quelques centaines de louis à confondre ses calomniateurs. Il se rendit au salon avec la ferme résoluïion de perdre la somme considérable qu'il avait appor tée ; mais le bonheur qui le suivait partout lui fut. encore, fidèle. Chaque carie qu'il choisissait se couvrait d'or. Les
calculs les plus raffinés des vieux joueurs échouaient contre le laisser-aller du baron. II avait beau changer decartes'ou conserver les niâmes, toujours il gagnait. Il offrait le rare spectacle d'un pontetir qui se désespère parce que la chance le favorise, et les spectateurs se regardaient l'un l'autre et semblaient douter de la raison de cet homme, qui se montrait irrité de sa fortune.
Comme il avait gagné des sommes importantes, il se crut obligé de continuer, et il s'attendait à perdre puisqu'il n'avait gagné; mais il n'en fut pas ainsi : son destin l'emporta. Sans qu'il s'en aperçût lui-même, il commençait à prendre goût à ce jeu qui, dans sa simplicité, présente les combinaisons les plus chanceuses.
Il n'était plus mécontent de sa fortune. Le jeu absorba toute son attention, et le retint des nuits entières. Ce n'était plus l'appât du gain, c'était le jeu même, le jeu avec cette magie particulière- dont ses amis lui avaient, parlé, et qu'il n'avait jamais pu comprendre.
Une nuit , en levant les yeux an moment où le banquier achevait une taille, il aperçut en face de lui un homme d'un certain âge, qui le regardait d'un air fixe, sérieux et triste. Chaque fois que le. baron levait la tète, il rencontrait l'œil sombre de l'étranger, qui produisait sur lui une impression pénible et irrésistible. L'inconnu ne quitta la salle qu'à la fin du jeu. Le lendemain il revint se placer en face du baron, et le poursuivit de ses regards sinistres. Le baron se contint encore cette fois; mais lorsqu'il le vit revenir la troisième nuit, il s'écria : « Monsieur, je dors vous prier de choisir une autre place, vous gène?, mon jeu.» L'étranger s'inclina avec unsourire mélancolique, et, sans prononcer une parole, il sortit de la salle.
La nuit suivante, il était de nouveau devant le baron, dans la même attitude et avec le même regard. Sigfried se leva en fureur, et lui dit : « Monsieur, si vous croyea faire une plaisanterie en me regardant de la sorte.
LE BOMHEDB AU JEU. 2»!l
je vwiis prie de choisir un mitre temps, un autre lieu. Quant à présent... a Un signe de la main dirigé vers la porte en dit plus que les rudes paroles que le baron s'abstint de prononcer.
Comme la nuit précédente, l'étranger sourit tristement, s'inclina et quitta la salle.
Agité par le jeu, parle vin qu'il avait bu, parlascène avec l'étranger, Sigfried ne put dormir. Lorsque le jour parut, il voyait encore cet -homme devant ses yeux -, il . voyait cette figure expressive, vivement dessinée' et altérée par la douleur, il voyait ces yeux creux et sombres, et cet. humble vêtement sous lequel on distinguait la noble attitude d'un homme de bonne maison. Il se rappelait ensuite la douloureuse résignation avec laquelle l'étranger s'était éloigné de la salle!
n Won, s'écria-t-il, j'ai été injuste envers lui, cruellement injuste/ Est-il donc dans ma nature de m'emporter comme un étudiant grossier, et d'offenser un inconnu sans le moindre motif. » Le baron pensa alors que cet homme ne l'avait tant contemplé que parce qu'il était sous l'influence du plus pénible contraste, parce qu'il se trouvait forcé de lutter contre l'amer besoin, tandis qu'en face de lui le jeune joueur amassait des monceaux d'or. Sigfried résolut de le chercher le lendemain, et de réparer les torts qu'il se reprochait envers lui.
Par hasard, la première personne que le baron rencontra en se promenant fut précisément l'étranger.
Le baron s'approcha dé lui, s'excusa de sa dureté de la veille, et finit par lui demander formellement pardon.
L'étranger répondit qu'il n'avait rien à pardonner; qu'il fallait passer beaucoup de choses au joueur entraîné par l'ardeur du jeu ; que, du reste, il s'était attiré lui-même les rudes paroles du baron, en se tenant opiniâtrement à une place où il devait le gêner. . ,
Le baron reprit la parole, et dit qu'il y avait parfois
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dans la vie des embarras temporaires qui devaient péniblement afTecter un homme comme il finit, et il laissa entendre qu'il était disposé à employer une partie de l'ar- ' ueiit qu'il avait gagné à venir au secours de l'étranger. « Monsieur, lui répondit celui-ci, vous me croyez dans le besoin; cela n'est pas. Quoique je sois, à la vérité, plus pauvre que riche, ce que j'ai suffit à ma modeste manière de vivre. D'ailleurs vous comprendrez que si, après m'avoir offensé, vous vouliez réparer cette offense par un don d'argent, le ne pourrais, en homme d'honneur, accepter une telle réparation.
je crois vous comprendre, répondit le baron, et je
suis prêt à vous donner toutes les satisfactions que vous pourrez désirer,
— 0 ciel I s'écria l'étranger , qu'un combat serait inégal entre nous!. Te suis convaincu que, comme moi, vous ne regardez pas un duel comme une folie d'enfant, et que vous ne pensez pas que deux gouttes de sang, tombant ■ d'une égratignur'e au doigt, puissent effacer une tache faite à l'honneur. Il est des cas où deux hommes ne peuvent vivre ensemble sur cette terre, quand l'un d'eux serait au Caucase et l'autre sur les bords du Tibre ; car il n'y a point de séparation aussi longtemps que la pensée se porte vers l'existence 'd'un être haï. Dans un tel cas, c'est le duel qui décide lequel des deux doit faire place à l'autre sur cette terre : alors le duel est nécessaire. Entre nous il serait trop inégal, car ma vie n'a pas la même valeur que la votre; si je vous tue, j'anéantis tout un monde d'espérances; si je succombe, vous avez mis fin à une existence pleiue d'anxiétés et de souvenirs pénibles. Mais l'essentiel est que je ne me regarde pas comme offensé. Vous m'avez dit de sortir, et je suis sorti. »
L'étranger prononça ces mots d'un ton qui trahissait un .ressentiment intérieur. Ce fut pour le baron un motif de • renouveler ses excuses, et il dit qu'il ne savail comment
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le regard de l'étranger produisait en lui nu tel trouble qu'il ne pouvait en soutenir la lixité.
« Puisse mon regard, reprit l'étranger, pénétrer, assez' avant dans votre cœur pour vous montrer le péril auquel vous êtes exposé ! L'esprit léger, le cœur riant, vous marche/, au bord de l'abîme-: un seul coup peut vous y précipiter sans retour. En un mot, vous êtes sur le point de devenir un joueur effréné, o
- Le baron affirma que l'étranger se trompait compléte T ruent ; il lui raconta pur quelles circonstances il s'était mis h jouer, et ajouta que lorsqu'il serait parvenu à perdre linéiques centaines de louis, il cesserait de pou ter. Jusque la il avait eu un bonheur désespérant.
(i Hélas! s'écria l'étranger, ce bonheur est l'amorce trompeuse, effrayante, des puissances ennemies. Ce bonheur avec lequel vous jouez, les motifs qui vous ont porté au jeu, toute votre conduite, qui ne montre que trop clairement combien votre intérêt pour les cartes s'augmente , tout, enfin, me rappelle, vivement la destinée effroyable d'un malheureux qui vous ressemblait sous plusieurs rapports, et qui débuta comme vous. Voilà pourquoi je ne pouvais détourner mes yeux de vous; voila pourquoi je pouvais a peine m'cmpèeher de vous dire ce que nïes regards devaient vous laisser deviner. Que de fois j'ai voulu \ ous crier : « Prenez garde ! les dénions étendent leurs grilles pour vous entraîner dans le précipice, u Je désirais vous connaître , j'y suis parvenu. Apprenez l'histoire du malheureux dont je viens de vous parler ; peut-être vous persuadera- t-el le que je ne me laisse point troubler par un vain reve en cherchant à vous arracher à un péril imminent. »
L'ël ranger s'assit sur un banc solitaire, à cùiê du baron, el commença ainsi :
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pour te colonel, qui ne pouvait assez, s'applaudir de l'excellente idée qu'il avait eue d'employer l'étoile du chevalier. Ce bonheur, qui étonnait tout le monde, ne fit pas la moindre impression sur M. de Ménars ; bien plus, son aversion pour le jeu s'accrut tellement , que le lendemain, lorsqu'il ressentit les fatigues physiques et morales de cette, nuit de veille, il se promit de ne jamais retourner dans ■ une maison de jeu, à quelque condition que cre fût. La conduite du vieux colonel l'affermit encore dans cette résolution ; dès que celui-ci touchait une carte, il perdait, et il attribuait son malheur au chevalier. Il conjura de nouveau M. de Ménars de ponter encore pour lui, on tout au moins de se tenir près de lui pendant le jeu, afin -d'éloigner par sa présence le démon funeste qui trompait toutes ses combinaisons. On sait que nulle part il n'existe tant de folles superstitions que parmi les joueurs. Le chevalier ne put se délivrer de ses importunes sollicitations qu'en déclarant au colonel ■ qu'il aimerait mieux se battre avec lui que de jouer de nouveau.
« Cette histoire brodée, entourée d'une quantité de détails mystérieux, courut de bouche en bouche, et le chevalier passa pour un homme allié, par un pacte secret, avec les puissances surnaturelles. Mais comme, malgré son bonheur, il s'obstinait à ne toucher aucune carte, il fallut bien rendre justice à cette fermeté de caractère, et l'estime qu'on avait pour lui ne fit que s'accroître.
« Un an environ s'était écoulé lorsque le chevalier se Irouva dans un très-grand embarras par la suspension inattendue de la rente qui servait à le faire vivre. Il fut forcé de recourir à un de ses amis, qui l'aida aussitôt , et qui , en même temps, l'accusa d'être le plus bizarre original qu'il eût jamais vu.
« Le destin, lui dit-il, nous indique le chemin que nous devons suivre pour arriver à la fortune ; c'est notre indolence seule qui nous empêche d'observer ces indications cl
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île les comprendre, La puissance suprême qui nous gouverne a ftiit entendre ces mots à ton oreille : « Veux-tu acquérir de l'or et des biens? va, joue; sinon tu seras pauvre, faible, dépendant. »
" Dans ce moment, le souvenir du bonheur extraordinaire qu'il avait eu au pharaon se représenta vivement ù son esprit. Dans ses veilles ut dans ses rêves, il ne voyait plus que les cartes; il n'entendait plus que la voix monotone du banquier répétant : « (iagne ! perd ! » et le tintement des pièces d'or.
v II est vrai , se disait-il a lui-même , qu'une seule nuit comme celle-là me tirerait de la misère , me délivrerait de la crainte d'être toujours à charge à mes amis. Mon devoir est d'obéir à la voix du destin. » L'ami qui lui avait conseillé de jouer le conduisit dans une maison de jeu. et lui donna vingt louis d'or pour tenter le hasard. Si , en pontant pour le colonel , le chevalier avait joué avec éclat, cette fois, ce fut bien autre chose : il tirait aveuglément , sans y réfléchir, les cartes, et une main invisible, la main du sort, semblait prendre soin de son jeu. Lorsqu'il se leva de la table du pharaon , il avait gagné vingt mille louis. Le lendemain, il s'éveilla dans un grand trouble d'esprit. L'or qu'il avait gagne était sur sa table; il crut rêver, il se frotta les yeux, et rapprocha la table de lui. Lorsqu'il se rappela ce qui était arrive , lorsqu'il compta et recompta son gain avec bonheur, un poison funeste pénétra pour la première fois ses entrailles ; c'en était fait de la pureté de sentiments qu'il avait conservée si longtemps.
« A peine pouvait-il attendre l'heure du soir où il de- ^ ait retourner à la table de jeu. Son bonheur continua, el en peu de semaines , en jouant chaque nuit , il avait gagné des sommes considérables.
« 1 ly a deux sortesde joueurs: pour plusieurs, le jeu même est une jouissance inexprimable. Les singuliers enchaînements du hasa-d changent à tout instant : les puissances
I,B lli) Ml M r. 41! JtV. 2'J.>
surnaturelles semblent s'a\ ancer près de. nous, et il y a je ne sais quelle émotion mystérieuse qui agite notre esprit. On dirait que nous devons nous élancer dans les sombres réglons de ces puissances , observer leurs œuvres , épier leurs secrets. J'ai connu un homme qui , -jour et nuit enfermé dans sa chambre , jouait contre Lui-même; celui-là était, à mon avis, un vrai joueur. D'autres ne songent qu'au gain, et regardent le jeu comme un moyen de s'enrichir promptement. Le chevalier entra dans cette dernière -catégorie, et prouva que la passion du jeu tient a la nature individuelle) et quelle est en quelque sorte innée.
« Le cercle restreint dans lequel est limitée l'action du ponlcur lui parut bientôt trop étroit. Avec l'argent qu'il avait amasse it établit une banque, qui devint bientôt la plus riche banque de Paris, et la plupart des joueurs se réunirent autour de lui.
« La sombre et orageuse existence du joueur anéanlil pronipleinent tous les avantages physiques et intellectuels qui avaient acquis au chevalier l'affection et l'estime. Ce n'était plus cet ami fidèle, cet homme de salon, gai et spirituel , cet adorateur chevaleresque des dames; son amour pour les arts et la science était éteint; son désir de s'instruire avait disparu ; sur son visage pale et terne, dans la -sombre ardeur de ses yeux creux, on voyait éclater la passion funeste qui le subjuguait. Ce n'était pas I amour du jeu, non, c'était l' affreuse avarice que Satan lui avait jetée dans le cœur. Il devint le banquier le plus accompli qu'il lui possible de voir.
CHAPITBE-1II.
.« -Une nuit, le chevalier, sans éprouver de pertes importantes, trouva cependant que le sort le favorisait moins que de coutume. Un petit homme vieux, see, pauvrement babillé, et d'un aspect repoussant, s'approcha de la table,
2'Jfi COUTES FANTASTIQUES. -
prit une carte d'une main tremblante, et y posa une pièce .d'or. Plusieurs joueurs regardèrent d'abord le vieillard avec surprise, puis le traitèrent avec un mépris évident, sans qu'il parût s'en émouvoir et qu'il s'en plaignit.
» 11 perdit, une mise après l'autre, et plus il perdait, plus les autres joueurs s'en réjouissaient. Lorsqu'en doublant toujours ses mises, il en vint à perdre cinq cents louis sur une même carte, un de ses voisins s'écria en l iant : « Bravo ! signor Vertua, bravo I ne perdez pas courage, continuez; il me semble que vous ferez sauter la banque, et que vous gagnerez des sommes énormes. » Le vieillard jeta sur celui qui le raillait ainsi un regard de basilic, puis il quitta la salle, et revint une demi-heure après, les poebes pleines d'or; mais, aux dernières tailles, il fut forcé de s'arrêter, car il avait déjà perdu tout ce qu'il avait apporté.
u Le chevalier, qui, au milieu de sa vie désordonnée, avait cependant conservé le sentiment des convenances, l'ut très-choqué de voir avec quel dédain et quelle ironie on traitait le vieillard. A la lin du jeu, il adressa à ce sujei une remontrance à quelques joueurs qui se trouvaient encore la.
« Allons! allons! s'écria l'un d'eux, vous ne connaissez pas le vieux Francesco Vertua; autrement, loin de nous adresser des reproches, vous approuveriez notre conduite. Sachez que ce Vertua, Napolitain de naissance, établi depuis quinze ans à Paris, est l'avare le plus sale, l'usurier le plus impitoyable que l'on puisse voir. Tout sentiment humain lui est étranger; il verrait son propre frère se tordre à ses pieds dans les convulsions de la mort, qu'il ne donnerait pas un louis d'or pour le sauver. Les malédictions d'une quantité d'hommes et de plusieurs familles entières, qu'il a ruinées par ses diaboliques spéculations, pèsent sur sa tète. Il est abhorre de tons ceux qui le connaissent; chacun désire que la vengeance du ciel Le pu-
nisse du mal qu'il ji fait. Jamais il n'a joué, du moins déliais qu'il est à Paris, et vous ne pouvez vous figurer quelle surprise nous avons éprouvée en le voyant entrer dans telle salle. Nous nous sommes réjouis de le voir perdre , car il eût été par trop triste que la fortune favorisât ce méchant homme, il est certain que les trésors de votre hauque ont aveuglé ce vieux fou ; il espérait vous dépouiller, et c'est lui qui a perdu ses plumes. Je ne comprends pas, du reste, que ce sordide a vitre ait pu se décider à jouer un si gros jeu ; mais il ne reviendra plus ; nous sommes à jamais délivrés de sa présence.
« Cette prédiction ne se réalisa pas. La nuit suivante, Vertna se plaçait de nouveau devant le chevalier, et perdait beaucoup plus que la veille. Cependant il resta calme, quelquefois même il souriait avec une amère ironie, connue s'il eut prévu un prompt changement ; mais la perte du vieillard grossit comme on avalanche les jours suivants, jusqu'à ce qu'enfin on en vînt a compter qu'il avait laissé à la banque 30,000 louis d'or. Une nuit, il entra, le visage pale et décomposé, il s'assit a. quelque distance de la table, les yeux fixés sur les cartes que tenait le chevalier. Au moment où l'on allait commencer une nouvelle taille, il .s'écria d'une, voix qui lit tressaillir tous les spectateurs ; « Arrêtez ! » puis, pénétrant à travers la foule des joueurs, il s'approeba du chevalier, et lui dit d'une voix sourde : « Voulez-vous tenir pour 80,000 francs ma maison de la rue Saint-Honoré, avec mes meubles, mon argenterie et: mes bijoux?
« — Cela va, répondit froidement le chevalier sans se retourner vers le vieillard, et il commença la taille.
•c — Lu dame ! » dit Vertua, et au premier coup la dame HVftJt perdu. Le vieillard fit un bond en arrière , et s'appuya, dans une sorte de défaillance, contre la muraille; il ressemblait à une statue inanimée. Personne ne s'occupa de lui.
" Le jeu était achevé; les joueurs se retiraient ; le chevalier entassait, avec son croupier, son gain dans sa cassette, l.e vieux Vertua s'avança vers lui comme un spec tre, et lui dit d'une voix sombre : « Chevalier, encore un mot, un seul mot.
« — Eh bien! qu'y a-I-il? » répliqua le chevalier en retirant la clef de sa cassette, et en mesurant avec mépris le v ieillard des pieds à la tête.
« Chevalier, dit Vertua, j'ai perdu dans votre banque toute nia fortune; il ne me reste rien, plus rien. Je ne sais où je reposerai demain ma tète, et comment j'apaise rai ma faim. J'ai recours a vous : prêtez-moi la dixième partie des sommes que vous m'avez gagnées, afin que je recommence mon métier, et que j'échappe ainsi à une affreuse misère.
« — A quoi pensez-vous, signor Vertua? répondit le" chevalier ; ne savez-vous pas qu'un banquier ne doit jamais rien prêter de ce qu'il a gagné? C'est contre toutes les régies, et je ne puis les enfreindre.
« — Vous avez raison, continua Vertua, ma demande était exagérée et folle. La dixième partie ! non, prêtez-moi seulement la vingtième.
•> — Je vous répète, répondit le chevalier avec humeur, que je ne prêterai rien de ce (pie j'ai gagné.
« — Il est vrai, reprit Vertua, dont le visage pâlissait de plus en plus, et dont les regards s'assombrissaient davantage, il est vpai que vous ne, devez rien prêter; moi j'agirais de même. Mais on donne une auinone à un mendiant : accordez cent louis d'or à celui dont l'aveugle destin vous a livré aujourd'hui la fortune.
« — En vérité, s'écria le chevalier eu colère, signor Vertua, vous vous entendez à tourmenter votre monde. Je vous dis que vous n'aurez de moi ni cent, ni cinquante, ni vingt, ni même un seul louis d'or. Il faillirait qui' je fusse fou pour vous donner les moyens de reprendre votre
LR BOKHÎLJI AL JEU. î'Jil
affreux, métier. Le sort vousn jetedausla poussière, connut/ ■ un insecte malfaisant , et ce serait un crime de vous relever. Aile/, et vivez comme vous l'avez mérité. »,
"'Vertun se cacha le visage dans Tes mains, et poussa ou profond gé. misse meut. Le chevalier ordonna à ses gens de porter la. cassette dans sa voiture, et dit d'une voix retentissante : « Seigneur Vertua, quand me remertrez-vnus votre maison et vos effets ? »
« Vcrtua se releva subitement et lui répondit d'un ton ferme : « A l'instant mêmel Venez avec moi, chevalier.
«- — Bien ! dit le chevalier; je vais vous conduire dans ma voiture» votre maison, (pic vous quitterez demain pour toujours. »
« Le long du chemin, ni Vcrtua ni le chevalier ne prononcèrent un seul mot. Arrivé à la porte de sa demeure, Vertua tira la sonnette. Une petite vieille vint ouvrir, et s'écria en l'apercevant : «Seigneur du ciel, est-ce vous enfin? Angéla succombe aux angoisses que vous lui donnez.
« — Silence I répondit Vertua. Dieu veuille q'ti' Angéla n'ait pas entendu le son de cette malheureuse sonnette ! Elle doit ignorer mon retour. »
« En disant ces mots, il pritie flambeau des mains de la vieille femme stupéfaite, et éclaira le chevalier.
« Je suis préparé à tout , dit-il. Vous, me haïssez", chevalier, vous me méprisez; ma ruine vous plaît i\ vous comme à d'autres, mais vous ne me connaissez pas. Apprenez donc que j'ai été autrefois joueur comme vous; que lu fortune m'a favorisé comme vous; qu'en parcourant l'Europe je m'arrêtais partout où un jeu considérable donnait une espérancede gain, et que partout l'or aflluait dans mes mains comme dans les vôtres. J'avais une belle et honnête femme que je négligeais, et qui vivait misérable au milieu de mes richesses. Unjour, à Gènes, un jeune Romain vint jouer à ma banque son opulent héritage, De même que je voiis ui imploré aujourd'hui , il m'implora pour obtenir
quelque argent afin de retourner à Home. Je. le repoussai avec dédain, et, dans l'égarement de sa fureur, il me frappa d'un coup de stylet dans la poitrine. Les médecins parvinrent avec peine à me sauver* et ma convalescence fut longue et pénible. Alors ma femme prit soin de moi ; elle me consola, elle me soutint dans nies souffrances, et à mesure que je renaissais à la. santé, j'éprouvais un sentiment qui grandissait déplus en plus, et que je n'avais pas encore connu. Le joueur est étranger à toutes les affections humaines. Je ne savais ce que c'était que l'amour et le fidèle dévouement d'une femme. Je vis alors combien mon cœur avait été ingrat envers la mienne, et à quel coupable penchant je l'avais sacrifiée. Je vis apparaître comme les démons de la vengeance tous ceux dont j'avais détruit, avec une funeste indifférence, le repos et le bonheur; j'entendis sortir de la tombe des voix irritées qui me reprochaient toutes les fautes, tous les crimes dont j'avais moi-même fait naître les premiers germes. Ma femme seule éloignait de moi les angoisses et les terreurs inouïes que j'éprouvais.
« Je fis vœu de ne jamais toucher une carte. Je rompis les liens qui m' en chaînaient , je repoussai les instances de mes croupiers, qui se fiaient à ma fortune. Je louai une petite maison de campagne près de Rome, et je jouis, dans cette retraite, d'un calme, d'une satisfaction dont je n'avais eu le pressentiment. Hélas ! cette félicité ne dura qu'un an. Ma femme mit.au monde une fille, et mourut quelques semaines après. Dans mon désespoir, j'accusai le ciel, je me maudis moi-même, je maudis la vie coupable que j'avais menée, et dont la Providence me châtiait en m'enlevant mon seul espoir et ma seule consolation. Comme le criminelqui redoute la solitude, je quittai ma retraite, et je vins m'établir a Paris.
« Angéla , la douce image de sa mère, grandissait sous mes yeux. Mon cœur entier était en elle, et pour elle je voulus accroître nia fortune. I! est vrai, j'ai prêté de l'ar-
. LÉ pONHEIJll AU JEU. Jtlll gent à de gros inieréts;maisqua]id on m'accuse d'avoir e\ereê une usure trompeuse, c'est une indigne calomnie. Qui sont mes accusateurs ? Des prodigues qui me tourmentent sans cesse jusqu'à ce que je leur aie prêté l'argent qu'ils dissipent comme un objet sans valeur, et s'emportent lorsque j'exige le remboursement d'une somme qui ne m'appartient pas à moi, mais à ma fille , car je me regardais seulement comme le régisseur de sa fortune. Il n'y a pas longtemps ((lie je sauvai un jeune homme de l'infamie en lui avançant une somme considérable. Je ne la lui réclamai que lorsque j'eus appris qu'il venait d'entrer en possession d'un riche héritage. Croiriez- vous, chevalier, que ce misérable osa nier sa dette et me traita comme un infâme usurier de- ■ vaut les tribunaux? Je pourrais vous citer plusieurs exemples de ce genre qui ont contribué à me rendre dur et impitoyable. Bien plus, je pourrais vous dire que j'ai séché bien des larmes, que bien des prières se sont élevées vers le ciel pour moi et pour mon Angéln, mais vous regarderiez mon récit comme une fanfaronnade, car vous êtes un joueur.
« Je croyais avoir apaisé la justice du ciel , c'était une erreur. J'étais livré au démon qui devait m'aveugler plus que jamais. J'entendis parler de votre bonheur, chevalier ; chaque jour on me citait tel ou tel homme dont vous aviez l'ait un mendiant. L'idée me vint que j'étais destiné à essayer contre vous ma fortune, qui ne m'avait jamais abandonné ; que j'étais appelé à mettre fin à votre rapacité ; el cette pensée , enfantée dans le délire, ne me laissa plus ni repos ni trêve. Je me présentai à votre banque, et je ne reconnus ma folie qu'après avoir perdu tout ce que possède
Angéla Maintenant c'en est fait Permettrez-vous
du moins que ma fille emporte ses vêtements ?
« — Je ne me soucie point de la garde-robe de votre fille: vous pouvez aussi prendre vos lits et vus ustensiles de ménage. Qu'ai-jc besoin de toutes ces misères î.... Mais gardez-vous de me soustraire un objet dv quelque valeur. »
ag
«*Vertua regardn quelque» instants le chevalier en silence, puis tout à coup un torrent de larmes s'échappa de ses yeux. Il tomba aux genoux du chevalier, et lui cria, les mains jointes , avec l'accent du désespoir : a Si vous avez encore un sentiment humain dans le. cœur, ayez pitié, ayez, pitié! ce n'est pas moi, c'est ma fille, mon Angéla , l'ange innocent, que vous précipitez dans l'abîme', Oh! soyez compatissant envers elle, prètez-lui seulement In vingtième partie des biens que vous lui avez enlevés. Ah ! je le sais, vous vous laisserez attendrir. 0 Angéla! ma fille!... » Et il pleurait, gémissait, et répétait d'une voix déchirante le nom de son enfant.
« Cette ridicule comédie commence à m'ennuyer, dit le chevalier d'un ton dédaigneux. .Mais au même instant , une jeune fille, en déshabille de, nuit, les cheveux épars , la mort peinte sur le visage, se précipita vers le vieux Vertua, le releva , le serra sur son sein, et s'écria : i< 0 mon père ! j'ai tout entendu, je sais tout! Avez- vous doue tout perdu? Ne vous reste- t-il pas votre Angéla? ne saura-t-ellc pas prendre soin de vous? 0 mon père I ne vous abaissez pas plus longtemps devant cet être méprisable. Ce n'est pas nous qui sommes à plaindre, c'est lui qui est pauvre et mjsérabledans sa richesse, car il est abandonné dans son affreux isolement; pas un cœur ne bat près du sien, pas une ame ne s'ouvre pour recevoir ses douleurs. Venez , mon père, quittez cette maison avec moi , hatons-nous de nous éloigner, afin que cet homme affreux ne jouisse pas de votre souffrance. ».
«Vertus tomba sans mouvement sur un siège. Angéla s'agenouilla devant lui, et prenant ses mains, les baisant, les serrant entre les siennes, elle lui énumérait avec une légèreté enfantine tous les talents , toutes les connaissances qu'elle pouvait mettre en œuvre pour lui procurer une vie aisée , et elle le conjurait en pleurant de ne pas s'abandonner au désespoir, assurant qu'elle serait heureuse du jour
ou elle devrait broder, coudre, chanter, non plus par désu'uvrement, mais pbur son père.
« Quel être endurci eût pu voir de sang-froid cette jeune iille dans tout l'éclat de sa beauté céleste, parlant d'une voix si douce et prodiguant au vieillard tous les trésors de l'amour le plus pur et de la piété filiale?
a Le chevalier éprouvaen ce moment les tortures de la conscience. Angéla lui apparut comme un ange vengeur dont le regardjdîssipait les nuages de la folie et du crime, et il se vit alors lui-même dans toute son indignité.
« Jusque-là il n'avait pas aimé. Au moment où il aperçut Angéla, il se sentit subjugué tout à la fois par la passion la plus violente et par une douleur sans espoir, car il n'osait concevoir la moindre espérance quand il se comparait à cette entant sans tache, il cette jeune iille charmante. Il voulut parler et ne put proférer aucun mot; sa langue semblait paralysée. Enfin, il rassembla ses forces, et murmura d'une voix tremblante : « Ecoutez, signor Vertua, je ne vous ai rien gagné, non, rien; voici ma cassette, elle est à vous, et je vous dois plus encore; je suis votre débiteur : prenez, prenez!
„ — o ma fille ! s'écria Vertua. »
« Angéla se releva, s'avaneu vers le ehevalier, et, le mesurant d'un regard tier, lui dit :« Apprenez qu'il y a quelque chose qui vaut mieux que l'argent de la tbrtnne : ce sont les sentiments qui vous sont étrangers et qui nous donuentdes consolations célestes. Je repousse avec mépris vos présents et votre générosité : gardez cet or auquel est attachée la malédiction qui vouspoursuit, homme sans âme, joueur effréné!
« — 'Gui, s'éeria le chevalier hors de lui-même, oui, je veux être maudit et plongé dans les profondeurs de l'enfer, si cette main touche jamais une carte; et si vous me repoussez loin de vous, c'est vous qui ine perdrez à tout jamais. 01) ! vous ne me comprenez pas ; vous me regardez cantine
:îl)4 CONTES FANTASTIQUES,
un insensé : mais vous reconnaîtrez tout, vous saurez tout quand je viendrai me brûler la cervelle à vos pieds, Angéla, il y va de la vie ou de la mort. Adieu. »
« Le chevalier se précipita hors de l'appartement avec tous les signes du désespoir. Vertua devinait sa situation : il se rappelait ce qui lui était arrivé à lui-même, et il chercha à faire entendre à Àngéla qu'il pouvait y avoir des circonstances qui l'obligeassent à accepter les présents du chevalier. Angéla frémissait à cette idée ; elle ne s'imaginait pas qu'elle pût jamais voir le chevalier autrement qu'avec mépris; mais le sort, qui change les pensées humai nés, amena un résultat, inattendu.
« Le chevalier se trouva tout à coup comme éveillé d'an rêve affreux ; il se vit au bord de L'abîme; et tendit les bras vers la lumière céleste qui lui était apparue.