CHAPITRE IV
ii An grand étonnement de tout Paris, la banque du chevalier Ménars disparut ; lui-même cessa de se montrer, et cet événement donna lieu aux bruits les plus étranges et les plus mensongers. Le chevalier fuyait toute réunion et manifestait son amour par la plus profonde douleur.Uu jour, le vieux Vertua, accompagné de, sa fille, le rencontra dans une des allées solitaires de la Malmaison. Angéla, qui croyait ne pouvoir regarder le chevalier qu'avec un mouvement d'horreur et de mépris, se sentit vivement émue en le voyant devant elle., pille comme lu mort, tremblant, défait, etosantà peine lever les yeux. Elle savaitque, depuis la nuit sinistre où il lui était apparu pour la première fois, il avait pris un tout autre genre de vie; elle seule avait opéré ce changement, elle seule avait arraché le chevalier à ses funestes penchants : en fallait-il davantage pour flatter la vanité d'une femme? Lorsque Vertua eut échange avec le chevalier quelques paroles de politesse, Angéla lui
dit d'un ton de voix doux et bienveilhmt : « Qu'avez- vous donc; chevalier Ménars? vous paraissez malade et vous devriez y prendre garde, » Ces paroles pénétrèrent comme un rayon d'espérance dans le cœur du chevalier; il releva la tète et retrouva dans son émotion le langage séduisant qui lui gagnait autrefois tous les cœurs. Vertua lui rappela qu'il devait venir prendre possession de sa maison.
« Oui, «ignor Vertua, répondit le chevalier, j'irai chez vous demain ; mais permettez que nous traitions avec soin nos conventions, dut cette œuvre durer plusieurs mois. ,
« — Soit, répliqua Vertua ; nous pourrons, avec le temps, parler de plusieurs choses auxquelles il n'est pas encore permis de songer. »
« Le chevalier, ravivé par l'espoir, reprit l'amabilité naturelle qu'il avait perdue dans le tourbillon de sa vie de joueur. Ses visites chez le vieux Vertua devinrent de plus en plus fréquentes, et An gela se montra de plus en plus disposée à écouter celui qui la nommait son ange sauveur. Enfin, elle crut l'aimer entièrement, et lui promit de l'épouser, à la grande joie, de. Vertua, qui recouvrait ainsi la fortune qu'il avait perdue.
« Angéla, l'heureuse fiancée du chevalier Menais, était un jour assise à sa fenêtre et absorbée dans les rêves de l'existence nouvelle qui s'ouvrait à ses yeux ; un régiment de chasseurs, qui partait pour l'Espagne, passa dans la rue au bruit des trompettes. Angéla regarda avec intérêt ces hommes destinés peut-être a succomber dans cette guerre cruelle. Un jeune officier tira brusquement son cheval de côté, leva les yeux vers Angéla, et elle tomba évanouie. '
a Ce jeune homme, qui marchait au-devant de la mort, était le fils d'un de ses voisins, nommé Duvernet, qui avait grandi avec Angéla, qui chaque jour venait la voir, et qui avait cessé ses visites du moment où le chevalier commençait les siennes. Ihms les regards douloureux du
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jeune homme , Angéla reconnut no il -seulement combien ce malheureux l'avait aimée , mais combien elle l'aimait elle-même sans le savoir, et en se laissant aveugler par le prestige de l'esprit et des paroles du chevalier. Alors elle comprit, pour la première fois, les soupirs profonds de Duvernet, ses adorations modestes et silencieuses; alors elle sut pourquoi elle se sentait si vivement émue et troublée quand Duvernet venait la voir et quand elle entendait sa voix.
a II est trop tard, se dit-elle, il est perdu pour moi! » Elle eut le courage de combattre le sentiment qui la torturait et de reprendre l'apparence du calme. Cependant le regard pénétrant du chevalier entrevit l'agitation de la jeune lille. II eut la délicatesse de ne pas vouloir pénétrer un secret qu'elle croyait devoir lui cacher, et il se çoutenta de bâter le mariage, dont il lit les préparatifs avec un tact , une libéralité, qui ne pouvaient manquer de toucher l'esprit de sa fiancée.
« Le chevalier témoigna a Angéla la plus vive tendresse, l'estime la plus franche et le plus grand empressement à satisfaire, tous ses vœux, feu à peu elle dut songer moins souvent à Duvernet. Le premier nuage qui obscurcit la vie paisible des deux époux fut In maladie et la mort du vieux Ver tua.
a Depuis la nuit où il avait perdu tonte sa fortune à la banque du chevalier, il n'avait pas repris les cartes ; mais aux derniers moments de sa vie , le jeu sembla reprendre possession de son âme. Tandis que le prêtre lui offrait les consolations de la religion, les yeux fermés, il murmurait entre ses dents : n Perd ! gagncl » et il agitait ses mains tremblantes et déjà refroidies par la mort , comme pour tailler et mêler les cartes. En vain Angéla et le chevalier, penchés sur lui , lui adressaient les noms les plus tendres , il avait cesse de les voir et de les reconnaître. Il poussa un soupir et mourut en s écriant : « Gagne ! n