L¥ CHOIX D'UNE KIA.UCKF
Le conseiller prit un air plus grave, et coiniiie son ami ne cessait de son tenir que tout s'était passé comme il vcniiii île le lui raconter, il lui dit : « licou te, plus je songe à ce que tu me rapportes de l'orfèvre et du vieux juif, .avec lesquels tu as passe la nuit à boire, contre tes habitudes de réserve et de sobriété, plus il me parait certain que le juif esl mon vieux Mauassé, et que l'orfèvre doit être Léonard, que l'on voit quclquefoisà Berlin. Je n'ai pas lu autant de livres que toi, mais cela n'est pas nécessaire pour savoir que ces deux hommes sont de simples et honnêtes gens, qui ne pratiquent aucun sortilège. Je suis surpris qu'avec ta connais sance des lois, tu oublies que tout acte de magie est sévèrement interdit, et que nul nécromancien ne serait toléré ici par le gouvernement. Ecoute, mon cher camarade, je ne ■ veux pas admettre le soupçon qui s'élève en moi, non, je ne veux pas croire que tu as renoncé au désir d'épouser ma tille, que tu as imaginé toute cette fantasmagorie pour «voir le droit de venir me dire : « Mou cher conseiller, il faut que nous nous séparions, car si j'épouse ta fille, le diable me vole mes jambes et me déchire le dos. j> Il serait très-mal à toi de me vouloir ainsi tromper.
Ce nouveau soupçon mit le secrétaire hors de lui-même. Il jura qu'il aimait mademoiselle Allier ti ne d'un amour infini; que, comme Léandre, comme Troîlus, il mourrait pour elle, et souffrirait le martyre sans renoncer à son affection.
Pendant que Tusmaun répétait ses protestations, on frappa à la porte, et le vieux Miuiassé entra dans la chambre. A peine Tusmann J'eut-il aperçu, qu'il s'écria : n 0 Pieu du ciel ! c'est le vieux juif qui faisait jaillir hier des, pièces d'or d'un radis noir. L'autre nécromancien n'est sans doute pas loin.
En parlant ainsi, il s'approcha de la porte pour sV ' eliapper. Le conseiller le retint, et lui tilt : « Voyons ci; qu'il va nous apprendre. » Puis , se rctourruutt verç Ma-
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nassé, M lui répéta ce que Tusmann venait de lui raconter.
\f anassc sourit d'une façon singulière, et répondit : u Je ne sais ce que veut monsieur; il entra hier avec l'ôrfévre Léonard dans la taverne où je savourais un verre de vin, après mon pénible, travail de la journée: il but outre mesure, de telle sorte qu'il ne pouvait se tenir sur ses jambes, et il sortit eu ejiancelant.
— Vois-tu, mon ami! s'écria le conseiller; je lavais bien pensé, tous tes accidents sont venus de ta maudite ivrognerie, dont il faudra que tu te corriges, si tu veux épouser ma fille. »
Le pauvre secrétaire, anéanti par ce reproche immérité, tomba sans mouvement sur son fauteuil, ferma les yeux, et se mit à murmurer des paroles inintelligibles.
« Voilà ce qui leur arrive, reprit le conseiller : ils boivent toute la nuit, et' sont ensuite sans force et sans raison; «
' Malgré, toutes ses protestations, il fallut que Tusmann se laissât envelopper la tète d'un linge et conduire en vot- ■iure dans sa demeure.
i « Qu'y a-t-il de nouveau?» demanda le conseiller au vieillard.
Manassé prit un air riant, et répondit que le conseiller ne soupçonnait pas quel bonheur il venait lui annoncer.
Sur les instances qui lui furent faites, le juif raconta <pie son neveu Benjamin Dumerle , le beau jeune homme possesseur d'un demi-million, et investi par la cour de Vienne du titre de baron pour les services qu'il lui avait rendus, était revenu récemment d'Italie, qu'il s'était épris ardemment de mademoiselle Albertine, et la demandait en mariage.
Ou voit souvent' le jétuie baron au théâtre, ou il W montre à une première loge: ou le\oil plus suuvenl encore dans les couverts. Chacun sait qu'il est loup, maigre
comme un échalas, qu'il porte sur son visage jaune des cheveux crépus et une barbe noire , qu'il est toujours habille selon le goût le plus bizarre des tailleurs anglais; il parle plusieurs langues avec l'accent germanique, racle le violon, mortelle le piano, forge de misérables vers, juge des beaux-arts sans goût et sans connaissance , affecte de faire de l'esprit, dans sa sottise, tranche, décide; bref,, il est, selon l'opinion de tous les gens sensés, un être insupportable. De plus, malgré sa grande fortune, il ne songe qu'à amasser de l'argent, et ceux même qui ont coutume de. se prosterner devant les riches, s'éloignent de lui.
T.e conseiller fut, au premier moment, ébloui par le demi-million du ueveii de Manass-é ; mais bientôt il songen a tous les obstacles qui devaient rendre impossible l'union qu'on lui proposait.
« Mon cher Manassé, dit-il, vous oubliez que votre honorable neveu est de l'ancienne croyance, et que....
— Ah! qu'importe? répondit le juif; mon neveu est amoureux de mademoiselle votre lille; il veut la rendre heureuse, et quelques gouttes d'eau à recevoir ne l'effraie- . ront pas. Pensez à cette affaire, monsieur le conseiller; dans quelques jours je reviendrai avec mon petit baron vous demander une réponse décisive. »
Manassé se retira.
Le conseiller continua ses réflexions ; mais, malgré son ;n arice et la faiblesse de son caractère, il ne pouvait se de cider à unir sa fille avec ce juif repoussant. Dans un accès de lovante, il résolut de tenir parole à son vieux camarade.