‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 71 sur 87 · Chapitre ii · texte numérisé non relu

Chapitre ii

Le jeuue peintre Edmond Lesheu avait l'ait connaissance avec l'orfèvre d'une façon plus sérieuse que le secré taire privé Tusmann.

Edmond, assis un jour dans un endroit solitaire du pare, dessinait d'après nature un beau groupe d'arbres, lorsque Léonard s'approcha et se mit sans cérémonie à regarder son dessin par-dessus sou épaule. Edmond continua à dessiner jusqu'il ce que l'orfèvre s' écria : « Vous- j'ai tes là lin singulier travail, jeune homme: ce n'est pas un groupe d'arbres, c'est, tout autre chose.

— Que remarquez-vous doue dans ce dessin 1 dit Edmond avec un regard brillant. . '"

— Il me semble, reprit l'orfèvre, que je vois sortir du milieu de ce feuillage épais toutes sortes.de ligures, des génies, des animaux rares, des jeunes lilles el des fleurs, et tout cela cependant compose assez bien le groupe d'arbres' 11 travers lesquels brillent les rayons du soir.

— Ah! monsieur, dit Edmond, ou vous ave/, un sens bien profond, un regard pénétrant, ou j'ai été plus heu reux que jamais clans cette tentative. Ne vous semble-t-il pas a vous aussi, lorsque vous vous abandonne?, au senti 1 raeul ardent de la nature, que des milliers d êtres merveil leux vous contemplent ii travers les arbres avec de dou\ regards? c'est là ce que j'ai voulu montrer dans cette composition, et je crois que j'y ai réussi. .. . • '

— Je comprends, répondit Léonard d'un ton sec, el froid, que vous avez voulu vous affranchir de toute étude, et vous réjouir par le jeu de votre imagination.

— Non, monsieur, répondit Edmond : je regarde celle manière de travailler d'après la iiiilure comme l'étude

poésie. Le peintre de paysage doit être poêle, comme le

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peintre d'histoire, sinon il ne sera Jamais qu'un méchant élève.

— Que le ciel nous soit en aide! Quoi Ivous aussi, mon cher Edmond Lelisen !

— Comment, monsieur, vous me connaissez donc?

— Pourquoi ne vous connaitrais-jc pas 7 .le vous ai vu dans un moment dont vous ne vous souvenez vraisemblablement guère, nu moment de votre naissance. Pour'le peu d'expérience que vous aviez alors, vous vous êtes vraiment très-bien conduit ; car vous ne causâtes que fort peu de douleurs à madame votre mère, et vous fîtes entendre un petit cri de joie pour voir la lumière du jour, qu'on ne vous refusa pas sur ma demande. Je suis convaincu, d'après l'opinion des nouveaux médecins, que cette lumière, loin de nuire aux enfants nouvellement nés, aide à leur développement physique et moral. Monsieur votre père était aussi très-joyeux; il sautait.sur un pied en chantant un des airs de la Fl&le enchantée. Ensuite il remit votre petite personne entre mes bras, et me pria de tirer votre horoscope, ce que je lis sur-le-champ, .le revins souvent dans la maison de votre père, et vous ne dédaigniez pas de yoùter les amandes et les raisins que je vous apportais. Puis j'entrepris un voyage ; vous aviez alors six on sept ans. A mon retour à Berlin, j'appris avec plaisir que votre père vous avait envoyé' ici pour vous faire étudier l'art de la peinture, qu'il vous eût été difficile de connaître dans votre village, où l'on ne voit pas, que je sache, beaucoup de tableaux, de marbres, de bronzes, et autres eeuvres précieuses.

— Mon Dieu ! reprit Edmond, maintenant tous les souvenirs de ma première jeunesse se retracent à mon esprit. N'etes-vous pas M. Léonard ?

— Sans doute, répondit l'orfèvre, je-m'appelle Léonard; cependant je serais fort surpris que vous eussiez, garde quelque souvenir de moi.

— C'est pourtant - vrai, répliqua Edmond ; je sais que vott* présence me- réjouissait, que vous m'apportiez toutes sortes de friandises, et que vous vous occupiez beaucoup de moi ; et je sais aussi que votre aspect me faisait éprouver je ne sais quei respect craintif et quel embarras, qui souvent duraient encore apnès votre départ ; mais c'est surtout ce que mon père me racontait de vous qui s'est le plus vivement imprimé dans ma mémoire. Il se louait de votre amitié, et disait que vous l'aviez sauvé avec une rare adresse de mille affaires embarrassantes; il disait aussi avec enthousiasme comment vous aviez pénétré dans les sciences occultes ; il prétendait que vous gouverniez à votre gré

' les puissances secrètes de la nature, et quelquefois, pardonnez-moi, il donnait à entendre que vous pouviez bien être Aasvcrhiis, le Juif-Errant.

— Pourquoi pas le Preneur de rais de Hameln, ou le vieux Partout et Nulle-Part, ou le. Pctit-Pierrc,on quelque Cobolcî répondit l'orfèvre. Maïs il est vrai, et je ne puis le nier, que je possède certaines particularités dont je ne puis parler sans éveiller la malveillance; il est vrai aussi que j'ai rendu d'importants services à monsieur votre père palmes connaissances secrètes, et que surtout je l'ai réjoui par l'horoscope que jetirai après votre naissance.

— Eh bien ! répliqua le jeune homme en rougissant, votre horoscope n'était pas si brillant ! Mon père m'a souvent répété que, d'après votre sentence, je deviendrais quelque chose de grand, un grand artiste ou un grand fou ; mais je dois à cette prédiction la liberté que mon père m'a donnée de suivre la carrière des arts ; et ne croyez-vous pas que votre horoscope se réalisera?

— ^Oh ! sans doute, répondit l'orfèvre d'un air calme, car, dans ce moment, vous êtes en bon chemin pour devenir un grand fou.

■ — Comment, monsieur, s'écria Kdiuoiid. .voms mr parlez ainsi en face, vous !

— Il dépend île toi, dit l'orfèvre, d'échapper a lii <t<ui^> reuse .alternative de mon horoscope, et de devenir un lion artiste. Tes dessins, tes esquisses annoncent une vive et. rieh,' fantaisie, une grande force d'expression et de la hardiesse dans le plan. Avec de tels éléments on peut élever un noble édifice. Uenoncc à toutes ces vaines exagérations de la mode, et livre-toi aux études sérieuses, ,1e t'approuve de chercher à produire la dignité et la simplicité de l'ancien art allemand; mais dans ees tentatives mêmes tu dois éviter l'éeueil où tant d'autres ont échoué. Il faut un sentiment profond, une àme énergique, pour résister à l'amollissement de l'art moderne, pour saisir l'esprit des anciens maitres et pénétrer le sens de leurs tableaux ; c'est par ee moyen seulement qu'on sentira s'allumer dans son cœur le feu de l'enthousiasme, et qu'on produira des œuvres dignes d'un meilleur temps. Mais aujourd'hui les jeunes gens s'imaginent que lorsqu'ils ont dessiné des visages dure, des figures d'une aune, des vêtements empesés et anguleux et une fausse perspective, ils ont fait une œuvre à la manière des anciens maîtres. Ces imitateurs sans esprit el sans vie ressemblent aux paysans qui, d'ans les églises, murmurent des prières latines dont ils ignorent le sens, mais dont ils parviennent à psalmodier la jnélodie. m

L'orfèvre exprima encore sur l'art plusieurs idées justes et élevées, et donna à Edmond tant de bons conseils, que eelui-ci lui demanda comment il était possible qu'il eût acquis de telles connaissances sans être peintre lui-même, et commentil se résignait à vivre dans l'obscurité, sans exercer son influence sur le développement de l'art.

« Je t'ai déjà dit, répliqua l'orfèvre d'un ton doux el sérieux, qu'unelongue et même une merveilleuse expérience a donné la perspicacité à mon j ugemen t et la pénétration (ttïioti regard. Quant à ma manière de \ ivre, je sais que partout j'aurais un aspect singulier, qui uie\icnl noii-senleiiieiii de mon organisitlion. mais du sentinieiil d'une certaine

puissance qui réside en moi, et tout cela troublerait wonexistence paisible. Je pense souvent à un homme qui, h certains' égards, pourrait être mon aïeul, et auquel je nu: suis si parfaitement identifié en esprit et en chair, que parfois il nie vient la bizarre idée que je suis lui-même. Je veux parler du Suisse Léonard Turmhauser de Tliurin, qui, vers l'an 1-582, vivait ici à la cour de l'électeur Jeau Georges. Alors, comme tu dois le savoir, choque-chimiste était un alchimiste, et chaque astronome portait le nom d'astrologue. Turmhauser était l'un et l'autre. Il est certain qu'il accomplit les .choses les plus prodigieuses, et qu'en outre il se signala comme un habile médecin. Il avait cepen ■ dant le défaut de prôner partout sa science, de vouloir se mêler à tout par ses actions et par ses conseils. Cette vauité suscita contre lui la haine et l'envie ; on persuada à l'électeur que Turmhauser pouvait faire de l'or, et celui-ci, soit par ignorance d'un tel travail, ou par quelque autre motif, refusa opiniâtrement de se mettre à l'oeuvre. Alors les ennemis de Turmhauser dirent à l'électeur : «Voyez comme cet hommeest effrontjé- ! il se vante de. connaissance s qu'il n'a pas, et il se livré ù toutes sortes de méchantes pratiques qu'il doit expier par une mort honteuse, comme, le juif Lippold. » On savait que Turmhauser avait été orfèvre, et on lui disputa toute la science dont il avait pourtant donné des preuves.. On prétendit qu'il n'avait pas composé lui-même, mais acheté à prix d'argent , les judicieux écrits et les importants pronostics qu'il avait publiés. -

« La haine, la calomnie, en vinrent à' un tel point qué, pour éviter le Sort du juif Lippold, Turmhauser fut oblige de quitter secrètement le pays. Ses ennemis dirent qu'il était entré dans les rangs des papistes, mais c'était faux. Jl se retira en Saxe, et continua son état d'orfèvre sans re noncer à la science. »

Edmond se sentait puissamment attiré vers le vieil orfèvre, et celui-ci le récompensait de ses témoignages d<

3 S a CONTES FAUT AST I (} U ES .

confiance, et de respect, non -s eu le ment par une critique sévère, mais eu lui enseignant divers secrets, connus des anciens peintres, pour la préparation et le mélange des couleurs.

If se forma ainsi entre Edmond et le vieux Léonard une liaison comme celles qui s'établissent entre un disciple qui donne de grandes espérances et un maître tendre et indulgent.

Quelque temps après, un soird'été, dans le parc, le conseiller Melchior Voswinkel ne pouvait parvenir à fumer aucun de ses cigares ; il les jeta à terre l'un après l'autre en s'écriant avec colère : « 0 Dieu ! ne me suis-je donne tant de peine, et n'ai-je dépensé tant d'argent à faire venir des. cigares de Hambourg, que pour être ainsi troublé dans une de mes plus douces jouissances! Comment faireàprésent pour contempler dignement la belle nature, et me livrer à d'utiles réflexions-? C'est affreux I »

Il adressait eh quelque sorte ces paroles à Edmond, qui était assis près de. lui, et- dont le cigare fumait gaiement.

Edmond, quoiqu'il ne connût pasJe conseiller, tira de sa poche une boite pleine de cigares, et la présenta amicalement à son malheureux voisin, en lui disant qu'il répondait de la qualité de ce tabac, bien qu'il ne vint pas directement de Hambourg.

Le conseiller, ranimé tout à coup et plein de joie, prit un de ces cigares en prononçant quelques paroles de remerciement, et à peine 1" eut-il allumé, qu'il en vit sortir de légers nuages argentés oui s'enfuyaient en spirale. « 0 mon cher monsieur, s'écria-t-il , vous me tirez d'un pénible embarras. Je vous remercie encore mille fois, et j'oserais presque être assez hardi pour vous prier de me donner un second cigare quand celui-ci sera iini. »

Edmond mit sa boite à sa disposition, et ils se séparèrent.

Edmond, préoccupe d'une, image qu'il voulait peindre.

se fraya un passage ù travers ta foule, pour s'en a Hit errer tu-liberté, lorsque tout à coup lf conseiller se retrouva devant lui, et lui demanda amicalement s'il ne voudrait pas venir s'asseoir a la même table.

Edmond était sur le point de refuser, lorsqu'il aperçut, a la table où le conseiller lui offrait une place , une jeune fille d'une grâce et d'une beauté ravissantes.

. « C'est ma fille Albertine, » dit le conseillera Edmond, qui la regardait, immobile, et oublia de la saluer. Il reconnaissait dans Albertine ia charmante jeune personne qu'il avait vue un an auparavant à l'exposition, arrêtée devant . un de ses tableaux ; elle expliquait avec habileté, à une femme âgée et à deux jeunes filles qui l'accompagnaient, le sens de cette peinture fantastique. Elle examinait tour à tour le dessin de la composition, louait l'auteur de cet ouvrage, et disait que ce devait être un artiste, plein de talent, et qu'elle serait heureuse de le connaître. Edmond, debout derrière, elle, savourait tous ces éloges prononcés parles lèvres les plus frai ehes. Le cœur palpitant de joie et de crainte, il voulait se présenter comme l'auteur de ce tableau. Au même instant Albertine laisse, tomber un (le ses gants ; Edmond se baisse pour le relever, Albertine en fait autant, leurs têtes s'entre-choquent, et Albertine pousse un cri de

douleur.

Edmond reçu le effrayé, et marche sur les pattes du petit chien de la vieille dame, qui se met à hurler, puis sur les pieds d'uu gros professeur, qui fait entendre un effroyable' mugissement, et envoieà tous les diables lemalheureux jeune homme. On accourt de tous les cotés; toutes les lorgnettes sont braquées sur ce pauvre Edmond, qui, au mi lieu des hurlements du roquet, des malédictions du professeur, des injures de la vieille dame, des ricanements des jeunes filles, s'échappe tout honteux, tandis que plusieurs femmes s'empressent autour d' Albertine, et lui frottent le front avec de l*e«u de senteur. .

ÎÏ33 CONTES PAHT ASTIQUES. ■

Dans ce uniment critique, lùlmond etaïl détenu ainou mi\ sans savoir comment, et le pénible sentiment de sa ga n clic rie l'empêcha seul de poursuivre la jeune lille dans tous lés eoins de là ville. 11 ne pouvait se la représenter autrement que le front gonflé et la colère sur le visage; mais ce soir-là on ne voyait plus aucune trace de l'événement. A ta vérité , Albertine rougit beaucoup et parut fort troublée eu apercevant le jeune homme, et lorsque le conseiller de. manda à Edmond son nom et son état, la jeune lille dit en souriant qu'elle croyait rcconnaitre en lui l'excellent artiste dont, elle avait vu avec une profonde émotion les 'dessins et les tableaux.

On peut se figurer la vive impression que ces paroles produisirent sur l'esprit du jeune peintre. Dans sou enthousiasme, il allait se confondre en remerciements, lorsque le conseiller l'arrêta en lui disant : » Eh bien ! mon cher, le cigare que vous m'aviez promis ? » Puis il continua : » Vous êtes donc peintre et très-bon peintre, s'il faut s'en l'apporter à ina lilie, qui s'y connaît? Cela me réjoui! extrêmement; j'aime la peinture, ou plutôt l'art, pour parler comme ma fille Aliiertine; je ne m'y laisse pas tromper ; je suis un connaisseur, un vrai connaisseur de tableaux, ri on ne ferait pas passer à mes yeux un V pour un U. l>iles-moi franchement, cher peintre, et toute modestie a part, n'est-ce pas, vous êtes l'habile artiste dont je vois chaque jour les tableaux en passant, et dont j'admire eha que jour les éclatantes couleurs ! »

Edmond ne comprenait pas bien de quels tableaux le conseiller voulait parler. Enfin, après mainte et mainte question, il découvrit que Mclchior Voswinkel n'avait en i ne que les plateaux en laque, les écrans et autres ouvrages de mémo genre qu'il contemplait en effet chaque matin avec un vrai ravissement, lorsqu'il passait devant le riche magasin de Staubwasscr. (Vêtait là ce qu'il regardait ctimnula perfection de l'art. Edmond fnt très-peu flatlë de re<v-

voir uiU'iim pli ment pareil, cl maudit le conseiller, qui l'enipéchait de s'entretenir avee Albertinc. Enfin le conseiller fut rejoint par un de ses amis, qui l'engagea dans un long aparté, et Edmond profita de ce moment pour se rapprocher d'Albertine, qui n'en punit nullement mécontente. , ■.

Tons ceux qui connaissent mademoiselle, Albert.ine savent que c'est la jeunesse, la grâce et la beauté même, qu'elle s'habille avee goût et à la dernière, mode, qu'elle chante a l'Académie de Musique, qu'elle a reçu des leçons île piano du meilleur maître, qu'elle imite les pirouettes de , la première danseuse, qu'elle, copie une fleur avec un art parfait, qu'.clle est d'une nature gaie et enjouée. Chacun sait aussi qu'elle porte dans un petit livre de maroquin, doré sur tranche, les poésies et les sentences les plus belles qui se puissent trouver dans les œuvres de Goethe, de Jean- Paul et d'autres écrivains distingués, et chacun sait enfin qu'elle ne commet pas de fautes de grammaire.

Albertlne, assise à coté du jettne peintre enthousiaste, éprouva une plus vive émotion que celle qui la surprenait dans ses sociétés habituelles, et murmura d'une voix mélo dieuse d'aimables paroles. .

Le veut du soir commençait à stmffler, et emportait sur ses ailes le parfum des fleurs. Bans un bosquet, les rossignols chantaient les langueurs de leur amour. Enhardi par l'obscurité, Edmond prit la main d'Albertine, et la serra sur son cœur ; la jeune fille lui retira sa main, mais seule ment pour la dépouiller d'un joli gant glacé, et l'abandonner à l'heureux Edmond, qui allait la couvrir de baisers , lorsque le conseiller dit en se rapprochant : » La soirée devient froide; je voudrais avoir pris un manteau ou un surtout : enveloppe-toi dans ton chàle, ma petite Albertine : un châle turc, mou cher peintre-, qui me coûte bien cinquante beaux ducats. Enveloppe-loi, te dis-je, et partons. Adieu, mon cher ami. »

Edmond, guidé par uri tact délicat, saisit eu ce moment sa boite et offrit au conseiller un nouveau cigare.

« Mille remerciements, s'écria Melcliior; vous êtes d'uni' complaisance extrême. La police ne permet 'pas qu'un fume en traversant le jardin, voila pourquoi le cigare lie m'en paraîtra que meilleur, u

Tandis que le conseiller s'approchait d'une, lanterne pour allumer son cigare , Edmond demanda timidement à Albertine la permission de la reconduire. Elle prit son liras, tous deux se mirent en marche , et lorsque le c.on ; sellier les joignit , on eût dit qu'il avait lui-même prévu qu'Edmond reviendrait avec eux en ville.

Quiconque a été jeune et amoureux, on qui est encore l'un et l'autre, s'imaginera qu'Edmond, marchant auprès d' Albertine, ne croyait pas être dans une forêt, mais dan* les nuages les plus élevés, à côté d'une créature idéale.

D'après la Bosalinde de Shakspeare, voici quels soin les signes auxquels on reconnait un amoureux : les joues tombantes, les yeux bordés d'un cercle bleu, la distraction d'esprit, une barbe en désordre, des jarretières détachées, un bonnet mis de travers, des manches déboutonnées, des souliers non bouclés, et une insouciance désespérante dans loutes les actions.

Edmond ne montrait pas en lui tous ces. symptômes : mais de même que l'amoureux Roland ruinait tous les arbres en inscrivant sur leur écorce le nom de Bosalinde, de même Edmond perdit une quantité de papiers, de parchemins, de toiles, de couleurs, pour chanter sa bien-aimée en mauvais vers, et pour la dessiner, la. peindre, sans jamais atteindre l'image qu'il entrevoyait dans sa pensée. Comme il exhalait d'ailleurs à chaque instant de profonds soupirs, il arriva que le vieil orfèvre découvrit bientôt ta situation de son jeune ami. Aux premières questions qu'il lui adressa. Edmond n'hésita pas à lui ouvrir son eœur.

" Comment, s'écria Léonard, tu n'y songes pas! Il n'est

LE CHOIX, h l'AK FI*M:th. tfSÏ

pas permis d'aimer mw liaucee; Alhertine eW à peu près promise au secrétaire prive Tusmann. »

A cette affreuse nom Hic , Edmond éprouva un violent désespoir. Léonard attendit paisiblement la lin de son paroxysme, et lui de m;i m! a s'il songeait sérieusement à épouser Allierline.. Edmond affirma que c'était là son plus grand désir, et conjura son vieil nmi de l'aider de tout son pouvoir à écarte.)' le secrétaire.

I.'orfévre lui répondit qu'il trouvait très-convenable qu'un jeune artiste devint amoureux , mais non pas qu'il soutient à se marier. Ainsi le jeune Sternbald n'avait jamais pu s'y résoudre. Cette réflexion frappa Edmond, qui se plaisait à relire le Sternbald de Tieek, et qui aurait vo- . km tiers été le. héros de ec roman. Son visage prit une expression de tristesse, et il se sentit prêt à pleurer. . >'

« lîli bien ! arrive ce qui pourra , reprit l'orfévrc, je te délivrerai de ton rival, et toi, tu t'introduiras dans la maison du conseiller, et tu essaieras de te rapprocher d' Alher- Mne. Mes opérations contre Tusmann ne peuvent commencer que dans la nuit de l'équinoxe. »

Nous avons vu .de quelle manière l'orfèvre se mit à l'œuvre pour écarter le secrétaire privé. .

/. CHAPITKK III

D'après tout ce qui 1 lu sais , cher lecteur , sur le secrétaire privé de chancellerie Tus'mniin , tu peux te représenter cet homme et ses manières, .rajouterai, pour ec qui concerne son extérieur, qu'il était de petite stature, chauve.

-contourné, et en tout passablement grotesque. Il portail un habit coupé à l'ancienne mode, avec des basques d'une longueur démesurée, un gilet non moins long, de larges

, culottes, des souliers qui résonnaient comme les bottes d'un ouvrier, et comme , un lieu de marcher d'un pas rc-

• iitil iër dans les rues , il courait par sauts el par bonds, ses

coKTfis pas tastkjiirs.

basques, soulevées par le. vent, flottaient comme des ailes. Quoique su ligure lut très-comique, le sourire -de boute errant sur ses lèvres disposait en sa faveur, et on l'aimai) tout en riant de sa pédanterie et de sa gaucherie dans le monde. Sa passion était de lire : il ne sortait jamais sans avoir les poelies pleines de livres; il lisait partout où il allait, dans les promenades, à l'église, dans les cafés; il lisait sans choix tout ce qu'il trouvait , pourvu qu'il fut question de l'ancien temps, car il détestait le nouveau. Vlnsi on le voyait un jour étudier dans un café un livre d'algèbre, le lendemain le règlement de. cavalerie, de Frédéric Guillaume I er , puis te merveilleux ouvrage intitule Cicéron représenté en dix harangues comme grand bacard et grand gloseur, n20. Tusmann était doué d'une mémoire prodigieuse; il avait coutume dénoter tout ce qui le frappait dans un livre , puis de reprendre ses notes, et jamais il ne les oubliait. Il devint ainsi un polystbore, une encyclopédie vivante, que l'on feuilletait quand on avait besoin d'un renseignement historique ou scientifique. S'il arrivait qu'il ne put donner à l'instant même ce renseignement , il s'en allait fouiller sans relâche dans toutes les bibliothèques jusqu'à ce qu'il l'eut trouvé, et il revenait ensuite l'apporter avec joie. Une chose remarquable, c'est que, tout en paraissant absorbé dans sa lecture, il entendait tout ce qui se disait autour de lui. Souvent il se mêlait à l'en- . tretiefi par une remarque très-juste , et si l'on disait un . mot spirituel ou humoristique , sans quitter des yeus son livre, il y applaudissait par un rire éclatant.

Le conseiller Voswinke! avait été à l'école des moines gris avec le secrétaire privé, et de là datait leur étroite liaison, Tusmann vit grandir Albertine, et lorsqu'elle eut atteint sa douzième année , il lui apporta un élégant bouquet, et lui baisa la main avec une galanterie qu'on n'eut pas attendue de lui. Dès ee jour , le conseiller eut la pensée de marier son ancien camarade avec Albertine ; il es-

LE CHOIX l;'l»Mi FHS^Éf, . Ï3il

pêi'Bit que Tusmann se contenterait d'une det modique . et an dix-huitième anniversaire de la naissance d'Albcifine, il révéla au secrétaire privé le projet qu'il avilit jusqu'alors gardé secrètement. Celui-ci fut effrayé d'une telle révélation ; il n'osait se livrer à la pensée hardie de conclura un mariage, et surtout avec une belle jeune fille, l'eu à peu cependant il s'y habitua, et sentit son cœur en llammé d'amour le. jour où, sur la demande de son père-, Albertine lui offrit une petite bourse qu'elle avait tricotée elle-même. Il déclara alors au conseiller qu'il était résolu a se marier, et comme celui-ci l'embrassa en rappelai)! son gendre , le bon Tusmnnn se regarda comme l'époux d'Albertinc , bien que la jeune fille n'eût pas entendu dire un mot et n'eût pas le moindre soupçunde tous ces projets.

Le lendemain du jour qui suivit la miit de son aventure a t'Hôtcl-de-Ville et sur la place Alexandre, le secrétaire entra pale et défait chez sou ami. Le conseiller ne fut paspeu effrayé en le voyant arriver de si grand -matin ,' et en observant l'agitation morale peinte sur sa physionomie.

« Mon cher secrétaire, s'écria-t-il , d'où viens-tu doue .' Pourquoi as-tu l'air si effaré, et que t'est-il arrivé? «

Tusmann se jeta sur un fauteuil, et après avoir pris ha leine, quelques minutes, il dit d'une voix tremblante : «■ Mon ami, tel que tu me vois, avec ces vêtements et le Traite de sagesse politique dans ma -poche , je viens de la rue de Spandau , où j'ai couru toute la nuit depuis hier, ■le ne suis pas entré dans ma maison ; je n'ai pas vu un lit ; je n'ai pas fermé l'œil. » .

Alors Tusmann commença à raconter tout ce qui lui était arrivé la nuit précédente, depuis sa première rencontre avec le fabuleux orfèvre, jusqu'au moment où il s'était échappé dè la taverne, épouvanté de tout ce qui s'y passait .

■ « Moncher secrétaire, dit le conseiller, tu as, contre la coutume, un peu trop bu vers le soir, et tu as fait un rêve bizarre.

3*1 ■ . Cj>MTR9 KA.vrmiyiiiis. - 1 ■. ■. f

— Quoi ! s'écria Tusmann, j'aurais dormi, j'aurais rêvé! l'enses-tu que je ne sache pas ce que c'est que h; sommeil et le rêve? .le peux tu développer la théorie de INurtow sur le sommeil, et te prouver qu'on peut dormir sans rêver î c'est pourquoi Hamlet a dit : » Dormir, rêver peutêtre ! " Et quant au songe , tu en saurais autant que moi si tu avais lu le Sbmnium Scipionitt, et le. .célèbre ouvrage d'Arthémidor sur les rêves, et le Licre'dèn Songes imprime il Francfort; mais tu ne lis rien, et tu portes à tout instant de faux jugements.. ■ ,

— Allons! allons! reprit le conseiller, sois calme; je veux bien croire que tu es tombé hier entre les mains dequelques charlatans qui se sout amusés et joués de toi: mais, dis-moi, pourquoi, après être sorti de cette taverne, n'es-tu pas rentre dans ta maison , au lieu de courir ainsi la uuit dans les rues?.

— 0 mon cher conseiller! s'écria le secrétaire prive, cher camarade de l'école des moines gris, n'insulte pas ù ma douleur par un doute injurieux ; mais apprends que cette diabolique aventure continua de plus belle lorsque je me trouvai dans la rue. En arrivant devant l'Hotel-de-Ville. je vis toutes les fenêtres illuminées, j'entendis le bruit de la danse, la musique joyeuse accompagnée par le tambour des janissaires. Je ne sais comment il arriva que, quoique je ne sois pas d'une haute taille, je parvins, en me levant sur

■ la pointe des pieds, à distinguer le spectacle que présentait l'intérieur de l' édifiée. Que vis-je? 6 Créateur du ciel ! la fille, mademoiselle Albert! ne, vêtue d'un brillant costume de noces, et dansant étourdi ment avec un jeune homme, ,1e frappe à la fenêtre, je m'écrie : « Mon honorable demoiselle Albertine, que faites-vous, à quoi songez* \ous ici à cette heure? » En même temps un être affreux descend la rue Royale, m'enlève, en passant, les jambes sur le corps, et s'enfuit en poussant des éclats de rire. Moi, pauvre secrétaire privé, tombé dans la fange, je crie :

trouille, accourez, acctiurez ! arrêtez le misérable qui m'ii l'otë mes Jambes I » Mais tout devient subitement sombre, et silencieux à l'Hôtel -4e- Ville, et ma voix se perd dans les airs. Tandis que je m'abandonne à mon désespoir, le l'an tome reparait et me jette nies jambes au visage. Je me lève et nie précipite dans la rue de Spandau. Lorsque je veux introduire: la clef dans la porte de nia maison, je me vois moi-même, oui, moi-même devant moi ; je me regarde avec les mêmes grands yeux noirs que je porte sous mes soincils, je recule avec horreur, et tombe sur un homme qui m'étreint fortement. A la pique qu'il porte entre ses mains, je reconnais le garde de nuit : « Ahl mon brave homme, lui dis-je, faites-moi le plaisir de chasser ce scélérat de secrétaire privé Tusmann, alhi que moi, le vrai, l'honnête Tusmann, je puisse entrer dans ma demeure.

— Je croîs que vous êtes fou, me répond cet homme d'une voix creuse ; et je reconnais le terrible orfèvre. La terreur s'empare de moi, et une sueur froide découle de mon front : « Mon vénérable professeur, lui dis-je en tremblant, excusez-moi si, dans l'obscurité, je vous ai

' pris pour un garde de nuit. Appelez-moi comme vous voudrez ; dites-moi monsieur Tusmann tout court, ou même mon cher; traitez-moi comme un valet, je supporterai tout; seulement, je vous en conjure, délivrez-moi de la

. magie que vous avez exercée sur moi cette nuit. : — Tusmann, me répondit ce malheureux sorcier, vous

. échapperez désormais à tous ces accidents si vous voulez

' .'me jurer à l'instant même que vous renoncez à votre mariage avec Àlbertiite.

«Tu peux te figurer, mon cher conseiller; quelle impression me lïreut éprouver ces affreuses paroles.

«Très-digne professeur, lui répliquai- je, vous me faites

mademoiselle Alberline, nia fiancée, valsntt iivfe \\\\

!M2 CONTES fAN T ASTIQUES.

jeune homme, lie manière a me prixtr de l'usage de rues sens. Cependant je lie puis renoncer à elle, non, je ne lepuis.

n A peine avais-je prononcé ces mots, que le maudit orfèvre me donna un coup violent qui me fit tourner sur moi-même. Poussé comme par une puissance irrésistible, je me mis à valser dans la rue de Spandau, et je tenais dans mes bras. un sale balai qui m'écorehait la figure, tandis que des chiens invisibles me déchiraient le dos, et que des milliers de secrétaires Tùsmann tourbillonnaient autour de moi avec des balais. Enfin, je tombai sans connaissance. Lorsque le jour vint à paraître et que j'ouvris les yeux, figure-toi nia terreur; j'étais assis sur le cheval de la statue du grand-électeur, ma tète appuyée sur sa froide poitrine de bronze. Par bonheur, la sentinelle était endormie, en sorte que je pus descendre sans être remarqué, mais non sans courir risque de me casser le cou. Je m'enfuis alors vers la rue de Spandau , et nne terreur insensée m'amena vers toi. , . — Tu ne penses pas, mon cher secrétaire, dit le conseiller, que je puisse ajouter foi à toutes ces folies. A-t-on jamais entendu parler de tels sortilèges dans notre bonne ville si savante?

— Eh bien! vois, mon ami, quelle erreur tu commets. Imite d'avoir, lu. Si tu avais étudié comme moi le Mkhochomion Hlarchicuin d'Haftitius, recteur des deux écoles de Berlin et de Cologne, tu saurais qu'il s'est passé bien autre chose. Après tout, je serais porté à croire que l'orfèvre est le diable en personne, qui me poursuit et me tourmente.

— Je t'en prie, mon cher secrétaire, épargne-moi ces sottes superstitions; calme-toi, et avoue que tu avnis un peu trop bu, et que, dans ton ivresse,, tu es monté sur la statue du grand-électeur. » .

f.e secrétaire se mit a pleurer en cntemlanl exprimer un Ici soupçon, el employa tous ses efforts a le dissiper.

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