CHAPITRE II
C'était une merveilleuse chose que de voir le vieux doge Marino Fnlieri avec sa jeune et belle, épouse. Il était encore fort et robuste, mais il avait la barbe, grise, le visage, plisse et bruni, le eou penché. Elle était la grâce même ; une douceur angélique était répandue sur son visage, un charme irrésistible dans son regard; son front, entouré de cheveux noirs, était noble et majestueux, le sourire de ses lèvres charmant; sa téte s'inclinait mollement sur son beau corps , sa taille était svelte et légère; c'était enfin une admirable créature qui semblait être descendue du ciel. Vous connaissez ces figures d'anges que les anciens maîtres savaient si bien comprendre et représenter : telle était Annonzintu. Quiconque la voyait était ravi, et tous les jeunes patriciens de la seigneurie la regardaient avec ardeur, et, se moquant de son vieil époux, juraient de faire de ce Mars décrépit un Vulcain. Annonziata fut bientôt entourée d'un cercle d'adorateurs dont elle écoutait gracieusement les paroles séduisantes, les discours flatteurs, mais sans paraître s'en émouvoir. Avec sa pureté d'Urne, elle comprenait qu'elle devait honorer son noble époux et lui rester inébranlablement fidèle, comme la plus humble servante. Il était bon et tendre pour elle ; il la pressait sur son sein refroidi, la nommait sa bien-aimée, lui faisait toutes sortes de présents, et cherchait a prévenir ses vœux. Annonziata ne pouvait avoir la pensée de. lui devenir jamais infidèle. Tout ce qui était en dehors du cercle de ses devoirs était commé une contrée étrangère, dont la candide jeune femme n'entrevoyait pas même les limites. Toutes les adorations Airent Inutiles; mais aucun des prétendants ne montrait
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nu si vil" amour pour la belle dugaresse que Michel Sténo, Malgré sa jeunesse, il occupait des fonctions importantes ; il était l'un des quarante du conseil ; de plus, il était doue d'une beauté remarquable, et il comptait sur la victoire: 11 ne redoutait point le vieux l'aller! , qui du reste, depuis son mariage, avait perdu sa bouillante colère et sa fougue impétueuse. Couvert des vêtements les plus recherchés, le doge s'asseyait à côté de la belle Annonziata ; des larmes de tendresse coulaient à travers ses longs cils blancs, et, en la regardant d'un œil amoureux et fier, il semblait demander si quelque autre pouvait se glorifier d'une telle épouse. Au lieu du ton rude et impérieux qu'il avait autrefois coutume de prendre, il n'avait plus pour chacun que des expressions cordiales; il parlait d'une voix caressante, et cédait aux instances les plus désagréables. Qui aurait pu reconnaître dans ce vieux doge attendri et amolli l'orgueilleux Falieri, vainqueur de Morb-Hasan, Falieri, qui à Tïévise, le jour d'une procession, avait frappé l'évêque au visage? Cette faiblesse, qui ne faisait que s'accroître, enflamma l'esprit de Michel Sténo, et le porta aux tentatives les plus téméraires. Annonziata ne comprenait pas ee que Michel sollicitait d'elle par ses regards et par ses paroles ; elle conservait le même calme avec la même bienveillance, et c'était là ce qui désespérait le jeune patricien. Il résolut d'avoir recours aux expédients les plus extrêmes. Il parvint à lier une intrigue avec la femme de chambre favorite d'Annonziata, qui le reçut en secret pendant la nuit. Il pensa s'être ouvert ainsi un chemin pour arriver à la chaste retraite d' Annonziata ; mais le ciel fit retomber cette coupable entreprise sur la tête de celui qui l'avait imaginée. Une nuit, le doge, qui venait de recevoir la nouvelle fatale de la bataille que INieolo Pi sari avait perdue a Porte-Longo contre Doria, se promenait avec inquiétude sous les galeries du palais ducal. Tout à coup il aperçoit une ombre qui semble sortir de l'appartement d' Annonziata et se
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glisser vois l'escalier : c'était Michel Sténo qui venait de quitter sa maîtresse Une horrible pensée traverse le cœur de Falieri ; il s'élance sur Sténo, le poignard à la main, en prononçant le nom d'An non 7, in tu. Mais le jeune patricien, plus fort et pins souple que le vieillard, le renverse d'un coup de poing sur le carreau, et s'enfuit en riant et en répétant : « Annonziata! Annoir/.iata ! »
Le vieillard se releva, l'enfer dans le cœur, et se dirigea vers la chambre de sa femme. Tout était paisible, silencieux comme le tombeau. Il frappe ; une femme de chambre étrangère, qu'il n'avait pas coutume de voir, vient lui ouvrir la porte.
b Quelle est la volonté de mon noble époux à cette heure lardive ? » dit Annonziata en prenant un léger vêtement et en s'avançant vers le doge avec le calme et la douceur d'un ange.
Le vieillard la regarde, lève les deux mains au ciel, et s'écrie : « Non, cela n'est pas possible !
— Qu'est-ce qui n'est pas possible, mon digne seigneur ? » i-épond Annonziata frappée du ton solennel de Fnlieri.
Mais lui, sans lui répondre, se tourne vers la femme de chambre, et' lui dit : « Pourquoi es-tu ici? pourquoi Luizia n'occupe-t-elle pas cette chambre comme de coutume ?
— Luizia, répond la carriériste, a voulu que je la remplaçasse cette nuit; elle dort dans la ehamhre qui est près de l'escalier.
— Près de l'escalier 1 » s'écrie Falieri avec joie. F,t il sort précipitamment.
Luizia ouvre la porte de sa chambre, et en voyant la figure enflammée, les yeux ét in celants du doge, elle tombe à genoux devant lui, et avoue sa honte, trahie d'ailleurs par une élégante paire de gants d'homme posée sur un fauteuil, et par une forte odeur d'ambre.
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Irrité de la hardiesse insolente de Sténo, Falieri lui signifia le lendemain qu'il lui interdisait, sous peine de bannissement, l'entrée du palais du doge et de la dogaresse. Sténo devint furieux en voyant ainsi échouer le. plan qu'il avait si bien conçu, en se voyant banni de la présence de celle qui était son idole. Lorsque de loi 11 il apercevait la dogaresse s' entretenant gracieusement avec d'autres jeunes patriciens, dans sa rage effrénée, il s'imaginait que la jeune femme ne l'avait dédaigné que parce, que d'autres étaient plus heureux que lui, et il ne craignit pas d'exprimer hautement ses soupçons. Soit que le vieux Falieri entendïl parler de ces propos iujurieux, soit que l'événement nocturne qui l'avait tant ému fût pour lui comme un. avertissement du ciel, soit enfin que, malgré toute sa confiance envers sa femme, il comprit cependant le péril de la différence d'âge qui existait entre elle et lui, il devint soupçonneux, morose; tous les démons de la jalousie le tourmentèrent à la fois ; il enferma Annonziala au fond de son palais, et nul bomme ne put la voir.
Bodoeri plaida pour sa nièce et reprocha au doge de se conduire ainsi envers elle; mais ses remontrances furcnl inutiles. Tout cela se passait peu de temps avant le jeudi ijras. La coutume était que, dans les fêtes populaires qui avaient lieu ce jour-là, la dogaresse se plaçai près du doge, sous un dais élevé sur la petite place voisine du palais. Bodoeri représenta au doge qu'il deviendrait l'objel des sarcasmes du peuple et de la seigneurie s'il ue se conformait pas à cet usage.
« Penses-tu donc, répondit Falieri dont l'amour- propre était blessé par cette observation, penses-tu que j'aie peur de nie voir enlever mon trésor, que je ne puisse le garder avec ma bonne épéeï Non, mon ami, tu te trompes. Demain matin je me montrerai sur la place Saint-Mair avec Annoiiziata en grand costume, afin que le peuple voie sa dogaresse, ei que le jeudi gras elle reçoive le l»u-
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quet de fleurs du marin hardi qui descend vers elle du haut des airs. "
Le doge faisait allusion par là a une ancienne coutume. Le jeudi gras un homme du peuple monte du bord de la mer par des cordes fixées à la pointe de l'église Saint-Mare dans une machine qui ressemble à un petit navire, et, du haut de la tour, redescend dans la même machine sur la place où sont assis le doge et la dogaresse, à laquelle il offre un bouquet de fleurs.
Le lendemain, Falicri fît ce qu'il avait promis : Annan ziuta, revêtue d'un magnifique costume, entourée des patriciens de la seigneurie , escortée par des gardes et des pages, s'avança à côté de Falicri sur la plaee Saint-Mare, inondée d'une foule innombrable. On se pressait, on s'écrasait pour voir la belle dogaresse, et quiconque l'avail aperçue disait que c'était un ange radieux, un ange du ciel. Cependant, au milieu de cet enthousiasme général, on entendait ça et là des propos moqueurs, des vers injurieux pour le vieux Falieri. Le doge semblait ne rien remarquer. Maître de sa jalousie, il marchait majestueuse ment à coté d'Annonziata, quoiqu'il vit de tous côtés des regards brûlants fixés sur sa jeune épouse. Arrivés devani le principal portail du palais, les gardes étaient parvenus, non sans peine, à écarter le peuple, en sorte qu'on n'apercevait plus que quelques groupes de citoyens de distinction auxquels on n'avait pu refuser l'entrée de la cour intérieure. Au moment où la dogaresse s'avançait daus cetto cour, un jeune homme appuyé contre les piliers s'écria: « 0 Dieu du ciel ! » et tomba inanimé sur le pavé. Tout le monde accourut nuprès de lui , en sorte que la dogaresse ue put le voir ; mais au moment où ce jeune homme était tombé, elle sentit comme un coup de poignard dans son cœur, elle pâlit, chancela, et les soins qu'on s'empressa de lui offrir la préservèrent d'un évanouissement. Le vieux Falicri, inquiet, effrayé, maudit l'inconnu, et, prenant dans