‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 79 sur 87 · MA1MNO KAL1EM · texte numérisé non relu

MA1MNO KAL1EM

. scs liras Annon/.iata dont la tète loinhait lunguissammcnt, il rentra avec elle dans snn palais.

Pendant ce lemps, une scène singulière se passait dans Ja cour. On se disposait à enlever le jeune homme que l'on croyait mort, lorsqu'une vieille femme, laide et couverte Ue haillons, se i'rayn un passage à travers la foule, et s'écria eu apercevant l'inconnu : « Laissez-le, insensés que vous êtes, il n'est pas mort I » Elle se pencha vers lui, prit sa Ititc sur ses genoux, et lui frotta le front en lui adressant de douces paroles. A voir cette affreuse vieille femme penchée sur ce jeune homme dont les traits charmants étaient pâles et Immobiles, à voir ses haillons sales flottant sur les riches vêtements du jeune homme, et ses mains jaunes et décharnées se promenant sur ce beau front, on eut dit que l'inconnu dormait entre les bras affreux de la mort. La plupart des spectateurs, saisis d'un sentiment d'effroi, s'éloignèrent l'un après l'autre, et quelques-uns de ceux qui étaient restés portèrent le jeune homme près du grand canal, dans une gondole que la vieille femme leur indiqua, et qui s'éloigna aussitôt.

Nous n'avons pas besoin de dire que ce jeune homme était Antonio, et que la vieille femme était la mendiante du l'église des Franciscains.

Lorsque Antonio revint à lui, et qu'il vit auprès de son lit la vieille qui lui faisait respirer quelques gouttes d'une liqueur vivifiante : a C'est toi, dit-il d'une voin triste, c'est toi, Marguerite ; ah ! Dieu soit béni ! Quelle autre femme pourrait me soigner aussi fidèlement que toi? Pardonne à un enfant insensé d'avoir un instant douté de tes paroles: Oui, tu es Marguerite ; tu es celle qui m'a nourri , qui a protégé mon enfance, je le savais, mais un méchant esprii troublait mes pensées... A présent je l'ai revue, e' est elle... c'est elle!... Ne t'ai-je pas dit qu'il y avait en moi je nr sais quelle puissance fatale qui me dominait? Un rayon soudain vient de luire à mes veux pour me donner un

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ravissement inexprimable et pour me perdre. Je sais tout... N'est-ce pas Bertueeio Nenolo qui devint mou père adoptif, qui m' éleva dans su maison de campagne près de Trévise? ...

— Hélas! oui, répondit la vieille, c'est Bertueeio Ne- DO lo, le grand homme de mer que les flots engloutirent lorsqu'il songeait à mettre sur sa téte la couronne de la victoire.

— Ne m'interromps pas, reprit Antonio, écoute-moi avec patience,

« J'étais bien chez Bertueeio, je portais de beaux vêtements, et la table était préparée chaque fois que j'uvais faim. Dès que j'avais fait mes trois prières, je pouvais courir à mou gré dans les champs et dans les bois. Auprès delà maison de campagne il y avait une fraîche et mystérieuse forêt de sapins pleine de parfums et de mélodies. Un soir que j'étais las de courir, j'allai m'asseoir sous un grand arbre, et j'élevai mes regards vers le ciel au moment où le soleil se couchait. Assoupi par le parfum des plantes odorantes, je fermai les yeux et je tombai dans un demi-sommeil, d'où je fus tiré tout à coup par un léger bruit. Je me relève; un être angéliqueest près de moi, m'observe eu souriant, et me dit d'une voix charmante ; « Comment , cher enfant, tu dormais si paisiblement, et la mort, l'affreuse mort était près toi 1 » A mes cotés, en effet, j'aperçus une grosse vipère noire que l'inconnue avait tuée avec une branche de noisetier au moment où le reptile allait m' enlacer dans ses anneaux. J'éprouvai un singulier saisissement. Je savais que souvent les anges descendent du ciel pour sauver les hommes d'un péril imminent. Je tombai à genoux, et élevant vers la jeune fille mes mains jointes: •< Ah I lui dis-je, tu es un ange de lumière que le Seigneur m'a envoyé pour m'arrachera la mort. » Mais elle répondit ,en rougissant et en étendant vers moi ses bras: «Je ne suis pas un ange, je ne suis qu'une jeune fille, une eafenl

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comme toi. » Un ravissement que je n'avais jamais senti s'empara de mon cœur ; je me levai , nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre, nos lèvres se rencontrèrent, et nous versâmes des pleurs de joie et de tendresse. Alors une voix sonore cria dans la forêt : « Annonziata ! Annonziata ! M

a — Il faut que je te quitte , cher, doux enfant, dit la jeune fille, ma mère m'appelle. » fct à ces mots j'éprouvai une douleur profonde. « Ah I je t'aime tant, » m'écriai-je en sentant couler sur mes joues les larmes brûlantes que répandait la jeune fille.

« — Et moi aussi je t'aime, s répondit-elle enimprimant un dernier baiser sur mes lèvres, a Annonziata ! » cria-t-on de nouveau, et elle disparut dans la forêt.

« Vois-tu, Marguerite, dès ce moment mou urne sentit l'étincelle d'un amour qui devait à tout jamais m' embraser.

« Quelques jours après, je fus chassé de la maison. El comme je parlais sans cesse au père Ëlaunas de ce céleste enfant dont je croyais entendre la voix dans le murmure des arbres, dans le soupir des ruisseaux, dans le mugissement de la mer, il me dit que ce devait être Annonziata, qui était venue avec sa mère Francesea à cette maison de campagne, et était repartie le lendemain. 0 ma mère ! o Marguerite! que Dieu prenne pitié de moi 1 cette Anuon- . ziata, c'est la dogaresse! »

A ces mots, Anlonio cacha sa tète dans les coussins de son lit en pleurant et en sanglotant.

« Mon cher Tonino, dit la vieille, prends courage; résiste bravement à cette folle douleur. Pourquoi désespérer ainsi dans les chagrins d'amour? Pour qui s'épanouissent les Heurs d'or de l'espérance si ce n'est pour ceux qui aiment? On ignore le soir ce qui arrivera le matin, et ce que l'on a vu en réve devient souvent une réalité. Le château qui flottait dans les nuages apparaît sur la terre. Écoute. Antonio, tu ne crois pas à mes paroles ; mais moi . je te ré-

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I>ete que l'amour t'attend sur lu mer et te sourit de loin. Patiente donc, patience ! n

Ainsi la vieille femme essuyait de consoler le pauvre Antonio, et lout ce qu'elle lui disait était pour lui comme une douée musique.

Le jeudi gras arriva; il devait être Célébré pompeusement. Sur lu place Saint-Mare on vit s'élever un échafaudage pour un merveilleux l'eu d'artifice qu'un Grec avait composé. Le soir, le vieux. Kulieri montu dans la galerie avec sa belle épouse, dont la beauté excitait la surprise et l'admiration de tous les spectateurs. Au moment de s'asseoir sur le trône qui lui était destiné, lil aperçut Micbel Sténo qui avait pris place dans la même galerie si près de la dogaresse, qu'elle devait nécessairement le remarquer. Emporté par la colère et pal- la jalousie, Falieri ordonna d'une voix impérieuse de le l'aire sortir ; Sténo éclata par des menaces, mais les gardes arrivèrent, et l'obligèrent a quitter ta galerie.

Pendant ce temps, Antonio, que l'aspect de sa bien-aimée Annonziata mettait hors de lui-même, pénétra à travers lu foule, et s'avança avec la plus violente émotion au bord de la mer. Il se demandait s'il ne vaudrait pas mieux pour lui qu'il se jetât dans les vagues du golfe que ■ d'être plus longtemps torturé pur cette douleur. Arrivé au bord du quai , il allait exécuter sa résolution , lorsqu'une voix qui partait d'une- petite barque lui dit : « Bonsoir, signor Antonio. »

A lu lueur des illuminations de la place, le jeune homme reconnut un de ses anciens camarades, nommé Piétro, qui était assis dans la gondole avee des plumes et du clinquant sur son bonnet, une casaque bariolée de rubans, et un gros bouquet de fleurs à la main.

« Bonsoir, Piétro, répondit Antonio. Quel grand seigneur dois-tu conduire ee soir avee ce brillant costume?

— Ali! nh! répliqua Piétro en se levant dons sa barque.

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je vais gagne* mes trois sequins, je monte à la tour Saint- Marc , et j'en redescends pour présenter ce bouquet à la belle dogaresse.

— N'est-ce pas une entreprise bien périlleuse? demanda Antonio. .

— Oui, vraiment, on y court risque de se briser le cou, et de plus il faut aujourd'hui passer par le feu d'artifice. Le Grec dit, il est vrai, que tout est disposé de manière ;i ne pas m'enlever un cheveu de la tûte, mais... »

Antonio descendit dans la barque, et remarqua que Pictro était près de la machine attachée à la corde qui s'élevait delà mer. D'autres cordes, au moyen desquelles cette machine devait être enlevée, se perdaient dans les airs.

« Ecoute, Piétro, dit Antonio après un instant de réflexion, te plairait-il de gagner aujourd'hui dix sequins sans mettre ta vie en danger?

— Sans doute I répondit Pictro en riant;

— Eh bien ! prends ces dix sequins, donne-moi tes vêtements, et laisse-moi te remplacer ; c'est moi qui monterai à la tour Saint-Marc. Fais cela pour moi, mon vieux camarade, a

Piétro secoua la tète d'un air pensif, et dit en pesant l'or dans ses mains ; « Vous êtes bien bon, monsieur Antonio, d'appeler un pauvre diable comme moi votre camarade, et de le traiter si généreusement. L'argent est une agréable chose, mais remettre un bouquet entre les mains de la dogaresse, entendre sa charmante petite voix, c'est aussi un bonheur pour lequel on peut bien exposer sa vie. Enfin, puisque c'est vous, j'accepte. »

Tous deux changèrentalors de vêtements, et Piétro s'écria :« Hatez-vousde monter dans lamaehine, le signal est donné. » Au même instant, des milliers d'éclairs étincelèreut sur les Ilots du golfe : le feu d'artifice éclatait et retentissait comme le tonnerre.

Antonio fut emporté au milieu des flammes pétillantes,

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puis redescendit vers la galerie, et s'arrêta devant la doguresse. Elle s'était levée et avait fait un pas en avant. Il sentait courir sur ses joues le souffle de sa bieu-aimée; il lui présenta son bouquet, et, dans l'extase de son bonheur, lui prit les mains, les couvrit de baisers brûlants en répétant avec oh accent passionné le nom d'Annonziata. Soudain la machine, instrument aveugle du destin, l'emporta loin de la jeune femme, et le rejeta dans la barque où Piétro l'attendait.

Fendant ce temps, une grande rumeur éclatait dans lu galerie du doge. A la place où Falieri était assis on avait trouvé un petit billet sur lequel étaient écrits en patois vénitien les mots suivants :

11 dose Palier délia bella muiei,

,1 altrl la gode c lui la manllen.

« Le Juge Falieri est L'époux de la belle jeune femme ; C'est lui qui la garde . el d'autres la réjouissent. «

Falieri entra en fureur en lisant ces mots, et jura que celui qui lui avait fait cette injure l'expierait par le plus rude châtiment. En promenant ses regards de coté et d'autre, il aperçut Michel Sténo dont les flambeaux de la galerie éclairaient la figure, et il ordonna à ses gardes de l'arrêter. Mais, à cet ordre, de vives protestations s'élevèrent de toutes parts, et l'on s'écria . que le doge, en agissant ainsi , violait les droits de la seigneurie et offensait le peuple.

Les sénateurs quittèrent leurs places , et Bûdoeri s'en alla seul au milieu de la foule, parlant avec vivacité de l'injure faite au chef de l'Etat, et cherchant à animer les esprits contre Michel Sténo. .

Le doge ne s'était point trompé en désignant le coupable. C'était en effet Sténo qui avait écrit cette épigramme offensante, et l'avait attachée il la place du doge au moment où tous les regards étaient occupés par le feu d'artifice. Il

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avoua hardiment cette action, et en rejeta la faute sur le rtoge qui, le premier, l'avait vivement froissé.

La seigneurie était depuis longtemps mécontente d'un chef qui, au lieu de répondre à l'attente du pays, montrait chaque jour que les dernières étincelles de son ardeur guerrière était éteintes. Son union avec Annonziata, sa jalousie, ajoutaient encore à ses torts. On ne le regardait plus comme, un héros, on l'appelait un Vecrhio pantalone. Et fie tout cela, il résultait que la seigneurie se sentait plus portée à excuser Michel Sténo qu'à venger l'offense faite an doge. L'affaire fut portée du conseil des Dix à celui des Quarante, dont Sténo était un des principaux membres. On pensa qu'il avait déjà assez souffert de tout cet événement, et qu'un bannissement d'un mois serait une punition suffisante pour son délit. Cette sentence blessa vivement l'orgueil du doge, et l'irrita contre la seigneurie.

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