CHAPITRE IV
Antonio pouvait à peine attendre le jour suivant, car il espérait recevoir un heureux message d'Annonziata. Enfin la vieille femme arriva d'un air fatigué, se jeta sur un fauteuil, ut, joignant ses mains desséchées, s'écria : «Tonino , hélas ! Tonino ! qu'est-il arrivé à notre pauvre colombe? En entrant aujourd'hui chez elle, je l'ai trouvée étendue sur son canapé , les yeux à demi fermés , la tète appuyée sur son bras, ne dormant ni ne veillant, n'étant ni malade ni en parfaite santé, a Noble dogaresse , lui dis-je en m 'approchant d'elle, que vous est-il donc arrivé? Souffrez-vous encore de votre blessure? u
«A ces mots, elle me regarda avec des yeux des
yeux comme je n'en ai jamais vus; puis à peine eus-je contemplé leur humide rayon, qu'il se cacha derrière des cils soyeux comme derrière un nuage sombre. Alors elle soupire , et , tournant son pâle visage du côté de la muraille, elle murmure d'une voix faible mais pénétrante : Amare, amare... Ait! senza amare. Je m'asseois près d'elle sur une petite chaise, et je commence à parler de toi. Son visage était encore tourné d'un autrecoté, et ses soupirs devenaient plus distincts et plus fréquents. Je lui avoue que tu t'es déguisé pour entrer dans sa gondole, que tu languis d'amour, et que je veux t'amener auprès d'elle. A ces mots, elle se relève subitement , et en versant un torrent de larmes , elle s'écrie : « Non ! non ! je ne puis le voir I Je t'en conjure au nom du Christ, dis-lui qu'il n'approche jamais de moi, qu'il sorte de Venise, qu'il parte au plus bit.
« — Eh hien t lui dis-je, il faut donc qu'il meure, mon pauvre Tonino? »
« Elle se rejette avec douleur sur sa couche, et me répond : « Ne fuut-il pas que je meure, moi aussi, de la mort
I» plus amére? « En ce moment Falieri entra dans la chambre, et me fit signe de me retirer.
— Ainsi elle me repousse, elle veut que je m'éloigne ! s'ecrla Antonio désespéré.
— Pauvre garçon, reprit la vieille en riant selon s;i coutume; ne vois-tu pas que la belle Annonniata aime de toute son aine, qu'elle éprouve la plus violente passion qui ait jamais déchiré Je coeur d'une femme? Viens demain soir au palais ducal, tu me trouveras dans la seconde galerie, à droite du grand escalier ; nous verrons ce qui se passera. » ,
Le lendemain, Antonio se glissait vers le lieu indiqué, le eœur palpitant comme s'il allait commettre un crime. Dans son émotion, il pouvait a peine monter les marches de l'escalier, et fut obligé de[s'appuyer contre une colonne. Tout à coup il vit luire une quantité de flambeaux, et avant qu'il eût eu le temps de s'éloigner, te vieux Bodoeri se trouva devant lui, accompagnéde plusieurs domestiques qui portaient des torches. - -'
« Ah ! c'est toi , Antonio , dit Bodoeri en le regardant fixement; on t'a placé ici, je le sais. A présent, suis-moi.»
Autonio , persuadé que l'on connaissait ses projets , le suivit avec crainte. Quelle fut sa surprise lorsque , arrivé dans un appartement retiré, Bodoeri l'embrassa , lui parla du poste important qui allait lui être confié, et qu'il devait défendre cette nuit avec courage. A son étonnement succéda l'angoisse et la frayeur lorsqu'il apprit que depuis longtemps itse tramait dans l'ombre une conspiration contre la seigneurie; que le doge lui-même était le chef de cette conspiration, et que cette nuit-là il avait été résolu que la seigneurie serait écrasée, et que Marino serait déclaré souverain absolu de Venise. Antonio regarda fixement en silence Bodoeri, et celui-ci, prenant l'immobilité du jeune homme pour un signe d'hésitation, s'écria ; « Mi serahle traître ! tune sortiras plus du palais... 11 finit qw
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tu meures ou que tu prennes tes armes. Mais d'abord partiii «lui qui s'avance, »
Au fond de la salle on aperçut une grande et vénérable ligure. En la voyant, Antonio tomba à genoux, et s'écria : « ODieu du ciel ! mon père, Bertuceio Nenolo I mou digne protecteur. »
Nenolo releva le jeune homme, le serra sur son cœur et lui dit d'une voix douce : « Oui , je suis Bertuceio N enolo que tu as cru enseveli au fond des vagues et qui est depuis peu échappé aux liens honteux où le retenait le farouche Morb-Hasan. Je suis ce Bertuceio qui t'a recueilli el qui ne pouvait soupçonner que les serviteuis envoyés par Bodoeri pour prendre possession de la maison de campagne qu'il venait d'acheter, te chasseraient brutalement. Pauvre jeune hommel tu hésites à t'armer contre un pouvoir despotique dont la cruauté t'a enlevé ton père. Va dans la eour du Fontégo, tu verras encore sur te pavé les traces de son sang. Lorsque la seigneurie loua les magasins du Fontégo aux marchands allemands, il leur fut défendu d'emporter les clefs de leurs comptoirs ; quand ils entreprendraient un voyage, ils devaient les déposer chez le Fontégaro. Ton père manqua à cette ordonnance, et encourut par là une grave punition; mais lorsque à son retour on ouvrit son magasin, on y trouva une caisse pleine de faux ducats de Venise. En vain protesta-t-il de son innocence, en vain affinna-t-il ce qui n'était que trop vrai, qu'un de ses ennemis, que peut-être le Fontégaro lui-même avait, pour le perdre, porté cette caisse dans son comptoir, les juges impitoyables le condamnèrent à mort. Il fut exécute dans la cour du Fontégo, et toi-même tu n'existerais plus, si la fidèle Marguerite ne t'avait sauvé. J'étais un ami de ton père, et on te cacba ton nom à toi-même, aiin que tu ne pusses te trahir. A présent, Antoine Dalbirger, l'heure est venue de prendre les armes cl de venger sur les membres de la seipneurie la mort de ton père. » Aulonie-, en-
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(lamine de colère-, promit (te rester fidèle aux conjurés ef de les soutenir avec courage.
Ou sait que Bertuccio Nenolo avait reçu de l'amiral Dandolo un soufflet, et que cette injure le détermina à se liguer avec son gendre ambitieux contre la seigneurie. Tous deux désiraient que Falieri fut investi du pouvoir suprême, alln de le partager avec lui. Les conjurés avaient résolu de répandre le bruit que la Hotte génoise venait d'entrer dans les lagunes. La nuit, la grande cloche de Saint-Marc devait sonner et appeler tous les citoyens à défendre la ville. A ce signal, les conjurés.qui élaient très-nombreux et répandus dans tous les quartiers de Venise , devaient s'emparer de la place Saint-Marc, des principales positions de la ville, égorger les sénateurs , et proclamer le doge souverain absolu. Le ciel ne permit point que ce projet sanguinaire réussit et que l'ancienne constitution de l'État fût anéantie par l'orgueil de Falieri. Le conseil connaissait les réunions qui avaient lieu alaGiudecca dans lu maison du doge, mais il ne pouvait savoir d'une façon certaine ce qui s'y passait. Cependant un des conjurés, un pelletier de Pise, nommé Etenthian, éprouva un sentiment de remords. Il voulait au moins sauver son protecteur, Nicolas Leoni, qui siégeait dans le conseil des Dix. Le soir, il se rendit chez lui et le conjura de ne pas quitter sa maison dans la nuit, quoiqu'il arrivât. Leonl , qui avait déjà des soupçons, retint le pelletier de force et lui fit peu à peu dévoiler tout le projet. Il appela aussitôt Giovani Dragenigo et Mnrco Cornaro, assembla le conseil des Dix à Saint-Salvador, et, dans l'espace de trois heures, toutes les mesures furent prises pour étouffer la conjuration dès qu'elle éclaterait.
Antonio avait reçu l'ordre de se rendre à l'église Saint- Mare avec une troupe de conjurés et de faite sonner In grosse, cloche. En arrivant il trouva la tour cernée par des soldats de l'arsenal, qui se précipitèrent sur son escorte à coups de hallebarde. Tous ceux qui l'accompagnaient se.
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dispersèrent avec effroi , et lui-même prit la fuite. Tandis qu'il courait dans l'obscurité de la nuit, il se sentit saisipar derrière, se retourna et aperçut à la clarté d'un flambeau Piétro.
a Sauve-toi ! lui dit son ancien camarade , sauve-toi , Antonio, tout est perdu. Bodoeri, Nenolo, sont au pouvoir de la seigneurie; les portes du palais sont fermées et le doge gardé dans son appartement par ses serviteurs infidèles. Viens, viens dans ma gondole. »
Autonio se laissa entraîner sans prononcer un mot. On entendait des voix confuses, un cliquetis d'armes, des cris d'angoisse , puis tout retomba dans un effrayant silence.
Le lendemain , le peuple stupéfait put contempler un spectacle épouvantable. Le conseil des Dix avait, dans la même nuit, condamné et fait exécuter les chefs de la conjuration. Ils avaient été étranglés sur la petite place voisine de la galerie où le doge avait coutume d'assister aux fêtes publiques - , où Antonio, planant dans les airs, était venu offrir un bouquet de fleurs à Annonziata. Parmi les cadavres on distinguait ceux de Bodoeri et de Bertuccio Nenolo. Deux jours après, Marino Falieri fut condamné par le conseil des Dix , et exécuté sur l'escalier qu'on appelait l'escalier des Géants.
Antonio errait de coté et d'autre, personne ne savait qu'il eût été au nombre des conjurés. Lorsqu'il vît tomber la tète blanche de Falieri, il poussa un cri de terreur, prononça le nom d' Annonziata , et se précipita dans le palais. Personne ne songea à l'arrêter, et les gardes le considérèrent comme un homme égaré par tout ce qui venait de se passer. La vieille mendiante s'avança à sa rencontre en pleurant, le prit par la main et le conduisit dans la chambre d' Annonziata. Elle était étendue sur son lit et à demi évanouie. Antonio se jeta à genoux devant elle, couvrit ses mains de baisers ardents, l'appela par les noms ies plus tendres. Lajeune femme ouvrit les yeux, puis tout à coup enlaça
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Antonio dans ses liras, le serra sur son cœur en l'arrosant de ses larmes : « Antonio, mon Antonio! disait-elle, je t'aime d'un amour inexprimable. Ah I il y a encore une félicité dans ce monde 1 Qu'est-ce que la mort de mon père, de mon oncle, de mon époux, auprès du bonheur de notre amour 1 Oh I fuyons ! fuyons loin de cette scène sanglante, n
Les deux amants se jurèrent une fidélité éternelle, et dans leurs larmes et dans leurs baisers ils oubliaient les terribles événements des jours passes. La terre disparaissait pour eux, l'amour leur ouvrait les portes du ciel.
La vieille leur proposa de se retirer à Chiozza ; Antonio dit que de là il pourrait retourner dans sa patrie. Piétro lui amena une petite barque près du pont du palais. Lorsque la nuit fut venue, Annonziata, couverte d'un voile épais, sortit de sa demeure avec son amant et la vieille Marguerite, qui portait une cassette pleine de joyaux. Ils arrivèrent au pont sans être vus et montèrent dans la barque. Antonio prit la rame et lit voler légèrement son embarcation; bientôt ils se trouvèrent en pleine mer. Alors le vent commença à siffler, des nuages sombres s'étendirent sur le disque de la lune ; l'orage se leva et éclata nvec fureur ; la gondole flottait sur les vagues impétueuses. Antonio , ne pouvant plus faire usage de ses rames, prit Annonziata dans ses bras, la serra sur son sein : n 0 mon Antonio I —Mon Annonziata ! n s'écriaient-ils l'un et l'autre, oubliant la tempête et ses mugissements.
Alors la mer, cette veuve jalouse du doge décapité, éleva ses flots écumeux comme deux bras gigantesques, saisit les amants et les engloutit avec Marguerite dans son abîme sans fond. .