DON JUAN
Une voix sonore qui criait : « Le spectacle va commencer ! n m' éveilla du doux sommeil dans lequel j'étais plongé. Les basses murmurent..; un coup de timballe... un accord de trompette... une note d'un hautbois... des préludes de violon... je me frotte les yeux, le diable se joue-t-il de moi ?... Non, je suis dans la chambre de l'hôtel où j'arrivai hier au soir accablé de fatigue. Près de moi est le cordon de la sonnette , je le tire , un garçon parait, n Au uom du ciel ! qu'est-ce donc que cette musique confuse qui résonne près de moi ? Y a-t-il un concert dans la maison ? ,
— Votre Excellence (j'avais bu du vin de Champagne à diner) ne sait peut-être pas que cet hôtel touche au théâtre. Cette porte tapissée s'ouvre sur un petit corridor qui aboutit au numéro 23 , la loge des étrangers.
— Quoi ? un théâtre ! la loge des étrangers ! ■ . •
— Oui , une petite loge de deux ou trois personnes tout au plus, c'est de la grande distinction. Elle est grillée, tapissée de vert, et tout prés de la scène. S'il plaisait ii Votre Excellence? On donne aujourd'hui Don Juan du célèbre Mozart. La place coûte un écu et demi; nous la mettrons sur le compte, »
U dit ces derniers mots en ouvrant la porte de la loge ; car en entendant prononcer le nom de Don Juan, je m'étais précipité vers le corridor.
La salle était vaste, parée avec goàt et bien éclairée; les loges el le parterre remplis de spectateurs. Les premier» accords de l'ouverture me donnèrent une excellente idée de l'orchestre , et si les chanteurs le secondaient quelque peu , j'allais jouir dignement du chef-d'œuvre du
grand maître. Dans l'andonte , l'effroi du sombre et terrible regno ait panto jeta dans mon à me. une profonde appréhension. La joyeuse fanfare placée à la septième mesure de l'allégro résonna comme le cri étourdissant du crime ; je crus voir sortir de l'obscurité des ténèbres des esprits de feu avec leurs griffes flamboyantes , puis des hommes dansant étourdiment sur les bords de l'abîme. La lutte de la nature humaine avec les puissances inconnues qui l'entourent pour la détruire se présenta à mon esprit. Enfin la tempête s'apaise, le rideau se lève
Tremblant de froid dans son manteau , et le visage triste, Leporello s'avance, au milieu de la nuit, devant le pavillon, et murmure : Ptotte e giorno faligar.... Ainsi de l'italien , me dis-je , Ak ! r/ic piacere. Je vais donc entendre tous les récitatifs, tels que le maître les a compris et nous les a légués.
Don Juan s'élance sur la scène , suivi de Dona Anna , qui retient le coupable par son manteau. Quel aspect ! Elle eût pu être plus grande, plus svelte et plus majestueuse dans sa démarche; mais quelle tète! des yeux d'où s'échappent, comme une gerbe de feux électriques, comme un feu grégeois que rien ne peut éteindre, la colère, l'amour, la haine , le désespoir ; des nattes de cheveux noirs flottants sur le cou. Une robe blanche, qui voile et trahit à la fois des charmes qu'on ne vit jamais sans danger. Son cœur, soulevé par une action atroce, palpite violemment Et maintenant quelle voix ! Non xperar te non
m'uccîdi.
Dans le tumulte des instruments sa voix éclate comme un éclair. En vain Don Juan cherche a se dégager. Le veut-il réellement? Pourquoi ne repousse-t-il pas d'une main vigoureuse cptte faible femme î Pourquoi ne prendil pas la fuite? Son crime lui a-t-il ravi sa force , ou le combat de la haine et de l'amour lui enlévc-t-il su résolution?