‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 9 sur 87 · LE VIOLON DE CRÉMONE · texte numérisé non relu

LE VIOLON DE CRÉMONE

conseiller se mit a chanter d'une voix rauquc une chanson joyeuse. C'était un affreux spectacle que de le voir sauter sur un pied, tandis que le crêpe suspendu à son chapeau voltigeait sur les violons suspendus à la muraille. Je ne pus retenir un cri d'effroi lorsque, dans un mouvement rapide du conseiller, ce crêpe tomba sur mon visage; il me semblait qu'il allait m'enveloppe r dans les voiles funèbres de la folie.

Tout à coup Crespel s'arrête devant moi et me dit : « Enfant ! enfant ! pourquoi cries-tu ainsi? As-tu vu l'ange de. la mort? C'est ce que l'on voit toujours avant la cérémonie. » ■ . ■ \

■ Il s'avança au milieu de la chambre, prit l'archet de violon attaché à sa ceinture , le tint avec les deux mains sur sa tête, et le brisa; puis il s'écria en poussant un éclat de rire : a Maintenant la baguette est brisée sur moi. N'est-ce pas que. je suis libre? libre? Salut à la liberté ! Je ne ferai plus de violons... bravo !... je ne ferai plus de violons. » Et il se remit à chanter d'un ton plus terrible une mélodie riante, en courant et sautant de nouveau sur un pied. Épouvanté de cette scène, je voulais fuir : il me retint d'une main ferme, en me disant avec calme : 11 Restez, monsieur l'étudiant. Ne prenez pas pour de la folie ces explosions d'une [douleur qui me tue. Tout cela m'est arrivé parce que je me suis fuit faire dernièrement une robe de chambre qui devait me donner l'apparence du Destin ou de. Dieu. » 11 continua à dire toutes sortes de choses extravagantes, jusqu'à ee qu'enfin il tomba épuisé.

J'appelai sa vieille servante et me réjouis enfin de pouvoir sortir. Je ne doutai pas que Crespel ne fût fou; le professeur soutint cependant le contraire. « il y a des hommes, me dit-il, que la nature ou quelque événement particulier dépouille du voile sous lequel nous autres nous commettons nos folies sans qu'on s'en aperçoive. Ils sont comme ces insectes revêtus d'une peau transparente, qui laisse

l(î CONTES FANTASTIQUES.

voir tout le jeu tle leurs muselés. Tout ce qui est chez nous à l'état de pensée"se traduit en action chez, Crespel. Par ses contorsions, par ses danses extravagantes, il exprime l'amère ironie du sort qui souvent s'est joué de lui en ce monde; mais là est son salut. Ce qui vient de la terre, il le rendra à la terre ; ce qui est d'origine céleste, il saura le garder, et, malgré cette folie éclatante, il a conservé le sentiment de lui-même. La mort subite d'Antonia doit l'accabler ; cependant je suis sûr que demain il reprendra déjà ses habitudes.» Kn effet, tout se passa à peu près comme le professeur l'avait prévu. Le conseiller reparut le lendemain tel qu'il était autrefois ; seulement il déclara qu'il ne ferait plus de violons, et ne jouerait plus de cet instrument. Plus tard j'ai appris qu'il avait tenu sa parole.

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