‹ Contes fantastiques de Hoffmann, traduitsChapitre 16 sur 18 · SURNOMMÉ CINABRE · texte numérisé non relu

SURNOMMÉ CINABRE

Le petit ‘laideron. — Pourquoi le nez d'uu pasteur se trouva en danger. —

Comment le prince Paphnutius éclaira son pays et comment la fée Rosa-

belrerde devint ohanoinesse.

Non loin d'on riant village qui sème jnsqn’aox bords du grand chemin ses petites maisons blanches, on voyait un jonr d’élé une panvre paysanne coucliée dans un fossé sous un ciel de feu. A cdlé de cette malheureuse créature, il y avait un panier renversé d’où s’échappaient des fragments de menu bois sec récoltés dans la forêt voisine. De temps en temps elle se soulevait avec des efforts iuflnis, et se plaignait en pleurant de son extrême misère. — « Hélas ! » disait-elle, a faut-il donc que le bon Dieu reste pour noos sans pitié! Nous sommes les seuls du village, mon homme et moi, qui n’ayons pas on seul jour de répit dans notre vie d'indigence. La faim, la soif, le froid, la fatigue, tout se succède, et souvent tout s’unit pour nous accabler! Nous avions déterré dans un coin du Jardin quelques vieilles pièces d'or, les voleurs sont venus qui les ont dénichées. La foudre a consumé notre chaumière, la grêle a mis en pièces notre pauvre récolte, et, pour comble de désolation, Dieu nous afflige, il y a deux ans, de cet avorton qui fait ma honte et la riaée du village. A la dernière fête de Saint- Laurent, HIein-Zach avait, ma foi, deux ans et demi bien comptés, et il ne peut se tenir sur ses pattes d’araignée ; et au lieu de parler ainsi que font les enfants de cet êge, il miaule comme un chat. Joignez à cela que le maudit singe dévore à belles dents la pitance d’un marmot de huit ans, et sans que sa gloutonnerie lui profile! Que deviendrons-nous, mon Dieu, quand ce fléau aura grandi, et qu’il faudra lui tripler les ra-

lions sans qa’il fasse plus de besogne? Hélas I hélas! quelle calamité c’est que de vivre ainsi ! mieux vaudrait mille fois mourir!... » Et la pauvre femme se remit à gémir tant et si fort, qu’elle tomba accablée d’épuisement dans un sommeil lourd et apathique.

Or, le petit laideron dont la voracité désolait ainsi sa malheureuse mère ressemblait à une souche de vieux bois noueux, à racines sèches et pendantes ; il était à moitié versé hors <lu panier dans uue litière d’herbe verte; sa tète, assez pareille à une citrouille de grosse dimension , s’attachait à des épaules en forme de courge, d’où s’échappaient en se ramifiant deux jambes grêles et démesurément longues. Somme toute, cette ignoble petite créature offrait l’aspect d’une rave fendue eu deux. Quant aux traits de sa ligure, ils étaient à l’avenant. Un long nez en bec de grue s’échappait d’une forêt de crins rouges tout emmêlés, et deux yeux noirs et ardents, creusés parmi des rides informes, le faisaient tout à fait ressembler à cette végétation fantastique appelée mandragore.

La paysanne dont je viens de parler tout à l’heure s’était donc endormie , quand mademoiselle de Hosenschoen , dame de chapitre an couvent voisin , passa près d’elle en revenant de la promenade. Le spectacle de cette misère l’émut si vivement, qu’elle ne put se défendre de s’arrêter avec un sentiment de pitié déchirante. Elle s’assit sur l’herbe du chemin, et attirant sur ses genoux le laideron de la paysanne, elle se mit à le caresser, à lisser ses cheveux crépus et à les partager en deux bandeaux sur ses épaules. Klein-Zach voulut d’abord se débattre, grogner et mordre; mais, peu à peu, la patience de la demoiselle de Hosenschoen calma sa mauvaise humeur, et il finit par s’endormir comme sa mère. La jeune femme le remit alors où elle l’avait pris, et tirant de sa poche un flacon d’eau de senteur, elle le répandit sur la pauvre paysanne et continua sa promenade.

Lorsque la paysanne se réveilla, une douce moiteur avait délié ses membres engourdis, et une sensation de bien-être circulait dans toutes ses veines comme ^i elle eût avalé uue pleine coupe de vin généreux. — « Seigneur Jésus, » s’écriat-elle, « quel bien m’a fait cette heure de sommeil! Mais voici (|ue le jour touche à sa fin , il est temps de regagner le logis. »

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Ce disant, la bonne femme se mit en devoir de recharger son panier sur scs épaules; mais Klein-Zach n’y était plus, le vilain magot se roulait en grognant parmi les orties du fossé; elle eut grand’peine à le forcer de se lever pour la suivre, et tous deux reprirent, l’un tirant l’autre, le chemin dn village. En pt^ssant devant la maison du pasteur, ils virent un joli petit garçon de trois ans, aux cheveux fins comme la soie, blonds et dorés, descendre en sautant les marches du perron, et crier joyeusement : — « Bonsoir, mère Liese, comment vous portezvous? Mais vous êtes chargée d’un fardeau bien lourd; reposez-vous donc à notre porte. « En même temps, le pasteur appela sa servante pour lui ordonner d’olTrir quelques rafraîchissements à la paysanne. Celle-ci ne se (it pas répéter une si gracieuse invitation, et jetant sur un banc de pierre son panier plein de bois sec, elle s’apprêtait à faire sa plus belle révérence, lorsque le pasteur se mit à lui dire, en caressant Klein- Zach : — « Ali ! mon Dieu! dame Liese , quel bel enfant vous avez là ! Le ciel adoucit votre misère par un de ses dons les plus précieux. La présence d’un si joli enfant est une bénédiction sous le toit du pauvre! » Tout en discourant ainsi, le saint homme de Dieu voulut prendre dans ses bras maire Klein- Zach, qui se mit à glapir comme un renard, et faillit dévorer le nez de M. le pasteur; tandis que dame Liese, toute stupéfaite du langage que lui tenait le pasteur, s’écriait en joignant les mains ; — « llélas! monsieur, pouvez-vous sérieusement dire de pareilles choses à une malheureuse femme telle que je suis! Quel mal avais-je donc commis contre le ciel pour qu’il m’aftligeàt d’une si affreuse créature! » — « Ah çà, mais, brave femme, êtes-vous folle?» interrompit le pasteur, «et n’esl-ce pas blasphémer contre la Providence que de méconnaître ainsi ses bienfaits ! Il faudrait, en vérité, que vous fussiez bien ingrate ou bien dépourvue de sens pour ne pas admirer et aimer ce charmant petit garçon. » Et le bon pasteur allait prodiguer de nouvelles caresses à Klein-Zach , qui s’efforça de nouveau de lui mordre le bout du nez. Mère Liese, irritée de cette insolence, voulait le corriger; mais l’enfant du pasteur se mit à dire à son père : — « Tu es si bon, cher papa, que tous les enfants voudraient passer leur vie avec t,jj, „ — « Mais, entendez-vous, mère Liese, » exclama le pasteur, « entendez-vous les jolies choses que me débite votre

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KIein>Zach?... » La bonne femme ne savait qui des deux, d’elle ou de son pasteur, avait perdu l’esprit. — « Contiez-moi votre flis, » disait celui-ci, « j’en ferai un sujet des plus distingués; je devine en lui les plus heureuses dispositions. Pauvre comme vous êtes, son éducation vous serait impossible, et la société aurait à regretter son plus bel ornement. Je veux absolument me charger de son avenir. »

Liese ouvrait des yeux énormes en écoutant tout cela. — « En vérité, » disait-elle en balbutiant, « cher monsieur le pasteur, peut-il bien se faire que vous daigniez me débarrasser de cette hideuse mandragore, de ce cadeau de Satan?... » Et plus la vieille parlait, plus le pasteur devenait pressant et redoublait ses protestations de dévouement et d’admiration pour ce merveilleux Klein-Zach; à tel point que la mère de ce laideronmodèle s’imagina qu’elle était ensorcelée. Le pasteur, lassé de sa résistance, finit par prendre entre ses bras Klein-Zach; puis il rentra chez lui et ferma sa porte au verrou.

La bonne femme resta quelques moments toute seule, et se frotta les yeux pour s’assurer qu’elle n'était pas le jouet d’un rêve. Sa dernière réflexion fut que le bon Dieu l’avait prise eu pitié, puisqu’il lui ôtait une charge si pénible; et elle retourna dans sa chaumière, au bout du village, en se félicitant de n’avoir plus à porter ou à traîner maître Klein-Zach.

Or, ce que je viens de vous raconter, cher lecteur, et à vous, belle lectrice, ne vous douoe-t-il pas la pensée que ce personnage de mademoiselle de Hosenschoeu , ou mieux encore de Rosengriiuseboen, cache quelque chose de merveilleux et de fantastique? Ne vous èles vous pas déjà dit que si le hideux Kleiu-Zach parut aux yeux du pasteur tout resplendissant des plus doux charmes de l’enfance, il le devait aux enchantements de quelque fée bienfaisante? II ne serait pourtant pas impossible que celte magnifique supposition n’eût absolument rien de fondé. Mais afin d e vous épargner la peine de sauter plusieurs feuillets de ce récit, je vais tout de suite vous raconter ce qui concerne la remarquable demoiselle eu question.

Mademoiselle de Kosenschoen était d’une haute taille; toute sa physionomie était empreinte d’une majesté sévère. Son visage, dont tous les traits offraient une parfaite régularité, semblait, lorsqu'on le fixait un peu de temps, se rembrunir d’un aspect étrange et presque sinistre, qui était dû peut-être

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à une ride creusée enfre ses deux sourcils , et qui prêtait beaucoup de dureté à son regard. Mais à cela près d'ailleurs, mademoiselle de Itosenschoen inspirait, par la noblesse de son port et le calme répandu dans toute sa personne, une confiance et un respect dont sa réputation la rendait également digne.

Je n’ai vu qu’une seule fois mademoiselle de Rosenschoen; elle avait alors atteint l’époque de ce qu’on appelle la seconde jeunesse des femmes. Les habitants du village voisin de son couvent disaient qu’ils ne l’avaient jamais vue plus jeune ni plus dgée de flgure, et que le temps semblait n’avoir aucun pouvoir sur elle; et quoique chacun s’étonnât de ce phénomène, il ne venait à l'idée de personne de supposer qu’elle pât avoir des accointances avec les mauvais esprits, car elle répandait autour d’elle beaucoup de bienfaits. Do reste, on lui attribuait le don de certains miracles. Il était, par exemple, de notoriété publique qu’il lui suffisait de planter en terre la bouture la plus rabougrie pour faire éclore en peu de temps le plus splendide rosier ù cent feuilles qu’on pût trouver dans toute la contrée. On racontait aussi que, dans ses longues promenades solitaires, elle avait été entendue conversant avec des êtres invisibles dont les voix lui répondaient do creux des buissons ou du sein des ruisseaux. Un chasseur assurait l’avoir aperçue dans les bois, entourée d’oiseaux inconnus qui voltigeaient sur sa tête et venaient la becqueter familièrement. Tous ces étranges récits attirèrent sur mademoiselle de Rosenschoen une bien plus grande attention lorsqu’on apprit qu’elle s’était ensevelie dans un chapitre de dames nobles. Le baron Prætextatns de Mondschein, protecteur de cette communauté, qui habitait un de ses domaines, lui avait fait l’accueil le plus respectueux , quoiqu’il n’exislàt dans les archives généalogiques de la noblesse allemande aucune trace de la famille de Rosengrünschoeu. Malgré ses doutes sur les droits d’admission au chapitre que ladite demoiselle pourrait faire valoir, à défaut de parchemins il l'avait reçue , à la seule condition qu’elle changerait la noblesse problématique du titre de Roseugrünschoen contre le nom de Rosenschoen, qui existait dans le registre armorial du chapitre , et que nui ne s’aviserait de lui contester, puisque le dernier titulaire était défunt depuis plusieurs années.

Cependant, des bruits calomnieux n’avaient pas tardé à circuler dans le village sur le compte de la nouvelle chanoinesse. L’anecdote de sa généalogie, fabriquée par M. le baron Prætextatus, avait trouvé de l’écho, et les mauvaises langues en jasaient à qui mieux mieux. La mère Anne, femme du bailli, prétendait que toutes les fois que la chanoinesse éternuait, le lait tournait dans tout le village. Le fils de Michel, le maître d’école, s’étant glissé dans le cellier du couvent pour voler des pommes de terre, y fut surpris par la chanoinesse, qui le menaça do doigt en riant. Depuis lors, la bouche du malheureux enfant était restée entr’ouverle comme en punition de son méfait. Les malins du village, enchérissant sur ces contes, ne s'arrêtèrent pas en si beau chemin. Ils redisaient à tout le monde que mademoiselle de Uosenschoen avait le pouvoir de faire la pluie et le beau temps, d’attirer la grêle et de diriger la foudre; et nul ne se serait avisé de nier le récit d’un gardeur de dindons, qui soutenait avoir vu la clianoinesse traverser les airs à cheval sur un manche à balai, en compagnie d’un énorme cerf-volant dont les cornes secouaient des flammes bleuâtres. Ces histoires se propagèrent tant et si bien, qu’un beau jour tout le village s’ameuta : on ne voulait rien moins qu’arracher la sorcière de son couvent pour la jeter à l’eau ou lui faire subir la redoutable épreuve des fagots.

M. le baron Prælextatus laissait gronder l’orage en se disant : — « Qu’importe, après tout, qu’une chanoinesse dépourvue d’aïeux soit écharpée par une populace enragée ! Si c’était une dame de Mondschein, ou aurait pour elle comme pour moi le plus profond respect, v

Mademoiselle de Rosenschoen, avertie à temps do péril qui la menaçait, se réfugia â la Résidence, d’où partit en toute hâte un messager du prince régnant, portant au baron Prælextatus l’ordre de faire châtier rigoureusement les auteurs de la tentative exercée contre mademoiselle de Rosenschoen. Le même ordre certifiait à tous ceux qui les présentes verraient^ qu’il n’existe ni sorciers, ni démons, ni enchantemenLs, et que tous ceux qui à l’avenir se permettraient d’inquiéter la chanoinesse pourraient s’attendre à une punition exemplaire. Ce dernier article fut si goûté, que les gens du village, changeant de note, se mirent à faire désormais un éloge intaris-

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sable des vertus et de la haute noblesse de mademoiselle de Rosenschoen.

Que s’était-il passé à la Résidence? Le prince et ses ministres savaient fort bien que la chanoinesse était en réalité, en tout bien et tout honneur, la célèbre fée Rosabelverde.

Voici ce que c’était que la fée Rosabelverde.

Le domaine du baron Prælextatus de Mondscbein était un petit pays aussi ravissant à habiter que le paradis terrestre d’où nos premiers parents se firent congédier. Hautes montagnes, forêts embaumées, vallons fleuris, sources fraîches, prés fertiles, vergers aux fruits divins, et au milieu de tout cela, des palais et des chaumières; rien n’y manquait. Pour comble de félicité, le pays était administré par le prince Démétrius, qui avait l’art de gouverner sans faire sentir le joug du pouvoir, en sorte que, sous son règne, tout le monde vivait content comme le poisson dans l’eau. C’était l’Eldorado de tous les amis de l’indépendance; et il arriva même que plusieurs fées vinrent s’y fixer pour travailler à la satisfaction de l’aimable portion de l’espèce humaine qui habitait ce pays fortuné. Ces bonnes fées auraient bien voulu perpétuer les jours du vertueux Démétrius; mais la fatalité en décida d’autre sorte. 11 mourut, et son fils Papimulius lui succéda.

Ce jeune prince, qui avait étudié attentivement la politique de son père, et qui trouvait fort inconvenant son goût pour la popularité, ne fut pas plutôt arrivé au pouvoir, qu’il s’occupa d’abord de tout bouleverser pour mettre ses valets et ses vils flatteurs à la place des honnêtes gens qui avaient gouverné jusqu’alors. 11 donna le poste de premier ministre à Andrès, son valet de chambre, pour le récompenser de lui avoir prêté six ducats dans un jour d’orgie, où lui, Paphnutius, s’était trouvé, gris et sans argent, dans une auberge située hors du territoire paternel.

— « Monseigneur, » s’écria Andrès en recevant l’investiture de ses fonctions , « une ère nouvelle va s’ouvrir pour votre principauté. Du jour où Votre Altesse prend les rênes du gouvernement, date pour ce pays l’introduction des lumières! »

Paphiiutius, attendri, releva son ministre, qui s’était prosterné, et le serra dans scs bras en lui disant : — « Mon cher premier ministre, tout à l’heure je te devais six ducats, mais

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bicnldt je te devrai ma gloire et la prospérité de mes États! De cette principauté Je prétends faire un royaume, et tu m’aideras dans mes vastes projets. »

La première volonté du nouveau prince était qu’une affiche gigantesque, placardée dans toutes les rues de la Résidence, sur les routes et dans tous les hameaux du pays, apprit à ses sujets que l’introduction des lumières datait de son avènement. Mais son ministre lui objecta respectueusement que les choses ne pouvaient pas aller ainsi. Alors le prince Paphnulius entraîna son ex-valet dans son cabinet , dont il ferma la porte avec soin ; puis il lui commanda de dérouler son plan d'administration.

— « Monseigneur, » fit Ândrès en entremêlant ses paroles de longues révérences, l’eflet de l’affiche que Votre Altesse se proposait de publier pourrait n’être pas généralement favorable. Il faut appuyer les actes du gouvernement sur certaines mesures qui', pour sembler rigoureuses, n'en sont ni moins sages ni moins prudentes. Avant d’introduire les lumières dans ce pays, autrement dit avant de couper les bois inutiles.

De creuser des canaux,

De planter des pommes de terre,

De créer des écoles de village.

De faire paver les chemins et de les border d’ormes.

D’apprendre aux enfants à prier Dieu et à aimer leur prince,

Et d’établir la vaccine.

Il faut commencer par chasser du territoire tous les gens qui ont des préjugés contre toutes ces choses ; il faut exiler les beaux-esprits qui trouvent à redire à propos de tout, et d’abord à propos des actes du pouvoir, bons ou mauvais; il faut bannir aussi les fées qui se sont établies dans ce beau pays, et qui exercent sur vos sujets une puissance dont la vôtre ne peut approcher. Tôt ou tard, vous seriez détrôné par les fées, et métamorphosé en grue comme un prince des Mille el une Nuits.. .. n

— « Ah! bon Dieu! ministre, que me dites-vous là? » s’écria le prince Paphnulius, qui devint pâle comme on spectre. «Quoi! il existe des fées dans mes États! des fées qui pourraient me changer en grue !... »

— « Monseigneur, » poursuivit le premier ministre, « j’ai

i'klein-zach. m

prévenu Votre Âltesse de tous ces périls, afin qn’elle pùt avi« scr aux moyens de se prémunir contre eux. Ces êtres-là, hommes ou fées, sont les ennemis naturels du progrès des lumières; ce sont eux qui, en abusant de la faiblesse de votre illustre père, sont cause que le pays est encroûté dans la plus épaisse ignorance. Or, sans chercher bien loin la preuve de la nécessité des mesures que je vous propose, imaginez-vous, mon gracieux souverain, qu’il poisse être sufrisantde créer un tarif de douanes pour fonctionner au profit de votre cassette, s’il existe en ce pays-ci des gens capables de chevaucher par les airs sur des manches à balai, et de jeter par les fenêtres ou par les trous de cheminée, chez les bourgeois, des articles de consommation qui n'auraient pas payé les droits de passage à la frontière. Je répète avec insistance que le premier acte de votre autorité doit chasser les intrigants et les fées; les fées surtout, monseigneur, dont nous ferons saisir les trésors avant de les faire renvoyer comme des vagabondes an pays des Miltf tl une Nuits.... »

— « Mais , « interrompit le prince Paphnutius , « si mon peuple, habitué à vivre avec ces fées, allait s’insurger en leur faveur.. »

— « Monseigneur, » reprit le ministre , « le grand art de la politique consiste à ne rien brusquer. Ainsi, nous ne mettrons à la porte les intrigants et les fées que successivement, et avec tontes sortes de ménagements. Ainsi, nous garderons provisoirement deux ou trois fées, des meilleures; on lâchera de leur trouver des maris sévères qui les tiennent en droite ligne. Et quant à tous les objets saisis, tels que cygnes enchantés , chevaux ailés , pierreries , on en fera l’oruement de votre résidence. »

Paphnutius ne pouvait trop admirer le génie de son premier ministre, et dès le lendemain toutes les mesures convenues étaient exécutées avec un zèle rigoureux par les agents du nouveau gouvernement. La fée Rosabelverde fut 'la seule qui devina celte révolution assez à temps pour mettre en lien de sûreté ses rosiers magiques, ses chevaux de feu et ses trésors les plus fantastiques. Le prince et son ministre furent très -irrités d’apprendre que mesdames les fées, en recevant l’ordre de déguerpir , à l’exception de la seule Rosabelverde , avaient manifesté l’insouciance la plus moqueuse et la joie la plus sin-

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galière. — « Peul-être , » se disait Paphnutius', « que le pays des Mille et une Nuits est une contrée bien plus belle que la mienne , et les fées se rient de moi comme d’un sot qui ne sait pas garder sa richesse. » L’historiographe du royaume fut appelé aussitôt, et reçut l’ordre de faire un rapport savant sur l’état du pays des Mille et une Nuits. Pour plaire au prince et obéir à M. le premier ministre, il écrivit que le Dschinnistau, ou royaume des fées, était le pays le plus agreste, le plus inculte, le plus désolé qui fût sous le ciel; qu’on n’y connaissait ni les lumières, ni les routes pavées, ni la vaccine.

Le prince Paphnutius se montra satisfait de cet exposé , et poursuivit courageusement son œuvre de rénovation.

Lorsque le bocage fleuri au milieu duquel habitait Rosahclverde eut été rasé «au niveau du sol, et lorsque Paphnutius eut lui-même inoculé la vaccine aux rustres les plus idiots du pays, la fée alla le guetter au coin d’un sentier par lequel il lui fallait passer pour rentrer dans son palais avec le premier ministre. U la trouva si belle qu’il la supplia de rester dans ses États, et d’accepter une place dans un chapitre de dames nobles voisin de la Résidence, où elle aurait la faculté de vivre à sa fantaisie, sans être tenue de coopérer en rien aux progrès des lumières. La fée malicieuse accepta , et nous verrons bientôt les tours qu'elle imagina pour venger la proscription de son palais magique, de ses chevaux volants et des rosiers à cent feuilles.

D'une contrée inconnue découverte par le savant Plulomaüs Philadciphus' — L’université de Kerepes. — Comment l'étudiant Fabian reçut à la tête line paire de bottes, et comment le professeur Moscli Terpin convia au llié l'étudiant Balthasar.

On lit dans une des lettres que le célèbre voyageur Ptolomaüs Philadciphus adressait à son ami Ruhn , l’anecdote suivante :

«Tu sais, mon très-cher, que je ne redoute rien tant que les ardeurs du soleil, et que pour l’éviter en voyage, je fais de la nuit le jour. Or, une fois il advint que le cocher de mon char perdit sa route à la faveur des ténèbres, et m’emporta , le long d'une chaussée inconnue, parmi des ornières qui me sccouaieut

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comme un sac de noix, jusqu’à ce qu’une culbute épouvantable vint mettre un terme à cette course infernale dont je n’osais plus prévoir le terme. Cette chute m’éveilla d’un engourdisse* ment léthargique. La nuit avait fini depuis longtemps. Le soleil, plus ardent que la veille, dardait à plomb ses feux sur ma tête, et, à peu de distance de mon véhicule brisé, j’aperçus l’entrée d’une grande ville. Le maudit phaéton qui avait causé ma mésaventure ne cessait de se lamenter pour son propre compte, sans paraître se soucier beaucoup de l’embarras où il m’avait mis. Malgré ma colère, je me souvins que les sages ne doivent jamais sortir des limites de la modération, et je me contentai de faire observer à ce maladroit que l’illustre IMoIomaüs Philadelphus, dont le postérieur était grièvement compromis, méritait plus d’attention qu’un maudit chariot cassé. Celte mercuriale , jointe à l’ascendant naturel que j’exerce sur les hommes, fit merveille. Le cocher renfonça ses plaintes pour venir à mon aide.

« Je reconnus avec une éminente satisfaction que mon individu n’avait suhi aucune lésion sérieuse , et je gagnai clopin dopant l’entrée de la ville , suivi à quelques pas de distance par mon automédon , tirant après lui son équipage en ruines. J’allais franchir les premières barrières, lorsque je vis venir de mon côté une foule de gens si bizarrement vêtus , que je me demandai un moment si je rêvais. Ces personnages étaient accoutrés de larges pantalons taillés à la manière orientale , et sur lesquels ils portaient des espèces de jupes d’enfant jaunes ou noires. Leur chevelure , mal soignée , s’embrouillait sur leurs épaules, et ils avaient pour coiffure une sorte de petit bonnet d’une forme inusitée. Plusieurs avaient le col découvert, d’autres l’entouraient de bandelettes d’étoffe blanche. Quoique tous ces gens-là parussent assez jeunes d’àge, leurs voix étaient sourdes et rauques , leurs mouvements lourds et sans grâce. Par la fente de derrière de leurs jaquettes, on voyait sortir de longs tuyaux tortillés de houppes de laine verte; quelques-uns tenaient en main ces tuyaux, garnis à un de leurs bouts d’une façon de petite cassolette d’où ils aspiraient de petits nuages de fumée blanchâtre et d’une odeur nauséabonde. Un certain nombre brandissaient des épées nues comme s’ils allaient à la guerre ; d'autres avaient sur le dos des sacs de cuir, ou bien étaient emprisonnés dans des espèces de vases de fer-

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hianc bouclés autour du corps. Ce spectacle inconnu piqua si vivement ma curiosité, que je m’orrélai au bord du cbemin pour voir passer tous ces individus. Mais ils se groupèrent autour de moi avec des éclats de rire, en m’appelant Philislin! Or, je te le demande, cher ami, peut-on faire essuyer à un être civilisé une injure plus méprisante que le nom de ce peuple exterminé par la mâchoire d’âne de Samson? Je sus pourtant me contenir, et répondre avec dignité que je saurais m’adresser aux tribunaux du pays pour avoir justice de l’offense qui m’était faite. Mais, à ces mots, ma cohue d’insolents se mit à chuchoter; puis ceux qui n’avaient pas encore mis en action leurs tuyaux, les tirèrent de leurs poches, et, mettant le feu aux cassolettes, m'enveloppèrent en une minute' de flots de vapeur puante, en m’adressant à travers chaque bouffée qui sortait de leur bouche les allocutions les plus blessantes pour on homme grave et distingué comme je suis. Je ne trouvai, pour leur répondre, que des gestes de mépris. Enfin, de guerre lasse, iis s’éloignèrent, me laissant stupéfait de leur procédé, auquel j’avais .si peu lieu de m’attendre. Mon cocher, qui avait tout vu avec une surprise égale â la mienne, me dit en joignant les mains d’un air plus piteux que jamais : — «Ah! mon cher monsieur , si vous tenez à vos os , gardez-vous d’entrer dans une ville habitée par de pareils êtres; â coup sûr vous y seriez livré aux bêles ou assommé.... » Je ne le laissai pas achever, et me hâtai de rebrousser chemin pour gagner le plus prochain village. M’y voici, et c’est d'une chambre sans meubles et sans feu que je t’écris, mon cher Rufin. Ma déconvenue. est extrême; mais elle ne restera pas stérile pour la science. Je m’occupe activement de rechercher les moeurs, l’histoire du peuple au sein duquel je suis tombé comme en un piège, et je te ferai part, au fur et à mesure, de toutes mes découvertes. »

Celte fameuse lettre peut vous enseigner, mes dignes lecteurs, qu'on peut cire un grand savante! ignorer les choses les plus vulgaires. Ainsi, Ptolomaüs Philadelphus avait beaucoup voyagé, et il ne savait pas ce que c'est que des étudiants, et il n’avait pas reconnu le village de Ilochjacobsheim, situé, comme le sait tout l’univers, auprès de la glorieuse université de Kerepes. Il avait eu peur d’une troupe joyeuse d’étudiants qui faisaient l’école buissonnière. Que serait-il donc arrivé au pauvre Ptolomaüs Philadelphus si , arrivant une heure plus tût â

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Kerepes , le hasard l’avait conduit devant la uüiisoii du professeur Moscli Terpin à l'heure où plus de cent étudiants sortent de son cours avec des hourras interminables ! Pour le coup , le célèbre Ptolomaüs aurait perdu l’esprit.

Mosch Terpin professait l’histoire naturelle; c’est-à-dire qu’il expliquait clairement à ses disciples que quand il fait beau temps il ne pleut ni ne tonne; que le soleil éclaire le jour, et la lune les ténèbres. Ce savant homme avait résumé toute sa doctrine en un petit libricule dont chaque nouvel arrivant à son cours était tenu d’acheter un exemplaire. Il devait son immense réputation à la clarté avec laquelle il avait démontré que la nuit provenait spécialement de l’absence de la lumière. Ce trait de génie, et les expériences de physique amusante dont il donnait des leçons aux dames, lui avaient acquis une vogue fort lucrative.

Or, taudis que Ptolomaüs Philadelphus écrit à son ami Rufin, transportons-nous devant la maison de Mosch Terpin à l’heure où en sortaient ce jour-Ià les étudiants.

Voyez -vous d’ici, cher lecteur, ce beau garçon de vingt à vingt-cinq ans, svelte et cambré, à l’œil noir et vif, au front pâle où rayonne l’éclair d’un esprit brillant et incisif? Son costume est tidèle à l’ancienne mode allemande : un col blanc et finement brodé encadre son visage; il est coitlé d’un bonnet de velours d’où s’échappent à flots ses cheveux châtains, qui frisent avec une grâce coquette. Toute sa personne est empreinte d’une exquise distinction et d’une naïve poésie. Ce jeune homme est Balthasar, issu de bons et honnêtes bourgeois; c’est un des étudiants les plus sérieux de l’université. Au sortir du cours de Mosch Terpin , au lieu de se rendre à la salle d’escrime ou à la brasserie, il sort de la ville et tourne ses pas vers un charmant bosquet qui égaie les environs. Il n’arrivera pas seul. Voici Fabian, son meilleur ami, le plus espiègle étudiant de Kerepes, comme Baltliasar en est le plus rêveur. Il accourt, il rejoint son camarade. — « Eh! viens donc,» lui dit-il; « seras-tu le même éternellement, avec la mine funèbre et tes promenades sans fin dans le désert? Allons, viens faire assaut avec moi; et si lu le veux, après, je partagerai avec résignation tou pèlerinage soporifique. » — « Non, » dit Balthasar sans s’émouvoir de ce flux de paroles et des gestes qui l’accompagnaient, «non, mon cher Fabian, je ne puis me résoudre à tuer

le temps dans les réunions bruyantes où lu veux m’entraîner. Mon esprit est ailleurs ; j’ai besoin de calme et d’isolement , laisse-moi. »

— « Pardieu ! » reprit Fabian, «Je ne le laisserai pas en tèleà-tète avec tes pensées. N’allons pas à la salle d'armes; mais permets que j’essaie de te distraire, car ta figure me fait peur. » Et prenant le bras de Balthasar, il l’entraîna d'un pas plus rapide vers le petit bois , mais sans pouvoir arracher de sa bouche une seule parole. BalUiasar était visiblement préoccupé et contrarié ; il ne répondait rien à la loquacité de son ami, et son regard semblait chercher quelque chose. Quand ils furent arrivés au milieu du bosquet, Balthasar se jeta sur un banc de mousse émaillé de fleurs, et attirant près de lui son camarade , — « N’est-ce pas, » lui dit-il , « qu’il fait bon ici , et que la solitude cache des félicités mystérieuses qui ravissent l’àme? Comprends-tu à présent, cher Fabian, que je préfère l’isolement de ce bois à la société des tapageurs de runiversilé? » — «Ma foi, » reprit Fabian, «j’aime autant qu'un autre le recueillement et la méditation ; mais il y a temps pour chaque chose ; et pour étudier la nature, il me sufGt des leçons de Mosch Terpin... »

— « Fi donc ! » s’écria Balthasar ; « peut-on parler de la nature avec le prosaïsme de Mosch Terpin ! Quand je l’écoute discourir à sa manière sur les mystères qui nous environnent, je me sens parfois saisi d’une étrange horreur pour ses profanations; ses expériences physiques me semblent une moquerie de la puissance divine, et ses systèmes révoltent mes sentiments intimes, comme si quelqu’un blasphémait devant moi. Voilà le secret de ma ligure morose et de mes rêveries lugubres que tu me reproches sans cesse. Ce n’est qu’ici que-je rentre en possession do moi-même, et que j’échappe aux misères de mon imagination en m’ablmant dans l’extase que produisent sur moi les œuvres de Dieu. Ici, je cause avec tout ce qui m'entoure ; chaque objet semble prendre un langage pour me répondre. »

— « Bravo! mon beau héros des tristesses sublimes. Mais s’il est vrai que les narrations du docteur Mosch Terpin t’ennuient si copieusement, dis-moi donc pourquoi tu ne manques pas à une seule de ses séances. »

— « Hélas! » fil Balthasar, « une puissance irrésistible m’y

Digilized by CoogI

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ramèoe chaque jour; c’est une fatalité que je ne puis secouer et qui me tue... »

— « Bon ! nous voilà au mysticisme, » repartit Fabian avec on éclat de rire homérique. « Mais, moi qui suis moins nébuleux, je devine tout net que la fatalité a pris, pour le fasciner, les yeux bleus de Candida. Au fait, la fille de Mosch Terpin est assez digne de faire tourner la cervelle des meilleurs disciples du professeur. L’amour est une faiblesse éminemment respectable; mais pourtant, crois-moi... »

Comme il disait ces mots, le galop d’un cheval lancé à fond de train attira les regards des deux amis vers un sentier qui traversait le bocage. Ce cheval sans cavalier soulevait dans sa course un nuage de poussière. — « Ohé ! ohé ! » cria Fabian, «la maudite rosse s'est emportée et a laissé son cavalier eu route... » 11 se mit à courir au devant du Bucépliale pour lâcher de l’arrêter. Mais comme il approchait, les deux amis distinguèrent deux grosses bottes fioltant dans les étriers aux deux flancs du cheval; et quelque chose de noir, mais de fort bas, s’agitait sur la selle. Au moment où le cheval passait, jl fit une cabriole si violente, que les deux grosses bottes furent lancées à la tète de Fabian; et celui-ci s’étant baissé pour éviter le coup, vit rouler entre ses Jambes la chose noire et difibrme qui tout à l’heure s’agitait sur la selle. Le cheval s’arrêta court et se mita flairer l’objet dont il venait de se débarrasser.

C’était une tête humaine accrochée entre deux bosses à des épaules formant dos d’âne, et d’où partaient sans buste deux longues jambes d’araignée; pour vous faire un autre portrait de cette individualité grotesque, représentez-vous une pomme plantée sur une fourchette.

Fabian faillit mourir de rire ; mais le petit avorton enfonça sur ses yeux sa toque de velours, qu’il venait de ramasser dans le sable, et d’une voix de fausset criarde et menaçante, demanda s’il était sur le chemin de Kerepes. — « Oui, monsieur, » dit Balthasar d’un air impassible, en présentant au nain ses deux grosses bottes ; et comme celui-ci s’efforçait en vain d’y rentrer, Balthasar le souleva par-dessous le bras et l’introduisit gravement dans ses fourreaux de cuir. — « Gratias, monsieur, » dit le nabot en posant sa main sur sa hanche; et il voulut s’approcher du cheval pour assembler les rênes et se remettre en selle. Mais il fallut encore que le complaisant Bal-

49i (.ONTES EA.NTASTIQÜES.

thasar prît la peiue de le hisser. Mais comme le petit homme avait pris trop d’élan, il alla retomber du côté opposé. A cette vue, Fabian riait à mourir. Mais le nain s’élaul cramponné défliiitivement aux crins de sa bête, se tourna vers lui et lui dit : — « Mon cher monsieur, si vous u’êCes pas aussi poltron qu’insolent, vous vous battrez avec moi demain matin à Kerepes ; car je suis, sachez-le bien, étudiant de l’université, et vous n'êtes, vous, qu’un mauvais renard! » — « Huzza! quel matamore!» s’écria Fabian, tandis que le cheval emportait de nouveau ventre à terre son exigu cavalier.

— « Ma foi, » dit Balthasar , « il y a trop de cruauté à se moquer ainsi d'un pauvre diable, parce que la nature l’a mal bâti; et si demain cet avorton le logeait une balle dans la cervelle, tu serais fort attrapé. » — « Dieu me pardonne ! » reprit Fabian ; « mais j’en rirais sur mon lit de mort ! et de ce pas il faut que je coure à la ville pour être témoin do débotté de ce don ' Quichotte microscopique... » Et sans attendre la réponse de son ami, Fabian disparut du côté do la ville.

Balthasar, resté seul, s’enfonça dans le plus fourré du bocage eu rêvant aux charmes de mademoiselle Candida, et en se désolant de voir les sentiments ies plus secrets, les plus saints de son cœur, livrés à l’étourderie de son compagnon d université. Peu à peu l’exaltation de ses pensées prit un tel essor que, haletant, hors de lui, craignant à chaque pas de lire l’ironie sur les visages les moins connus, il reprit à pas précipités le chemin de Kerepes.

En arrivant sur la place, il entendit une voix crier ; — «Hé! monsieur Balthasar! monsieur Balthasar'. » 11 leva les yeux et resta cloué sur le pavé, sans pouvoir proférer une parole.

C’était le professeur Mosch Terpin en personne qui donnait le bras à sa fille Candida. La jeune personne salua l’étudiant avec une grâce pleine d’aisance. — « Je parie, » dit le professeur, « oui, je suis sûr, cher monsieur Balthasar, que vous venez d’herboriser dans le petit bois, en repassant dans votre esprit ma leçon de ce malin. En vérité, monsieur Balthasar, vous êtes un des plus zélés et des plus assidus de mes écoliers. Cela vous fait honneur, et je vous en félicite sincèrement; je serais ravi de lier avec vous une plus intime connaissance. Eh! tenez, j’ai demain soir une petite réunion cliez moi. Candida nous fera du thé, et si vous me faites le plaisir de venir, nous causerons

KLEIN-ZACM.

plus amplement. Bonsoir, cher monsienr Balthasar 1 an revoir l à bientôt I... •

Le professeur Mosch Terpin était déjà bien loin avec l’adorable Can<iida,que notre ami Baltliasar prêtait toujours l’oreille et croyait ouïr encore ces mots délicieux qui allaient le rapprocher de sa bien-aimee : — « Bonsoir, cher monsieur Balthasar I au revoir!... à bientôt!... »

Il était ivre de joie. '

Mystification de Fabian- — Soirée de Mosch Terpin. — Le jeune prince.

Lorsque Fabian sortit du bocage, il aperçut de loin l’avorton, qn’un bel homme à cheval avait rejoint, franchir à toute bride les barrières de Kerepes. — « Diable! » se dit-il, «ce cassenoisette a fait un fier chemin : mais j’arriverai assez tôt pour le voir s’abattre à la porte du Cheval-Ailé. »

£t il se mit à doubler le pas.

En entrant dans la ville il s’attendait à ne rencontrer dans la rue qui mène à l’auberge du Cheval-Âilé que des figures crispées d’éclats de rire. Gomme il n’eu était rien, notre étudiant arrêta quelques-uns de ses camarades pour leur raconter ce qui venait de lui arriver. Mais ceux-ci lui répondirent, à sa grande surprise, que deux personnes venaient cfiectivemcnt d’arriver au grand galop <i l’auberge du Cheval-Ailé, mais que c’étaient deux hommes de mine fort distinguée, l’un de trè.spetite taille, il est vrai, mais de tournure exquise, et coiiïé de la plus magnifique chevelure qu’il fût possible de voir. C’était en outre un cavalier d'une adresse extrême, et qui avait manié son coursier avec une élégance de geste inexprimable.

Fabian restait tout interdit et ne sachant s’il était dupe do quelque sortilège, lorsque Balthasar vint au-devant de lui. — «Quoi! » s’écria Fabian, «tous les étudiants de Kerepes ont-ils perdu le sens jusqu’à prendre pour un cavalier accompli celte mazelte informe que nous avons vue rouler tantôt sur le sable?» — U Mon Dieu, » dit Balthasar, « cela prouve seulement que les esprits moins moqueurs que le tien peuvent avoir des égards pour un être que la nature a trop durement traité, mais qui

i96 CONTES FANTASTIQUES.

n’est pas coupable de la diflbrmité de ses organes. » — « Mais il s’agit bien de cela ! » reprit Fabian ; « toute commisération mise à part, voudrais-tu bien m’expliquer de quelle sorte un magot de trois pieds de haut peut paraître un Adonis aux yeux de toute une population d’étudiants? » Balthasar convint de la difncullé d’un pareil prodige; mais d’autres étudiants qui les avaient écoutés protestèrent énergiquement que le petit cavalier était dans sa taille minime un chef-d’œuvre de bonne mine. Les dénégations réitérées de Fabian et de Balthasar firent supposer qu’ils étaient gris.

Vers le soir, comme les deux étudiants étaient rentrés dans leur commune hôtellerie , Balthasar laissa échapper le secret de l’invitation qu’il avait reçue du professeur Mosch Terpin. — « O trop heureux mortel ! » s’écria Fabian, on’as-tu pas plus de chance qu’un soupirant émérite! Tu vas donc voir Candida! la belle, l'adorable Candida 1 lu vas lui parler, respirer le parfum de sa douce haleine! O don Juan,'va !... » Balthasar, piqué du ton ironique de son ami, s’éloigna brusquement; puis il revint comme si un remords l’avait mordu au cœur: — « Au fait!» lui dit-il, «il se peut que mon amour pour Candida me fasse passer pour un sot; mais la vérité est que cet amour absorbe toute ma vie, et que je préférerais mourir mille fois plutôt que d’y renoncer. Ainsi, mon brave Fabian, si tu as pour moi un peu de véritable atfection, je te prie de ne plus prononcer devant moi le nom de Candida , si tu ne veux que je devienne fou. » — «Ne vas-tu pas maintenant prendre la chose au tragique ! » dit Fabian. « Ta pauvre tête est donc en etfet bien malade? Au reste, ami, Dieu me garde de te causer jamais volontairement quelque chagrin ; je ne parlerai plus devant toi de Candida. Permets-moi seulement de t’exprimer la peine que je ressens de te voir dominé par une passion insensée. Candida est une fille charmante, mais son caractère folâtre ne pourrait jamais s’allier à un homme grave et sombre tel que je t’ai toujours vu. Quand lu la connaîtras un peu plus, et que tu auras pris le loisir de l’étudier, tu souffriras extrêmement de ce désaccord de vos deux natures, qui mettra entre vous une barrière insurmontable. Au résumé, très-cher, j’ai reçu pour demain une invitation pareille à la tienne. Nous nous reverrons chez Mosch Terpin; et si je puis être utile à tes amours, dispose de moi. »

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Là-dessas les deux amis se séparèrent après avoir échangé nne cordiale poignée de main.

Candida était une belle fille avec des lèvres an peu fortes, mais fleuries comme des roses, et des yeux auxquels il était impossible de résister. Ses cheveux , abondants et fins, n’étaieut ni bruns, ni blonds; elle en faisait des tresses admirables de coquetterie. Sa taille était souple et élancée, sa main et son pied avaient des dimensions irréprochables. Elle avait lu les plus jolis romans à la mode, jouait fort bien du clavecin, et dansait à la française avec' une grâce tout allemande. On n’eùt pu, dans cette piquante personne, trouver que bien peu de chose à reprendre ; je ne sais même si on eût osé hasarder qu’elle serrait trop fort son corset, qu’elle avait une voix un peu trop mâle, et qu’elle consommait trop de biscuits avec le thé. Somme toute, Candida était un véritable accroche-cœur ; on la voyait rire du meilleur cœur à propos des moindres choses, ce qui décelait un excellent naturel. Jamais elle ne s’étudiait à faire des soupirs langoureux ni à rouler des œillades assassines; elle rayonnait de franchise et de naïveté. Mais toutes ces qualités de bonne fille pouvaient-elles faire du bonheur pour le romanesque Balthasar? Nous verrons si le prosaïque Fabian avait deviné juste les incompatibilités qui devaient, à son avis, séparer à tout jamais ces deux êtres.

Balthasar passa toute la nuit qui précédait le thé de Mosch Terpin à formuler en vers une déclaration pour Candida. Puis, au moment de se rendre à la réunion , il fit une toilette des plus extravagantes. Cependant son ami n’eut pas le courage de le railler.

Le cœur de Balthasar palpitait de plaisir et d’émotion lorsqu’il entra dans la maison du professeur Mosch Terpin. Candida vint au-devant de lui le sourire sur les lèvres; elle était vêtue du costume national allemand, sous lequel elle était charmante à voir. L’étudiant faillit tomber à la renverse lorsque de sa main blanchette elle vint lui ofi'rir uno lasse de thé, en ajoutant : — « Cher monsieur Balthasar, voici du rhum et du mara.schino, des biscuits et du pumperiiickcl; veuillez accepter ce qui vous est le plus agréable. »

Balthasar, les yeux fixés sur elle avec une indéfinis.sablc expression de bonheur et d’amour, oubliait le rhum et le maraschino , les biscuits et même le fameux pumpernickel ; il

clierchait, sans en trouver une seule, des paroles assez fortes pour témoigner à la belle jeune fille l’excès de son ravisse^ ment.

En ce moment survint un professeur d’esthétique , un gaillard à mine de géant, qui saisit notre amoureux d’une si brusque façon, qu’il le fit pirouetter comme une toupie, et renversa la moitié de sa tasse de thé sur le plancher du salon, en lui criant d’une voix de Stentor : — a Allons donc, mon digne Lukns Kraiiach, n’avalez donc pas celte mauvaise décoction , qui n’est bonne qu'à ruiner de fond en comble le plus vigoureux estomac de toute l’Allemagne. Venez plutôt dans la chambra voisine, où notre excellent ami ftlosch Terpin a fait dresser on bufliet où figurent avec avantage douze bouteilles de vin du Rhin dignes d’un gosier comme le vôtre. » Et avant que l’étudiant eût pu lui répondre, il l’entraîna elle porta presque dans la salle à manger.

Comme ils y entraient, ils virent paraître Mosch Terpin qui conduisait par la main un petit homme tout à fait singulier, en disant : — « Permettez, mesdames et messieurs, que je vous présente un jeune cavalier doué des plus rares qualités, et qui mérite votre précieuse bienveillance : c’est le seigneur Cinabre, arrivé tout fraîchement en celte ville pour suivre à l’université le cours de jurisprudence. »

Au premier coup d’oeil, Balthasar et Fabian reconnurent le misérable avorton qui les avait si fort divertis par ses culbutes équestres.

— « Or çà, » dit Fabian à son ami, a irai-je provoquer en combat à l'aiguille cette hideuse mandragore? Je ne sache pas une autre arme qui puisse convenir à ce petit monstre. » — « Mais, pour Dieu, » répondit Ballhazar, « ne veux-tu pas renoncer à persécuter ce pauvre nain, qui ne demande qu’à vivre eu paix? Les qualités qui le distinguent, et dont notre professeur est convaincu, ne peuvent-elles lui faire trouver grâce à tes yeux ? et ne faut-il pas rendre grâce à la nature, qui lui a accordé les dons de l’intelligence en échange des agréments physiques qu’elle lui a si fatalement refusés? »

En aciievant ces mots, il fit quelques pas au-devant de Cinabre, et lui dit avec un accent de bienveillance toute particulière: — «Je suis bien aise, cher monsieur, que votre chute de cheval n’ait pas eu de suites fâcheuses; » mais Cinabre se dressa sur

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la pointe des pieds, et rejetant la tète en arrière et s’appuyant sur un jonc à pomme d’or qu’il tenait à la main, cria de sa voix rauque et nasillarde : — « Je ne sais, monsieur, de quoi vous prétendez parler. Ai-je donc l’air d’un homme qui poisse tomber de cheval ? Sachez bien, mon cher, une fois pour toutes, que je ne tombe jamais; que j’ai fait tout récemment une campagne des plus brillantes en qualité de volontaire dans une division de cuirassiers, et que j’étais le meilleur écuyer du régiment. »

Cinabre voulut confirmer celte attestation par on essai de voltige; mais sa canne s’embarrassa entre .ses jambes, et il tomba comme une quille sous les pieds de Balthasar. L’honnête étudiant se baissa pour le relever: mais il eut le malheur de lui heurter un peu rudement la tête, et le nain poussa un miaulement si aigu, que tout le salon fut ému : les invités tressaillirent de frayeur, et les dames voulurent se sauver. On se jeta au-devant de Balthasar pour lui demander par quelle lubie il venait de pousser un cri d’une si haute inconvenance. — a En vérité, » lui dit Mosch Terpin, « je vous liens, cher monsieur Balthasar, pour un fort galant homme; mais vous me permettrez cependant de vous faire observer qu’une pareille conduite ne peut guère passer pour une plaisanterie supportable. Vous avez sans doute prétendu imiter le cri d’un chat enragé ? »

Au mot de chat, une grosse dame se trouva mal, et deux ou trois hommes s’échappèrent du salon d’un air singulièrement déconcerté. Mademoiselle Candida, qui avait versé tout un flacon de vinaigre sur les tempes de la dame évanouie, dit à Balthasar d’un air courroucé : — « Comprend-on , monsieur Balthasar, que vous fassiez ouïr dans une réunion de si bonne société un si atroce piaillement? »

Le pauvre étudiant perdit tout à fait contenance. Celte scène étourdissante lui causait des vertiges, et il ne savait comment .se disculper en prouvant aux assistants que le seigneur Cinabre était l’unique auteur de l’inconvenance qu’on lui reprochait.

Le professeur Mosch Terpin eut pitié de son embarras; il lui prit la main et lui dit : — « Cher monsieur Balthasar, ne vous troublez pas ainsi pour si peu. La plaisanterie était trop risquée, mais nous sommes pleins d’indulgence; car, en vérité, vous avez fait le chat d’une manière désopilante. Tout à

l’heore , vous sautiez à quatre pattes comme un matou de belle race sur une gouttière. J’aime fort , je vous assure , les tours de gymnastique amusante; seulement l’occasion n’était pas des mieux choisies pour nous offrir cet échantillon de votre savoir-faire... » — « Mais, encore une fois, » s’écria Balthasar, «je vous affirme que je n’ai pas bougé*.. .p — «Oh! parfait! délicieux! «reprit Mosch Terpiu; «vous avez un aplomb des plus grotesques; vous êtes un garçon trop divertissant!... p Mademoiselle Candida vint aussitôt supplier son père de ne pas tourmenter davantage l’amour-propre de ce bon monsieur Balthasar.

L’étudiant se croyait sur des charbons ardents. La commisération de Candida pour une faute dont il était innocent lui causait une douleur excessive. — « Mon Dieu,p disait la jeune fille, «faut-il que les gens soient sottement organisés pour avoir si grand’peur d’un miaulement de chatlp il y avait dans son regard, en parlantaiusi, une si tendre expression, que Balthasar lui saisit la main et la couvrit de baisers.

Cependant le 'calme s’était rétabli. La dame aux évanouissements, assise devant la table à thé, se réconfortait par une ample consommation de rhum et de biscuits, et les deux ou trois liommes qui avaient fui du salon revinrent en tapinois se glisser auprès d’une table de jeu. Balthasar, Fabian et le professeur d’esthétique se mirent à faire leur cour à quelques jolies dames. Le seigneur Cinabre, qui s’était remis sur pied, grimpa sur un sofa entre deux femmes auxquelles il adressait, d’un air triomphant, des compliments de l’autre, monde.

Tandis que la société s’occupait ainsi de toutes les manières, Balthasar crut que le moment était favorable pour s’approcher de Candida, et lui réciter avantageusement l’élégie anacréonliquedes Âmours du Rossignol et de la Rose, qu’il avait composée exprès pour elle. Mademoiselle Candida s’empressa de réclamer l’attention de la société pour écouter la lecture de l’œuvre qui flattait sa vanité de jeune fille par une attention si délicate. Balthasar tira le manuscrit de sa poche et commença d’une voix modeste la lecture du poëme. A mesure qu’il avançait, son àme, échauffée du feu de sa propre poésie, donnait aux vers une accentuation si brillante, que l’auditoire, et surtout les dames, l’interrompirent fréquemment par des bravos et des applaudissements mérités.

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Quand il eut fini, chacun se récriait sur les beautés littéraires delà fable qu’on venait d’entendre : — «AhI c’est charmant 1 c’est divin! mille grâces vous soient rendues, cher monsieur Cinabre, pour le plaisir que vous nous avez procuré!... »

— « Pour le coup, » s’écria Balthasar, « nous sommes fous, vous ou moi !... »

Mais il pérorait en pure perle. Les hommes et les dames, sans lui prêter la moindre attention, s’empressaient autour de Cinabre, qui se gonflait sur le sofa en recevant les félicitations générales. Le professeur d’esthétique, enchérissant sur celte admiration, souleva le petit nain, et lui fit faire le tour du salon en dépit de ses grognements et on lui reprochant l’excès de sa modestie. Mosch Terpin lui-même, quittant la table de jeu, l’accablait de politesses si sérieuses, que le magot ne se sentait point d’aise. — « Par Dieu ! belles dames, » s’écria le professeur d’esthétique, « je vote, pour prix du brillant génie de monsieur Cinabre, qu’il lui soit accordé un baiser par chacune de vous ! »

Cinabre se laissa glisser avec précaution au bas du sofa, et fit le tour du cercle des dames. Candida elle-même déposa un gros baiser sur ses vilaines joues... A cette vue, Balthasar, pris d’un accès de folie, s’écria comme] tout le monde : — « O Cinabre! divin génie! oui, c’est vous qui êtes l’auteur de ce magnifique poëme ! Vous êtes digne des caresses de la céleste Candida ! et moi, moi, je ne suis qu’un oison! » Puis entraînant son ami Fabian dans la salle voisine, il lui dit en le regardant d’un œil fixe et vitreux : — « Fais-moi le plaisir de m’apprendre, sur ton honneur, si je suis en réalité l’étudiant Balthasar, et si tu es, en chair et en os, mon camarade Fabian ; si nous sommes chez le diable ou bien dans la maison de Mosch Terpin ; si nous rêvons ou si nous sommes devenus fous. Donnemoi des coups de poing , pince-moi le nez, égratigne-moi le visage, et tâche de briser le charme qui noos a ensorcelés! »

Fabian regarda son ami d’on air de profonde pitié. — « Mon pauvre Balthasar, n lui dit-il, v c’est lajalousie qui te fait divaguer. ^e vois-tu pas que la nature a accordé à ce pauvre nain tous les trésors de l’intelligence, en échange des agréments physiques dont elle l’a privé par un cruel caprice ? 11 a fait des vers admirables, et je prétends qu’à ce titre il méritait bien un doux baiser de Candida. »

S02 CONTES PANTASTIQVES.

— « Fabiao! Fabian !» hurla Ballhasar, «sais-tu bien ce qae tu dis là ? »

— « Je sais, » répliqua l’étudiant, « que Cinabre vient de nous réciter un délicieux morceau de poésie. Je vois que tuas la petitesse d’en être envieux, et je te plains. Quant au reste, je confesse hautement que l’esprit est bien supérieur à la beauté du corps; car tout à l’heure. Cinabre, eu nous disant ses vers, s’illuminait d’un rayon divin. Reconnaissons en lui, toi et moi, l'étulTe d’un poëte sublime !... »

— «Oh ! c’est une infamie ! une dérision! Mais je vais étrangler vif ce misérable avorton ! » criait Balthasar. — «'font doux, mon cher, » reprit Fabian ; « rengaine ta jalou.sie, elle te ferait tort, et rentrons dans le salon, qui retentit, je ne sais pourquoi, d’acclamations frénétiques. »

Balthasar suivit son camarade en chancelant comme un homme aviné. Ils trouvèrent le professeur Mosch Terpio debout au milieu de l’assemblée , et tenant encore en ses mains les instruments qui venaient de servir à un de ses plus curieux tours de physique; mais il était pâle, et paraissait à demi suffoqué de surprise et de colère.

Toute la société entourait Cinabre, qui, penché sur sa petite canne à pomme d’or , recevait fièrement les félicitations nouvelles de tout le monde à propos de ses prétendues expériences de physique amusante. Enfin, Mosch Terpin, hors de lui, se mit à crier encore plus fort que tous les autres ; — « C’est charmant! c’est admirable, cher monsieur Cinabre! vous êtes un homme universel, un poëte achevé, un savant comme on n’eu a jamais vu I »

Il y avait ce soir-Ià, dans la réunion, on jeune prince nommé Grégor, qui étudiait à l’université de Kerepes. C’était un des plus élégants cavaliers qu’on pût voir. Ce jeune homme était des plus empressés autour de Cinabre, et les regards de toutes les dames, au lieu de se fixer sur le prince, restaient braqués sur le diabolique avorton, qui ne cessait de s’agiter en tons sens, comnie les atomes élastiques inventés par Descartes.

Le professeur .Mosch Terpin s’approcha de Balthasar. — « Eh bien! cher ami. » lui dit-il, « que pensez-vous de mon disciple de prédilection, de ce fameux Cinabre dont la gloire doit rejaillir sur moi? Ce gaillard -là a été élevé my.stérieusement par un pasteur de village qui me l’a recommandé sans vouloir sa-

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tisfaire à aucune de mes questions. Or, voyez-vous, je tiens pour certain que Cinabre est pour le moins issu d’un prince on d'une fée, et qu’il est appelé aux plus hautes destinées. Cet élève-là me fera quelque jour un honneur infini... »

Comme il pariait ainsi, un valet vint annoncer que le souper était servi. Cinabre s’élança en sautillant vers Candida, qui loi abandonna sa main pour passer dans la salle do festin. L’infortoué Balthasar n’eut pas la force d’en voir davantage. Il s’enfuit de chez .Mosch Terpin comme on homme désespéré, et courut toute la nuit à travers la ploie, qui tombait à flots.

Commeni l« joueur de violon Sbiocea menaça le aeisnenr Cinabre de l’enfermer dans sa conire-baase, et comment le référendaire Pulcher ne put être miniatre des relations extérieures. — Balthasar est ensorcelé par une pomme de canne.

L’amant désolé de Candida était accroupi sur on rocher dont la saillie couvrait à demi le lit d’on torrent furieux. Des nuages noirs couraient au loin dans le ciel ; le bruit des eaux, chargées d’écume, se mêlait aux ricanements de la bise d’automne, et les oiseaux de nuit, tournoyant dans l’espace avec des cris lugubres, se poursuivaient comme une chasse infernale. Parmi ce vacarme effrayant de la nature en convulsion, Balthasar pleurait sur sa fatale destinée, et ses yeux, fascinés par une fièvre délirante, croyaient voir les esprits de l’abtme se lever du sein des ondes pour le saisir de leurs bras humides et l’attirer dans les vagues.

Puis tout à coup de gaies fanfares de cor éclatèrent à sou oreille; son courage fut ranimé, et l’espérance retrouva place dans son âme.

— « Non ! » s’écria-t-il en se levant debout et jetant autour de lui des regards enflammés, « non, la fatalité ne m’a pas encore écrasé! Je briserai le charme funeste qui s’oppose à ce que je devienne heureux ! Ne sens-je pas qu’il y a eu moi tout ce qu’il faut pour mériter et obtenir l’amour de Candida ! Que m’importent les sortilèges employés par ce misérable petit nain pour attirer sur lui les regards de cette belle personne! fût-il le j>lus damnable magicien qui soit jamais sorti des

entrailles de la terre, je triompherai de ce ridicule Cinabre*, j’écraserai comme un ver de terre cette misérable mandragore!... »

Et recueillant aussitôt toutes ses forces, l’étudiant Balthasar descendit du rocher et s’en revint à Kerepes. En suivant une avenue bordée de grands arbres, il aperçut une berline de voyage, du fond de laquelle une personne lui faisait des signes d’amitié en agitant un mouchoir blanc. C’était le seigneur Vincenzo Sbiocca, célèbre joueur de violon, qui lui avait donné des leçons pendant plus de deux ans. La rencontre de Balthasar et de l’artiste fut des plus cordiales. — « Eh quoi! cher monsieur Sbiocca, » lui dit l’étudiant, « est-ce que vous quittez Kerepes? voudriez- vous priver des jouissances de votre talent une ville qui vous aime et qui vous honore à l’égal des plus grands maîtres qui aient existé?» — « Par Dieul » s’écria l’artiste, o vous n’assistiez donc pas au concert que j’ai donné hier? Oh! non, sûrement, car vous m’auriez protégé contre l’infàme cabale organisée pour me désespérer. Figurez-vous que j’exécutais le concerto le plus difficile de Violti. Vous savez que ce morceau est partout mon triomphe, et qu’on l’écoute chaque fois avec un nouvel enthousiasme. Eh bien ! pourriez-vous croire qu’au moment où, replaçant mon violon sous mon bras, j’allais m’incliner devant la société pour recevoir ses félicitations, tous les assistants se levèrent spontanément pour aller remercier, avec les démonstrations d’une admiration frénétique, ce maudit M. Cinabre, que depuis quelques jours on rencontre dans tous les salons ? Et qii’est-ce que ce Cinabre? un nain, un avorton plus laid qu’un singe. El si vous l’aviezvu se tortillant et faisant les plus ignobles grimaces pour se donner des airs de dédaigneuse modestie! ah! si vous l’aviez entendu piailler de sa voix la plus chevrotante : a Hé bien ! mes dignes messieurs , mes belles dames, ce que vous venez d’entendre n’est qu’une misère ; je fais à l’occasion mille fois mieux, et je n’ai pas volé, dit-on, la réputation du meilleur violoniste qu’on ait jamais rencontré dans les quatre parties du monde. » Enfin, mon hra\c monsieur Balthasar, j'étais ivre de colère, et j’allais serrer ce vermisseau entre les quatre doigts et le pouce, jusqu’à ce que mort s’ensuivit, lorsque les dilctlanli, furieux de voir le mauvais parti que je préparais à leur idole, se jetèrent sur moi comme des démons en-

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KLEIN-ZACII.

ragés et me jetèrent liors du salon, tandis que Cinabre criait à tue-tèle : — a Secourez-moi, mes dignes messieurs, mes chères dames, ne laissez pas assassiner le divin Vincenzo Sbiocca ! w Ah ! monsieur ballliasar, si vous rencontrez tantôt ce coquin de Cinabre, dites-lui bien que si jamais il tombe sous ma patte, je le ferai entrer par un des trous en f de ma contre-basse, ou je le ferai pourrir dans une botte à violon. Adieu, adieu, bonne santé, et n’oubliez pas mes leçons. »

En achevant ce monologue d’une voix vibrante, mais saccadée par l’émotion , le célèbre Vincenzo Sbiocca se renfonça dans sa berline, qui partit au grand trot.

Comme Balthasar, tout étourdi de la surprise qu’il venait d’éprouver, allait continuer sa route, il vit passer près de lui à toutes jambes un jeune homme qu’il crut reconnaître pour un de ses meilleurs amis. Ce jeune homme était dans on désordre eiïrayant. Balthasar, craignant qu’il ne loi fôt arrivé quelque chose de funeste, se mit à courir sur ses traces, et le rejoignit à l’entrée d’un petit bois où l’infortuné, s’étant appuyé contre un arbre, allait se faire sauter la cervelle. Balthasar, arrivé à temps pour s’opposer à l’exécution de ce projet désespéré, le saisit dans ses bras, lui arracha le pistolet , qu’il jeta bien loin, et lui dit : — « Eh quoi ! mon cher Pulcher, n’as-tu donc plus un seul ami au monde, pour te décider à commettre contre toi-même un crime irréparable? Qu’est-il donc arrivé de si fâcheux que tu ne puisses reprendre du courage et rouvrir ton âme à l’espérance?... »

— « Hélas! mon ami, » dit le jeune homme, « tu sais que depuis mon admission au grade de référendaire, je diriaeais tous mes vœux vers l’emploi de secrétaire intime qui vaque en ce moment près du ministre des relations extérieures, .l’avais subi les examens préalables, et le succès de mes épreuves, en me comblant de joie, semblait prome,ttre au plus clœr de mes vœux une prompte réalisation. Ce matin devait avoir lieu la thèse orale qui doit terminer le concours. En entrant dans la salle des séances, je trouve on nain contrefait, un magot hideux assis sur la sellette. Le conseiller de légation, chargé de faire subir le dernier examen , s’approche de moi le sourire sur les lèvres , et m’annonce que M. Cinabre s’est mis sur les rangs pour disputer la place que j’ambitionnais ; puis il ajoute à voix basse : — u craignez rien d’iin pareil concurrent,

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tÜ.MliS KA^NTASTigUliS.

SOG

cher monsieur Pulcher; le succès, qui vous aété riilèlejdsqu'ici, ne vous manquera point dans cette épreuve décisive. * La séance fut ouverte on moment après. Cinabre ne fit que croasser et glapir de la faeon ia plus désopilante. 11 tomba deux on trois fois de son siège en gesticulant comme une marionnette. Je riais sous cape comme un bienheureux ; j’étais sàr de la victoire... Mais quelle fut ma surprise, lorsque après la série des questions Je vis le conseiller de légation se lever d’un air ravi, marcher droit à Cinabre, et lui dire en lui serrant les mains : — «ParfaitI admirable 1 Vous êtes, en vérité, monsieur, l’esprit le plus distinsué, la cervelle la plus capable, l’homme le plus universel de la Résidence 1 » Puis, se tournant vers moi, il ajouta : — a Mon pauvre monsieur Pulcher, vous me voyez confus, désolé de votre ignorance et de l’inconvenance de gestes et de mouvements avec laquelle vous avez soutenu la thèse. Vous êtes tombé plusieurs fois de votre chaise, et monsieur Cinabre a poussé la complaisance Jusqu’à vous relever de ses propres mains. Quand on sollicite un emploi aussi grave, il faudrait au moins se présenter à jeun etavec des formes honnêtes. Au revoir, monsieur le référendaire. Je désire qu’une autre fois vous soyez plus heureux et plus sage... » Je pensai tomber de mon haut ; j’étais abasourdi, stupéfait, anéanti. Je courus chez le ministre; mais il me reçut fort mal, en m’informant que la place de secrétaire intime était due et conférée à Cinabre. Comprends-tu maintenant, Balthasar, pourquoi tout à l’heure Je voulais me débarrasser d’une vie aussi déplorable qu’est devenue la mienne? I

— a Allons donc! » s’écria Balthasar, « plus je vais, plus je comprends que le diable se mêle de tout ce qui se fait autour de nous. »

11 raconta brièvement à son ami sa propre aventure, ainsi que l’anecdote de Viucenzo Sbiocca. — « Ce misérable avorton , » dit-il en finissant, « est protégé par je ne sais quelle puissance infernale. 11 faut nous liguer contre lui; et quand il serait plus fort qu’une armée, il faut le chasser de ce pays ou lui tordre le cou. Le prince Paphnulius, qui a introduit les lumières dans ses domaines, aurait bien dû commencer par en bannir les artisans de maléfices, et puisque je suis forcé de croire au diable, il faudra bien que j’aie le dernier mot de tout ceci , dussé-Je lutter face à face avec Satan lui-même,.. »

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B<titha«Ar, éleeirisé, aurait ajouté bien d'autres choses, si tout à coup une d licieuse musique ne s’était Tait entendre dans le fond du (nillis. Les deux amis prêtèrent l'oreille en s’avan> çant au bord d’un sentier qui coupait le petit bois en deux parties égales. Un spectacle fantastique leur apparut alors et les cloua sur place immobiles et sans voix. Ils virent rouler sur le sentier un chariot de forme inconnue, monté par un personnage costumé à la chinoise. Le chariot était fait d'un* double coquille de cristal de roche, avec des roues étincelantes dont le mouvement sur les graviers de la route produisait la merveilleuse musique dont les deux jeunes gens avaient oui les accords si pénétrants et si doux. Deux licornes blanches traînaient cet attelage, qui avait pour cocher on faisan d’argent tenant dans son bec des rênes d’or. Un grand scarabée, perché sur l’arrière do chariot, agitait ses ailes diaprées pour rafrat» chir le personnage assis dans la coquille. En passant devant Balthasar et Pulcher, celui-ci leur fit on signe de tête amical; en même temps , de l’escarboncle qui servait de pomme à sa canne d’ivoire, jaillit on rayon qui pénétra, rapide comme l'éclair, la poitrine de Balthasar et le remplit d’un feu secret.

Lorsque cette bizarre vision eut disparu dans le lointain, BaU tliazar sauta au cou de son ami en s’écriant : — « Nous somme* sauvés! c’est le vénérable inconnu que nous venons de rencontrer qui brisera les sortilèges de Cinabre I »

Comment le prince Barganupb fil nne tache 1 sa culotte, et comment il éleva le tecréiaire particulier Cinabre au poste éminent déconseiller spécial. — Comment un portier mordit le doigt de l’étudiant Fal>ian,et cooit ment celui-ci tratua une queue d'babil d’une interminable longueur. — Fuite de Balthasar.

Le ministre des relations extérieures dont le magot Ginabr* devint d’abord le secrétaire intime, était issu de la famille du remarquable baron Prætexialus deMondschein, dont nous avons déjà parlé. Il portait le même nom que son aïeul. C’était un homme de manières élégantes et polies, et qui prenait la peine de faire qnelqtiefois son travail de scs propres mains, surtout quand pluie ne lui permettait pas de se promener en voiture découverte. Le prince Barsanupii, qui avait succédé à Papbnutios, lui témoignait les plus grands égards, car son mi-

nistre ne lui laissait jamais supporter le plus léger embarras dans l’administration de ses sujets, et de plus faisait sa partie de quilles, en cédant toujours les bons coups à son gracieux maître.

Or, il advint qu’un Jour le ministre Prætextalus avait invité le prince Barsanupli à déjeuner chez lui avec des alouettes de Leipzig, arrosées de nombreux petits verres d’eau-de-vie de Dantzig. En arrivant chez son amphitryon, le prince trouva parmi les invités le petit Cinabre, qui, debout, appuyé sur sa petite canne, se mit à le regarder avec une curiosité fort impertinente; puis, s’avançant tout à coup vers la table, tira du plat, avec ses doigts, une alouette, et se la fourra tout entière dans la bouche. Le prince, loin de se formaliser d'une pareille incivilité, sourit à Cinabre, et demanda à son ministre quel était ce petit homme spirituel et charmant qu’il voyait pour la première fois. — (( Ne serait-ce pas, » dit-il, « l’auteur des rapports si bien rédigés qqe vous me faites remettre chaque matin depuis quelques Jours? » — C’est lui-mème, en vérité, monseigneur, » dit le ministre. « Je me félicite extrêmement du bonheur qui m’a procuré un si parfait secrétaire. Il se nomme Cinabre, et Je demande à Votre Altesse la permission de le recommander tout particulièrement à ses gracieuses boutés. 11 n’est à imn service que depuis très-peu de Jours... »

— « Et c’est pour cela, » interrompit un beau jeune référendaire, « que Votre Excellence voudra bien me permettre de faire connaître à Son Altesse que Je suis l’auteur des rapports qui ont obtenu son approbation...» — «Qu’est-ce à dire? » s’écria le prince en fronçant le sourcil et Jetant un regard courroucé au référendaire. « Avez-vous Jamais su tenir une plume? Et puis, qu’est-ce doue, s’il vous plaît, que cette façon de mâcher malhonnêtement vos alouettes et de baver sur ma culotte blanche? N’est-ce point là une preuve flagrante de votre incapacité diplomatique? Faites-moi le plaisir de retourner chez vous, et ne reparaissez devant moi qu’avec une tablette de savon à dégraisser; c’est le seul moyen d’obtenir quelques droits à mon indulgence... »

11 fant se hâter de dire au lecteur que Cinabre, en dévorant ses alouettes, était venu s’asseoir à côté du prince B.'trsanuph, et qu’il était l’auteur de la tache de beurre imprimée à la culoUe du souverain. Le pauvre référendaire perdit contenance

kLBIN-ZACH.

eu 86 demandant si le prince devenait fou, tandis que celui-ci, se tournant vers Cinabre, lui disait avec une emphatique bienveillance : — <( Des hommes tels que vous, monsieur Cinabre, sont la fortune d’un État, et méritent les plus rares distinctions. En conséquence, je vous élève dès aujourd’hui à la charge de conseiller spécial et très-intime de mon altesse. » — « Je suis votre inriniment obligé, » se mit à crier le magot, qui faillit s’étrangler en avalant une carcasse d’alouelle; puis, essuyant ses lèvres bouflies de graisse avec ses longues griffes sales, il ajouta : — « Je remplirai les fonctions de ce haut emploi avec une capacité qui vous étonnera. » — « Je n’en doute nullement, » reprit Barsanuph; «cette noble confiance en vousmëme est le plus sûr garant des services que vous me rendrez. » Là-dessus l'altesse se fit verser par son ministre on dernier verre d’eau-de-vie de Dantzig; après quoi toute la société se leva en enchérissant sur les éloges dont le nouveau conseiller spécial venait d’être l’objet.

Ce même jour-là, Fabian rencontra son ami Balthasar, dont la figure exprimait la joie la plus expansive. — « Diable 1 n lui dit-il, « il parait que lu fais des rêves d’or; le malheur est qu’il faut que je t’éveille. » — « Qu’est-ce donc? » demanda Balthazar. — O Du calme, mon cher, du sang-froid ! songe qu’il n’y a pas un seul malheur qu’un peu de philosophie ne nous aide à supporter. Candida... » — « Candida?... » s’écria Balthasar en pâlissant. — « Du calme,» reprit Fabian. « Imagine-toi que le petit Cinabre, depuis son élévation au poste de conseiller spécial, s’est épris de Candida, que Candida raffole de lui, qu’ils sont flancés, et que le mariage est à la veille de se conclure. »

Balthasar écouta cette confidence avec une apparente impassibilité qui surprit étrangement son ami. — «Tu n’aimes donc plus la fille de Mosch Terpin? » dit Fabian.

— « Je l’aime plus que jamais ! » répondit Balthasar avec feu. «Je sais qu’elle m’aime aussi, qu’un odieux sortilège fait tourner la tète à tout le monde, mais qu’incessamment j'aurai les moyens de triompher de tous les obstacles qui s’opposent à mon bonheur. Voilà pourquoi je ne m’inquiète nullement des projets de Cinabre et des craintes que ton amitié veut bien m’exprimer. » Il révéla en même temps à son ami la rencontre de l’homme au chariot de cristal, et l’effet magique produit par l’éclair jailli de l’escarboucle qui servait de pomme à la canne

&4 0 CONTES PANTASTIQCES.

d’ivoire. — « Maintenant, » poursuivit-il, « j’ai acquis la certitude que cet avorton de Cinabre n’est qu’un œisératde petit gnome dont nous aurons raison tdt ou tard.... »

— « Pour le coup, » interrompit Fabian, « ta tête déménage assurément. Que parles-tu de guome, d’effet magique et d’autres balivernes! Moi qui te croyais un esprit fort, je commence à perdre une bonne part de mon admiration pour toi. Comment diable ne sais-tu pas que l’homme au chariot de cristal n’est autre que le docteur Prosper Alpanus, dont la maison de campagne est située à deux portées de fusil de la ville? Ou répand bien sur sou compte une fouie de bruits singuliers; il y a des gens qui veulent affirmer que cet excellent homme est en commerce avec le monde invisible ; mais ce ne sont pas des savants comme toi et moi qui oseraient ajouter foi aux crédules préjugés du vulgaire. Les inventions du docteur Aipanus forment toute sa magie. Il se promène luxueusement dans on chariot d’une structure si bizarre, que les bonnes femmes s’imaginent en le voyant passer que nous sommes revenus au temps de la féerie. Cette voilure n’est pourtant qu’originale. La cai^ a k forme d’une coquille entr’ouverte; c’est de l’acier plaqué d’argent. Dans le mécanisme des roues est disposé un mouvement musical que la rotation fait agir. Le fameux faisan d’argent qni t’a ébloui est on petit laquais affublé d’oripeaux et de plumes peintes; et les ailes du scarabée que tu crois avoir vues ne sont que les reflets du parasol gorge de pigeon qui abritait l’imoorable Aipanus. Quant à l’escarboucle merveilleuse dont le reflet a ébloui les yeux, c’est l’objet le plus remarquable de tout son attirail. On prétend qu’en fixant l’œil au centre de ce rare bijou, on en voit ressortir comme d’un miroir concave l’image de la personne qui occupe en ce moment notre pensée. »

— « En vérité? » s’écria Balthasar.

— « Oh ! mais c’est un on dü, » reprit Fabian. « Les gens lettrés ne se laissent pas prendre à de telles balivernes. »

— «Balivernes tout que tu voudras, p reprit Balthasar; «mais certes je ne suis pourlaut pas plus dépourvu que qui que ce soit de bon sens et de raison. Lue coquille de cristal n’est pas de l’acier plaqué d'argent; un faisan ne ressemble guère à un laquais; un orgue de Barbarie diffère essentiellement d’un harmonica, et je n’ai jamais vu de parasol qu’on pût confondre avec on scarabée. Ainsi, j’afQrme et je soutiens que le person-

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nage que j'ai rencontré n’était pas le doctenr Prosper Alpacns, ou que ledit docteur est sorcier. »

— « Fol entêté, » reprit Fabian, « viens donc te convaincre par les propres yeux. Je veux sur-le-cbamp le conduire chez le docteur Âlpanus! » Et aussitôt il prit le bras de Balthasar ^ l'entraîna jusqu’à la grille du parc qui entourait la maison dn savant. — « Comment faire pour entrer? » dit Balthasar. — « 11 faut s'y prendre comme le vulgaire, et frapper, > répoudit F»bian, en levant et laissant retomber le marteau de enivre adapté à la serrure.

Aussitôt un grondement souterrain se fit entendre, pareil an fracas de la foudre à travers des montagnes loiniaioes. La grille s’ouvrit toute seule comme par enchanlement, et les denx amis s’avancèrent dans une large avenue qui menait à la maison. Balthasar s’extasiait sur la beauté des arbres au feuillage d’émeraude qui ornaient cette partie du parc. Fabian faillit marcher sur deux énormes grenouilles qui depuis la grille cl>eminaientà côté de lui en sautillant. — « Belle propriété! » s’écria-t-il, « où l’on tolère une pareille vermine! » El en même temps il se baissa pour ramasser une pierre et la lancer aux grenouilles; mais toutes sautèrent dans les broussailles, et de là se mirenlàle regarder avec des yeux pleins d’expression. U lança une pierre, mais aussitôt la grenouille devint une vieille femme accroupie au bord de l’avenue, et qui lui dit : — «Que mal t’arrive, à toi qui viens maltraiter de pauvres gens réduits à travailler comme des nègres pour gagner un peu de pain ! » L’autre grenouille s’était transformée en petit vieillard aux yeux rouges et fauves qui se mit à éplucher les mauvaises herbes de la haie. Ballhasar eut peur et fit doubler le pas à soe ami. En arrivant sur la pelouse devant le perron du logis, ils y trouvèrent les deux licornes blanches qui paissaient en liberté au bruit d’une. musique délicieuse.

— «Eh bien! que t'avais-je dit?» s’écria Ballhasar. «Voistu et entends-tu maintenant ?» — « Je ne vois, » dit l’étudiant, « que deux petits chevaux blancs qu'on a mis au vert ; et le bruit que nous entendons n’est autre que le phénomène connu sous le nom de harpes éoliennes. »

La maison d’Alpanus était d’une structure légère et d’une exquise élégance. Elle n’avait qu’un seul étage. Ballhasar tira la sonnette, la porte s’ouvrit, et un oiseau de la taille d’une

512 CO.NTKS FANTASTIQUES.

autruche, aux plumes d’or, s’annonça comme le portier de l’ha>

titalion.

— «Bon!» s’écria Fabian, «voilà un singulier valet! » Et tirant l’autruche par la houppe de duvet qui pendait sons son bec, il ajouta : — « Va vite, oiseau mon ami, nous annoncer à ton illustre maître. »

L'oiseau répondit par un quirrrrr des plus menaçants, et mordit au doigt l’espiègle étudiant, qui ne put retenir un cri douloureux. Il allait sans doute se battre avec cet ennemi, si la porte de l’appartement intérieur ne s’était ouverte.

Un petit bout d’homme fluet, sec et pâle, coiffé d’une loque de velours noir d’où s’échappait une forêt de longs cheveux, et vêtu d’une robe orientale d’un jaune foncé, accompagnée de bottes rouges et fourrées d’hermine, s’avança au-devant des deux amis. C’était le docteur Alpanus. Une grande bienveillance régnait dans tous ses traits. Mais en le regardant d’un peu près et avec une certaine attention, son visage paraissait diaphane comme une cage de verre au centre de laquelle on voyait s’agiter une autre figure plus petite, et qui regardait par ses yeux comme par deux fenêtres.

— « Chers messieurs, » leur dit-il d’une voix dolente et douce, « je vous ai vus venir, et d’ailleurs je savais d’avance que monsieur Balthasar me ferait une visite. Prenez la peine de venir avec moi. »

A ces mots, Prosper Alpanus marchant devant eux les conduisit dans une espèce de belvédère tendu de draperies bleucélesle. La lumière y descendait de la voûte taillée en dôme. An milieu se dressait une table de marbre blanc portée sur les épaules d’un sphinx. Il n’y avait pas d’autres meubles.

— « Que pui^-je maintenant faire pour votre service ? » demanda le docteur.

Balthasar prit la parole pour raconter la perturbation que jetait dans Kerepes l’arrivée du magot Cinabre. Il finit en disant que, selon sa plus intime conviction, Pro.sper Alpanus avait seul au monde le pouvoir de faire cesser ces maudits enchantements.

Le docteur se recueillit pendant quelques minutes; puis il répondit à Balthasar d’un ton grave et d’une voix presque voilée : — « Je sais, comme vous, qu’il y a dans ces aventures quelque chose de mystérieux ; mais il faut, avant tout, décou-

KLBIN-ZAcn.

vrir le pouvoir occulte qui se mêle de cette intrigue. Je suis persuadé que votre petit Cinabre n’est qu’une mandragore : an surplus, je puis m’en assurer immédiatement. »

Le docteur porta la main sur on cordon de soie qui faisait mouvoir des ressorts cachés. Une draperie s’écarta pour laisser voir une bibliothèque garnie de nombreux in-folios reliés en rouge. Une échelle de cèdre s’abaissa du plafond jusqu’au sol. Prosper Alpanus monta vers le rayon le plus élevé, et prit un volume qu’il vint déposer sur la table. — « Ce livre, » dit-il aux étudiants, a traite des mandragores ou des homme-ractnes ; tous ceux qui existent sont représentés sur des estampes que nous allons parcourir; si nous y trouvons la figure de votre Cinabre, il tombera aussitôt en mon pouvoir. »

A peine le volume fut-il ouvert que l’on vit de grandes images figurant une fouie de petits nains de toute espèce et de toutes formes. A mesure que le docteur en touchait un, il devenait vivant, s’élançait hors du livre, et se mettait à cabrioler sur la table de marbre on faisant entendre un bruit semblable à celui d’une toupie, jusqu’à ce que le docteur, le saisissant par la tète, l’eût recouché à sa place sur le feuillet du volume, où il s’aplatissait à l'instant comme une gravure coloriée. Toutes les images du livre furent passées en revue sans que Balthasar eût pu reconnaître Cinabre. — « C’est singulier, » disait Alpanus; « mais voyons, peut-être que Cinabre est de la famille des gnomes. »

Il remonta sur l’échelle de cèdre et prit un autre volume qu’il ouvrit comme le précédent sur la table de marbre. Les estampes de celui-là représentaient des monstres bruns ou noirauds, et de la figure la plus hideuse. Chacun de ceux que touchait le docteur poussait un gloussement criard, sortait du feuillet en rampant comme une chenille, et se vautrait sur la table de marbre en geignant à tue-tête, jusqu’à ce que Prosper Alpanus l’eût renfoncé dans le livre. Cinabre n’était point parmi ces gnomes. — a C’est bien bizarre, » disait Alpanus; «mais voyons encore!... » Et il se mit à méditer profondément. Or, tandis qu’il rêvait ainsi, on entendit des voix chanter à l’unisson d’une manière fort douce et fort agréable. — « Maître Prosper, » dit Fabian, «vous avez ici une merveilleuse musique. » Le docteur ne répondit pas; il couvait Balthasar d’un regard fixe, et, les bras étendus vers lui, il secouait de temps à autre

ses doÎKfs comme poaren faire jaillir des goatles d’un fluide invi« sible. Puis il prit les mains de l’éludiant dans les sieiiiies, et Int dit avec une gravité pleine d'intérêt « Suivez-moi, mon jeune ami; je vais essayer une expérience pour le succès de laquelle j’ai absolument besoin de voire concours. Venez. »

Les deux étudiants suivirent le docteur à travers plusieurs pièces habitées par des animaux singuliers qui s’occupaient i lire, à écrire, à peindre, à danser. Plus loin, une porte à deux battants s’ouvrit devant eux, et iis se trouvèrent en face d’un épais nuage derrière lequel disparut Alpanus. Bientôt le nuage se déchirant avec fracas, Balthasar et Fabien virent d’abord nne salle ovale baignée d’une vapeur clair-obscur. Peu à peu les parois de la salle se fondirent dans un lointain fantastique, et à leur place apparurent des bois et des prairies, embaumés de parfums inconnus. Prosper Alpanus survint au milieu de ce paysage, vêtu de blanc comme un prêtre indien. 11 dressa au centre de la salle un miroir de cristal de forme sphérique, et après l’avoir couvert d’un voile, il appela Balthasar.

— «Jeune homme, » loi dit-il, « placez-vous devant ce miroir et réunissez toutes vos pensées sur Candida. Veuillez énergiquement qu’elle apparaisse immédiatement dans ce lieu ! »

Balthasar appela Candida dans son cœur avec un amour ioflni, tandis que Prosper Alpanus décrivait au-dessus de sa tête des cercles magnétiques. Cette opération durait à peine depuis deux secondes, lorsque Balthasar vit se condenser à la surface du miroir une vapeur bleuâtre qui prit peu à peu les traits de Candida, parée de toutes ses grâces naturelles.

Mais ce ravissant spectacle avait à peine frappé les yeux de l’amoureux Balthasar, que l’ignoble figure de Cinabre se montra près de celle de Candida : tous deux se donnaient des baisers !... A cet aspect, Balthasar, furieux, allait éclater, lorsque Prosper Alpanus le saisit par les épaules avec une extrême violence et lui remit en main sa canne magique , en disant à demi-voix : — « Frappez, frappez fort sur votre ennemi Cinabre , mais sans bouger de la place où vous êtes. » L’étudiant prit la canne et, s’escrimant à tour de bras, vit Cinabre se débattre et rouler à terre. Animé par ce succès, il fit on pas en avant pour loi porter le coup de grâce , mais soudain la vision s’évanouit. — «Arrêtez, imprudent, arrêtez ! » lui cria le docteur. « Si vous brisiez ce miroir, c’en serait fait de nousl...

KLEIK'ZACII.

bortoDu d’ici , un séjour de quelques secondes de plus pourrait uous dire fatal !...» Tous trois quittèrent la salle à pas précipités.

— «Je suissùr, maintenant, » reprit Alpanus dés qu’on fut de retour dans la chambre bleu-céleste , « que Cinabre u’est ni un mandragore ni un gnome: c’est tout simplement un avorton ordinaire, mais que protège et met en jeu une puissance cachée que je ne puis encore découvrir. Mais revenez me voir, cher Balthasar, d’ici là j’aviserai au plus sûr moyen de mener à fin œtte aventure. »

Lorsque les deux amis eurent pris congé du docteur Alpanus, qui les quitta au seuil de son appartement, Fabian ne put s’empêcher de faire une nouvelle niche au portier du logis. Mais cette fois, comme la première, l’autruche aux plumes d'or fit un nouveau quirrrrr plus courroucé, et mordit encore au doigt notre étourdi, qui prit la fuite à toutes jambes, en jurant comme un désespéré. Les deux grenouilles de l’avenue reconduisirent les visiteurs jusqu’à la grille du parc, qui se referma d’elleméme derrière eux avec un sourd mugissement.

— « Ah çà ! mais, cher ami , » s’écria Balthasar, qui avait été forcé de courir pour rattraper Fabian, « de quel singulier habit as-tu songé à t’affubler aujourd’hui avec des pans d’une longueur si démesurée et des manches aussi courtes?... » Fabian se regarda et ne fut pas peu surpris de son étrange équipage : ses manches raccourcies ne lui venaient qu’aux coudes, taudis que les pans de l'habit s’allongeaient à perte de vue derrière lui. 11 se hâta de tirer les manches et de hausser les épaules, et s’imagina que la chose était réparée, mais aux portes de la ville, les manches redevinrent encore plus courtes, et ses pans continuèrent de s’allonger de plus belle , et si bien que tous les polissons des rues se mirent à le huer et à sauter sur la queue de son babil. Le pauvre Fabian se crut ensorcelé ; il faisait de vains efforts pour ramasser sous son bras l'infernale queue, qui croissait toujours. Enfin , tout ahuri par les clameurs qui l’escortaient, il se jeta avec son ami dans la première maison dont il trouva la porte ouverte. Aussitôt qu'il fut entré, son habit reprit ses proportions ordinaires. Il trouva dans cette maison le référendaire Pulcber, qui lira Balthasar à l’écart et lui dit avec mystère : — « Comment donc oses-tu te montrer dans les rues de Kerepes lorsque les huissiers de 1 Université sont à tes trousses avec un ordre d’arrestation? »

— « £h! qu’ai-je donc fait? r» s’écria Balthasar.

— «Comment peax-lu m’adresser ane pareille qnestion?» reprit Polcher. « As-tu si vite oublié que tu as forcé le domicile du professeur Mosch Terpin, et roué de coups le maudit Cinabre jusque dans les bras de sa future femme , au point que les médecius ne savent si le magot s’en relèvera ? »

— «Que viens- tu me conter là? » interrompit Balthasar. « Je suis depuis ce malin hors de la ville...»

— « Allons donc ! » répliqua maître Pulcher, « fais avec d’antres l’étonné ; entre amis, nous savons trop ce qu’il en est. Tout à l’heure, la ridicule équipée de Fabian a été cause que nul ne prenait garde à ta présence ; mais à présent, si tu veux éviter la prison, je t’engage à déguerpir sans tambour ni trompette. Donne- moi la clef, pour que j’aille ce soir recueillir les effets; mais avant tout , je vais te conduire à Hochjacobsheim en lien de sûreté, »

Le pauvre Balthasar se laissa entrainermachinalement comme un homme hébété.

Toilette du conseiller Cinabre. — Le tigre moucheté de vert. — Têtc-â-lèle de la demoiselle de Rosenschoen avec la docteur Prosper Alpanus.

Pendant ce temps-là, M. le professeur Mosch Terpin calculait les magnifiques avantages de l’union de sa fille avec le conseiller intime Cinabre. — « Quelque peu séduisant que soit son physique, » se disait-il, « ce n’est pas moins un gendre de première volée t et d’ailleurs il parait que décidément Candida mourrait de chagrin si on lui refusait pour mari ce magot de la Chine. Au reste, qu’importe la tournure ! Cinabre est le favori du prince, et Dieu sait à quelles charges éminentes celte faveur pourra le conduire, 'fout le monde , à ma place , serait jalons d’un tel parti pour sa fille. »

Et Mosch Terpin avait raison. Mademoiselle Candida était amoureuse au suprême degré de son Cinabre. Rien n’était plus curieux que de l’entendre vanter les perfections de son futur. Le référendaire Pulcher en riait sous cape de meilleur cœur que tous les autres ; et de concert avec le jeune secrétaire Adriaii, qui n’avait regagné les bonnes grâces du prince Barsanuph qu’en lui apportant une tablette de savon pour dégraisser sa culotte, il résolut de s’allacher Jour et nuit aux moindres mouvements dq Cinabre, afin de saisir la première occasion de lui

KLEIN-ZACII.

tendre au piège où U eût mille chances de se rompre le coa.

Cinabre avait oblenu du prince la jouissance d’une superbe maisou de campagne aux environs de la Késidence. Au milieu du jardin qui entourait celte habitation se trouvait un parterre tout planté de rosiers à cent feuilles. Tous les neuf jours, Cinabre se levait à l'aube, descendait seul au jardin , et disparaissait à travers les hautes loutTes de rosiers. Pulcher et Adrian , qui l’observaient, escaladèrent une nuit le mur du jardin, la veille d’un des jours où Cinabre devait s’y rendre. Cachés dans une baie d’aubépine fleurie, ils virent arriver le nain sur la pelouse du parterre. En même temps le parfum des roses devint plus suave et plus pénétrant; une douce brise agita les feuillages diaprés par la rosée matinale, et une belle femme voilée descendit sur un nuage d'or au milieu des rosiers. Elle attira Cinabre sur ses genoux, le caressa, et se mit à démêler avec un peigne d'or l'épaisse chevelure du petit monstre , qui semblait prendre à cette opération un plaisir fort sensuel. Lorsque la toilette de Cinabre fut achevée, et que la fée (car c’en était une) eut séparé ses boucles decôté et d’autre, Pulcher et Adrian remarquèrent une ligne couleur de feu qui reluisait sur le haut de la tête du petit homme. La fée lui fit ses adieux en termes fort tendres, et lui dit : — « Cher enfant, sois sage et prudent, pour que la fortune te reste fidèle! » — a Adieu, petite maman,» répondit Cinabre. Et la fée, remontant sur sou nuage d’or, disparut dans les airs.

Pulcher et Adrian restèrent longtemps muets de stupeur. Mais le premier soin du référendaire fut d’écrire à Balthasar pour lui apprendre la découverte qu’il avait faite, et lui promettre de redoubler de surveillance.

Cependant le maudit Cinabre avait aperçu ses deux ennemis fuir à travers les avenues du jardin après le départ de la fée. Tremblant que ce qui s’était passé ne fût divulgué , il eut un accès de fièvre, et se fit porter au lit. Le prince Bursanuph, informé de l'indisposition subite de son conseiller spécial, lui envoya son médecin. — <( Monsieur le conseiller, » dit le médecin eu lui tâtant le pouls, «vos veilles pour le service de l’État usent votre santé d’une manière effrayante... Votre tête est brûlante, vous allez avoir une inflammatioii cérébrale, et...»

« Qu’est-ce à dire, charlatan? » s’écria de sa voix rauque et

nasillarde le favori de monseigneur Barsanupb. «Va-t’en à tous

{>4 s »',0.\TES r.XNTASTIQliES.

tes diables, charlatan ! Je ne veux pas être malade, je rne porte mieux que loi, et je vais me lever pour aller au conseil qui se tient aujourd’hui chez le ministre. » Le pauvre médecin, tout effaré, reçut on bon soufflet par-dessus ce discours, et s’enfuit chez le prince, qui attendait impatiemment le bulletin de santé de son cher Cinabre. Barsanuph rit beaucoup do soufflet, et s’écria : — «Mon conseiller spécial est un homme incomparable I je défie qu’on trouve dans l’Europe entière on fonctionnaire plus zélé pour les intérêts publics. »

Lorsque Cinabre entra dans la chambre do conseil, le ministre Prælextalus le félicita longuement sur son activité infatigable, et le pria de lire au prince un protocole qu’il disait avoir rédigé pour une importante négociation entre la principauté de Barsanuph et la cour de Kakatuk. — a Ce mémoire est de moi, B dit le ministre, «et j’en avertirai monseigneur; mais votre débit oratoire y ajoutera une énorme valeur. » Or, l’œuvre prétendue de Son Excellence Prælextatos n’était qu’un plagiat; le véritable auteur de sa rédaction était le pauvre secrétaire Âdrian.

Cinabre prit le papier et se rendit an palais avec le ministre. Mais à peine eut -il commencé sa lecture, qu’il se mit à bredouiller de façon à la rendre tout à fuit inintelligible. Cependant le prince paraissait ravi, et ne cessait de répéter: — «C’est parfait! c’est d’une diplomatie achevée! c’est inimitable !... b Puis, s’avançant vers Cinabre, il le souleva dans ses bras et le serra sur son cœur à la place où brillait la grande décoration du Tigre moucheté de vert, et il ne se lassait 'point de faire l'éloge le plus emphatique des talents politiques et autres de Cinabre. — « Mon cher ami, b lui dit-il ensuite, en donnant à sa voix One intonation des plus solennelles, «je vous fais mon ministre universel, et je veux que tous mes sujets vous honorent à l'égal de moi-même! — Pour vous. » ajouta-t-il en se tournant vers Son Excellence Prætextatus, « pour vous, monsieur le baron, je vous engage à vous retirer dans vos terres ; vous êtes usé, trèsusé... B

Le ministre disgracié se retira fort chagrin en lançant un coup d’œil furieux à son successeur, qui le regarda partir de l'air le plus dédaigneux, la tête haute et le corps penché en arrière, appuyé sur sa petite canne à bec de corbin. Cependant le prince Barsanuph, coutiauant l’investiture de son grand di-

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gnitairc , se flt apporter par son valet de chambre les insignes de la décoration du Tigre moucheté de vert, et en couvrit Cinabre, qui parut cette fois plus ridicule qu’on ne l’avait encore vu. Comme le laideron ministériel était si contrefait qn’il était impossible de suspendre après lui d’une manière décente la plaque et le cordon de l’ordre éminent qui lui était conféré, on appela le taillenr du théâtre pour imaginer on expédient. Ce tailleur, qui se nommait Kees, et se distinguait par une haute intelligence des fonctions de son emploi, s’avisa fort judicieusement de coudre sur la poitrine et le dos du ministre une vingtaine de boutons en pierreries auxquels s’adaptaient parfaitement les crachats et rubans du Tigre moucheté de vert. Le prince inventa de son cAté presque immédiatement plusieurs degrés de l’ordre; il décida et flt enregistrer qu’il y aurait à l’avenir des chevaliers à deux boutons, à trois, quatre, cinq boutons, et ainsi de suite. Le ministre seul avait droit au nombre de vingt, nécessité par sa difformité , dont on flt on privilège. Le tailleur Kees reçut la décoration à deux boutons, et le prince ajouta à celte faveur celle de grand maître de sa garde-robe.

Or, tandis que se passaient ces puérilités dérisoires, le docteur Prosper Àlpanus, accoudé sur la margelle de sa fenêtre, promenait à travers ses Jardins un long regard mélancolique. 11 avait employé une nuit à créer l’horoscope de Balthasar, et cette opération lui avait révélé certains détails relatifs à Cinabre. Comme il songeait à cela, et surtout à la ligne couleur de feu remarquée par Pulcher et Adrian, et dont Balthasar l’avait prévenu, il entendit une voiture s’arrêter à la grille do parc. C’était la demoiselle de Roseascboen qui venait lui faire une visite.

Elle était vêtue de noir et portait un long voile. Saisi d’une étrange inquiétude à son aspect, Prosper Alpanus prit sa canne et dirigea sur la chanoinesse les reflets diamanlés de l’escarboucle. Aussitôt, à travers le déguisement de la fée, il reconnut la tunique blanche et diaphane, les ailes d’azur diapré et la couronne de roses qui formaient les attributs mystérieux de la séduisante Rosabelverde.

Non moins rusé que la visiteuse , le docteur lui Qt l’accueil le plus gracieux et lui offrit une tasse de café, qu’elle acceplg. Mais lorsque la cafetière fut sur la table, et qo’ Alpanus voulut

remplir les tasses, il ent beau verser, le café coulait toujours, mais les tasses restaient vides. — « Oh ! oli ! » fit-il , « est-ce que par hasard mon café ne vaudrait rien? Voudriez-vous, chère dame, prendre la peine de vous servir vous-même? » — « Volontiers, » dit la chanoinesse, et elle prit la cafetière ; mais cette fois le liquide ne coulait point, tandis que les tasses s’emplissaient si vite, qu’elles débordèrent en un clin d’œil et que la robe de mademoiselle de Roscnschoen fut inondée de café. C’était prodige contre prodige. Dès que la chanoinesse eut reposé la cafetière sur la table, tout le café disparut sans laisser la moindre trace , et les tasses parurent parfaitement sèches.

Prosper Alpanus et la fée se regardèrent un moment d’un air de défi. Enfin celle-ci reprit la parole : — « Docteur, » ditelle, « quand je suis arrivée, vous lisiez, ce me semble, un livre fort attachant. » — « Oui, belle dame. » reprit Alpanus ; « ce volume contient des choses vraiment surprenantes. » Et, à ces mots, il voulut ouvrir le volume , mais les maudits feuillets se refermaient toujours en faisant klipp-klapp, klippklapp. — ;« Tiens! » s’écria le docteur, « c’est singulier; ne pourriez-vous, chère dame, ouvrir vous-même ce volume? » La fée le prit et l’ouvrit sans effort; mais aussitôt tous les feuillets se détachèrent et s’envolèrent par la chambre, en se développant jusqu’à des dimensions monstrueuses. Cette fois la fée recula tout effrayée. Le docteur sourit, referma le volume avec bruit , et tous les feuillets qui voltigeaient disparurent.

— « Allons, chère dame, » reprit Alpanus, « laissons de côté ces petites agaceries de notre savoir-faire, et passons, si tel est votre bon plaisir, à des expériences plus importantes. »

— «Non, » s’écria la fée, «je veux partir ! »

— « Hé 1 hé !» fit le malin docteur, « ceci pourrait dépendre un peu de ma bonne volonté: car il est temps que je vous déclare que vous êtes en ma puissance. »

— « En vérité? » s’écria mademoiselle de Rosenschoen avec un accent de colère ironique, « y pensez-vous? » Et, à ces mots, sa robe noire s'étendit comme la membrane d’une chauve-souris, et elle se mit à voltiger à la hauteur du plafond. Prosper Alpanus prit aussitôt la forme d’un gros cerf-volant et poursuivit la chauve-souris. Celle-ci, épuisée de fatigue, se

WLEl.V-7.ACir.

laissa tomber à terre et se métamorphosa en souris. Le cerfvolant devint tout de suite un chat gris, qui donna la chasse à la souris. La souris se changea en oiseau-mouche pour échapper au chat; mais aussitôt une myriade d’oiseaux fantastiques et d’insectes redoutables emplit la chambre, et un filet aux mailles d’or s’étendit devant la fenêtre pour ôter à l’oiseaumouche toute chance de fuite. Alors la fée Kosabelverde reprit sa forme naturelle, et parut dans tout l’éclat de sa beauté aux yeux éblouis du savant Alpanus , qui se dressa devant elle armé de sa canne à escarboucle. Rosabelverde avance vers le magicien ; mais ce brusque mouvement fait tomber son peigne d’or, qui se brise sur le carreau.... — « Oh! malheur, malheur à moi ! » s’écrie-t-elle Et voilà que soudain le charme s’é-

vanouit, et il n’y a plus que la chaiioinesse et le docteur Prosper, tranquillement assis chacun d’un côté de la table, en face d’une lasse du Japon , dans laquelle scintille un moka brûlant et parfumé.

— a Ma foi, » dit Alpanus, « ce café est divin. Je suis seulement fâché que votre beau peigne d'or se soit brisé sur les dalles de ce cabinet. »

— « Oh ! j’en suis toute consolée, » répond la fée. « Après tout, c’est ma faute; car j'aurais dû remarquer que les dalles de cette chambre sont des pierres revêtues de signes magiques. Nous avons de part et d'autre signalé notre science, et nous sommes de presque égale force. Mais comment se fait-il donc, cher docteur, que nous ne nous connaissions que d’aujourd’hui?»

— « C’est, » reprit Prosper Alpanus, « qu’à l’époque où vous étiez une des plus ravissantes fées du Dschinnistan , je n’étais encore, moi, qu’un pauvre étudiant séquestré dans le plus profond des pyramides d’Égypte, sous la férule du vieux Zoroaslre, le plus fameux magicien que le monde ait jamais vu naître. C’est sous le règne du prince Démétrius que je suis venu m’établir dans cette contrée. » — « Hé quoi! » répliqua la chanoinesse, <( on ne vous a point exilé au glorieux avènement du prince Papimulius, qui créa la lumière au sein de ses Etats? » — « Non, » dit Alpanus, « car je me suis montré un des plus zélés pnrti.sans du nouveau système. Je prouvai, par de savants traités, qu’il ne doit ni pleuvoir ni tonner que par la suprême volonté du prince régnant, et que c’est à la pro-

522 CONTES FANTASTIQL'ES.

teclioB spéciale de la noblesse qu'il faut rendre grâce de U floraison des récoltes, puisqu’elle passe à délibérer dans ses palais, sur la prospérité du pays, le temps que les vilains mettent à ensemencer. Le prince Papbnutius, reconnaissant, créa pour moi la place d'inspecteur général de la civilisation. J'ai fait en cette qualité tout le bien qui a dépendu de moi, et je suis bien aise de vous dire que vous devez à mes procédés l’avis qui vous parvint de la croisade des gens de police contre les fées; c’est un peu grâce à moi que vous vivez tranquillement au milieu du progrès des lumières. Mais tenez , ma obère cbanoinesse. regardez par cette fenêtre les splendides avenues de ce parc peuplé d’esprits bienfaisants et dociles à ma loi. Il m’a fallu quelque babileté, je vous le jure, pour en écarter les inquisiteurs et les forestiers de la couronne. Ânjonrd’bui , je mène une paisible existence. Le prince Barsanupb ne se soucie guère de féerie; chacun, autour de lui, fait ses affaires à sa guise , et nul n’est inquiété, pourvu qu’il paie l’impêt. »

— « Mais, » interrompit la cbanoinesse, « comment vous, cher docteur, pleiu de bonté comme vous êtes, pouvez'vous persécuter avec un tel acharnement mon pauvre protégé Cinabre? » — « C’est pour réparer votre étourderie, qui a prodigué ses dons à un être indigne. Votre Cinabre ne sera jamais qu'un méchant magot; et depuis que votre peigne d’or s’est brisé, U tombe à jamais sous ma puissance. » — « Pitié, pitié pour lui, docteur ! » s’écria la cbanoinesse en suppliant. — « Que me demandez-vous? » s’écria Prosper Alpanus; « voulez-vous voir un éclianlillon des exploits de votre protégé? prenez et lisez. * Et il tendit â la cbanoinesse un parchemin sur lequel était tracé l'horoscope de Balthasar.

Lorsque la fée eut pris lecture de ce travail, elle fut obligée de recounattre l'erreur qu’elle avait commise. — « Il faut bien,» dit-elle , « céder au pouvoir du destin. Pauvre Cinabre I » — « Oui, » reprit Alpanus, » il faut que sa destinée s’accomplisse; mais il a encore la chance d’acquérir et de posséder pour un peu de temps des honneurs et des dignités. Je lui accorde cette chance par égard pour vous, que je regrette si fort de désobliger. » — «Ob! vous êtes un homme admirable! » dit la fée. « Gardez-moi constamment votre amitié. » — « Comptez sur elle toujours, » dit Alpanus, «et venez, toutes les fois que

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cela vous fera plaisir, goûter de mon moka, que vous avez trouvé si délicieux. »

Le docteur accompagna la fée-chanoinesse jusqu’à la grille do parc, et, le long du chemin, les habitants invisibles de ces bocages firent entendre on merveilleux concert. Avant de se séparer d’elle, Alpanus pria la belle visiteuse de s’en retourner dans sa coquille de cristal, qui stationnait à la grille, attelée de ses deux licornes blanches, avec le grand scarabée, qui balançait à l’arrière-train ses ailes d’azur, et le faisan d’argent, qui tenait en son bec les rênes d’or. La fée, ravie de la galanterie du vieux docteur, lui sourit, en le quittant, avec un charme divin.

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