‹ Contes fantastiques de Hoffmann, traduitsChapitre 17 sur 18 · VII · texte numérisé non relu

VII

Comment le proretieur Moseh Terpin étudiait l’histoire naturelle dans le

cellier de Son Altesse. — Désespoir de Balthasar. — Cadeau que lui fit

Prosper Alpanus.

Balthasar , caché dans on galetas au village de Hocbjacobslieim, reçut du référendaire Pulcher la lettre suivante : — « Mon cher Balthasar, tout va de mal en pis : notre ennemi Cinabre est devenu ministre des relations extérieures, et il a reçu la plus haute décoration de l’ordre du Tigre moucheté de vert. Le professeur Moseh Terpin , déjà ivre de joie , s’est fait nommer par son futur gendre directeur général de tons les phénomènes naturels de la principauté; c’est une sinécure des plus grassement rétribuées. 11 est chargé par le gouvernement d'écrire un traité in-folio sur l’importante question de savoir pourquoi le goût du vin diffère du goût de l’eau, et produit des effets si différents. Il a été autorisé à faire ses expériences dans le cellier du prince. Il a déjà dépensé en études un demi-foudre de vin do Bhin et je ue sais combien de paniers de chara-' pagne. Il s’occupe à présent de l’analyse d’une pièce d’alicante. Le nouveau ministre n’a pas oublié la schlague que lu lui as administrée dans la maison de Moseh Terpin. 11 a juré de se venger avec éclat. Tu ne serais pas eu sûreté à Kerepes. Il m’en veut cruellement de l’avoir surpris au moment où la dame voilée lui faisait sa toilette au milieu d’uo buisson de roses ; et tant qu’il restera au pouvoir, je oe parviendrai pas à l’emplm le plus minime. Du reste, ma mauvaise étoile nous fait rencon-

SSi CONTES FANTASTIQUES.

trer sans cesse et partoal. Dernièrement, l’infernal avorton, revêtu de tous les insignes de sa dignité, visitait, à l'heure où le public y est admis , le musée d’histoire naturelle de notre ville. En arrivant devant l’armoire vitrée où sont renfermés les singes empaillés, un étranger l’aperçut debout et appuyé sur sa canne : — « Oh! » s’écria-t-il, « le charmant animal vivant! d’où vient-il, s’il vous plaît, monsieur le conservateur? » A ces mots, le gardien des curiosités posa la main sur l’épaule de Cinabre et répondit gravement : — « En vérité, monsieur, c’est uue béte fort rare et qui figurera très-avantageusement, après sa mort, dans cette armoire. On nomme cette espèce de singe le mycetes Belzebub ; c’est le simin Belzebub Linnæi, niger, barbatus, podiis caudaque apice brunneis. » — « Monsieur! monsieur! » s’écria Cinabre exaspéré, « vous en avez menti, et je vous ferai châtier vertement pour vous apprendre à ne pas connaître le ministre Cinabre.... » Je n’étais pas loin de là, cher Balthasar. Celte scène comique excita mon fou-rire ; le ministre se retourna et me lança un coup d’œil furieux. Mais il eut beau faire, l’étranger n’en persista pas moins dans sa flegmatique admiration, et voulut faire croquer à Cinabre des noisettes qu’il épluchait avec le plus grand soin. Le ministre n’y put tenir davantage; il fut saisi d’une crise nerveuse; on l’emporta dans sa voiture. Voilà la première mésaventure qui arrive à celte maudite mandragore. (!cla me donna un peu d’espérance. Dieu n’abandonne pas toujours les honnêtes gens comme toi et moi. Courage donc, et patience ! J’ai appris que, l’autre jour. Cinabre est revenu fort déconcerté de sa visite matinale au buisson des rosiers ; peutêtre que la dame qui le protège n’a point reparu; car les cheveux du favori sont fort eu désordre, et le prince lui a dit : — « Cher ami, vous négligez trop votre magnihque chevelure, je veux vous envoyer mon perruquier. » k quoi Cinabre a répondu très-insolemment: — « Si ce faquin parait devant mes yeux, je le ferai jeter par la fenêtre. » Le prince a ouvert de grands yeux.... Adieu, mon cher Balthasar, cache-toi bien; tous les furets de la police sont à tes trousses. »

Le pauvre Balthasar était désolé. 11 se mit à courir les champs et les bois en pleurant et se tordant les bras. Il accusait Alpanus de s’être moqué de lui et de l’avoir ensorcelé. Fendant qu’il jetait aux quatre vents du ciel les phrases sac-

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cadées de son lamentable monologue, la nuit tombait par degrés , et une teinte de plomb chargeait d’un gris obscur les horizons lointains. Tout à coup le soleil , avant de disparaître, perça le voile des cieu\ et colora d’une lueur blanche , mais radieuse, la cime des arbres et la feuillée des buissons. Les insectes se mirent à bourdonner comme au point du jour; les parfums de la terre devinrent plus pénétrants, une harmonie céleste anima peu à peu les zones de l’espace, la lumière se fixa un moment comme une aurore boréale . au milieu de laquelle le docteur l’rosper Alpanus descendit vers Balthasar, monté sur un insecte étincelant de raille reflets magiques, et semblable à un phalène aux ailes nuancées de toutes les couleurs du prisme.

— «Jeune homme, » dit-il à l’étudiant, « pourquoi m'accuses-tu de t’avoir fait do mal au moment même ou je travaille à te livrer ton ennemi? Je ne m’oflense point de les plaintes, car je sais combien l’amour rend injuste et cause d’impatience ! Je te pardonne, et je viens te protéger. Apprends que Cinabre est on avorton mis au monde par une pauvre paysanne; son véritable nom est Klein-Zach ; il n’a pris celui de Cinabre que par une sotte vanité. Apprends encore que la chanoinesse de Kosenschoen, qui n’est rien moins que la célèbre fée Rosabelverde, ayant rencontré ce misérable nain dans une de ses promenades solitaires, eut pitié de sa destinée, et imagina de lui accorder un don bizarre, dont les résultats pussent le consoler des facultés naturelles dont sa naissance le privait. Ce don consistait à loi faire attribuer tout ce qu’un autre penserait, dirait ou ferait en sa présence; il devait en outre, dans toute société de gens remarquables par leur beauté physique, leur intelligence ou la (inesse de leur esprit , passer aussitôt aux yeux de tous pour le plus beau, le plus intelligent, le plus spirituel. Ce charme singulier réside dans une tresse formée de trois cheveux couleur de feu plantés au sommet de la tète de Klein-Zach. Le moindre attouchement devait lui être douloureux et funeste; c’est pourquoi la fée orna sa tète d’une épaisse et soyeuse chevelure, qu’elle-mème voulait bien prendre la peine de venir peigner tous les neuf jours avec un peigne d’or magique, dont l'usage conjurait tout maléfice dirigé contre sou petit protégé. Mais aujourd’hui le peigne est brisé; Klein-Zach est livré sans défense h toutes les attaques de ceux auxquels il

RÎ6 CO\TF.S FANTASTIQIIK».

a nui, et il ne s’af^it plu<<, pour achever de rompre le ciiarme, que d’arracher de la télé du ministre Cinabre les trois cheveux couleur de feu. C’est à toi, cher Balthasar, qu’est réservé l’honneur de cette entreprise. Il ne faut qu’un peu de courage, de force et d’adresse. Prends cette lentille de cristal, va audevant de Cinabre ; dès que lu l’auras rencontré, dirige à travers cette lentille un regard attentif sur sa chevelure, et ta verras aussitôt se dresser la tresse de cheveux couleur de feu. Saisis aussitôt le nain sans hésiter, et arrache'lui d'un seul coup de main son talisman, que tu brûleras immédiatement, soit à une bougie, soit en le jetant dans un foyer quelconque. »

— « O savant et vénérable docteur, » s'écria Balthasar, « combien suis-je peu digne de vos bienfnils et de votre appui ! Grâces vous soient rendues, ô vous par qui toutes mes peines vont finir, par qui va m’ètre donné tout un avenir de divine félicité !» — « C’est bien, » dit Alpanus, « ta gratitude me plaît, et ton cœur pur et sincère était digne de ce que je fais pour toi. Je puis le paraître en ce moment assez semblable à l’un de ces personnages fantastiques dont fourmillent les contes bleus des grand'mèies; mais l’événement te prouvera bientôt que la nature est pleine de mystères qui ne se révèlent qu’aux êtres privilégiés. 11 me reste à le confier maintenant le secret de l’avenir que je te réserve. Je m’ennuie de végéter dans ce pays, et j’ai hâte de retourner an royaume des fées, où m’attend une Péri d’une merveilleuse beauté, pour me rajeunir et m’épouser. Je vais quitter tout ce que je possède ici, mais c’est toi que je veux constituer l’héritier légitime de mes biens. J’irai demain à Kerepes faire dresser en ta faveur un acte de donation dans lequel je le donnerai la qualité de neveu. Aussitôt que tu auras brisé le charme qui ensorcelle Cinabre et Candida , présentetoi au docteur Mosch Terpin avec l’aplomb qu’assurent de bonnes propriétés, et il sera trop heureux de te donner sa fille en mariage. Je l’engage alors à te fixer avec Candida dans ma maison de campagne; vous y jouirez tous deux d’un bonheur inaltérable. »

En achevant ces roots, le docteur Prosper Alpanus siffla trois fois. Son insecte , sellé et bridé , vint aussitôt le rejoindre ; et, au moment de partir, Alpanus tira de sa poche une petite botte d’écaille , qu’il remit à Balthasar en lui disant : — « Serre celte boite précieusement, avec la lentille de cristal que je

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t’ai couilée; elle renferme ce qui doit le faire sortir de tout embarras. »

BalUiasar retourna dire adieu à son galetas de llocbjacobalieim, et liàter joyeusement les préparatifs de sou expédition contre Cioabre.

On retrouve l’ami Fabian. — Comment le prince Barsanuph se rétugia der* rière un paravent, et dcslilua le directeur général des phénomènes. — Cinabre s'entuit de la maison de Mosch Terpin. — Comment Mosch Terpin, après avoir voulu monter i cheval sur un papillon et devenir empereur, finit par aller te coucher.

Balthasar rentra dans Kerepes an point du jour, et courut chez son ami Fabian. 11 frappa à la porte ; une voix faible et plaintive répondit : — « Ouvrez. » Le pauvre Fabian était au lit, pâle, défait, la mort peinte sur tous les traits. — a Pour Dieul » s’écria Balthasar, « que t’est-il donc arrivé? n

— « Hélas! » murmura Fabian avec des sanglots étouffés, « je suis un homme perdu. Alpanus est un infernal magicien à qui je dois ma ruine totale. »

— « Ho! bol » fit Balthasar en souriant malgré lui, « nous avons donc bien changé de manière de voir 1 Où est le temps où tu ne croyais pas à ces billevesées? »

— «Je crois à tout maintenant, » reprit Fabian ; « les gnomes, les farfadets, le roi des rats, les hommes-racines, je tiens tout pour réel ; et je suis rudement payé pour cela. Tu te souviens des risées auxquelles m’exposa ma queue d’habit, en revenant, ces jours passés, de la maison d’Alpanus? Eh bien ! regarde! »

BalUiasar vil les murs de la chambre tapissés d’une inGnité d’habits de toutes formes et de toutes couleurs.

— « Figure-toi, » poursuivit Fabiau, « que j’ai fait faire eeUe mullilude de vêtements avec l’espoir de voir cesser la mystification dont le damné docteur m’a rendu victime; eh bien ! je ne puis endosser aucune espèce d’habit sans qu'aussilèt les mancites ne se raccourcissent jusqu'aux aisselles, tan> dis que les pans s’allongent de plus de six aunes. Tout l’art des meilleurs tailleurs est impuissant contre le sortilège qui m’accable. On se moque de moi partout où je montre le bout

CONTES FANTASTUJIJES.

de mon ne/,; et, pour comble de disgrâce, les théologiens veulent me faire un procès, comme à un hérétique ou à un possédé que la divine justice signale, disent-ils, à leur zèle vengeur. Si l’inquisition était rétablie, je serais rôti comme ua balai. Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir? Le rectenr de rUniversilé m’a fait avertir que si je ne me présentais devant lui, dans huit jours, couvert d’un habit convenable et décent, je serais chassé des écoles. C’est aujourd’hui ce huitième jour !.... O malheureux que je suis! ô maudit Prosper .\lbanus! »

— « Ne blasphème pas contre le plus digne et le meiilenr des hommes! » interrompit Balthasar. « S’il a voulu te punir uti peu de tes espiègleries de l’autre jour, il a trop bon cœur pour permettre qu’il t’arrive le moindre désagrément sérieux. Le docteur Prosper Âlpanus est actuellement mon oncle bienaimé, à qui je suis aujourd’hui redevable de la possession en toute propriété d’une délicieuse maison de campagne. Et , tiens, camarade, voici un remède infaillible contre tous les embarras de position qui peuvent se rencontrer dans le cours de la vie. » Et Balthasar présenta au désolé Fabian la botte d’écaille.

— « Eh ! que ferai-je de ce brimborion? » demanda Fabian ; « quel rapport peut-il exister entre une boite d’écaille et des manches ou une queue d’habit? »

— « Prends toujours, » reprit Balthasar. « Ouvre la botte, et sachons ce qu’elle contient. »

Fabian ouvrit la boile; il en sortit un habit noir qui grandit et se développa jusqu’aux exactes proportions de la taille de l'étudiant. La joie des deux amis fut aussi extrême que leur surprise. Le nom de Prosper Albanus fut couvert de bénédictions. Fabian courut aussitôt chez le recteur de l’Université , et, à son retour, Balthasar lui raconta le plan tracé par Alpanus pour arriver à renverser Cinabre du faite de ses grandeurs usurpées, et pour reconquérir la belle, l’adorée Candida. Tout en causant, Balthasar, qui regardait dans la rue, vit passer le référendaire Pulcher; il l’appela et lui fit signe de monter. Mais à peine Pulcher eut-il entendu à sou tour le récit dont Balthasar avait régalé Fabian, qu’il s’écria piteusement: — « Tout cela est bel et bon; mais il est trop tard, car c’est aujourd’hui même que doit avoir lieu le mariage de Cinabre avec

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la fille tle Mosch Terpin. Il y aura dans la maisou de notre professeur un bal magnifique, auquel le prince daignera paraître en personne. »

— « Eh bien I » s’écria Balthasar, « c'est donc aujourd’hui même , et tout à l’heure , dans la maison de Mosch Terpin , que nous allons faire main basse sur Cinabre. Il ne manquera pas de girandoles chargées de bougies pour brûler la tresse couleur de feu qui fait la puissance de cette odieuse petite créature, n

A quelques heures de là, au milieu du salon splendidement éclairé du professeur Mosch Terpin, rayonnait le petit Cinabre, aux lueurs de cent bougies. Le ministre portait un habit rouge brodé d’or sur toutes les coutures; il avait l’épée au côté, un chapeau ù plumes sous le bras, et se balançait avec une arrogance que tout le monde admirait, par respect pour les insignes de l’ordre du Tigre moucheté de vert, dont le grand cordon l’atTublait de la façon la plus grotesque. Près de lui, Candida, plus belle que jamais, était revêtue de son costume de mariée. Cinabre, de temps en temps, lui serrait les mains avec un hideux ricanement, auquel elle répondait par un angélique sourire. C’était un spectacle horrible à voir, et il fallait que l’enchanteinent fût bien complet pour que personne ne s’aperçût de l’infâme fascination exercée par Cinabre sur la nombreuse société qui se pressait à l’envi dans le salon. Tous les regards étaient fixés sur le maudit nain et sur Candida ; nul ne semblait faire attention à la présence du prince Barsanuph, qui venait d’entrer.

Au moment où allait s’accomplir entre les deux fiancés l’échange des anneaux de mariage présentés par Mosch Terpin sur un plateau d’argent, un mouvement rapide agita la foule des invités. La porte du salon s’était ouverte avec fracas ; Balthasar, accompagné de Pulcher et de Fabian, s’avança d’un pas ferme, les poings serrés, le front haut et menaçant. Un trouble violent les accueillit, une clameur de haro s’éleva de tous les coins de la salle, et le prince Barsanuph, croyant à une émeute politique, ouvrait la bouche pour donner l'ordre d’arrêter les trois jeunes gens, lorsque, plus prompt que l’é-~ clair, Balthasar dirige contre Cinabre la lentille de cristal. Le nain pousse un cri sons l’influence du bijou magique, comme si une décharge d’électricité venait de l’atteindre. Candida s’é-

vanouil de frayeur et d’émotion à l’aspect de Daltiiasar. Les as* sUtants, frappés de stupeur, restent l’œil fixe et les lèvres béantes... Bnllliasar, sans se troubler, voit In tresse des trois cheveux couleur de feu, saule sur Cinabre, le terrasse, et, malgré sa résistance et ses égratignures, aidé de Puicher et de Fabiau, il arrache le talisman de la fée Rosabelverde et lo

jette sur le brasier A l’instant même une explosion se fait

entendre, la maison est ébranlée jusque dans ses fondements, et les spectateurs de cette scène se réveillent comme d’un long cauchemar.

Cependant le ministre Cinabre, pétillant de colère, criaille, jure et tempête de toute la force de ses petits poumons; il veut, il ordonne qu’on arrête les perturbateurs de la fête qui retardent si insolemment son mariage. Mais celte fois l’enchantement a cessé, ou le regarde et on se demande ce que signifie cet ignoble magot déguisé en ministre. On l’entoure, on se le jette de main en main comme une balle de paume ; il perd, ainsi berné, son chapeau, sou épée et ses escarpins; on lui arrache même avec irrévérence le grand cordon de l’ordre du Tigre moucheté de vert, avec ses vingt boutons de diamant. — « Prince Barsanuph, » hurlait Cinabre, « venez donc au secours de votre ministre favori ! » Le prince, abasourdi, veut gagner la porte et s’enfuir ; Mosch Terpin se rencontre sur son passage; l’altesse saisit à la gorge le pauvre professeur : ~ « Misérable, » lui dit-il, « osez-vous bien rendre votre prince témoin d’une si dégoûtante parade 1 Quoil vous m’invitez à assister au mariage de votre fille avec mon ministre Cinabre, et à la place de mon ministre je trouve ici le plus dégoûtant de tous les magots. Vous mériteriez d’être rais en jugement pour crime de haute trahison, ou plutôt je devrais vous faire enfermer pour le reste de vos jours dans une maison de fous. Je vous destitue de votre emploi de directeur général des phénomènes de ma principauté, et je vous interdis dès ce jour de remettre le pied dans mon cellier... Au diable! »

Là-dessus, Barsanuph sortit de la salie fort courroucé. Mosch Terpin, furieux de la perle de sa sinécure, empoigne Cinabre - et va le lancer par la fenêtre ; mais le conservateur do musée se précipite au-devant de lui en criant ; — « Monsieur, monsieur le professeur, qu’allez-vous faire? ne détruisez pas une si précieuse propriété nationale : voua tenez dans vos mains

ici-ürs-zAcii,

ie myceCesBelzeliub, simia Relzcbub ünn»i, qui s’est échappé de ia ménagerie des sinzes vivants ! » Un rauque éclat de rire accueillit la réclamation du conservateur; mais à peine Mosch Tcrpin lui eut-il lâché Cinabre, qu’il s’écria en le secouant à terre comme une vermine malTaisante : — « Fi ! fi ! ce n’est point là le simia Beizebub ; c’est on sale et ignoble hommeracine! n

Lee éclats de rire recommencèrent avec les mauvais traitements; le pauvre klein-Zacb eut toutes les peines du monde à gagner ia porte et l'escalier; aucun de ses domestiques ne le reconnut.

Pendant que ce drame burlesque s’achevait dans te salon, Balthasar avait couru dans la chambre voisine, où l’on avait porté Candida évanouie. Il se jeta à genoux près d’elle, couvrant ses mains de baisers et de larmes, et l’appelant des noms les plus tendres. A la fin, elle rouvrit les yeux, reconnut son bien-aimé d'autrefois, et loi rendit caresse pour caresse. Quand elle fut un peu remise de l’émotion trop vive qu’elle avait éprouvée, elle raconta à Balthasar comment un jour il loi avait semblé tout à coup qu’elle tombait sous l’empire d’un mauvais démon qui s’emparait de son cœur et la soumettait à une affreuse erreur, en prenant, pour la séduire, les traits mêmes de Balthasar. C’est ce qui venait de lui arriver. Le talisman de la fée Rosabelverde avait fait paraître le petit Cinabre à ses regards paré de la ressemblance de Balthasar.

Comme ils se prodiguaient tous deux les serments les plus ardents, Mosch Terpin entra dans la chambre en donnant tous les signes do plus violent désespoir. — a Non, » s’écriait-il, «je n’y survivrai pas! Quoi! me voir destitué d’une si haute et si importante direction générale ! .Moi, chassé des caves du prince! privé de tout espoir d’obtenir Jamais l’entrée de l’ordre du Tigre moucheté de vert, à trois ou cinq boutons d’or! Hélas! hélas! tout est donc fini, perdu, anéanti 1 Et que va dire l’illustre ministre Cinabre quand il saura que j’ai pris pour lui le plus vilain singe qui ait jamais été vu dans les foires de toute l’Allemagne!...

— « Mais, cher monsieur, songez donc, » lui répétaient les assistants, « songez donc qu’il n’existe plus de ministre Cinabre. Nous étions ensorcelés depuis quelque temps par la malicieuse Rosabelverde. »

632 CONTES FANTASTIOI'ES.

Mosch Terpin se frotta les paupières, éternua, toussa etpro* mena lentement deux gros yeux à fleur de tète sur les gens qui l’environnaient; puis un accès de fièvre colora les pommettes de ses joues en écoulant les merveilles que l’étudiant Balthasar lui disait du docteur Âipanus. — « Oui, certes, » s’écria-t-il, «je le sens à n’en plus douter! j’étais la dupe d’une infâme diablerie. Mais grâce à toi, Prosper Aipanus, je suis affranchi des griffes de l’esprit malin. Hurrah I Prosper Âipanus, viens à moi ! descends des régions éthérées sur ton phalène d’azur, et amène-moi un papillon sellé et bridé ! je te suivrai sans crainte à travers les airs ; j’irai me faire friser par la jolie fée Rosabelverde I et je deviendrai alors ministre, roi, empereur!... Hurrah!... »

Et le pauvre homme se mit à cabrioler avec une telle frénésie, qu'on eut peur de le voir devenir fou. Après quelques minutes d’extravagances, il tomba épuisé sur un siège. Alors Balthasar et Gandida se prirent par la main et s’approchèrent de lui pour lui parler de leur amour et demander à genoux sa bénédiction. Tous deux parlèrent avec une telle éloquence, que Mosch Terpin ne put retenir quelques larmes. — « Oui, mes enfants, » leur dit-il, «aimez-vous, mariez-vous, ayez beaucoup d’enfants et mourez de faim tous ensemble, car je ne vous donnerai pas on groschen ! »

« Quant à mourir de faim, » répondit Balthasar en souriant, « on pourra s’en priver. Mon gracieux oncle Prosper Aipanus a bien voulu pourvoir à notre cuisine. »

« — Soit! » reprit en balbutiant Mosch Terpin, «je consens à voir demain les ressources de ton garde-manger. Mais si tu ne veux pas que ma tète éclate tout à l’heure, il faut que j’aille me coucher... »

Et il gagna son lit à tâtons.

Les jérémiades de la vieille Liese. — Les derniers moments du ministre Cinabre. — Désespoir du prince Barsanuph. — Il mange des oignons crus aux funérailles de Cinabre.

La berline de M. le ministre des relations extérieures l’attendit toute la nuit devant la maison de Mosch Terpin. Un

KLEIN-ZACH

orage était survenu, la pluie était tombée à flots; mais le fidèle chasseur de Son Excellence, cloué à son poste comme un soldat sur la brèche, attendait toujours. Quand les dernières clartés s’éteignirent, ne voyant pas venir son cher maître, il augura que Son Excellence avait pu revenir à l’hôtel avec un autre équipage. 11 partit, rentra, et fit prévenir le valet de chambre. — « Son Excellence, » dit celui-ci, a est rentrée à la nuit close; elle dort. »

— « Elle dort? » dit le chasseur; « mais en quel état?... »

— a Ah! voilà qui devrait être le secret du diable. Il y a de ces choses qu’on ne devrait jamais raconter à âme qui vive. Hier donc, à la nuit tombante, roulé dans mou manteau, j’allais me glisser inaperçu dans la boutique du marchand de vin pour jouer au trictrac; au moment où je descendais l’escalier, je vois s’agiter et puis rouler entre mes jambes quelque chose qui miaule comme un chat furieux et puis qui grogne... (aht mon Dieu ! si Sou Excellence le savait ! je serais chassé et

perdu!...) quelque chose qui grogne oui, hélas 1 oui, comme

Sou Excellence, quand le rôti est brûlé, ou quand elle est trop préoccupée des alfaires de l’Etat, v

Le chasseur avait tressailli. Le valet de chambre lui fit un signe qui recommandait le silence, et poursuivit ainsi : — « Oui, oui, c’était, j’en suis sûr. Son Excellence en personne qui a passé entre mes jambes au bord de l’escalier. Un moment après je l’entendis bousculer chaises et fauteuils, ouvrir et fermer à grand bruit les portes des pièces qui conduisent à sa chambre à coucher. Je n’osais me permettre de la suivre en lieu si retiré. Pourtant, deux heures après, l’inquiétude et je oe sais quel instinct me poussant, je pris sur ma timidité naturelle l’audace d’aller écouler à la porte. M. le ministre ronflait dans son lit comme il a coutume de faire quand sa cervelle travaille aux plus importantes affaires de l’État. J’ai conclu de là tout naturellement qu'il se préparait quelque grave événement politique; et si lu m’en crois, nous irons nous poster de ce pas à la porte de la chambre où repose Son Excellence, afin d’être à ses ordres aussitôt qu’il lui plaira de se réveiller. »

Les deux domestiques exécutèrent cet honnête projet. Cinabre dormait en sifllant comme un tuyau d’orgue; ils l’écoutèrent avec un profond respect, se disant tout bas Tua à l’autre :

U3i CONTES rAHTàSTIQl'ES.

— (( En vérité, noire mattre est un des plus grands horomm (l’£(at qui aient jamais existé. »

Dès l’aube du jour suivant, un grand bruit troubla le repos de riidlel. Une vieille paysanne, fort pauvrement vêtue, s’était adressée au concierge pour demander qu’on l’introduisit sur-' le-champ auprès de son cher petit Klein-Zacb. Le concierge avait répondu d’un ton qui n’admettait point de réplique : — « C’est ici l’hôtel habité par le grand et puissant ministre Cinabre, commandeur de l’ordre du Tigre moucheté de vert à vingt boutons de diamant; et personne ici ne connaît parmi les valets votre Klein-Zacb. » A ces mots, la paysanne s’était écriée avec une joie extravagante que le ministre Cinabre était précisément le Klein-Zacb qu’elle prenait la liberté de réclamer. Aux cris de la i'emme et aux jurements du concierge qui voulait l’empècher d’entrer, tous les habitants de rbôtel s’étaient empressés d’accourir, et le vacarme allait croissant de minute en minute. Quand le valet de chambre descendit pour chasser les importuns qui dérangeaient le sommeil dont Son Excellence avait si grand besoin, on venait de chasser la pauvre femme en la traitant de folle. Mais elle alla s’asseoir sur un banc de pierre qui faisait face à l’iiôtel du ministre, et se mil à pleurer à chaudes larmes. Les passants ne tardèrent pas à s’amasser autour d’elle, et chacun s’étonnait de l’entendre raconter que le ministre Cinabre, favori du prince et premier dignitaire de l’État, n’était autre que son fils légitime. Les passants la prirent pour une folle, comme avaient fait les domestiques de l’Iiôtei. Cependant elle ne quittait pas des yeux les fenêtres qui donnaient sur la rue. Tout à coup elle se leva, batlil des mains et s'écria en riant aux éclats : a Mais le voilà l le voilà ! Na

vous disais-je pas bien que mon petit chéri, mon (iis unique, mon bien>aimé Klein-Zacb, était ici?... Bonjour, bonjour, amour d’enfant! Ne veux-ln pas reconnaître la mère qui t’a nourri de son lait? » Les assistants ne furent pas peu surpris de voir un petit avorton chamarré du grand cordon dn Tigre moucheté de vert, s’agiter et pirouetter devant une fenêtre de plain-pied. et tous se mirent à crier; — « Tiens! c’est là Klein- Zacb! Ohé! Klein-Zach! ohé! la mandragore !....» Les gens de service vinrent se joindre aux passants attroupés, et les clameurs qu’ils poussaient tous ne ressemblaient pas mal à nue sédition.

KLF.IV-ZACH.

Ciaahre s’aperçut alors de ce qui se passait. 11 ouvrit ta feuâ^ tre, et, se montrant sur le balcon, voulut adresser des menaces aux badauds qui se moquaient de lui si effrontément; mais plus il se démenait, plus il qesticulail, et plus redoublaient aussi les éclats de rire. On en vint jusqu’à lui lancer des pierres, des pommes et des épluchures. Plusieurs vitres furent brisées, et il se vit obliqé de battre en retraite.

— « Don Dieu ! » s'écriait le valet de chambre, « quel hideux petit monstre vient d’apparaltre à la fenêtre de la chambre à coucher de Son Excellence ! Qu’est-ce que cela signiGe ? par où ce vilain magot a-t-il pu s’introduire dans l’hêlel? » 11 court, franchit les degrés quatre par quatre, il arrive... mais la porte du ministre est fermée en dedans. Il frappe, personne ne répond. Quel parti prendre en pareille occurrence?...

Cependant la foule grossissait dans la rue. L’apparition du nain sur le balcon du ministre était l’histoire de tout le voisinage. La simple curiosité Gnit par dégénérer en émeute; la cour et les appartements de l’iiôtel furent envahis en un clin d’œil. Le Gdèle valet de chambre, ne pouvant à lui seul conjurer cet orage, voulut se dévouer pour sauver son maltré. 11 frappe à coups vigoureux à la porte de la chambre, il la brise pour arracher Cinabre malgré lui aux périls qui l’assiègent; point de Cinabre ! Il parcourt tous les appariements de l’hêtel, il appelle, il supplie ; nulle voix ne ré[K>nd à ses instances. Qu’est donc devenu Cinabre?

En attendant qu’il fût retrouvé, le tumulte s'était apaisé par degrés; on n’entendait plus au dehors qu’uue voix de femme sonore et imposante qui gourmandait les mutins, et à force d’énergie parvenait à les renvoyer chacun chez eux comme des écoliers pris en flagrant délit.

Le valet de chambre, qui cherchait toujours Cinabre avec une admirable persévérance, Gnit par découvrir deux longues, grêles et maigres petites jambes sortant d’un vase d’argent qui n’a pas de nomdans la bonne compagnie, malgré son utilité généralement reconnue et adoptée par l’usage. — a Ciel ! » s’écria-t-il avec des lamentations déplorables, « ces jambes-là n’appartiennent-elles pas à mon honoré maître ? Hélas ! Excellence, que faites- vous donc là-dedans?... »

Cinabre ne répondant point, le valet s’empressa de lui porter secours; mais il était trop tard, le ministre favori du prince

B36 CONTES FANTASTIOUKS.

Barsanaph avait vécu. Aux cris du pauvre valet tout désolé , tous les gens du logis montèrent dans la cliambre à coucher. Cinabre, proprement essuyé, fut déposé sur son lit et couvert d’un édredon.

Eu ce moment parut mademoiselle de Rosenschoen, la féechanoinesse. Derrière elle venait la mère de Klein-Zach , la vieille Liese. Un triste spectacle s’oflrait à leurs yeux.

La mort semblait avoir effacé la laideur de Cinabre. Sa figure était pâle, mais un léger sourire effleurait ses lèvres, et ses cheveux bruns flottaient autour de lui en boucles ondoyantes. La fée-chanoinesse passa doucement sa main sur sa lèle ; une ligne de feu brilla sous ses doigts comme du phosphore. — « Hélas! » dit-elle avec un profond soupir, « le savaut Alpaous avait bien prophétisé; la fatalité a suivi sou cours, et le pauvre Cinabre a tristement expié sa ridicule grandeur !... »

La mère de Klein-Zach ne voulait plus le reconnaître dans ce piteux état. Seulement, lorsque la fée lui eut affirmé que le petit cadavre étendu sur le lit était bien réellement tout ce qui restait de Cinabre, elle eut un accès de convoitise; et promenant autour de la chambre mortuaire des yeux pétillants d’avidité, elle se prit à dire : — a Je dois donc hériter sur-lechamp de toutes les belles choses que voilà, et qui appartenaient à mon fils?» — « Non, » reprit mademoiselle de Rosenschoen, « tout est fini; votre destinée n’était pas d’arriver à la richesse. Il faut vous consoler et partir. » — a Mais, » redit la vieille paysanne, « qu’on me laisse au moins emporter dans ma besace le corps de mon fils. M. le pasteur de notre village possède dans son cabinet une foule d’animaux singuliers; il fera proprement empailler Klein-Zach, et je le mettrai sur mon bahut avec ce large ruban vert et cette plaque étincelante qui couvre sa poitrine. » — a Cela ne se peut pas , » interrompit la fée. « Sortez d’ici, bonne femme, et allez m’attendre dans la cour ; tout à l’heure j’irai vous rejoindre, et je vous laisserai pour adieu un moyen sûr de vous soustraire à la misère pendant le reste de vos jours. »

Lorsque la vieille Liese eut obéi à cette injonction, la fée s’approcha du lit où gisait Cinabre : — « Pauvre Klein-Zach ! » lui dit-elle à demi-voix, « la nature s’élait monlrée bien injuste à ton égard ; car lu ne méritais pas plus qu’un autre d’arriver

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KLEIX-ZACII.

au monde stupide et laid comme je t’avais trouvé. Je t’avais confié un don précieux; je pensais étourdiment que, pourvu par mes enchantements de la faculté d’être pris pour le plus beau, le plus inlellicent et le plus spirituel des hommes, tu t’appliquerais à justifier cette faveur en t’efibrçant de la mériter par le travail ; mais ton esprit borné n’a pas compris les devoirs que t’imposait ma protection; tu n’as su que descendre au plus bas de l’échelle des êtres par tous les actes de la vie. Ta mort ignominieuse en est la fatale expiation. Que ne puisje te ressusciter sous la (orme d’un gracieux insecte , d’une souris vagabonde ou d’un écureuil gourmand et folâtre ! j’aimerais encore à le protéger; mais tues soumis au pouvoir sévère d’Alpanus, et il n’y a plus pour toi nul moyen de revenir à la vie. Adieu donc, Klein-Zach! adieu, Cinabre! que la terre te soit légère! »

En finissant cette oraison funèbre, la fée Rosabelverde disparut comme un songe.

Or, peu d’instants après son départ, le prince Barsanupb, averti du trépas de sou ministre, arriva pcâle et défait suivi de sept chambellans plus pâles et plus défaits que lui. Il contempla le petit cadavre, et dit en sanglotant : — « O Cinabre!... »

Les sept cliambellaus répétèrent d’une seule voix : — «0 Cinabre ! »

Tout le inonde pleurait.

Le prince demanda à son médecin comment Cinabre avait pu mourir aussi subitement. — « Monseigneur, » répondit gravement le donneur de remèdes, « Son Excellence doit sa mort à la cessation de la faculté de respirer. Cet accident est le ré- .sultat de la suffocation produite par réléinent dans lequel votre illustre ministre s’est laissé choir. Mais la cause première de sa mort, c’est l’ordre du Tigre moucheté de vert à vingt boutons de diamant. » — «Comment? » s’écria Barsanupb en toisant son médecin d’iiii regard où le courroux fulminait. — «Oui, monseigneur, je le répète. » poursuivit le médecin; «la plaque de l’ordre a afl'eclé la poitrine, et la tension du ruban, produite par les vingt boutons, a lésé la colonne vertébrale. Les organes vitaux ainsi attaqués ont subi une inflammation qui a réagi sur le cerveau. 11 y a eu une lièvre soudaine, accompagnée de symptômes non équivoques d’aliénation, puis-

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que le gracieux minietre, perdant la télé, a perdu l’éqoilibrs au point de se précipiter volontairement ou de tomber, par un irréparable mallieur, dans ce vase d’argent dont Votre Altesse l’avait gratifié en témoignage de sa haute satisfaction, a -» « Médecin », dit le prince, « vous êtes un maudit bavard; félieitez-vous que je ne daigne pas comprendre les inconvenances de votre langage. Quant à vous, messieurs, » ajouta-t-il en se tournant vers les sept chambellans, u c’est à vous que je re> mets le soin d’ordonner les obsèques de mon ministre. Donnons quelques larmes à son triste sort, et allons dîner , s’il vous plaît, car je meurs de faim. »

A ces mots, le prince fit entendre quelques gémissements et se couvrit le visage avec son mouchoir. Les chambellans firent chorus de sanglots et tirèrent aussi leurs mouchoirs; puis ils sortirent pour ne pas laisser à leurs dîners respeetifSs le temps de refroidir. Devant la porte de l’hôtel, ils rencontrèrent la vieille Liese, qui portait sur un éventaire une pacotille d’oignons jaunes, dorés et d'une grosseur extraordinaire. — a Bon prince, » dit-elle à Son Altesse, « achelez-moi mes oignons, c’est mon gagne-pain ; le miel n’est pas plus doux que mes oignons ! »

Barsanuph admira les oignons de Liese. — « Chambellans, n dit-il aux seigneurs qui l’escortaient, « prètez-moi un couteau, car il me prend une envie démesurée de goûter à la pulpe de ce légume. O messieurs ! c'est un mets délicieux,» poursuivit-il avec des yeux rayonnants de plaisir; « il me semble qu’en croquant les oignons de cette bonne femme je vois l’ombre de mon fidèle Cinabre se lever du tombeau pour me dire : — «Cher prince, achetez et mangez ces oignons; le salut de l’État dépend de votre appétit. »

La vieille Liese reçut immédiatement on brevet pour la fourniture générale des oignons à consommer pour le service du palais. Le prince y ajouta une gratification de quelques pièces d’or. Ainsi s’accomplit la promesse que la fée Hosabelverde avait faite à la mère de Klein-Zach. La pauvre paysanne se voyait à l’abri de la misère pendant le reste de ses jours.

L’enterrement du défunt ministre eut lieu avec une pompe splendide et digne de son rang. Le prince conduisait le deuil , et les membres de l’ordre du Tigre moucheté de vert suivirent le cortège en grand nniforme. Tontes les cloches furent mites

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