DERNIER CHAPITRE
Voici, ctiers lecleors, ei vous, mes belles lectrices, voici l'instant d’une séparation mutuelle. A celle seule pensée l’auteur de ces contes se sent ému d'une profonde tristesse. 11 aurait eu sans doute une foule d’autres choses dignes de mémoire à vous raconter sur la vie et les aventures du ministre Cinabre, car c'est à ses yeux l’Iiistoire la plus drôlatique dont il ait gardé le souvenir. Si néanmoins il se dispense de passer outre , c’est qu’il craint avant tout d'user la patience ou la bonne volonté de ceux et celles qui tiendront à la main ce gros livre.
Rien ne coûte plus à tracer que ces seuls mots : DEgMga CHAPITRE. Aussi, avant de l’écrire, l’auteur vous prie-t-il avec Instance de ne point juger trop sévèrement les capricieux écarts de son imagination. Si parfois vous avez souri , ou si vous avez été fortement émus, le but qu’il se proposait a été réalisé.
L’histoire qui dût ce livre aurait bien pu finir par la mort du petit Cinabre. Mais n'est-il pas mille fois plus agréable de la terminer par les joies de l’hyménée? Retournons donc en arrière vers notre ami Balthasar et sa fiancée , la jolie Candida.
Le professeur Mosch Terpin , que l’étude approfondie des mystères de la nature devait avoir prémuni contre toute surprise, ne revenait pas de sa stupeur en songeant aux bizarres événements qui lui avaient valu la disgrâce du prince Barsanuph et sa destitution du sublime emploi de directeur général des phénomènes. Son imagination en fut si ébranlée, que par moments il doutait tout à fait sérieusement de sa propre existence. Il fut d’abord singulièrement ébatii lorsque l’étudiant Balthasar lui présenta comme son oncle le docteur Prosper Alpanus, qui confirma verbalement devant loi l’acte de dona-
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tiou qn’il avait souscrit de ses domaines. Balthasar, devenu riche, lui parut un garçon doué des plus brillantes qualités, et il ne mit plus de bornes à son estime lorsqu’il se vit amené par son futur gendre, en visitant la maison de campagne d’Alpanus, dans uu cellier garni des vins les plus exquis, dont Balthasar lui assura la jouissance pour continuer ses expériences sur les propriétés contraires du vin et de l’eau.
L’union de Balthasar et de Caudida fut aussitôt fixée à bref délai. Tous ceux qui obtinrent la faveur d’y être conviés admirèrent l’extrême beauté de la fille de Mosch Terpin. La fée Rosabelverde, qui voulut y assister en costume de chanoinesse, avait elle-même habillé la mariée, dont la plus séduisante parure était une couronne de roses à cent feuilles.
Le docteur Prosper Alpanus illustra cette fête de famille par les plus délicieuses merveilles de son art. Jamais les bocages de son parc n’avaient retenti de plus harmonieux concerts. Quand la nuit vint, des traînées de feu magique s’allumèrent au dessus des grands arbres; des myriades d’insectes lumineux scintillèrent parmi le feuillage comme des étoiles mobiles, et les senteurs de la terre émaillée de bruyères fleuries s’épandirent dans les airs comme une brise embaumée.
Balthasar, Candida et leurs amis reconnurent la puissance d* Alpanus. Mosch Terpin, qui s’élail grisé noblement, riait, pleurait, chantait, gambadait.
Tout à coup un son de cloches vibra dans l’espace. Un papillon transparent comme la flamme vint se poser sur l’épaule de Prosper Alpanus.
Prosper Alpanus se leva. — « Cher Balthasar, et vous, bonne Candida, mes amis, » dit-il d’une voix grave dont l’accent pénétra tous les cœurs d’une douce mélancolie, « voici le moment de nous séparer pour toujours. »
Il s’approcha des deux épouxet leur murmura quelques mots à l’oreille. Balthasar et Caudida se jetèrent dans ses bras eu pleurant.
La coquille de cristal, attelée de ses deux licornes blanches, et conduite par le faisan d’argent, descendit lentement des deux sur un nuage d’azur.
— « Adieu 1 adieu ! » s’écria Prosper Alpanus en s’asseyant sur le char merveilleux, qui s'éleva peu à peu et se perdit bien liaut dans les airs comme une étoile qui file.
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Rnhhâsar et Gandida v6curent ensemble d'heurenx jours au sein d’une douce obscurité.
La solitude avec l’amour est un présent divin. L’amour fidèle triomphe du malheur et de la mort. Et qu’importe de mourir à celui qu’une autre âme attend au delà de cette vie? Pour lui la tombe est le berceau du ciel.