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Contes fantastiques

En face de la chapelle Saint-Sébalt, à Nuremberg, au coin de la rue des Trabans, s'élève une petite auberge, étroite et haute, le pignon dentelé, les vitres poudreuses, le toit surmonté d'une Vierge en plâtre. C'est là que j'ai passé les plus tristes jours de ma vie. J'étais allé à Nuremberg pour étudier les vieux maîtres allemands; mais, faute d'espèces sonnantes, il me fallut faire des portraits..., et quels portraits I De grosses commères, leur chat sur les genoux, des échevins en perruque, des bourgmestres en tricorne, le tout enluminé d'ocre et de vermillon à plein godet.

Des portraits, je descendis aux croquis, et des croquis aux silhouettes.

Rien de pitoyable comme d'avoir conslamment

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sur le dos un maître d'hôtel, les lèvres pincées, la voix criarde, l'air impudent, qui vient vous dire chaque jour : « Ah çà! me payerez-vous bientôt, monsieur? savez-vous à combien se monte votre note? Non, cela ne vous inquiète pas.... Monsieur mange, boit €t dort tranquillement.... Aux petits oiseaux le Seigneur donne la pâture. La note de Monsieur se monte à deux cents florins et dix kreutzer.... ce n'est pas la peine qu'on en parle. »

Ceux qui n'ont pas entendu chanter cette gamme, ne peuvent s'en faire une idée; l'amour de l'art, l'imagination, l'enthousiasme sacré du beau se dessèchent au souffle d'un pareil drôle.... Vous devenez gauche, timide; toute votre énergie se perd, aussi bien que le sentiment de votre dignité personnelle, et vous saluez de loin, respectueusement, M. le bourgmestre Schnéegans !

Une nuit, n'ayant pas le sou, comme d'habitude, et menacé de la prison par ce digne maître Rap, je résolus de lui faire banqueroute en me coupant la gorge. Dans cette agréable pensée, assis sur mon grabat en face de la fenêtre, je me livrais à mille réflexions philosophiques, plus ou moins réjouissantes.

« Qu'est-ce que l'homme? me disais-je. Un animal omnivore; ses mâchoires, pourvues de canines, d'incisives et de molaires, le prouvent suffisamment. Les canines sont faites pour déchirer les

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viandes ; les incisives, pour entamer les fruits, et les molaires, pour mastiquer, broyer et triturer les substances animales et végétales, agréables au goût et à l'odorat. Mais quand il n'y a rien à mastiquer, cet être est un véritable non-sens dans la nature, une superfétation, une cinquième roue à un carrosse. »

Telles étaient mes réflexions. Je n'osais ouvrir mon rasoir, de peur que la force invincible de ma logique ne m'inspirât le courage d'en finir. Après avoir bien argumenté de la sorte, je soufflai ma chandelle, renvoyant la suite au lendemain.

Cetabominable Rap m'avaitcomplétement abruti. Je ne voyais plus, en fait d'art, que des silhouettes, et mon seul désir était d'avoir de l'argent, pour me débarrasser de son odieuse présence. Mais cette nuit-là, il se fit une singulière révolution dans mon esprit. Je m'éveillai vers une heure, je rallumai ma lampe, et, m'enveloppant de ma souquenille grise, je jetai sur le papier une rapide esquisse dans le genre hollandais..., quelque chose d'étrange, de bizarre, et qui n'avait aucun rapport avec mes conceptions habituelles.

Figurez-vous une cour sombre, encaissée entre de hautes murailles décrépites.... Ces murailles sont garnies de crocs, à sept ou huit pieds du sol. On devine, au premier aspect, une boucherie.

A gauche, s'étend un treillage en lattes; vous

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apercevez, à travers, un bœuf écartelé, suspendu à la voûte par d'énormes poulies. De larges mares de sang coulent sur les dalles et vont se réunir dans une rigole pleine de débris informes.

La lumière vient de haut, entre les cheminées, dont les girouettes se découpent dans un angle du ciel grand comme la main, et les toits des maisons voisines échafaudent vigoureusement leurs ombres d'étage en étage.

Au fond de ce réduit se trouve un hangar... sous le hangar un bûcher, sur le bûcher des échelles, quelques bottes de paille, des paquets de corde, une cage à poules et une vieille cabane à lapins hors de service.

Comment ces détails hétéroclites s'offraient-ils à mon imagination?... Je l'ignore; je n'avais nulle réminiscence analogue, et pourtant, chaque coup de crayon était un fait d'observation fantastique à force d'être vrai. Rien n'y manquait!

Mais à droite, un coin de l'esquisse restait blanc. . . . je ne savais qu'y mettre.... Là, quelque chose s'agitait, se mouvait. .. Tout à coup, j'y vis un pied, un pied renversé, détaché du sol. Malgré cette position improbable, je suivis l'inspiration sans me rendre compte de ma propre pensée. Ce pied aboutit à une jambe.... sur la jambe, étendue avec effort, flotta bientôt un pan de robe.... Bref, une vieille femme, hâve, défaite, écheveléè, apparut

l'esquisse mystérieuse. 7

successivement, renversée au bord d'un puit?, et luttant contre un poing qui lui serrait la gorge....

C'était une scène de meurtre que je dessinais. Le crayon me tomba de la main.

Cette femme, dans l'attitude la plus hardie, les reins plies sur la margelle du puits, la face con^ tractée par la terreur, les deux mains crispées au bras du meurtrier, me faisait peur.... Je n'osais la regarder. Mais l'homme, lui; le personnage de ce bras, je ne le voyais pas.... Il me fut impossible de le terminer.

« Je suis fatigué, me dis-je, le front baigné de sueur, il ne me reste que cette figure à faire, je terminerai demain.... Ce sera facile. »

Et je me recouchai, tout effrayé de ma vision. Cinq minutes après, je dormais profondément.

Le lendemain, j'étais debout ati petit jour. Je venais de m'habiller, et je m'apprêtais à reprendre l'œuvre interrompue, quand deux petits coups retentirent à la porte.

« Entrez 1 »

La porte s'ouvrit. Un homme déjà vieux, grand, maigre, vêtu de noir, apparut sur le seuil. La physionomie de cet homme, ses yeux rapprochés, son grand nez en Lee d'aigle surmonté d'un front large, osseux, avait quelque chose de sévère. Il me salua gravement.

« M. Christian Vénius, le peintre? dit-il.

8 L*ESQU1SSE MYSTÉRIEUSE.

— C'est moi, monsieur. »

Il s'inclina de nouveau, ajoutant :

« Le baron Frédéric Van Spreckdal? »

L'apparition, dans mon pauvre taudis, du riche amateur Van Spreckdal, juge au tribunal criminel, m'impressionna vivement. Je ne pus m'empêcher de jeter un coup d'œil dérobé sur mes vieux meu* blés vermoulus, sur mes tapisseries humides et sur mon plancher poudreux. Je me sentais humilié d'un tel délabrement..;, mais Van Spreckdal ne parut pas faire attention à ces détails, et s'asseyant devant ma petite table :

« Maîlre Vénius, reprit-il, je viens.... »

Mais, au même instant, ses yeux s'arrêtèrent sur l'esquisse inachevée.... il ne termina point sa phrase. Je m'étais assis au bord du grabat, et l'attention subite que ce personnage accordait à l'une de mes productions, faisait battre mon cœur d'une appréhension indéfinissable.

Auboutd'uneminute,VanSpreckdallevantlatéte:

« Êtes-vous l'auteur de cette esquisse? me dit-il le regard attentif.

— Oui, monsieur.

— Quel en est le prix?

— Je ne vends pas mes esquisses.... C'est le projet d'un tableau.

— Ah 1 » fit-il, en levant le papier du bout de ses longs doigts jaunes.

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l'esquisse MYSTÉKILUSë. 9

Il sortit une lentille de son gilet, et se mit à étudier le dessin en silence.

Le soleil arrivait alors obliquement dans la mansarde. Van Spreckdal ne murmurait pas un mot; son grand nez se recourbait en griffe, ses larges sourcils se contractaient, et son menton, se relevant en galoche, creusait mille petites rides dans ses longues joues maigres. Le silence était si profond, que j'entendais distinctement le bourdonnement plaintif d'une mouche, prise dans une toile d'araignée,

« Et les dimensions de ce tableau, maître Vénius? fit-il enfin sans me regarder.

— Trois pieds sur quatre.

— Le prix ?

— Cinquante ducats. »

Van Spreckdal déposa le dessin sur la table, et tira de sa poche une longue boiirse de soie verte, allongée en forme de poire; il en fit glisser les anneaux....

1 Cinquante ducats ! dit-il, les voilà. »

J'eus un éblouissement.

Le baron s'était levé, il me .salua, et j'entendis sa grande canne à pomme divoire résonner sur chaque marche jusqu'au bas de l'escalier. Alors, revenu de ma stupeur, je me rappelai tout à coup que je ne l'avais pas remercié, et je descendis les cinq étages comme la foudre ; mais, arrivé sur le

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seuil, j'eus beau regarder à droite et à gauche, la

rue était déserte.

« Tiens 1 me dis-je, c'est drôle!... »

Et je remontai Tescalier tout haletant.

La manière surprenante dont Van Spreckdal venait de m'apparaitre me jetait dans une profonde extase : « Hier, me disais-je en contemplant la pile de ducats étincelant au soleil, hier je formais le dessein coupable de me couper la gorge, pour quelques misérables florins, et voilà qu'aujourd'hui la fortune me tombe des nues.., . Décidément, j'ai bien fait de ne pas ouvrir mon rasoir, et si jamais la tentation d'en finir me reprend, j'aurai soin de remettre la chose au lendemain. »

Après ces réflexions judicieuses, je m'assis pour terminer l'esquisse ; quatre coups de crayon, et c'était une affaire faite. Mais ici m'attendait une déception incompréhensible. Ces quatre coups de crayon, il me fut impossible de les donner; j'avais perdu le fil de mon inspiration, le personnage mystérieux ne se dégageait pas des limbes de mon cerveau. J'avais beau l'évoquer, l'ébaucher, le reprendre; il ne s'accordait pas plus avec l'ensemble,

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L'ESQUISSE MYSTÉKIECSE. Il

qu'une figure de Raphaël dans une tabagie de Téniers.... J'en suais à grosses gouttes.

Au plus beau moment, Rap ouvrit la porte sans frapper, suivant sa louable habitude, ses yeux se fixèrent sur ma pile de ducats, et d'une voix glapissante il s'écria :

« Eh I eh! je vous y prends. Direz-vous encore, monsieur le peintre, que l'argent vous manque.... »

Et ses doigts crochus s'avancèrent avec ce tremblement nerveux, que la vue de l'or produit toujours chez les avares.

Je restai stupéfait quelques secondes.

Le souvenir de toutes les avanies que m'avait infligées cet individu, son regard cupide, son sourire impudent, tout m'exaspérait. D'un seul bond, je le saisis, et le repoussant des deux mains hors de la chambre, je lui aplatis le nez avec la porte.

Cela se fit avec le cric- crac et la rapidité d'une tabatière à surprises.

Mais dehors le vieil usurier poussa des cris d'aigles :

« Mon argent! voleur! mon argent! »

Les locataires sortaient de chez eux et demandaient :

« Qu'y a-t-il doncî Qu'est-ce qui se passe? »

Je rouvris brusquement la porte, et dépêchant, dans l'échiné de maître Rap, un coup de pied qui le fit rouler plus de vingt marches :

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« Voilà ce qui se passe! » m'écriai-je hors de moi. Puis je refermai la porte à double tour, tandis que les édats de rire des voisins saluaient maître Rap au passage.

J'étais content de moi, je me frottais les mains.... Cette aventure m'avait remis en verve, je repris l'ouvrage et j'allais terminer l'esquisse, lorsqu'un bruit inusité frappa mes oreilles.

Des crosses de fusil se posaient sur le pavé de la rue.... Je regardai par ma fenéjtre et je vis trois gendarmes, la carabine au pied, le chapeau à claque de travers, en faction à la porte d'entrée.

« Ce scélérat de Rap se serait-il cassé quelque chose? » me dis-je avec effroi.

Et voyez l'étrange bizarrerie de L'esprit humain : moi qui voulais la veille me couper la gorge, je frémis jusqu'à la moelle des os, en pensant qu'on pourrait bien me pendre, si Rap était mort.

L'escalier s'emplissait de rumeurs confuses.... C'était une marée montante de pas sourds, de cliquetis d'armes, de paroles brèves.

Tout à coup, on essaya d'ouvrir ma porte. Elle était fermée !

Alors, ce fut une clameur générale.

« Au nom de la loi.... ouvrez ! »

Je me levai, tremblant, les jambes vacillantes....

« Ouvrez! » reprit la même voix.

L'ESQUISSE MTSTËRIEUSE: 13

J'eus ridée de me sauver par les toits ; mais à peine avais-je passé la tête par la petite fenêtre en tabatière, que je reculai, saisi de vertige. J'avais vu, dans un éclair, toutes les fenêtres au-dessous, avec leurs vitres miroitantes, leurs pots de fleurs, leurs volières, leurs grilles. Et plus bas, le balcon ; plus bas, le réverbère ; plus bas, l'enseigne du Tonmlet'Rouge gàmie de crampons; puis enfin, les trois baïonnettes scintillantes, qui n'attendaient que ma chute, pour m'embrocher de la plante des pieds jusqu'à la nuque. Sur le toit de la maison en face, un gros chat rouge, à l'affût derrière une cheminée, guettait une bande de moineaux piaillant et bataillant dans la gouttière.

On ne saurait s'imaginer à quelle netteté, à quelle puissance et à quelle rapidité de perfection l'œil de l'homme peut atteindre, lorsqu'il est stimulé par la peur.

A la troisième sommation ;

« Ouvrez, ou l'oii enfonce ! »

Voyant que la fuite était impossible, je m'approchai de la porte en chancelant, et je lis jouer la serrure,

Deux poings s'abattirent aussitôt sur mon collet. Un petit homme trapu qui sentait le vin, me dit :

« Je vous arrête 1 »

Il portait une redingote vert bouteille, boutonnée jusqu'au menton , un chapeau en tuyau de

poêle.... il avait de gros favoris bruns... des bagues à tous les doigts, et s'appelait Passauf....

C'était le chef de la police.

Cinq têtes de bouledogue, à petite casquette plate, le nez en canon de pistolet, la mâchoire inférieure débordant en crocs, m'observaient du dehors.

« Que voulez-vous? demandai-je à Passauf.

— Descendez, » s*écria-t-il brusquement en faisant signe à l'un de ses hommes de m'empoigner.

Celui-ci m'entraîna plus mort que vif, pendant que les autres bouleversaient ma chambre de fond en comble.

. Je descendis, soutenu sous les bras, comme un phthisique à sa troisième période.... les cheveux épars sur la. figure, et trébuchant à chaque pas.

On me jeta dans un fiacre, entre deux vigoureux gaillards, qui me laissèrent voir charitablement le bout de deux casse-tête, retenus au poignet par un cordon de cuir.... puis la voiture partit.

J'entendais rouler derrière nous les pas de tous les gamins de la ville.

« Ou'ai-je donc fait? » demandai-je à l'un de mes gardiens.

Il regarda l'autre avec un sourire bizarre, et dit:

« Hans.... il demande ce qu'il a faiti »

Ce sourire me glaça le sang.

L'ESQUISSE MYSTËRIEUSE. 15

Bientôt une ombre profonde enveloppa la voiture, les pas des chevaux retentirent sous une voûte. Nous entrions à la Raspelhaus.... Cest là qu'on peut dire :

Dans cet antre, Je vois fort bien comme l'on entre, Et ne vois point comme on en sort.

Tout n'est pas rose en ce monde : des griffes de Rap , je tombais dans un cachot , d'où bien peu de pauvres diables ont eu la chance de se tirer.

De grandes cours obscures ; des fenêtres alignées comme à l'hôpital et garnies de hottes ; pas une touffe de verdure, pas un feston de lierre, pas même une girouette en perspective.... voilà mon nouveau logement. Il y avait de quoi s'arracher les cheveux à pleines poignées.

Les agents de police , accompagnés du geôlier, m'introduisirent provisoirement dans un violon.

Le geôlier, autant que je m'en souviens, s'appelait Kasper Schlùssel ; avec son bonnet de laine grise, son bout de pipe entre les dents, et son trousseau de clefs à la ceinture , il me produisit l'effet du dieu Hibou des Caraïbes. Il en avait les grands yeux ronds dorés, qui voient dans la' nuit, le nez en virgule , et le cou perdu dans les épaules.

Schliissel m'enferma tranquillement, comme on serre des chaussettes dans une armoire, en rêvant à autre chose. Quant à moi, les mains croisées sur

le dos, la tête indinée je restai plus de dix minutes à la même place. Au bout de ce temps , je fis la réflexion suivante :

« Rapen tombant, s'est écrié : « On m'assassine ! » mais il n'a pas dit qui.... Je dirai que c'est mon voisin..*, le vieux marchand de lunettes : il sera pendu à ma place. »

Cette idée me soulagea le cœur, et j'exhalai un long soupir* Puis , je regardai ma prison . Elle venait d'être blanchie à neuf , et ses murailles n'offraient encore aucun dessin , sauf dans un coin , un gibet grossièrement ébauché par mon prédécesseur. Le jour venait d'un, œil-de-bœuf situé à neuf ou dix pieds de hauteur ; l'ameublement se composait d'une botte de paille et d'un baquet.

Je m'assis sur la paille , les mains autour des genoux, dans un abattement incroyable.... C'est à peine si j'y voyais clair ; mais songeant tout à coup que Rap, avant de mourir, avait pu me dénoncer, j'eus des fourmillements dans les jambes, et je me relevai en toussant, comme si la cravate de chanvre m'eût déjà serré la gorge.

Presque au même instant, j'entendis Schliissel traverser le corridor ; il rouvrit le violon et me dit de le suivre. Il était toujours assisté des deux casse-tête, aussi j'emboîtai le pas résolument.

Nous traversâmes de longues galeries, éclairées, de distance en distance, par quelques fenêtres inté-

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rieures. J'aperçus derrière une grille , le fameux Jic-Jack, qui devait être exécuté le lendemain. Il portait la camisole de force et chantait d'une voix rauque :

« Je suis le roi de ces moûtagnes ! »

En me voyant, il cria :

« Eli 1 camarade, je te garde une place à ma droite, » Les deux agents de police et le dieu Hibou se regardèrent en souriant, tandis que la chair de poule s'étendait le long de mon dos.

Schliîssel me poussa dans une haute salle trèssombre, garnie de bancs en hémicycle. L'aspect de cette salle déserte, ses deux hautes fenêtres grillées, son Christ de vieux chêne bruni, les bras étendus, la tête douloureusement inclinée sur l'épaule, m'inspira je ne sais quelle crainte religieuse d'accord avec ma situation actuelle.

Toutes mes idées de fausse accusation disparurent, et mes lèvres s'agitèrent, murmurant une prière.

Depuis longtemps, je n'avais pas prié^ mais le malheur nous ramène toujours à des pensées de soumission.... L'homme. est si peu de chose !

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En face de moi, sur un siège élevé, se trouvaient assis deux persSnnages tournant le dos à lalunaière, ce qui laissait leurs figures dans Tombre .Cependant je reconnus Van Spreckdal à son profil aquilin , éclairé par un reflet oblique de la vitre. L'autre personnage était gros ; il avait les joues pleines, rebondies, les mains courtes, et portait la robe de juge, ainsi que Van Spreckdal,

Au-dessous , était assis le greffier Conrad ; il écrivait sur une table basse, se chatouillant le bout de l'oreille avec la barbe de sa plume. A mon arririvée , il s'arrêta pour me regarder d'un air curieux.

On me fit asseoir, et Van Spreckdal, élevant la voix, médit:

« Christian Vénius, d'où tenez-vous ce dessin ? »

Il me montrait l'esquisse nocturne, alors en sa possession. On me la fit passer.... Après l'avoir examinée, je répondis :

« J'en suis l'auteur. »

Il y eut un assez long silence ; le greffier Conrad écrivait ma réponse. J'entendais sa plume courir sur le papier et je pensais : « Que signifie la question qu'on vient de me faire î Cela n'a point de rapport avec le coup de pied dans Téchine de Rap. »

» Vous en êtes l'auteur, reprit Van Spreckdal. Quel en est le sujet?

— C'est un sujet de fantaisie.

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L'ESQUISSE MYSTÉRIElSe. 19

— Vous n'avez point copié ces détails quelque part?

— Non, monsieur, je les ai tous imaginés.

— Accusé Christian, dit le juge d'un ton sévère, je vous invite à réfléchir. Ne mentez pas ! »

Je rougis, et, d'un ton exalté, je m'écriai : « rai dit la vérité.

— Écrivez, greffier, » fit Van Spreckdal.

La plume courut de nouveau.

« Et cette femme, poursuivit le juge, cette femme qu'on assassine au bord d'un puits.... l'avez-vous aussi imaginée !

— Sans doute.

— Vous ne l'avez jamais vue ?

— Jamais. »

Van Spreckdal se leva comme indigné ; puis se rasseyant, il parut se consulter à voix basse avec son confrère.

Ces deux profils noirs, se découpant sur le fond lumineux de la fenêtre, et les trois hommes, debout derrière moi.... le silence de la salle.... tout me faisait frémir.

Que me veut-on? qu'ai-je donc fait? » murmurai-je.

Tout à coup Van Spreckdal dit à mes gardiens :

« Vous allez reconduire le prisonnier à la voiture ; nous partons pour la Metzerstrasse. »

Puis s'adressant à moi :

20 L'ESQUISSE MYSTÉRIlilUSE.

« Christian Vénius, s'écria-t-il, vous êtes dans une voie déplorable.... Recueillez-vous et songez que si la justice des hommes Qst inflexible.... il vous reste la miséricorde de Dieu.... Vous pouvez la mériter en avouant votre crime ! »

Ces paroles m'abasourdirent comme un coup de marteau.... Je me rejetai en arrière les bras étendus , en m'écriant :

« Ah I quel rêve affreux !»

Et je m'évanouis.

Lorsque je revins à moi, la voiture roulait lentement dans la rue ; une autre nous précédait. Les deux agents de sûreté étaient toujours là. L'und'eux, pendant la route, offrit une prise de tabac à son confrère ; machin.alement j'étendis les doigts vers la tabatière, il la retira vivement.

Le rouge de la honte me monta au visage, et je détournai la tête pour cacher mon émotion.

« Si vous regardez dehors, dit l'homme à la tabatière, nous serons forcés de vous mettre les menottes.

— Que le diable t'étrangle, infernal gredini » pensai-je en moi-même. Et comme la voiture venait de s'arrêter, l'un d'eux descendit, tandis que l'autre me retenait par le collet ; puis, voyant son camarade prêt à me recevoir , il me poussa rudement dehors.

Ces précautions infinies pour s'assurer de maper-

sonne ne m'annonçaient rien de bon; mais j'étais loin de prévoir toute la gravité de rac:usation qui pesait sur ma tête, quand une circonstance affreuse m'ouvrit enfin les yeux, et me jeta dans le désespoir.

On venait de me pousser dans une ailée basse, à pavés rompus, inégaux ; le long du mur coulait un suintement jaunâtre , exhalant une odeur fétide. Je marchais au milieu des ténèbres, deux hommes derrière moi. Plus loin apparaissait le clair-obscur d'une cour intérieure.

A mesure que j'avançais, la terreur me pénétrait de plus en plus. Ce n'était point un sentiment naturel : c'était une anxiété poignante, hors nature comme le cauchemar. Je reculais instinctivement à chaque pas.

« Allons donc! criait F un des agents de police en m'appuyant la main sur Tépaule ; marchez ! »

Mais iquelle ne fut pas mon épouvante, lorsque au bout du corridor, je vis la cour que j'avais dessinée la nuit précédente, avec ses murs garnis de crocs, ses amas de vieilles ferrailles, sa cage à poules et sa cabane à lapins.... Pas une lucarne grande ou petite, haute ou basse, pas une vitre fêlée, pas un détail n'avait été omis I

Je restai foudroyé par cette étrange révélation.

Près du puits se trouvaient les deux juges, Van Spreckdal et Richter* A leurs pieds gisait la vieille

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femme, couchée sur le dos.... ses longs cheveux gris épari. ... la face bleue. ... lesyeux démesurément ouverts.,,, et la langue prise entre les dents.

C'était un spectacle horrible I

« Eh bien I me dit Van Spreckdal d'un accent solennel, qu'avez-vous à dire? »

Je ne répondis pas.

« Reconnaissez-vous avoir jeté cette femme, Thérésa Becker, dans ce puits, après l'avoir étranglée pour lui voler son argent?

— Non, m'écriai-je, non ! Je ne connais pas cette femme, je ne l'ai jamais vue. Que Dieu me soit en aide 1

— Cela suffit, » répliqua-t-il d'une voix sèche. Et, sans ajouter un mot^ il sortit rapidement avec

son confrère.

Les agents crurent alors devoir me mettre les menottes. On me reconduisit à la Raspelhaus, dans un état de stupidité profonde. Je ne savais plus que penser.. .. ma conscience elle-même se troublait ; je me demandais si je n'avais p^s assassiné la vieille femme !

Aux yeux de mes gardiens, j'étais condamné.

Je ne vous raconterai pas mes émotions de la nuit à la Raspelhaus, lorsque, assis sur ma botte de paille, la lucarne en face de moi, et le gibet en perspective, j'entendis le watchmann crier dans le silence ; « Dormez, habitants de Nuremberg, le Sei-

L*£SQdISSE MYSTÉRIEUSE. 23

gneur veille I Une heure I.... deux heures I..., trois heures sonnées I »

Chacun peut se faire ridée d'une nuit pareille. On a beau dire qu'il vaut mieux être pendu innocent que coupable.... Pour Tâme, oui ; mais, pour le corps, il ne fait pas la différence ; au contraire, il regimbe, il maudit le sort, il cherche à s'échapper, sachant bien que son rôle finit avec la corde. Ajoutez qu'il se repent de n'avoir pas assez joui de la vie, d'avoir écouté l'âme qui lui prêchait l'abstinence... .

« Ahl si j'avais su I s'écrie-t-il, tu ne m'aurais pas conduit en lesse avec tes grands mots, tes belles phrases et tes magnifiques sentences!.... Tu ne m'aurais pas leurré de tes belles promesses.... J'aurais eu de bons moments qui ne reviendront plus.... C'est fini! Tu me disais : Dompte tes passions!.... Eh bien! je les ai domptées.... Me voilà bien avancé.... on va me pendre, et toi, plus tard, on t'appellera âme sublime, âme stoïque, martyre des erreurs de la justice.... Il ne sera pas même question de moi I »

Telles étaient les tristes réflexions de mon pauvre corps.

Le jour vint; d'abord pâle, indécis, il éclaira de ses vagues lueurs l'œil-de-bœuf.... les barreaux en croix,... puis il s'étoila contre la muraille du fond. Dehors la rue s'animait; il y avait marché ce jourlà : c'était un vendredi. J'entendais passer les char-

retées de légumes, et les bons campagnards chargés de leurs hottes. Quelques cages à poules caquetaient en passant, et les marchandes de beurre causaient entre elles. La halle en face s'ouvrait..., on arrangeait les bancs.

Enfin, le grand jour se fit, et le vaste murmure de la foule qui grossit, des ménagères qui s'assemblent, leur panier sous le bras, allant, venant, discutant et marchandant, m'annonça qu'il était huit heures du matin.

Avec la lumière, la confiance reprit un peu le dessus dans mon cœur. Quelques-unes de mes idées noires disparurent ; j'éprouvai le désir de voir ce qui se passait dehors.

D'autres prisonniers, avant moi, s'étaient élevés jusqu'à l'œil-de-bœuf ; ils avaient creusé des trous dans le mur pour monter plus facilement..*. J'y grimpai à mon tour, et quand, assis dans la baie ovale, les reins plies, la tète courbée, je pus voir la foule, la vie, le mouvement.... des larmes abondantes coulèrent sur mes joues. Je ne songeais plus au suicide.... j'éprouvais un besoin de vivre, de respirer, vraiment extraordinaire.

« Ah! me disais-je, vivre, c'est être heureux!.... Qu'on me fasse traîner k brouette, qu'on m'attache un boulet à la jambe.... Qu'importe! pourvu que je vive!.... »

La vieille halle, le toit en forme d'éteîgnoir, posé

sur de lourds piliers, offrait alors un coup d'oeil superbe. Les vieilleis femmes, assises en face de leurs paniers de légumes, de leurs cages à volailles^ de leurs corbeilles d'œufs ; derrière elles les juifs, marchands de défroques, à la face couleur de vieux buis; les bouchers aux bras nus, hachant des viandes sur leur étal; les campagnards au large feutre planté sur la nuque, calmes et graves, les mains appuyées derrière le dos, sur leurs bâtons de houx et fumant tranquillement leurs pipes..,. Puis la cohue, le bruit de la foule..., ces paroles glapissantes, criardes, graves, hautes, brèves.... ces gestes expressifs.... ces attitudes inattendues qui trahissent de loin la marche de la discussion, et peignent si bien le caractère de Tindividu.... bref tout cela captivait mon esprit, et, malgré ma triste position , je me sentais heureux d'être encore au monde.

Or, pendant que je regardais ainsi, un homme, un boucher passa, le dos incliné, portant un énorme quartier de bœuf sur les épaules ; il avait les bras nus, les coudesen l'air, latète penchée en dessous... Sa chevelure flottante comme celle du Sicambre de Salvator, me cachait son visage, et pourtant, au premier coup d'œil, je tressaillis....

« C'est lui! » me dis-je.

Tout mon sang reflua vers le cœur.... Je descendis dans la prison, frémissant jusqu'au bout des

ongles, sentant mes joues s'agiter, la pâleur s'étendre sur ma face, et balbutiant d'une voix étouffée :

« C'est lui ! Il est là.... là.... et moi je vais mourir pour expier son crime.... Oh Dieul... que faire?... que faire?... »

Une idée subite, une inspiration du ciel me traversa l'esprit.... Je portai la main à la poche de mon habit I... ma boîte à fusin s'y trouvait.

Alors, m'élançant vers la muraille, je me mis à tracer la scène du meurtre avec une verve inouïe. Plus d'incertitudes, plus de tâtonnements. Je connaissais l'homme.... Je le voyais... Il posait devant moi.

A dix heures, le geôlier entra dans mon cachot. Son impassibilité de hibou fit place à l'admiration.

« Est-ce possible? s'écria-t-il, debout sur le seuil.

— Allez chercher mes juges, » lui dis-je en poursuivant mon travail avec une exaltation croissante,

Schliissel reprit :

« Ils vous attendent dans la salle d'instruction.

— Je veux faire des révélations, » m'écriai-je en mettant la dernière main au personnage mystérieux.

. Il vivait ; il était effrayant à voir. Sa figure, de face, en raccourci sur le mur, se détachait sur le fond blanc avec une vigueur prodigieuse.

Le geôlier sortit.

L'ESaUlSSE MYSTÉRIEUSE, 27

Quelques minutes après, les deux juges partirent. Ils restèrent stupéfaits.

Moi, la main étendue et tremblant de tous les membres, je leur dis :

« Voici l'assassin ! »

Van Spreckdal, après quelques instants de silence, me demanda :

« Son nom ?

— Je l'ignore.... mais il est, en ce moment, sous la halle... i il coupe de la viande dans le troisième étal, à gauche, en entrant par la rue des Trabans.

— Qu'en pensez- vous î dit-il en se penchant vers son collègue.

— Qu'on cherche cet homme, » répondit l'autre d'un ton grave.

Plusieurs gardiens restés dans le corridor, obéirent à cet ordre. Les juges restèrent debout, regardant toujours l'esquisse. Moi, je m'affaissai sur la paille, la tête entre les genoux, comme anéanti.

Bientôt des pas retentirent au loin sous les voû^ tes. Ceux qui n'ont pas attendu l'heure de la délivrance et compté les minutes, longues alors comme des siècles.... ceux qui n'ont pas ressenti les émotions poignantes de l'attente, la terreur, l'espérance, le doute.... ceux là ne sauraient concevoir les frémissements intérieurs que j'éprouvai dans ce moment. J'aurais distingué les pas du meurtrier, mar-

chant au milieu de ses gardes, entre mille autres. Ils s'approchaient.... Les juges eux-mêmes, paraissaient émus.. ...Moi, j'avais relevé la tête, et le cœurserré comme dans une main de fer, j'attachais un regard fixe sur la porte close. Elle s'ouvrit.... L'homme entra.... Ses joues étaient gonflées de sang, ses largps mâchoires contractées faisaient saillir leurs muscles jusque vers les oreilles, et ses petits yeux, inquiets et fauves comme ceux du loup, scintillaient sous d'épais sourcils d'un jaune roussâtre.

Van Spreckdal lui montra silencieuaeiùent l'esquisse.

Alors, cet homme sanguin, aux larges épaules, ayant regardé, pâlit.... puis, poussant un rugissement qui nous glaça tous de terreur, il écarta ses bras énormes, et fit un bond en arrière pour renverser les gardes. Il y eut une lutte effrayante dans le corridor ; on n'entendait que la respiration haletante du boucher, des imprécations sourdes, des paroles brèves, et les pieds des gardes, soulevés de terre, retombant sur les dalles.

Gela dura bien une minute.

Eiifin, l'assassin rentra, la tête basse, l'œil sanglant, les mains garrottées sur le dos. Il fixa de nouveau le tableau du meurtre.... parut réfléchir, et, d'une voix basse, comme se parlant à luimême :

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«Qui donc a pu me voir, dit-il, à minuit? »

J'étais sauvé II!...

Bien des années se sont écoulées depuis cette terrible aventure. Grâce à Dieu ! je ne fais plus de silhouettes, ni même de portraits de bourgmestre. A force de travail et de persévérance, j'ai conquis ma place au soleil, et je gagne honorablement ma vie en faisant des œuvres d'art, le seul but, suivant moi, auquel tout véritable artiste doit s'efforcer d'atteindre. Mais le souvenir de l'esquisse nocturne m'est toujours resté dans l'esprit. Parfois, au beau milieu du travail, ma pensée s'y reporte. Alors, je dépose la palette et je rêve durant des heures entières I

Comment un crime accompli par un homme que je ne connaissais pas.... dans une maison que je n'avais jamais vue.... a4-il pu se reproduire sous mon crayon, jusque dans ses moindres détails ?

Est-ce un hasard? Non! Et d'ailleurs, le hasard, qu'est-ce, après tout, sinon l'effet d'une cause qui nous échappe ?

Schiller aurait-il raison, lorsqu'il dit : « L'âme immortelle ne participe point aux défaillances delà matière ^Rendant le sommeil du corps, elle déploie ses ailes radieuses et s'en va Dieu sait où I... Co qu'elle fait alors.... nul ne peut le dire...- mais l'in-

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spiration trahit parfois le secret de ses pérégrinations nocturnes. »

Qui sait ? La nature est plus audacieuse dans ses réalités.... que Timagination de Thomme dans sa fantaisie 1

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GRETGHEN

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GRETGHEN

11 était environ dix lieures du soir, lorsque les buveurs sortirent de la brasserie du Cygne. Théodore fit comme les autres et descendit le village silencieux. Les petites fenêtres se fermaient au loin, et Ton entendait les bonnes commères crier dans la nuit en tirant leurs volets : « Bonsoir, Orchel ! bonsoir, Grédel I Dormez bien I »

Puis tout se tut, et Théodore resta seul dans la rue sombre, les étoiles innombrables sur sa tête, les arbres frémissants à ses côtés, le long de la route.... regardant, écoutant et rêvant.

Que de chojses fugitives la nuit nous révèle ! Écoutez ce vague murmure.... ce chat qui fuit.... cet oiseau qui gazouille si bas, si bas.... que la fouine toujours à l'affût peut à peine l'entendre.

Théodore aimait la nuit ; il allait quelque pas.... s'arrêtait.»., se retournait. ..prêtantroreille.... Les

paroles de Conrad le tisserand, lorsqu'il regardait le ciel, revenaient à sa mémoire :

« Conserve ton âme I conserve ton âme 1 »

Mais quand il regardait la terre, quand il respirait les doux parfums de l'automne, des foins coupés, des arbres au feuillage brun, alors il songeait à Gretchen, à la jolie Gretchen, si fraîche, les lèvres humides et roses, les grands yeux bleus si riants, si limpides.... l'éclat de rire si franc h. . Qu'elle lui paraissait belle alors, et comme son cœur galopait I II lui semblait la voir courir d'une table à l'autre, et verser la bière dans les grandes chopes luisantes, le bras haut, blanc comme de l'ivoire.... la taille bien cambrée, les deux tresses de ses blonds cheveux flottant jusqu'au bas de sa petite jupe coquelicot, les dents éblouissantes comme un pur émail.

Gretchen riait avec tout le monde, excepté avec M. Théodore ; à peine le voyait-elle entrer, qu'elle devenait grave ; mais en même temps ses grands yeux bleus prenaient une telle expression de tendresse, que le cœur du pauvre garçon fondait d'amour.... Il en perdait la respiration et balbutiait des paroles inintelligibles.

Théodore rêvait à ces choses ; il revoyait aussi le vieux Reebstock, le père de Gretchen, coiffé de sa grande perruque grise, le regard candide, plein d'une une bonhomie.... et la taverne fumeuse aux poutres basses..,, l'horloge à cadran de faïence....

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GRETGHEN. 35

la lampe suspendue au plafond, dorant tous ces bruns visages de buveurs, de vignerons, le chapeau enfoncé sur les yeux, et le petit gobelet d'étain dans leurs larges mains roides et crevassées.

« La vie est sur la terre, se disait-il: cette vie fraîche, cette vie d'amour, de sentiment, de bienêtre.... Le vin, les beaux fruits, les parfums.... et Gretchen.... tout cela, c'est la vie terrestre ! *

11 frissonnait en songeant à la jeune fille ; il se la représentait si bien, quil aurait pu compter chaque fil de sa robe, chaque grain de son collier, chaque inflexion de son sourire à fossettes roses.

Aucune nuance ne lui échappait : il regardait les étoiles, et voyait Gretchen.... Il écoutait labrisej et entendait la voix de Gretchen.... Il rêvait au monde, et Gretchen était là.... toujours là.... écoutant sa pensée, y répondant.... amour!... amour!...

qu'es-tu î... d'où viens-tu ?

Et Théodore allait ainsi par la nuit lumineuse, derrière le village, longeant les buissons, parcourant les petites allées bordées de palissades, s'échappant sur la plaine fraîchement fauchée, regardant les maisonnettes avec leurs constructions bizarres, irrégulières, leurs escaliers extérieurs, leurs balustrades vermoulues, leurs basses-cours, leurs grands toits avancés.... tout cela bordé d'ombres noires, mystérieuses !

Par un immense détour, il était revenu lentement

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36 GKETCHëN.

vers la demeure de Reebstock ; il s*était arrêté der* rière Téchoppe, sou3 la fenêtre de Gretchen, et se disait, regardant, tout en hautduvolet, le trou rond qui donné du jour à l'intérieur :

« Elle est là ! »

Et pensant qu'elle était là, son esprit devenait si fixe, si pénétrant, qu'à le voir, vous eussiez supposé qu'il regardait quelque chose d'étrange, de curieux.... Mais il ne regardait rien.... il pensait :

« Elle est là ! »

Et du haut du ciel, la lune blanchissait son front, creusait l'arcade de ses yeux, argentait sa petite barbe blonde, et ruisselait sur son costume d'artiste, un peu négligé, un peu flottant.... mais plein d'élégance libre et pittoresque ; il tenait à la main gauc.'.e son large feutre gris, dont la plume de coq balayait la terre, et, de la droite, il envoyait son âme à Gretchen dans un baiser I... Puis, au bout d'un quart d'heure de cette contemplation silencieuse, il enjamba les petites palissades du jarJin,... entra dans la cour, et voyant à droite la porte de la brasserie ouverte, le cuvier arrondissant dans l'ombre son large ventre à cercles roux, ayant à sa base le petit banc de l'établi, la hache à manche courbe, qui jetait dans les ténèbres un éclair bleuâtre, le rabot, les tenailles, tous lès ustensils du tonnelier, et plus loin, la vis du pressoir éclairée obliquement par les rayons de la lune, il s'avança

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lentement, respirant l'odeur un peu âpre du houblon qui fermente et du raisin qui cuve.

Du reste, pas un bruit, pas un souffle, la petite lucarne, au haut du toit, tamisait à Tintérieur un jour calme et doux.

Il s'assit sur un baril et se dit :

« Ah I qu'il fait bon ici I »

Il regardait au fond le treillage, où s'enroule un feston de lierre, les petites cuvettes dans la cour où mangent les poules, la porte de la buanderie à gauche, et tout cela, parce que Gretchen s'y promenait souvent, prenait à ses yeux une signification étrange, un charme indicible.

« Ah ! pensait-il, si Gretchen sortait un instant, si je pouvais la voir à cette heure, j'aurais le courage de lui dire : Gretchen, je t'aime.... Oui.... j'aurais ce courage !... »

Il rêvait de la sorte depuis une heure, ne pouvant se décider à partir, quand un bruit singulier se fit entendre au dehors. Théodore dressa la tête ; ce bruit ressemblait au claquement de langue d'un buveur qui dégusterait le meilleur johannisberg du monde: il était doux, moelleux, il grasseyait.

« Qu'est-ce quecela? » fit le peintre, et il se glissa dans la cour avec prudence. Là, le même bruit recommença par trois fois. Théodore se tournait et se retournait, n'y comprenant rien... Enfin il eut l'idée d'écarter le feuillage d'un arbousier à pompons

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38 6RETGHEN.

rouges, et vit au pied du mur extérieur le fou Kasper-Noos, assis dans Therbe, les jambes écartées, la chemise rabattue sur les épaules,son vieux pantalon de toile filandreuse, tiré d'un côté par la bretelle, son tricorne râpé entre les genoux et plein d'excellents raisins, qu'il venait sans doute de piller dans le voisinage. Le gaillard semblait heureux comme une grive; son front bombé, ses grosses pommettes rebondies, son petit nez luisaient de satisfaction. C'est lui qui claquait de la langue. Il levait des grappes tout entières et les pendait dans sa bouche arrondie ; sa gorge repliée se gonflait d'aise : « Hé I hé I » faisait-il en roucoulant. De grandes orties s'inclinaient autour de lui dans l'ombre du mur, et quelques chardons secs faisaient sentinelles à ses pieds.

« Ah 1 mauvais gueux, lui dit Théodore, c'est ainsi que tu passes tes nuits ? »

Le fou tourna la tête avec nonchalance, ses yeux se plissèrent d'un air moqueur, et, sans lâcher des lèvres le bout de la grappe :

« Hé ! fit-il, c'est toi, Théodore î... viens donc goûter de mon raisin.

— De qui l'as-tu î »

Kasper étendit la main et répondit :

< Là bas.... il y en a !

— Comment, il y en a I... c'est dans le clos de Reebstock que tu les as volés ?

— Oui, Théodore, dit l'autre simplement.

— Et si je te dénonce ?

— Tu ne feras pas ça.

— Pourquoi?

— Il faudrait dire à quelle heure tu m'as vu. » En prononçant ces mots, les yeux de Kasper-

Noss louchèrent d'une façon bizarre ; il rit, et le peintre, se dépéchant de repasser la palissade, murmura:

€ Oh ! oh ! il a raison, le fou.... il a raison I... »

Mais, comme il allait fuir, Noss le saisit à la basque de son habit en s'écrîant ;

€ Halte ! voleur, halte I... je t'attrape, tu viens de voler l'âme de Gretchen ! »

Théodore pâlit*

« Laisse-moi I

— Non, assieds-toi.

— Noss, je t'en priel

— Mange de mes raisins....

— Écoute.... je crie..,, j'appelle....

— Prête-moi une pipe de tabac, Théodore, et je vais faire sortir Gretchen, dit Noss de ce ton étrange de la folie, plein d'égarement et de conviction.... Elle t'aime.... elle ne pense qu'à toi.... Tiens, fit-il en levant le doigt.... écoute.... elle rêve dans sa petite chambre.... elle dit: «Théodore.... mon Théodore.... oh I je t'aime !...»

Le fou avait lâché Thabît de Théodore ; mais ce-

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lui-ci ne pensait plusàftiir, il écoutait les assurances de Noss avec une joie infinie.

« Oh ! mon bon Kasper, es-tu bien sûr de ce que tu dis? raurmura-t-il d'une voix tremblante.

— Et pourquoi cela ne serait-il pas? fit Noss. N'es-tu pas le plus beau garçon du village.... et le meilleur aussi ? Ne me donnes-tu pas du tabac quand je t'en demande, tt tes vieilles pipes ï Oui, oui..,, elle rêve à toi toutes les nuits.,.. Tiens, assieds-toi, je vais la faire sortir. >»

Théodore, comme fasciné, s'assit.... Alors le fou lui présenta une grappe.

« Mange ça, dit-il, tu m'as assez souvent donné du pain, pour que je te fasse un cadeau. »

Et Théodore égrena la grappe par complaisance; elle était délicieuse.... C'était du vrai markobrùnner.

Noss riait ; joignant alors les mains devant sa bouche, il iSt entendre un cri guttural, le cri de la caille qui s'éveille.... C'était tellement vrai, que tout au loin, dans les champs, une caille y fut trompée ; s'imaginant voir le jour en pleine nuit, elle chanta trois fois.

« Que fais-tu donc? dit le jeune homme.

— J'avance l'heure, répondit Noss tout joyeux ; il est quatre heures autour de la brasserie. »

En effet, il répéta plusieurs fois le même cri à de longs intervalles, et les campagnes d'alen-''

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GRETCUEN. 41

tour semblaient s'animer de mille rumeurs confuses.

« Laisse-moi faire, disait-il à Théodore , laisse-moi faire.... Gretchen va sortir... Le vieux Reebstock a le sommeil dur, il ne s'éveillera pas I »

Et se penchant sur la palissade, Noss imita le premier chant du coq, enroué par le brouillard.... grasseyement bizarre, lent et grave ; vous eussiez cru voirie coq secouer ses plumes et frissonner sur son perchoir. Cinq ou six poules descendirent l'échelle du poulailler, regardant la lune au-dessus du toit.

« Oh I mauvais gueux, murmura Théodore, qui donc a pu t'apprendre de telles ruses ! »

Mais Kasper-Noss riant, lui dit tout bas :

« Ne m'interroge pas.... je suis fou !... »

Les poules, surprises de leur erreur, voulurent remonter Téchelle ; mais le fou du village, plein de malice, les chassa et les fit crier. Puis subitement, il imita le chant de l'alouette saluant l'aurore. Il y mit tant d'amour, que Théodore en avait les larmes aux yeux et se disait :

« Gretchen !... viens.... viens... Gretchen, mon amour.... ma joie.... ma vie !... Gretchen.... c'est mon cœur qui chante pour toi.... c'est moi qui t'appelle ! »

Il était rentré dans la cour, et le dos contre le

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mur, la tête inclinée, il rêvait, tandis que Noss déroulait ses gammes frémissantes.

Or, Gretchen, un peu surprise, avait entendu la caille dans le vogue du sommeil. Elle n'y avait pas cru. Elle avait entendu le coq.... et n'y avait pas cru. Puis les poules, et ses yeux s'étaient ouverts. Aucune lueur ne brillait encore au volet, elle s'était retournée, rêvant à Théodore. Mais quand elle entendit l'alouette.... quand les notes veloutées et tendres arrivèrent à son âme, alors se levant tout doucement, elle se dit :

« Oui, c'est le jour I »

Bile passa sa petite jupe et fut ouvrir le volet. Théodore l'avait entendue se lever.... il tremblait.... il aurait voulut fuir ;... mais, au moment où le volet s'ouvrit, toute sa timidité disparut; il se pencha dans la fenêtre, et, malgré un petit cri de la jeune fille, lui saisissant la main :

« Oh I Gretchen.... Gretchen.... dit-il, je t'aimel»

A peine eut-il prononcé ces paroles, que ses jambes fléchirent. Gretchen, émue comme une tourterelle surprise dans son nid, les joues brûlantes, balbutiait doucement :

« Théodore ! . . . cher Théodore î . . . »

Elle ne put en dire davantage, car le volet du père Reebstock s'ouvrit brusquement au-dessus de la fenêtre, et l'on entendit dans la nuit un juron

GKETCHEIf. 43

terrible.... un véritable juron allemand suivi de ces mots : ^

« Qu'est-ce que je vois là ? »

Tout le monde fut consterné. Théodore et Gretchen tombèrent dans les bras l'un de l'autre, puis ils se séparèrent épouvantés de ce qu'ils venaient de faire. Noss, les bras en Tair, fuyait à toutes jambes, imitant les cris d'un canard poursuivi dans les roseaux par un caniche. Sa voix nasillarde retentissait au loin. Il y avait de quoi rire; mais Reebstock ne riait pas; aussi le peintre, rabattant son feutre, franchit la palissade et se mit à courir dans les vergers, tandis .que Gretchen, toute tremblante,, fermait vivement sa fenêtre.

« Ah ! brigand, criait Reebstock, le bras étendu, tu me le payeras I »

Et le gros chien du voisin, réveillé par le tapage, aboyait en secouant sa chaîne.

Théodore courut jusqu'au petit jour, à droite et à gauche, répétant comme dans un rêve :

€ Gretchen! Gretchen ! je t'aime ! »

• Puis il ajoutait :

« Théodore ! cher Théodore I »

Et se trouvait le plus heureux des mortels.

Vers cinq heures, il rentra chez lui, et quand il se fut couché sur son petit lit, songeant que le vieux Reebstock l'avait peut-être reconnu, et qu'il pour-

44 GRETCHEl*.

rait bien à Tavenir lui fermer sa porte, cette pensée le rendit fort triste.

Le lendemain, sa tristesse était plus grande encore.

« Est-il possible d'être aussi malheureux que moi? s'écriait-ii. Oh le vieux Reebstoclc doit m'en vouloir terriblement.... Je ne reverrai peut-être plus Gretchen.... Si je pouvais seulement la voir encore une fois.... Mais je n'oserai jamais passer dans la grande rue I... »

Et tout en réfléchissant à ces choses désolantes, il descendit Tescalier et se mit en route au hasard, regardant de loin la brasserie, la girouette et l'enseigne.

Rien ne paraissait changé.... Tout semblait comme à l'ordinaire. Le pâtre descendait le village en jouant de la cornemuse, et suivi d'une longue liie de chèvres et de pourceaux.... les jeunes filles se rendaient à la fontaine, leur cuveau sous le bras, et Kasper-Noss, étendu sur le banc de la maison commune, dormait tranquillement le dos au soleil.

A force de regarder, Théodore s'était approché, son carton sous le bras ; il passait devant la brasserie, n'osant tourner la tête, quand plusieurs* coups retentirent aux vitres. 11 s'arrêta tout épouvanté.

« Est-ce moi qu'on appelle ?» se dit-il.

Les fenêtres de la grande salle étaient ouvertes,

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GRETCHÊN. 45

et déjà bon nombre de buveurs se trouvaient attablés : le bourgmestre Weinland avec sa grosse ligure rouge, son large feutre planté sur la nuque, sa grande canne de cep de vigoe entre les jambes ; le tailleur Zimmer en camisole grise, le nez barbouillé de tabac, la toque verte tirée sur les oreilles ; le petit barbier Spitz, son plat d'étain sur la table à côté de la bouteille, la face riante, le verbe haut, le toupet accommodé en pyramide, suivant Tancienne mode française, et enlin plusieurs autres.

La vieille Berbel rangeait des pots de lait caillé* derrière le fourneau de fonte, et de grandes nappes de soleil, toutes fourmillantes d'atomes, s'étendaient le long des tables et sous les bancs.

Théodore entra fort inquiet.

Le père Reebstock, revêtu de son habit brun garni de boutms d'acier, était assis contre la boite de l'horlogei en face de la porte. Gretchen, près de la fenêtre, baissait les yeux. On causait... Personne ne paraissait songer à rien ; mais, au moment où le peintre parut sur le seuil, Reebstock, levant les bras vers lui, s'écria :

« Monsieur Théodore, aimez-vous ma fille Gretchen? »

Le jeune homme se sentit pâlir; il ouvrit la bouche pour répondre et ne put proférer une parole.

Keebslock, la figure ouverte et franche répéta :

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46 GRETGHEN. .

« Aimez-vous ma fille Gretchen? »

Tout le monde était ébahi, chacun, le verre en* main, restait dans l'attitude qu'il avait auparavant, regardant tour à tour Théodore, Gretchen et le brasseur. Enfin Théodore, d'une voix étouffée par les battements de son cœur, dit :

9 Ohl Dieu, si je Taime!... »

Il regarda Gretchen d'un regard si suppliant, que la jeune fille accourut d'elle-même vers lui, et, se jetant dans ses bras, fondit en larmes. Alors le vieux brasseur partit d'un grand éclat de rire :

« Haï ha! bal... je savais bien qu'ils s'aimaienti dit-il; ce n'est pas à moi .qu'on peut en faire accroire! »

Et tous les assistants, le voyant rire ainsi, s'écrièrent :

« Ha! ha ! ha ! il est fin, le vieux Reebstock.... il savait tout!

— Eh bien 1 reprit le brasseur, puisque tu l'aimes tant.... prends-la donc, que diable!... prendsla pour ta femme, mais reste avec moi.... dans ma maison. »

Puis il ajouta d'un ton plus grave en se rasseyant :

« C'est entendu. . . . vous vous marierez dans quinze jours ! »

A quoi toute la salle répondit :

« Dans quinze jours nous serons de la noce ! »

Ce qui fut fait.

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GRETGHEN. 47

Or, Reebstock eut des petits-fîls et des petitesfilles qu'il balança longtemps sur ses genoux. Plus tard, étant devenu tout à fait vieux, il dit à son gendre et à sa fille :

« Mes enfants, vous saurez une ctiQse : si nous sommes tous heureux, c'est le ciel qu'il faut en remercier. J'ai entendu le coq chanter avant le jour, et comme je regardais par la fenêtre, je vis Gretchen ouvrir son volet. Alors, j'eus grande envie de me fâcher.... mais la Providence m'éclaira : « Marie-les bien vite, me dit-elle, de peur qu'ils ne se marient tout seuls!... »

Théodore et Gretchen admirèrent la sage prévoyance du vieillard, et remercièrent le Seigneur- Dieu, qui gouverne ici-bas toutes choses comme il convient.

^êîjQ»

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Pendant la messe de minuit de Fan 1847, à Phalsbourg, le petit greffier de la justice de paix, Conrad Spitz et moi, nous vidions notre troisième bol de punch au café Schweitzer, près de la porte d'Allemagne.

Les cloches ne sonnaient plus ; tout le monde était à l'église depuis un quart d'heure; la veuve Schweitzer, avant de partir, avait éteint les quinquets; la chandelle, placée entre Spitz et moi, éclairait vaguement un angle du billard, notre bol et nos verres : le reste se perdait dans Tombre. La servante Grédel causait à voix basse dans la cuisine, avec un trompette de hussards, et nous venions d'entendre une chaise tomber au milieu du silence.

En ce moment, le petit greffier se prit à dire :

« Gomment se fait-il, mon cher monsieur Yan-

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62 ENTKE OtUX VINS.

derbachy qu'à cette heure indue.... sans nous être dérangés de notre place au café Schweitzer, nous nous trouvions transportés chez Holbein, le tisserand.... au coin de la halle aux grains et des vieilles boucheries ? »

Ces paroles m*étonnèrent.... Je regardai autour de moi, et je reconnus qu'en effet nous étions assis dans une petite chambre tellement basse, que les poutres enfumées du plafond nous touchaient presque la tête. Les petites vitres à mailles de plomb étaient ensevelies sous la neige. Un métier de tisserand en forme de buffet, des écheveaux de chanvre suspendus à des traverses, un rouet, un dévidoir, des navettes, un vieux bahut, un lit à baldaquin drapé de serge grise, un antique fauteuil à fond de cuir poli comme un plat à barbe, trois chaises effondrées, deux pots sur une étagère, une petite Vierge en plâtre au fond d'une niche, des ficelles tendues en tous sens, où pendaient des guenilles, de vieux bas, des linges filandreux. ••• Voilà ce que je vis dans ce recoin du monde, large de dix pieds au plus et haut de cinq. Les bas me pendaient sur le nez, les ficelles se croisaient autour de nous comme des toiles d'araignée ... Enfin, entre le bahut et le pied du lit, une perruque jaunâtre s'élevait et s'abaissait tour à tour, et je reconnus, en la regardant attentivement, que c'était la tête du grand-père Holbein, tombé en enfance

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depuis quinze ans, et qui dormait toujours à la même place, plus jaune, plus ratatiné qu'une momie du temps de Sésostris.

Mais ce qui m'étonna le plus, c'est qu'en me retournant vers Conrad Spitz, pour lui témoigner ma surprise, je me trouvai face à face avec une vieille pie chauve, posée sur le bâton supérieur de la chaise du greffier.... le bec droit, la tête enfoncée entre les épaules, les yeux recouverts d'une pellicule blanche qu'elle relevait de temps en temps, et ses petites pattes sèches et noires, cramponnées au bois vermoulu. Elle était immobile et rêveuse.

Je me dis aussitôt que Spitz, connu par son humeur caustique, s'était transformé en pie pour jouir de ma confusion; rien de plus naturel, il avait profité du moment où je tournais la tête.... Du reste, son habit noir, sa cravate blanche, son nez pointu-, ses petites mains nerveuses, lui donnaient les plus grandes facilités à cet égard.

« Oh I oh ! camarade, lui dis-je, si tu veux jouir de mon embarras.... tu te trompes.... Ce n'est pas moi qui m'étonne de ces choses-là.... Il y a bel âge que j'ai entendu raconter de semblables histoires I

— Ce n'est pas pour cela que j'ai pris cette forme, dit-il, c'est parce qu'elle m'est plus commode.... Ces chaises mal rempaillées ne me conviennent pas. Je suis bien mieux sur ce petit bâton. . . . il semble avoir été fait tout exprès pour moi. »

hk ENTRE DEUX VINS.

Je compris que ses raisons pouvaient être bonnes. Cependant, je l'avoue, sa nouvelle physionomie ihe parut bizarre et je le considérais avec une curiosité singulière : son bec d'un noir luisant, ses prunelles brillantes comme l'agate^ son attitude endormie ; et puis, le fond de la chambre, traversé de ûlaments inextricables, et je ne sais quelle odeur de moisi.... tout me portait à m'extasier des choses les plus vulgaires.

« Conrad, repris -je en dissimulant mes véHtables pensées, je m'étonne que Holbein, sa femme et sa grande fille borgne, abandonnent ainsi leur maison au milieu de la nuit.... car enfin, si nous n'étions pas d'honnêtes gens, si nous ne faisions point partie de la magistrature, nous pcfurrions fort bien enlever ces écheveaux de chanvre, cette pièce de toile, cette Vierge de plâtre, et même ce rouet et ce bahut.... Il y a tant de coquins dans ce monde I

— Ohl fit-il, je suis ici pour garder la maison. »

Ce fut pour moi un trait de lumière. J'avais souvent remarqué sur le seuil de la vieille cassine et sur les volets à fleurs de terre, une pie chauve,... J'avais observé cet animal avec une vague défiance, ainsi que la mère Holbein, aux mains sillonnées de grosses veines bleuâtres.... à la face creuse.... aux yeux ternes.... aux cheveux plus blancs que le lin.

« Hé ! hé I me disait la vieille en brandissant la tête.... vous regardez mon oiseau.... Vous voudriez bien l'avoir.... mais il est de la famille 1 »

Je ne doutai pas alors que cette pie ne fût Conrad Spitz lui-même; le petit greffier venait se reposer là de ses fatigues, se voyant bien accueilli par ces braves gens.

Je lui communiquai ma supposition.

< Hé I fît-ily vous êtes plus perspicace que je ne Taufais cru, monsieur Vanderbach. En effet, c'est bien moi ! Que voulez-vous ? la vieille Ursule me soigne bien; elle se priverait plutôt que de me laisser manquer.... Chacun cherche ses avantages. »

Nous causions ainsi, quand la voix du père Holbein, celle de sa femme et de sa fille se firent entendre au dehors. Ils traversaient la petite place encombrée de neige, tandis que les cloches annonçaient la fm de la messe. *

Holbein descendit les trois marches de sa cassine en criant :

« Orchel, tu as oublié de fermer notre porte.... Que le diable emporte la vieille folle.... Nous sommes peut-être volés ! »

Puis il entra, et me voyant assis en face de la lampe :

« Hé ! fit-il, c'est monsieur Yanderbach I »

Puis la vieille, avec son livre de prières.... puis

là fille, secouant la neige attachée au bas de sa robe, entrèrent à leur tour, en me saluant d'un : « Dieu vous bénisse I » . ^

La pie s'envola sur l'épaule de la vieille, et Holbein me regardant, dit à sa femme :

« Hé! hé! hé! ce bon M. Vanderbachl... Comment diable est-il ici? Il m'a l'air d'avoir fait le réveillon.

— Oui, dit la femme, conduis-le chez lui.

— Allons, monsieur, dit le tisserand.... il est tard.... Prenez mon bras.

— Oh ! je retournerai bien tout seul, lui répondis -je.

— C'est égal..., c'est égal.... faites-moi le plaisir de vous appuyer un peu. »

Nous venions de sortir.... il y avait deux pieds de neige.

« Et mon ami Spitz? lui dis-je en marchant.

— Qui, Spitz?

^^ Lé greffier?... la pie?...

— Ah ! fit-il, oui.... oui.... je vous comprends.... la pie va dormir.... Vous avez causé avec elle.... C'est un animal bien intelligent. »

Et le brave homme me conduisit jusqu'à la porte de ma maison.... Ma servante m'attendait... Elle le remercia.

Cette nuit -là, je dormis comme un bienheureux.

Le lendemain, quand je rencontrai Spitz, il ne se souvenait plus de rien; il prétendit que j'étais sorti seul du café, et que j'étais entré en trébuchant chez les Holbein.... Du reste, il ne voulut jamais convenir de sa transformation, et s'indigna même de mes propos à ce sujet I

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