DE HANS SCHNAPS
J ai connu dans le temps, à Mayence, un honnête pharmacien nommé Hans Schnaps. La porte de son officine s'ouvrait sur le Thiermack; elle était surmontée d'une guivre en guise d'enseigne ; le cadu* cée de Mercure et le serpentaire d'Esculape en ornaient les panneaux. Quant à Hans Schnaps, au lieu de rester dans sa boutique, il se promenait dans les rues, une grande lunette sous le bras, et laissait le soin de ses drogues à deux garçons apothicaires.
C'était un singulier original, le nez long, les yeux gris, la lèvre moqueuse. A voir son large feutre, sa casaque de bure rougeâtre, sa barbe taillée en pointe, vous l'tussiez pris pour un artiste flamand.
Je le rencontrais quelquefois à la taverne du Pot de TabaCf sur le Zeil; nous faisions ensemble notre
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partie de youckevy nous causions de la pluie et du beau temps. Schnaps n'éprouvait pas le besoin de me faire connaître ses occupations, je ne voyais pas la nécessité de l'initier aux miennes, et, dans le fait, cela nous importait fort peu.
Un jour, le bourgmestre Zacharias me dit :
« Docteur Bénédum, vous fréquentez un certain Hans Schnaps.
— C'est vrai, bourgmestre, nous faisons notre partie ensemble assez souvent.
— Ce Schnaps est un fou.
— Ah 1 je ne m'en suis pas aperçu.
— Rien de plus positif : au lieu de s'occuper de sa pharmacie, il va se promener à droite et à gauche, avec une grande lunette ; il s'arrête ici, là ; bref, il perd son temps et ses pratiques.
^ Cela le regarde, bourgmestre, que voulez-vous que j'y fasse?
— Sans doute ; mais il rend sa femme malheureuse.
— Ah I il est marié î
— Oui, avec la fîUe d'un marchand de drap, un bien digne homme et fort à son aise.
— Allons, tant mieux : Schnaps aura du bien plus tard.
— Oui, mais il le mangera.
— Avec sa lunette?
— Non, mais avec ses expériences. Figurez-
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VOUS, docteur, qu'il s'est établi dans une cave, et qu'il fabrique là on ne sait quoi. Si vous jetez, par hasard, un coup d'œil dans le soupirail, vous voyez la lunette braquée sur vous; Schnaps vous regarde en éclatant de rire.... et quand arrive midi, sa femme est obligée de lui crier trois ou quatre fois : « Hans ! Hans 1 la soupe est prête !... »
— Pauvre femme, elle est bien à plaindre ! »
Le bourgmestre se douta que je me moquais de lui, mais il feignit de ne pas s'en apercevoir et me proposa de jouer un pot de bière. J'acceptai. Nous causâmes d*autre chose.
Ces étranges révélations ne laissèrent pas de m'intriguer. Que diable Schnaps faisait-il dans sa cave?... Que signifiait sa lunette braquée vers le soupirail? Était-ce une plaisanterie; était-ce une expérience sérieuse?... Gela me trottait en tête, et, dès le jour suivant, je me présentai à la pharmacie pour en avoir le cœur net. Il était environ neuf heures, Mme Schnaps, une petite femme sèche et nerveuse, les yeux ternes, la figure insignifiante, mal fagotée, le bonnet de travers, un de ces êtresqui, sans rien dire, trouvent moyen de se poser en victime, Mme Schnaps me reçut derrière le comptoir.
« Chère dame, lui dis-je en me courbant d'un air gracieux sur la hanche, le coude en avant et le chapeau levé; chère dame, où pourrais-je trouver M. Schnaps, votre époux?
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64 h\ LUNETTE DE HANS SCUNaPS.
— A la cave, fit-elle avec un sourire pointu.
— Déjàl »
Ce déjà parut charmer Texcellente créature, et,
levant les yeux, elle m'indiqua la porte à gauche.
Je m'empressai d'enfiler le couloir, et je réussis,
après mainte trébuchade dans Tescalier obscur, à
mettre le pied sur les dalles du laboratoire.
C'était bien une cave, mais haute, large, spacieuse, parfaitement sèche.... enconibrée de lunettes gigantesques, de miroirs planes, sphériques, paraboliques, de prismes, de cristaux et de lentilles montées sur trépied : somme toute, l'attirail d'un opticien.
Hans Schnaps se tourna tout surpris en m'entendant descendre.
« Hé ! hé ! hé! fit-il, c'est le docteur Bénédum.... Ah I que je suis donc heureux de cette visite 1 »
Il venait à moi les bras ouverts. Mais , étendant la main d'un geste tragique >
« Halte ! halte!... m'écriai-je ; un instant, ne nous familiarisons pas.... Je viens vous tâter le pouls de la part du bourgmestre. »
Il me présenta le bras gravement; j'appliquai le pouce sur l'artère , et , d'une voix rêveuse , allongeant la lèvre :
« Hé 1 hé ! vous n'êtes pas aussi malade qu'on le dit.
^— Comment I malade?
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— Non, VOUS n'êtes pas encore tout à fait braque. »
Ces paroles lui tirent pousser des éclats de rire si aigus, que Mme Schnaps , se penchant au haut de l'escalier, regarda dans la cave d'un œil stupéfait.
« Sophia! Sophial criait Tapothicaire. Ha! haï ha !... sais-tu ce qu'on dit de moi?... Ha 1 ha I ha ! on dit que je suis braque. »
La femme, à ces mots, fit une grimace et s'eirpressa de remonter sans répondre.
Hans Schnaps, s'étant un peu calmé, me dit :
« Docteur Bénédum, prenez donc place. Hé! hé! vous venez de me faire du bon sang.... qu'est-ce qui me procure l'honneur de votre visite î »
Il m'avançait un large fauteuil et s'assit lui-même sur la boîte d'un daguerréotype, ses longues jambes de sauterelle écartées, l^s coudes sur les genoux, et sa barbe pointue, effllée, entre ses doigts maigres.
C'était vraiment une étrange physionomie, vue au jour du soupirail ; et les lueurs vagues, indécises, qui s'éparpillaient dans l'ombre de ses mille instruments d'optique, ajoutaient encore à la singularité du coup d'œil.
Je lui racontai simplement ma conversation de la veille avec le bourgmestre , et Schnaps, loin de se fâcher, se prit à rire aux éclats.
« Voyez-vous cet animal de bourgmestre! fit-il ;
moi qui m'occupe justement de lui.... moi qui viens d'inventer une seringue à son intention.. «. une superbe découverte, docteur. Hé ! hé! hé!... Contemplez cette lunette, c'est la fameuse seringue- Schnaps , unique dans son genre I Jusqu'à présent nous ne connaissions que le moyen de nettoyer , expurger et rafraîchir les entrailles de monsieur.... Eh bien, moi, je rafraîchirai et nettoierai avec ma seringue la cervelle des idiots, des imbéciles, des crétins et autres bourgmestres généralement quelconques. Je verse dans le corps de pompe une décoction de Voltaire, de Schakspeare, ou du père Malebranche; je vous introduis délicatement le petit bout dans l'œil, je pousse, et cracl vous voilà plein de bon sens, de poésie ou de métaphysique I... »
Ici, Hans Schnaps fit de telles contorsions, il se démena si fort, allongeant et recoquillant ses longue! jambes tour à tour, que je m'attendais à le voir culbuter de dessus sa boîte ; mais il reprit heureusement l'équilibre.
Ah çà! mon cher ami, lui dis-je, c'est une excellente plaisanterie....
— Une plaisanterie! pas le moins du monde.... Vous avez trop d'esprit, docteur Bénédum, pour ne pas savoir que nos opinions dépendent de notre point de vue : un misérable gueux, sans feu ni lieu, couvert de haillons et couché dans la fange au
coin d'une borne, voit les choses sous un jour tout autre qu'un nabab.... il trouve l'ordre social détestable et les lois absurdes.
— Sans doute; mais....
— Mais, interrompit Schnaps ^ placez le gaillard devant une table splendide , dans un bel hôtel, entourez-le de fleurs odoriférantes et de jolies femmes, revétez-le d'habits magnifiques, nourrissez-le de mets exquis, abreuvez-le de johannisberg et placez derrière son fauteuil une douzaine de laquais qui l'appellent Monseigneur, Votre Grandeur Éminentissime , etc.; il trouvera que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, l'ordre social lui paraîtra magnifique, il proclamera nos lois le chef-d'œuvre de Tesprit humain.
— D'accord, mon cher Schnaps, d'accord.... C'est l'histoire de l'humanité que vous faites là.... On voit les choses par le gros ou par le petit bout de lorgnette, suivant la position dans laquelle on se trouve.... Mais où diable voulez-vous en venir?
— Eh î s'écria l'apothicaire, c'est bien simple. Du moment que tout dépend de notre point de vue, la question du bonheur se réduit à ^se trouver toujours au point de vue le plus agréable, et c'est ce qui fait précisément le mérite de ma découverte. Jugezen vous-même. »
Il me remit sa lunette ; je l'appliquai à mon œil et ne pus retenir un cri d'admiration. Je me voyais
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présidant la Société scientifique de Berlin, gros et gras, joufflu, bien portant, décoré des ordres du Mérite, de TAigle noir, de l'Aigle brun, de TAigle roux, du Metidjé, de la Jarretière.... que sais-je encore? Je tenais la sonnette et je rappelais les gens à Tordre. A travers les vitres de l'amphithéâtre, j'apercevais ma calèche à deux chevaux et mon laquais chamarré de galons. Je voyais plus loin ma maltresse, une première danseuse éprise de mes charmes, se promenant sous les tilleuls, rêveuse et solitaire, une ombrelle à la main, et je me disais à moi-même ; « Bênédum 1 Bénédum I être fortuné ! génie sublime! oh! oh! grand homme 1 »
Un éclat de rire ironique me tira de cette contemplation profonde. J'ôtai la lunette et me revis dans la cave, en face de l'apothicaire, qui me regardait de ses petits yeux malins, plissés jusqu'aux oreilles.
« Eh bien, eh bien, fit-il, que pensez-vous de cela?
— Ohî mon cher Schnaps, m'écriai-je, laissezmoi cette lunette.
— Vous plaisantez, dit-il, songez qu'elle me coûte dix années de travail ; qu'avec cette lunette je possède en quelque sorte l'univers ; que je vois ma femme jeune, jolie, prévenante ; que je suis toujours gai> riant et content ; que cette lunette m'élève audessus des plus puissants monarques de la terre; qu'elle me rend plus riche que Grésus , plus omnipotent que Xerxès, et que je ne voudrais la perdre
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poiïr rien au monde! Ce n'est pas tout : avec cette lunette, je puis me donner des clystères de bon sens, de poésie ou de métaphysique, selon les besoins de mon tempérament.
— Mais, au nom du ciel, Schnaps, repris-je transporté d'enthousiasme, comment avez-vous fait cette sublime découverte ?
— Elle n'est pas aussi merveilleuse que vous le croyez, dit-il en riant; c'est tout bonnement un kaléidoscope, mais un kaléidoscope d'un nouveau genre : au lieu de laisser tomber ses fleurs et ses verroteries au hasard, il les assemble dans un ordre naturel. En d'autres termes, c'est l'assemblage du daguerréotype et du télescope, deux instruments que le Seigneur-Dieu a réunis dans notre tête.
En ce moment, Schnaps tira de sa poche une petite tabatière d'écaillé; il aspira lentement une prise comme pour se recueillir, et poursuivit :
« Il y a trois ans, je cherchais à fixer le spectre solaire sur une plaque de cuivre. J'avais employé dans ce but le chlorure d'argent, le bitume de Judée plongé dans l'huile de lavande et de pétrole, l'iodure d'argent, le bromure de chaux solide et liquide, bref, toutes les combinaisons chimiques imaginables, sans obtenir de résultat décisif. Un soir, sous l'influence d'un composé plus sensible, la lumière rouge, orange et violette parut se fixer;
la plaque prit vaguement les teintes de l'iris. J'en concevais la meilleure opinion, quand ma chère épouse, selon sa coutume immémoriale, se mit à crier : « Hans, la soupe refroidit 1 Hans, la soupe « refroidit! Hans! Hansl HansI Hans I Hans! Hans! c Hans ! Hansl Hans! la soupe refoidit, la soupe re- « froidit ! » Ces cris me tombaient sur les nerfs. H me fallut, bon gré, mal gré, interrompre mon expérience. Je déposai la plaque de cuivre sur la saillie du mur que vous apercevez là-bas, et qui me sert à placer la chandelle, puis je montai me mettre tranquillement à table.
— Et qu'avez-vous dit à votre femme ?
— Rien.
— A votre place, je lui aurais tordu le cou. » L'apothicaire sourit finement.
« Cette nuit-là, reprit-il, après le souper, je redescendis au laboratoire. La fatigue et l'ennui m'empêchèrent de reprendre mon travail ; je m'assis dans ce fauteuil et je m'endormis. En m'éveillant vers une heure du matin, je vis que la chandelle s'était éteinte ; mais le rayon d'une étoile plongeait dans le soupirail, et se réfléchissait sur la plaque métallique au fond de la cave. Tout en fixant ce point lumineux, je rêvais à ma femme ; je sentais le besoin de la corriger ; les mille petites misères du ménage défilaient dans ma tête ; enfin, las de ces réflexions, je finis par m'endormir de nouveau.
LA LUNETTE DE HANS SCHNAl>S. 71
Le lendemain, tout était oublié, quand, jetant les yeux par hasard sur la plaque, j'y vis, quoi? mon rêve de la nuit empreint avec une vérité frappante : ma femme, la salle à manger, l'horloge sur la cheminée, les vitres au fond, la petite cour plus loin, tout mon intérieur dans les moindres détails. Seulement, la fantaisie y jouait une certain rôle : j'étais en train d'administrer une correction à Mme Schnaps.
a Jugez de mon enthousiasme. Dès lors je conçus ma lunette, je compris que le cerveau de l'homme est, comme Fœil de la mouche, un instrument d'optique à mille facettes ; que ce qui s'y reflète peut en sortir par réfraction, et s'enipreindre sur une substance chimique dont je venais de découvrir le secret.
* Ainsi, cher docteur, toutes vos passions, tous vos désirs, toutes vos pensées prennent un corps dans cette lunette. Vous improvisez du regard bien mieux que par la parole, vous matérialisez instantanément le monde intellectuel qui s'agite dans votre esprit ? »
Cette découverte me parut miraculeuse.
«Maître Schnaps, homme extraordinaire, m'écriai -je, permettez que je vous embrasse. Plus grande que la pyramide de Chéops, votre mémoire traversera les siècles, et brillera dans l'avenir comme un astre de preniier ordre. Mais, je vous en
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supplie, daignez m'éclairer encore sur. un point: comment pouvez-vous administrer des clystères de philosophie ou de toute autre science ?
— Voici, dit Schnaps très-flatté de mes compliments ; mais d'abord permettez-moi de vous développer quelques considérations générales du plus haut intérêt. Vous avez dû remarquer, docteur Bénédum, que les grands philosophes, les grands mathématiciens, les grands poètes et généralement tous les grands idéologues finissent misérablement. Bafoués pendant leur vie, honnis, conspués, et parfois même traqués comme des bêtes fauves, ils deviennent, après leur mort, la proie d'une certaine classe d'individus connus sous le nom d'hommes pratiques. On a beaucoup écrit et de belles phrases depuis trois mille ans, contre cette exploitation du génie par la médiocrité, mais cela n'empêche pas les choses d'aller aujourd'hui comme elles allaient du temps d'Homère, de Pjthagore, de Socrate, du Christ et de tant d'autres idéologues célèbres :
c On les persécute, on les tue I j
sauf à se faire des réputations et à battre monnaie plus tard avec leurs découvertes ! Que tout cela soit passablement mélancolique, j'en conviens, docteur ; mais, au fond, rien n'est plus simple, et je dirai même plus naturel. Pour qu'une idée réus-
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sisse dans ce monde^ il lui faut Tappui des masses. Or les masses, qui ne sauraient s'élever à la hauteur de ridée pure, comprennent admirablement ridée matérialisée, c'est-à-dire le fait. La prétendue supériorité des hommes pratiques sur les idéologues n'a pas d'autre raison d'être. Ces gaillards-là sont riches, puissants, ils gouvernent le monde, on leur élève des statues.... Pourquoi ? Parce qu'ils mettent à la portée des imbéciles l'idée de quelque pauvre diable de grand homme mort de faim dans un taudis.... Est-ce vrai, oui ou non ?
— C'est positif, maître Schnaps.
— Eh bien, reprit l'apothicaire avec un sourire ironique , ma lunette supprime les hommes pratiques et restitue aux idéologues la supériorité qui leur est due : elle matérialise les idées et les met en communication directe avec les masses! Supposons, par exemple, que je veuille prendre un lavement de métçiphysique, j'applique mon œil à la lentille. Vous me lisez Kant, et au fur et à mesure que je vous écoute, que ses raisonnements entrent dans ma tête , ils en ressortent et viennent se peindre sur la plaque en traversant mon œil ; ils s'y matérialisent, ils y prennent un corps; je les vois, ils sont réels, positifs; je ne puis avoir aucun doute sur leur existence, puisqu'ils tombent sous mes sens, ils me paraissent incontestables, et mon lavement produit son effet. »
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Pendant que Schnaps m'expliquait ce grand mystère, un désir furieux d'avoir sa lunette s'emparait de moi.
« Mon cher ami, lui dis-je, j'espère que vous fabriquerez plusieurs de ces lunettes. Une telle découverte appartient à l'humanité tout entière.
— A rhumanité I s'écria-t-îl. Je voudrais bien savoir ce qu'elle fait pour moi, l'humanité I Elle me traite de fou, elle me force de garder une femme insupportable.... et me laisserait mourir de faim comme tous les inventeurs, si je n'avais la ressource de lui vendre mes drogues.
— Mais vous obtiendrez la considération publique, l'estime et l'admiration universelles.
— Eh I que m'importe l'admiration de ce tas de crétins, s'écria l'apothicaire. Otez-leur les découvertes de Guttemberg, de Galilée, de Newton, de Volta, de Daguerre et de Hans Schnaps, et vous n'aurez plus qu'un troupeau d'ânes agenouillés devant un sabre. L'admiration de ces gens-là! allons donc! Non, non!... Que l'humanité se fabrique des lunettes, moi je garde la mienne, et je m'en sers pour mon agrément personnel. »
J'étais indigné de tant d'égoïsme.
« Maître Schnaps , repris-je en maîtrisant ma colère , permettez-moi de vous dire que votre raisonnement est absurde. Vous fabriquez des lu-, nettes sublimes, c'est bon; mais d'autres travail-
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lent la terre, sèment, récoltent , font moudre le grain pour vous, ils vous apportent le pain à la maison ; d'autres vous construisent des pharmacies, d'autres vous confectionnent des habits et des souliers, d'autres vous procurent du vin, de la bière, du tabac, choses que vous ne dédaignez pas. Nous sommes tous solidaires les uns des autres, maître Schnaps; donc... »
Pendant que je développais cette thèse, l'apothicaire me regardait avec sa lunette.
« Ah! ah! s'écria-t-il en m'interrompant, je vois ce que vous voulez. L'humanité vous importe peu. Vous voulez ma lunette , mais vous ne l'aurez pas. Hé I hé! hé! »
Sur ce, il la renfonça conime un chapeau gibus, l'introduisit dans une boîte qu'il referma soigneusement à clef; puis me regardant d'un air railleur :
« Vous n'y mettrez plus le nez, dit-il. Que cela vous serve de leçon, et vous empêche à l'avenir de faire l'hypocrite et de prêcher l'Évangile à votre profit. Vous êtes un rusé compère , docteur Bénédum, un philanthrope; je n'aime pas ces gens-là. Faites-moi le plaisir, de reprendre le chemin par lequel vous êtes venu. »
La rougeur me montait au visage. J'éprouvais un terrible désir de corriger Hans Schnaps, qui me regardait d^un œil narquois et m'indiquait inso-
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lemment la porte; mais je me rappelai tout à coup que les deux garçons apothicaires étaient de solides gaillards, et je me retirai prudemment.
Depuis, j*ai quitté Mayence pour venir habiter Nuremberg, et voilà deux ans bientôt que je n'ai pas vu Schnaps. Il paraît qu'il se promène toujours dans les rues, en camisole rouge, avec sa lunette sous le bras. C'est du moins ce que m'écrivait dernièrement le bourgmestre Zacharias, et je le crois volontiers.
Quel malheur qu'un si magnifique secret soit aux mains d'un pareil foui
Chose bizarre et vraiment digne de remarque, les hommes de bon sens n'ont jamais rien inventé; ce sont des fous qui ont fait jusqu'ici toutes les grandes découvertes.
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OU
L^eiSTOIRE INTERROMPUE
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