‹ Contes fantastiquesChapitre 4 sur 9 · HISTOIRE MERVEILLEUSE DE LA FLEUR JAUNE ET DU HUSSARD DE LA MORT · texte numérisé non relu

HISTOIRE MERVEILLEUSE DE LA FLEUR JAUNE ET DU HUSSARD DE LA MORT

je commençai en ces termes l'étrange récit de mon ami Sathaniel :

« En 1819, l'année même où Karl Sand assassina Kotzebùej j'étais enseigne au régiment des Hussards de la Mort, alors en garnison à Mayence.

« Non loin de cette ville, dans les montagnes du Hundsrûck, s'élèvent les ruines de Triefels.... On les découvre de toute la plaine du Palatinat, près des ruines de Geierstein, qui couronnent un rocher voisin. Ce sont de vieux châteaux d'embuscade détruits par Turenne en 1672.... de tristes débris, rongés par la mousse et le lierre.

« J'allais souvent à Triefels, en remontant les belles forêts du Bergstrasse. Ce n'est pas le sentiment poétique, le goût de la solitude qui m'y portaient, mais une fantaisie bizarre et terrible, dont il me serait difficile de rendre compte.

« Au milieu de Tune de ces tours ruinées , se trouve, à ras de terre, un puits large de quinze à vingt pieds, et profond comme la montagne. Si vous y jetez une pierre , vous l'entendez retentir

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contre le mur pendstnt quelques secondes ; le bruit va s'aflfaiblîssant par la distance, et finalement, vous n'entendez plus rien !

« L'attrait du mystère, et peut-être du danger, m'attirait dans cet endroit; je m'approchais du puits, j'y plongeais les yeux, et je contemplais une grande fleur jaune, enracinée à quelques pieds audessous de l'ouverture.

« Cette fleur avait quelque chose d'étrange qui me captivait... J'aurais voulu la tenir, la voir de plus près.... mais toujours, au moment de tenter un mouvement hasardeux pour l'atteindre , il me semblait entendre des voix lointaines au fond de l'abîme.... Un air froid, humide, me frappait au visage et me glaçait jusqu'à la moelle des os !

« Alors, comme étourdi par une si longue attention, je gagnais la porte, respirant l'air du dehors à pleine poitrine, admirant la lumière éblouissante du jour, la verdure, les ronces grimpantes, les hautes orties et I4 montagne debout dans l'azur du ciel.

« D'aborJ, je m'éloignais de la ruineà pas lents, comme retenu par des milliers de liens, qui se brisaient un à un, puis, me sentant libre., je m'élan- . çais sift* la pente rapide de la côte.... Des larmes obscurcissaient ma vue, (t je m'écriais :

« Non! non I je n'irai plus.... je n'irai plus !... »

« C'est ainsi que je retournais dans ma petite

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<îhambre de la rue de TArsetial, saluant chaque visage ami, chaque fenêtre, chaque maison, comme si je n'avais jamais dû les revoir.

. « Les médecins ont beauco'up discuté sur la folie, <Iuestion ambiguë, devant laquelle PinteHigence recule saisie d'horreur. Depuis le delirium tremensy où le malade s'élance de son lit à quatre pattes, court sur le plancher et cherche à saisir des rats qu'il croit voir.... jusqu'à la sensation fugitive, qui vous traverse l'esprit comme un éclair, et vous fait attraper une mouche fantastique.... les nuances de la folie sont innombrables.

« Attribuez cet état d'obsession à la matière, comme le médecin.... Attribuez-le plutôt à Tintervention des puissances occultes, comme le poëte et le mystique.... — Qu'importe? — Le libre arbitre est perdu, la volonté succombe, et vous n'êtes plus que l'instrument aveugle d'une force irrésistible-

« Tel était, il faut bien le reconnaître, l'état de mon esprit à cette époque; une mélancolie noire avait remplacé mon humeur joyeuse et me dominait complètement.

« Une fois enfermé dans ma chambre, et bien résolu de ne plus retourner aux ruines, j'aurais pu me croire affranchi de cette tyrannie du sentiment, maïs au bout de quelques jours, Tattraction se faisait sentir. Je cherchais à me distraire par la lecture de PufTendorf. ... impossible I

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« Tout à coup, la fleur jaune m'apparaîssait ... Elle était là, dans l'ombre.... je la voyais.... le li* vre me tombait des mains, et, la bouche béante, les yeux tout grands ouverts, je la contemplais comme dans un rêve!

« Vous dire ce que cette vue avait d'horrible pour moi, serait au-dessus de mes forces.... Un sentiment de terreur indéfinissable me glaçait le sang dans les veines.... j'aurais voulu me lever.... crier au secours.... fêtais cloué dans mon fauteuil, et quand, par un effort suprême, il nrarrivait d'exhaler le plus faible soupir.»,, tout disparaissait!

« Alors, épuisé, anéanti, mais soulagé d'un poids énorme , je passais la main sur mes paupières brûlantes et je murmurais :

« Il faudra pourtant retourner là-bas I... »

< Le lendemain, qu'il fît de la pluie ou du soleil, après avoir rempli mon service, j'étais en route.... non pour aller à Triefels, mais pour me promener autour de la citadelle, pour respirer Tair de la campagne.

« Cependant , à peine avais-je atteint le sentier du Bergstrasse, que, sans m'en apercevoir, je courais vers la montagne, riant d'un rire de fou,... ne songeant plus qu'à la fleur jaune!....

« Une curiosité immense me poussait vers le goufl're.

€ Enfin, hors d'haleine.... le cœur battant....

j*arrîvais !... Une minute alors je m'arrêtais, regardant de loin les ténèbres de la tour et me disant :

« Je n'irai pas!... »

« Il était trop tard.... Ilfallait marcher I... Etj'entrais frémissant, mes dents s'entre-choquaîent.... mes jambes vacillaient.... j'avais la fièvre.... une saveur amère se développait sous ma langue et jusqu'au fond de ma gorge.... puis, mes yeux s'habituant à Tobscurité.... je découvrais la fleur.... sans joie, sans amour, mais avec un désir efl'rayant de l'avoir.

« Au-dessus de moi, le gouflfre sombre, ténébreux, s'ouvrait tout au large comme pour m'engloutir.... mais je n'y faisais pas attention.... je ne le voyais pas.

« Appuyé contre le mur, les mains croisées sur le dos, les piedsen avant, je regardais la fleur jaune I »

J'en étais là de Y Histoire de la. Fleur jaune et du Hussard de la Mort y et j'allais raconter comment Grispinus, le gardien des trésors enfouis par les avares , était apparu à mon ami Sathaniel sous la physionomie d'un lézard vert, lorsqu'on secouant les cendres de ma pipe.... j'aperçus en face de moi, sur la pierre de l'âtre, devinez qui?...

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Crispinus lui-même !...

Vous savez que la forme ordinaire de Crispinus est celle d'un lapin blanc. Il était assis au milieu des ténèbres. A sa gauche, dans l'ombre, traînaient un balai, une grande pelle et cinq ou six copeaux roulés en tire-bouchon. Son silence était profond, il me regardait de ses grands yeux avec une attention singulière.... ses longues oreilles s'élevaient et s'abaissaient tour à tour.

Figurez-vous ma stupeur.

Je me dis aussitôt que Crispinus venait pour m'empêcher de révéler au monde ce que Sathaniel m'avait raconté de sa malice vraiment diabolique, et j'avoue que cette idée me donna le frisson.

Vous ne sauriez imaginer l'intelligence extraordinaire empreinte dans le regard du follet. Je ne crois pas qu'aucun regard humain possède unî telle pénétration.... une fmesse aussi subtile.

Évidemment il cherchait à me juger, à me connaître, à saisir mon côté faible.

Tantôt il m'envisageait de face.... alors sa tête étroite et haute ressemblait au front d'un diablotin surmonté de ses cornes.... Tantôt il m'observait d'un seul œil.... alors son profil avait un air surprenant de bonhomie. Mais je devinais sa ruse.

Parfois il passait rapidement ses pattes sur ses moustaches, comme font les lapins, pour me donner le change.

Moi, je restais immobile et je le regardais, non sans appréhension, mais bien résolu de lui résister s'il osait m 'attaquer ouvertement.

« Follet, me disais-je, tu as beau faire, tu ne m'empêcheras pas de révéler au monde les choses que Sathaniel m'a dites sur ton compte.... Parce que d'autres tremblent et recommandent leur âme à Dieu, rien qu'à voir tes yeux rouges.... tu penses me faire peur. Détrompe-toi.... Théodore connaît son devoir, et tous les follets du monde ne l'empêcheront pas d'aller jusqu'au bout. Tu as beau tourner la tête et secouer les oreilles, c'est comme cela I Oh 1 tu n'attireras plus personne dans l'abfme, avec tes histoires de trésors enfouis au fond des vieilles citernes,... C'est moi qui t'en réponds 1 »

L'ombre qui lentourait favorisait encore sa tactique ; en s'agitant au milieu des ténèbres, il espérait me fasciner, mais grâce au ciel j'étais sur mes gardes.

Malheureusement, à force de le regarder mes yeux devinrent troubles, il me fallut chercher mon mouchoir pour les essuyer.

Grispinus, qui n'attendait qu'une seconde de distraction, se mit à galoper vers moi, la tête basse, le dos en l'air et la queue en trompette. J'entendis son trot rapide, et comme je ne prévoyais pas cette attaque audacieuse, je bondis de ma place en jetant un cri terrible.... La chaise fut renversée.... la

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chandelle roula sur la table, mais elle ne s'éteignit pas tout à fait. Je venais de la relever et je l'agitais avec une angoisse inexprimable pour la rallumer quand Grédel, en jupe de nuit, apparut sur le seuil en fourrant sous sa cornette les longues mèches de ses cheveux gris.

A la vue de cette bonne grosse figure, mon cœur s'épanouit.

c Mon Dieu, monsieur, dit-elle, que se passe-t-il donc?

— C'est le follet Crispinus, lui répondis-je tout en sueur.

— Le follet?... Allons donc!... vous avez bien sûr vidé la cruche. »

Cette réflexion me surprit ... Je jetai un coup d'œil sur la table, et je vis qu'effectivement la cruche était vide !

« Tiens, me dis-je,. c'est drôle I... »

Et je regardais Grédel d'un air stupéfait.... quand Crispinus bondit tout à coup entre mes jambes, et disparut sous le four comme une flèche.

« Eh! le voilà, m'écriai-je, le voilà qui se cache dans le cendrier!,.. »

Mais Grédel, loin de s'effrayer, plongea le bras dans le trou jusqu'à l'épaule, et saisit le follet par les oreilles, puis me le montrant d'un air vainqueur :

« Eh! eh! mon lapin, fît-elle, tandis que ses

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