‹ Contes fantastiquesChapitre 3 sur 9 · L'HISTOIRE INTERROMPUE · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE INTERROMPUE

La veille de la Saint-Théodore, ma bonne vieille servante Grédel eut pour moi ce que j'appelle une attention délicate; elle connaît mon faible pour le johannisberg et me reproche même parfois de Taimer plus que tout au monde.... Ce qui n'est pas vrai : j'aime beaucoup mieux ma vieille Grédel !

Eh bien donc, en rentrant de la taverne de Luther, où mes amis Hippel, Gangloflf et Sathaniel avaient célébré dignement ma fête.... en ouvrant la porte de ma vieille maison de la rue des Capucins.... qu'est-ce que j'aperçois sur la table?

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Une grande cruche de deux pintes à long col de cygne, à ventre rebondi et surmontée d'un magnifique bouquet de marguerites !

Je prends le bouquet, je le serre sur mon cœur en m'écriant :

« Oh! Grédel.... Grédel.... âme antique.... bonne et vertueuse créature.... je ne puis t'exprimer ici mon enthousiasme.... tu dors sans doute à cette heure avancée de la nuit.... mais je t'admire et je fais des wœiix pour ton bonheur! »

Puis je regarde le contenu de la cruche : c'était du johannisberg..., du vieux johannisberg de l'an XXXIV !

Alors, mon attendrissement fut extrême.... Je répandis un pleur généreux, et je me promis de compenser Grédel par des rubans roses, une jupe de laine bien chaude et des souliers neufs.

En attendant, je voulus faire honneur à son cadeau ; je le soulevai des deux mains avec tendresse, et lui donnai l'accolade fraternelle.... puis, dans une douce quiétude, j'allumai ma pipe et je taillai ma plume.

Vous saurez, mes chers amis, qu'il me faut le silence et le recueillement pour écrire; le bruit d'une charrette, le grincement d'un volet, le cri nasillard d'un marchand de bric-à-brac, me mettent hors de moi. Si je m'écoutais, je serais capable d'étrangler le vieux juif Isaac, qui vient me dire

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régulièrement deux fois par semaine, quMl a des bretelles à vendre....

Mes nerfs se crispent.... je me donnerais à tous les diables I

Mais la nuit.... oh I la nuit.... quel bonheur !.... quelle douce quiétude 1 Pas un souffle, pas un murmure ne vient m'interrompre. Assis au milieu de mes livres, dans la grande pièce du rez-dechaussée, la tête entre les mains, les coudes sur la table, je rêve.... je rêve durant des heures entières.

La porte de la rue est fermée à double tour ; je lui tourne le dos. Devant moi, la cuisine sombre s'ouvre tout au large.... Je vois, à droite, la bouche du four fermée par une plaque en tôle.... la pierre de Tâtre couverte de bûches éteintes.... et sous le four, une sorte de creux où Grédel jette les cendres. A gauche, les marches de l'escalier tournant, à rampe de bois, où Tombre se découpe en zigzag, et, sous l'escalier, la porte qui descend à la cave.

Tout cela vaguement éclairé par ma chandelle, l'ombre avance, recule, et je ris intérieurement de cette lutte incessante de la lumière et des ténèbres!

Enfiù, à travers le vitrail de la petite fenêtre du fond, je découvre l'échoppe de la cour, lorsqu'il y a pleine lune, el sous le hangar les piles de fagots éclaboussées de lumière blanche.

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Voilà ma seule perspective.... voilà ce qu'il me faut pour le travail.

Pendant que le grillon, blotti derrière le grand poêle de fonte, chante sa complainte mélancolique^ je laisse ma plume courir au gré de Tinspiration. Parfois, j'écris des histoires gracieuses.... et parfois terribles.... Cela dépend du temps qu'il fait.... des personnes que j'ai rencontrées.... et même, il faut bien le dire, de ce que j'ai bu dans la soirée chez mon ami Luther.... Sans compter beaucoup d'autres causes qu'il serait trop long d'énunaérer.

Mais ce que je préfère par-dessus tout, c'est la fantaisie.

Vous dire, par exemple, le plaisir que j'éprouve à raconter les fiançailles du petit diablotin Hâwitz, lequel s'amuse à tendre des filets dans l'herbe, pour prendre des vers luisants, serait chose impossible I

Les détails se présentent à mon imagination sans effort, sans fatigue, et pour ainsi dire d'euxmêmes... Toute la noce défile devant mes yeux.... je la vois.... j'y suis.

D'abord, les grands de la cour, en costume d'apparat..., les princes et les princesses, les favoris et les favorites, faisant leur entrée triomphale sous le dôme de la campanule violette.... L'orchestre des grillons en amphithéâtre dans la salle du palais de mousse.... les fanfares des trois grandes cigales à manteaux verts, le point sur la hanche, soufflant à

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tu«-tête dans leurs trompes d'émeraude, et convoquant les populations lointaines.... La promenade nocturne sous les girandoles de rosée, qui reflètent les étoiles dans l'immense avenue de persil et de marjolaine.... Le balancement des panaches.... l'agitation des éventails... , la coupe des habits.... le givre diamanté des parures.... Puis, le rttour au château.... le bourdon , grand mattre des cérémonies, criant : « Silence! » Les six phalènes porte « flambeaux, debout entre les colonnades du péri* style, et coiiTés de leurs casques noirs, surmontés d'une aigrette de lucioles.... le capricorne proclamant les fiançailles.... les bravos de la foule.... les murmures flatteurs des courtisans.... Je n'oublie rien.... et, de temps en temps, je sroulève la grande cannette degrés , à fleurs peintes, que ma bonne vieille Grédela soin d'emplir tous les soirs d'excellente bière 1

Le silence est si profond, que parfois j'entends le trot d'une souris dans les feuilles sèches des fagots.... ou bien un petit morceau de crépi, détaché par cas fortuit du toit, rouler sur les tuiles.

A force d'écrire, de fumer et de boire, mon esprit devient d'une lucidité effrayante. Les objets sombres s'enveloppent , pour mes regards, d'une lumière indéfinissable, et parfois, chose bizarre, il m'arrive de voir réellement défiler devant mes yeux les imaginations qui se pressent dans ma tête!

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Or, cette nuit-là, j'étais en veine.... Après avoir écrit sur une belle page blanche :

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