‹ Contes fantastiquesChapitre 9 sur 9 · Maison de fous de la Bavière rhénane · texte numérisé non relu

Maison de fous de la Bavière rhénane

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La réputation de Rembrandt était solidement établie dès 1646. De magniflques gravures, faites par lui-même, avaient popularisé, en Europe, sa manière originale et fiintastique. Chacune de ses productions ftit un progrès dans Tart; l'entente admirable du clair-obscur, le contraste étrange des ombres et de la lumière, la perspective nocturne, dont il explora seul les profondeurs mystérieuses, justiflaient l'enthousiasme de ses nombreux partisans.

Il serait difficile de remonter à la cause du génie de Rembrandt, et d*en suivre les développements successifs. Le fait est que l'œil de cet artiste, conformé d*une manière spéciale, saisissait mieux un objet à travers les demi-teintes du crépuscule, que sous l'éclat éblouissant du jour.

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Rembrandt se plaisait au milieu des ténèbres.

Pendant sa jeunesse, on le rencontrait souvent dans ces noires tavernes, où quelques bonnes têtes flamandes, groupées autour d'une table, reçoivent le rayon jaune et rance d'une lampe huileuse» ou le reflet grisâtre d'un vitrail de plomb.

Après la mort de sa femme, Rembrandt se retira dans une vieille maison de la rue des Juifs, à Amsterdam. Sa famille ne se composait plus alors que d'une sœur, chargée des soins du ménage, et d'un fils, jeune homme de dix-huit à vingt ans, dont le caractère n'était pas encore arrêté.

Les brocanteurs, toujours à l'affût de ses tableaux, avaient leur entrée libre chez le peintre.

Nous sommes au mois de mars 1656. Un soir, Rembrandt, d'habitude triste et sombre, se montra d'humeur joyeuse. Pendant le souper, sa verve de bon vivant se ranima, il fit mille plaisanteries au sujet de sa sœur Louise, qui était, disait-il, en âge de se marier, elle avait alors soixante ans.

Il vanta aussi son fils Titus, et lui trouva toutes sortes d'excellentes qualités dont il ne s'était pas encore aperçu. Enfin, chose essentiellement rare, il fit monter une canette de vieux porter et s'en versa plusieurs rasades.

Lorsque dix heures sonnèrent, et que le wachtmann eut jeté son cri lugubre au milieu du silence, Rembrandt alluma une lampe et sor-

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tit en souhaitant le bonsoir à Louise et à son fils.

Ils l'entendirent traverser le vestibule et ouvrir la porte de l'atelier. Il y entra.

Cette pièce, fort haute, recevait son jour d'une seule fenêtre, qui du plancher s'élevait jusqu'à la voûte. Un rideau de soie rouge interceptait la lumière; on pouvait le développer et le restreindre au moyen d'une coulisse. Aux murailles se trouvaient suspendues de vieilles armures : des casques, des haches, des poignards couverts d'une rouille invétérée.

Rembrandt, peu. soucieux des traditions de la Grèce et de l'Italie, appelait cela ses « antiques I »

Devant la fenêtre, sur un chevalet, reposait un tableau de moyenne grandeur. L'artiste avança un siège et s'y assit, en projetant la lumière sur cette toile nouvellement peinte. C'était le Sacrifice (TAbraharriy l'un des chefs-d'œuvre de Rembrandt, aujourd'hui l'ornement du musée de Saint-Pétersbourg.

En présence de son œuvre, la figure vulgaire du peintre s'illumina d'un reflet de génie.

« C'est beau 1 » dit-il avec un sourire d'orgueil, TOais ensuite l'enthousiasme fit place à l'analyse; ses épais sourcils se rapprochèrent, il se mit à examiner les détails de l'ouvrage. Parfois une exclamation de plaisir lui échappait, souvent un geste de dépit, il prenait convulsivement sa palette,

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approchait le pinceau de la toile, puis le rejetait. Des paroles inarticulées trahissaient les doutes de l'artiste : Teiécution n'atteignait point à la hauteur de son type.

Mais, pendant ce temps, une autre figure, non moins saisissante, non moins enthousiaste, appa» raissait dans l'entre^bAillement de la porte, et regarr dait avidement le tableau par-dessus l'épaule de Rembrandt.

C'était une vieille figure de juif, telle que le pein<tre flamand nous en a transmis plusieurs. Imagi-^ nez un corps long, maigre, osseux, enveloppé d'une espèce de robe verte à larges carreaux; une chaussure difibrme, à grandes boucles d'argent, s'avance au-dessous de la robe, les jambes arquées montrent leurs rotules noueuses. Enfin, au-dessus de tout cela, une tète jaune, coiffée d'un bonnet pointu et sillonnée de tant de rides, qu'on eût dit le vi-. sage parchemineux d'une vieille momie d'Egypte; la peau, collée sur le crâne chauve et sur les pom^* mettes, luisait comme de l'ivoire; un nez long, des lèvres rentrantes, un menton saillant, anguleux, complétaient cette étrange physionomie. Mais ce qui lui donnait une expression d'intelligence vraiment inconcevable, c'était. le regard : de grands yeux gris comme ceux du lynx, lançant des éclairs à travers des sourcils blancs, qui retombaient presque sur le globe de l'œil. •

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Ce personnage ouvrit la porte avec tant de prudence, qu'elle céda sans le moindre bruit; il s'a* yança derrière le tabouret du peintre d'un pied tellement furtif, que Rembrandt ne Tentendit point.

Alors ce fut un étrange spectacle que ces deux figures en contemplation devant la même œuvre. Dans les traits de l'une, ont eût pu lire l'orgueil de la création , mais aussi la critique sévère de Fartiste pour lui-même. Sur le visage de l'autre, la surprise, Tétonnement sans bornes^l'enthousiasme à sa plus haute expression.

Celui qui admirait le plus, c'était le juif: il y avait de l'adoration dans sa pose, dans son geste, dans son regard.

Tout à coup Rembrandt saisit le pinceau et se pencha sur la toile en disant :

< Ce détail nuit à l'ensemble, il faut le changer. »

Mais le juif, entraîné par une force invincible, retint le bras du peintre.

« Non, noni s'écria-il,ne retouchez pasl Je vous dis que c'est bien 1 >

Effrayé de cette apparition subite, Rembrandt s'était retourné avec une expression de surprise ; puis, reconnaissant le brocanteur Jonas, il partit d'un éclat de rire :

« Ah! ah! ah! fit-il, c'est vous, compère î Gomment diable étes-vous entré ici? »

Sans répondre à la question,levieux juif s'écria :

« Maître Rembrandt, ceci est votre chef-d'œuvre. C'est magnifique, c'est sublime ! Oh ! le Dieu d'Israël a fait un grand miracle en sauvant le fils d'Abraham, mais cette peinture admirable est plus merveilleuse encore. Vous n'avez jamais atteint à une telle perfection.

— Bahl répondit joyeusement Tartiste, vous répétez toujours la même chose. Selon vous , mon dernier tableau est toujours mon chef-d'œuvre.

— C'est vrai, dit le vieillard.... c'est vrai, maître Rembrandt, vous vous surpassez chaque fois, mais vous n'irez pas plus loin.

— Entre nous , Jonas , reprit le peintre avec un sourire de triomphe, vous ne connaissez pas votre métier.... au lieu de critiquer mon ouvrage, vous rélevez si haut que...,

— Déprécier ce tableau! interrompit le brocanteur, mais il faudrait avoir perdu les yeux, il faudrait être un infâme calomniateur. Et puis, maître, n'en connaissez-vous pas la valeur aussi bien que moi?

— Oui, dit Rembrandt avec une nuance de fatuité; je suis assez content de cet ouvrage, et s'il n'était pas vendu....

— Il est vendu! s'écria le juif d'une voix déchirante.... vendu! mais.... c'est impossible.... vous voulez rire.... vendu.... à qui?

— A un riche amateur d'Allemagne; le prix a été fixé d'avance.

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— Le prix a été fixé ! répéta le juif avec consternation; mais quel prix, maître?

— Mille ducats.

— Oh! vous perdez la tôte. Qu'est-ce que mille ducats pour une telle œuvre? Jamais vous ne ferez mieux.... peut-être même aussi bien.... »

La figure du peititre exprima le doute.

« Oui, reprit le brocanteur, moi je vous en offre quince cents.

— Impossible, dit l'autre avec regret.

— Deux mille !

— C'est une affaire malheureuse, impossible d'y revenir, répondit Rembrandt.— Sa voix tremblait, car il aimait Targent.

— Deux mille cinq cents ducats l » dit le vieillard ; il se laissa choir sur une chaise, comme effrayé luimême de cette offre exorbitante.

Rembrandt fixa sur lui un regard pénétrant.

« C'est trop, Jonas, dit-il, vous y perdriez.

— Oui.... oui!.... je me ruine, s'écria le juif, je le sais bien, mais.... comment laisser passer à un autre ce magnifique tableau I »

Après un instant de silence, le brocanteur ajouta :

« Maître Rembrandt, j'ai promis de livrer à un riche amateur le premier ouvrage qui sortirait de votre atelier; ma parole est engagée.

— Et moi, dit Rembrandt en se levant, mais visi-

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270 LE SACRIFICE D'âBRÂHAM^

blement affecté, moi je tiens aussi à ma parole.... d'ailleurs le contrat est signé. »

Le juif se leva et vint prendre la main de l'artiste :

« Maître^ dit-il avec un frémissement de voix impossible à traduire, je ne puis vous offrir plus. J'ai une fille, maître Rembrandt; vous connaissez ma petite Rébeceaî Si je n'avais pas d'enfant, je vous offrirais davantage. Deux mille cinq cents ducats, c'est beaucoup.. é. c'est une offre magnifique; mais un chef-œuvre ne se paye jamais trop cher. Voyons, combien demandez- vous? Deux mille cinq cents ducats, n'est-'ce pas assez? Nous pouvons nous entendre. »

Ces mots, prononcés avec une volubilité surprenante^ trahissaient une vive émotion chez le juif. Il y avait tant de tfoubl6| d'anxiété dans son regard, que l'artiste en fut touché.

« Jonas, dit-il en lui montrant l'empreinte d'un eachet sur la toile, ce tableau est vendu; le contrat est passé en double.

— Eh bien, que la volonté de Dieu soit faite, fit le juif d'un accent pénétré. Je reviendrai demain pour voir votre amateur^ et s'il veut me céder son marché, je lui offre la différence de nos prix.

-^ Cette démarche n'aboutirait à rien, dit Rembrandt, car l'acquéreur de ce tableau est le prince de Hesse-GasseL Une autre fois vous serez plus heu-

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LE SAGAlFiCE D'ABRAHAM. 271

reux , Jonas. Croyez que je suis affligé de votre contre-temps; j'y perds quinze cents ducats : pour un pauvre artiste^ un père de famille comme moi, c'est énorme. »

Ils sortirent tous deux en poussant de longs soupirs. Le peintre et le juif étaient consternés.

Rembrandt reconduisit Jonas jusqu'au seuil de la maison.

* A propos, lui dit-il) comment étes-vouâ entré chec moi) je ne vous avais pas entendu.

— C'est votre sœur qui m'a dit où vous étiez.

'•^ Bien^ bieni * fit le peintre en serrant la main du brocanteur.

Us se séparèrent. On^e heures sonnaient à la ca« thédrale.

Rembrandt traversa une petite cour qui préôé'' dàit sa Dàaison . La lune brillait au ciel, p&le et méditative. Il suivit Jonas du regard, à travers les rues ténébreuses, puis il ferma les deux battants d'une porte oochère, assujettit la barre ^ Iftcha dans la cour deux énormes bouledogues > et rentra chez lui triste et sombre.

Rembrandt l'avare 9 Rembrandt l'usurier, per* dait quinze cents ducats I

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La ville d'Amsterdam possédait alors un établissement remarquable dans son genre, la taverne dès FrancS'Soudards .

C'est là que les enfants de bonne famille complétaient leur éducation; c'est là qu'ils apprenaient à boire raie et le porter j à jouer aux cartes et aux dés, à formuler un Godferdum d'une manière convenable.... Mais aussi quelle magnifique taverne!

Ce n'était pas un de ces pauvres taudis» où la voix des buveurs se brise à l'angle d'un mur ou s'écrase sous un plafond. On ne voyait point là de chaises, de tables, de quinquets, misérables ustensiles qui ne résistent pas à la bataille d'une joyeuse société. Non! la taverne des Francs-Soudards était une cave immense ; ses voûtes, hautes de trente pieds, faisaient chorus à la chanson bachique, et ne manquaient pas d'en répéter le refrain.

Par une prévision judicieuse de dame Catherine, maltresse du logis, les brocs servaient de chaises, les futailles servaient de tables, et leur construction solide bravait toute espèce d'attaque.

Or, la nuit même où maître Rembrandt fe?ina

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sa porte avec tant de soin et lâcha ses dogues dans la cour, Titus, cet aimable jeune homme dont il avait fait Téloge, se trouvait à la taverne des Francs-Soudards,

L'heure était fort avancée, la taverne presque déserte. Un seul groupe de buveurs se tenaient , encore autour d'un vaste tonneau. Une lampe, placée au milieu d'eux , éraillait les ténèbres et faisait ressortir , sur un fond rouge , les noires silhouettes dss différents personnages.

Toutes ces figures exprimaient la plus vive attention.

Le fils de Rembrandt, assis au premier rang* semblait fort ému. En face de lui se trouvait un grand escogriffe au regard pétillant de malignité ; une longue rapière croisait ses jambes; d'une main il élevait un gobelet de cuir, et de l'autre un large chapeau à plumes : il paraît qu'ils étaient aux prises. Ils jouaient un jeu d'enfer, et le pauvre Titus perdait.

« Sept, » dit-il, en lançant les dés sur la tonne.

Tous les spectateurs se courbèrent pour voir le coup.

« Neuf! » s'écria l'autre.

Un grand silence suivit ces paroles, on entendit vaciller les dés dans le cornet.

« Dixl reprit Titus.

— Douze! » s'écria son adversaire.

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Il se fit une vive agitation. Titus jeta le gobelet à terre en maudissant le sort.

c Eh ! camarade^ lui dit Fautre, ta parole est engagée pour vingt-cinq ducats.

— Est-ce que tu as peur? fit le jeune homme avec colère.

— Non, non, je sais que tu payes.

— Parbleu! s'écria un gros Flamand au nez de betterave; parbleu, s'il paye! ce cher Titus paye toujours. Il a payé hier, il paye aujourd'hui, îl payera demain. C'est lui qui fait sauter la banque comme d'habitude. »

Tous partirent d'un éclat de rire.

« Van Hopp, s'écria le jeune homme, tu as Tair de te moquer de moi !

— Je ne me moque de personne.... seulement je dis que tu fais banqueroute.

— Et toi 1 toi, reprit Titus exaspéré, tu es trop avare pour risquer un double! Je Ven défie.

— C'est possible , mon petit. Avant de jouer, j'aime à voir l'argent sur la tonne, et tu n'as plus un escalin dans la poche. »

Ces mots, prononcés d'une voix goguenarde, excitèrent la fureur de Titus au plus haut degré. Cependant il se contint.

« Attends-moi, Van Hopp, dit-il ; tu veux voir l'argent sur la table.... tu le verras. Et vous, maître Van Eick, vous allez être payé tout de suite. »

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Il sortit précipitamment.

Tous les buveurs s'assirent autour d'un tonneau, et rallumèrent leurs pipes, en attendant le retour du fils de Rembrandt.

c Eh t dame Catherine , s'écria l'adversaire de Titas, un 771005/ c'est moi qui paye. »

La dame accourut et déposa un broc eur la tonne. Les verres furent remplis. Van Eick embrassa la robuste taille de Catherine, et lui imprima sur la gorge un vigoureux baiser. Elle se laissa faire : il avait de l'argent!

Des nuages de fumée s'élevèrent alors au-dessus des buveurs. Toutes ces grosses faces charnues exprimaient la quiétude, le bien-être suprême qui résulte de la jouissance d'une vie matérielle. Pas un mot.... pas un regard ne (ut échangé ; le silence dura plus d'un quart d'heure. Enfin la pipe du gros Van Hopp s'éteignit; il la vida méthodiquement et se prit à dire :

c Savez-vousque jene comprends pas maftreRembrandt ; on ne peut nier que ce ne soit un grand peintre, et même un homme plein de bon sens; mais il prodigue un argentfou à sonfils.C'est inconcevable!

— Oui, dit un autre en aspirant une bouffée de tabac, oui, c'est inconcevable! »

Nouveau silence.

Après quelques secondes Van Hopp reprit :

« C'est tout à fait inconcevable! »

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Un troT9ièin€ dit alors : « Titus a perdu cette semaine plus de trois cents ducats. Il faut que maître Rembrandt soit aveugle pour ne pas Yoir que son iils est un imbécile !

— Bah! dit Yan Eick avec un sourire caustique, ce jeune homme est en train de se former. Encore quelques leçons, et je vous promets d'en faire quelque chose de présentable. Son père a compris cela, et....

— Son père, interrompit Van Hopp ; son père est un avare, et je suis sûr qu'il ne lui donne pas un escalin. »

En ce moment la porte s'ouvrit, et Titus parut en faisant résonner, d'un air triomphant, une longue sacoche pleine de ducats, « Ehl les amis, dit-il, êtes-vous prêts? »

Il s'approcha de Van Eick et lui jeta une poignée d'or. « Voici votre affaire. Et toi, Van Hopp, puisque tu veux voir l'argent sur la tonne.... le voilà. . .. Combien tiens-tu?

— Toutce que j'ai surmoi , » répondît le Flamand. Ils s'attablèrent.

Par l'âme de Satan, c'est une puissance infernale que celle du jeu. Elle fait tressaillir nos muscles, battre nos tempes, frémir nos entrailles ! La peur, la joie, le triomphe, le désespoir, la terreur et la haine, toutes les passions se résument dans le jeu, toutes sont à ses ordres.

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LE SACRIFICE B'ABKAHAM. , 277

Le jeul oh, le jeul II ranimerait un cadavre dans sa tombe; le squelette du joueur saisirait un gobelet, ses orbites vides lanceraient des éclairs, la rage lui ferait grincer les dents.

Voyez ces faces apathiques, immobiles, ces regards stupides y cette chair molle, sans nerfs et sans fibres, comme tout cela se meut, s'agite , se tord, se contracte,' se détend 1 ^- Ces hommes ne jouent pas.... ils ne sont pas acteurs du drame, ils en sont les juges, et pourtant la passion les domine, elle les étreint dans son cercle de fer.

Une heure après, les ducats de Titus avaient passé dans la poche de Yan Hopp.

Titus sortit de la taverne en fredonnant une gaudriole; le pauvre garçon ne voulait pas trahir son dépit. Mais dès qu'il fut dans la rue, une horrible imprécation s'échappa de sa poitrine.

« Que les cinq cent mille diables vous tiennent dans leurs griffes, » s'écria-t-il en se tournant vers la porte.

Il saisit sa toque de velours , comme pour la mettre en pièces , mais il la replaça sur sa tête et partit d'un éclat de rire.

« Bah! dit-il, qu'est-ce que l'argent, dix, vingt,

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278 LE SACBIFICE D'ABRAHAM.

quarante ducats? Une misère, rien du tout! Estce que Jonas ne m'offre pas sa bourse t Est-ce que je ne puis y mettre la main quand il me platt? Oh, rhonnéte et brave homme de juifl Jq te respecte, Jonas, je te yénère I Par le Dieu d'Israël, je me ferai circoncire pour épouser ta petite Hébeccal »

Alors Titus s'élança dans les rues désertes. Une idée lumineuse Tenait sans doute de frapper son esprit.

La nuit était sombre, le silence profond comme le8 ténèbres ; de rares étoiles scintillaient au ciel , à travers la houle des nuages, comme ces lueurs phosphorescentes qui jaillissent du choc des vagues. Il longea un canal, dont les eaux bourbeuses reflétaient le ciel noir et menaçant : le fils de Rembrandt se rappela les gravures de son père.

Enfin, au détour de la cathédrale, qui sonnait deux heures, il s'arrêta devant une vieille maison et leva les yeux. C'était une de ces antiques constructions qui datent du moyen âge : le pignon surplombait la rue, et de petites poutres, disposées avec symétrie , entraient dans l'épaisseur des murailles. Derrière s'étendait un vaste jardin.

Titus franchit la clôture et fit un signal ; quelques minutes après une petite fenêtre s'ouvrit :

« Est-ce vous, seigneur? demanda une voix chevrotante.

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— Oui, Esther, c'est moi.

— Bien, bien, je vous reconnais. »

Une clef grinça dans la serrure , la porte céda devant une main décharnée.

« Ah ! seigneur Rembrandt, dit la vieille^ ah I vous vous êtes bien fait attendre. Cette pauvre petite Rébecca n'espérait plus vous voir.... elle est tout en larmes ! >

Titus monta l'escalier, Esther le suivit lentement.

C'était une bonne femme que cette vieille Esther; depuis un demi-siècle elle servait Jonas; elle aimait tant sa petite Rébecca qu'elle ne pouvait rien lui refuser. Pour le physique, Esther ressemblait à la sibylle de Cumes : petite, cassée, ratatinée, la tête branlante, les yeux ronds et vifs; sa bouche avait disparu, depuis que le menton et le nez de la vieille formaient un bec.

Titus parcourut un vaste corridor, il ouvrit précipitamment une porte à bourrelets de fourrures, et se trouva dans la chambre de Rébecca.

Tout ce que notre luxe moderne a de somptueux et de riche, s'effacerait devant la splendeur de ce petit appartement. Imaginez une pièce haute , étroite, voûtée en ogive ; les arêtes sont décorées de brillantes peintures; du milieu de la voûte descend une chaîne d'argent, qui retient un candélabre de bronze. Un tapis des Indes aux mille rosaces

capricieuses couvre le parquet. Deux hautes fenêtres, dans le style gotbiqûe y avec leurs mailles de cuivre et leur vitrage colorié, reflètent une lumière éblouissante.

Enfin, sur un divan moelleux, repose la petite Rébecca.

Ohl Titus!... Titus I heureux jeune homme I

La fille de Jonas, véritable perle d'Orient d'une pureté idéale, attendait le fils de Rembrandt. Le coude appuyé au bord du sofa , la tète dans sa main, les cheveux épars sur ses blanches épaules, le pauvre enfant avait Tair triste, abattu. Une larme scintillait sous ses longues paupières.... L'ingrat ne venait point !

Lorsqu'il s'élança dans la chambre , elle ne put retenir un cri de bonheur.

« C'est toi, mon amil Oh! que je suis heureuse! tu ne m'avais donc pas oubliée 1 »

Le jeune homme, à genoux près d'elle, entourait de ses bras cette taille fine, ce sein palpitant. Leurs regards, leur souffle, leurs cheveux se confondaient.

« Oh ! que tu es belle ! s'écria-t-il, que tu es belle ! »

Une heure s'écoula. Les jeunes amants n'en comptèrent point les minutes. Us parlaient d'une voix si basse , si basse , que le silence même n'en était pas troublé.

Tout à coup le marteau de l'horloge de la vieille

cathédrale frappa sur son timbre, et ses vibrations solennelles se prolongèrent au loin. En même temps une porte s'ouvrit h l'extrémité du vestibule, Titus tressaillit et prêta l'oreille.

Des pas lents s'approchaient de la. chambre. Le jeune homme s'élança vers le candélabre et souffla les lumières.

On s'était arrêté devant la porte, un rayon glissait par la serrure et formait une étoile contre la muraille. Plusieurs secondes s'écoulèrent. Titus retenait son haleine. Enfin, là marche de l'inconnu continua dans le corridor, le point lumineux décrivit une courbe onduleuse sur les tentures, le bruit des pas s'affaiblit.

« Qu'est-ce ? demanda le jeiane homme à voix basse.

— C'est mon père, dit Rébecca, il se promène la nuit. »

Attiré par une curiosité fatale , le fils de Rembrandt entr'ouvrit la porte et regarda. 11 vit au loin Jonas, enveloppé d'un large manteau; son bras maigre, soutenant un flambeau, sortait comme une tige à travers les plis de sa lévite, et l'ombre immense du vieillard se projetait dans le corridor. Arrivé devant une porte de chêne , il l'ouvrit et disparut.

GAte apparition avait quelque chose d'étrange. Titus dit à la jeune fille :

« Que fait ton père, à cette heure ?

— Je ne sais, répondit-elle; j'étais encore tout enfant, lorsque je l'entendis pour la première fois. Alors je tremblais, je me blottissais dans un coin en murmurant une prière. Chaque fois, comme aujourd'hui, il s'arrêtait devant la porte.... puis sa marche allait se perdre dans l'éloignement.

— C'est drôle! fit Titus; — une pâleur subite s'étendit sur sa figure. — Il n'entre jamais? demanda-t-il à Rébecca.

— Non, jamais.

— Qu'y a-t-il derrière cette grande porte de chêne ?

— Je l'ignore, lui seul en garde la clef. Personne n'entre là que mon père.

— C'est surprenant, dit le jeune homme de plus en plus agité.

— Sans doute, mon ami. Mais pourquoi s'inquiéter de ce qu'on ne peut approfondir? Viens, parlons encore de notre amour.

— Il faut que je m'en aille, dit Titus. Ton père pourrait savoir....

— Non.... non! il ne sait rien. Reste, je t'en supplie. »

Elle cherchait à le retenir par des caresses.... mais le brave Titus avait peur. Il saisit sa toque, se glissa dans le vestibule et traversa le jartin.

Quelques minutes après il s'élançait dans la

LE SACRIFICE D'ABRAHÂH. 283

rue, en couraDt^ comme s'il eût eu le diable à ses trousses.

lY

Le lendemain Mgr le prince de Hesse-Cassel , pour faire honneur à la peinture, daigna se présenter lui-même chez Rembrandt.

Ce prince était un homme superbe; rien qu'à voir sa moustache en tire -bouchon, son chapeau à plumes blanches, son habit de velours brodé, son épée à poignée d'or, ses éperons d'argent, sa démarche imposante, son regard magnifique, il fallait reconnaître en lui un de ces êtres supérieurs, prédestinés par leur antique noblesse et par la pureté de leur sang, à gouverner les peuples.

Aussi la nature équitable l'avait mis à la tète d'une principauté.

Rembrandt vint le recevoir sur le seuil, en habit de gros drap bleu, avec un chapeau de feutre à la flamande , et cette bonne figure vulgaire que vous lui connaissez.

Le carrosse du prince s'était arrêté dans la rue.

Un intendant, habillé de ratine noire, maigre comme un fuseau, Téchine courbée, les joues pâles et creuses, le regard oblique, le nez pointu, la bouche souriante.... un intendant, dis-je, suivait Mgr le prince de Hesse-Gassel. Lorsque Rembrandt

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284 LE SACRIFICE D*ABRAUÀM.

l'aperçut, tenant à la main une longue sacoche pleine de ducats, cette vue lui fit plaisir.

« Ëh bien, maître, lui dit le prince, nous venons en personne enlever votre magnifique tableau, le 5acnfice d'Abraham. C'est une conquête digne de nous.

— Monseigneur, répondit le peintre, avec un regard caustique, contre un mulet chargé d'or il n'y a pas de place forte qui tienne.

— Ah! ah! vous prenez donc notre intendant pour un quadrupède?

— Je parle du sac, dit Rembrandt, l'animal n'est qu'un accessoire. »

L'intendant fit une grimace.

« Diable ! Rembrandt, vous êtes méchant, reprit le prince. Défendez-vous, maître Genodet.

— Monseigneur, répondit l'autre, je ne me permettrai jamais de prendre la parole devant Votre Altesse.

— Je le crois bien, pensa l'artiste, il aime mieux lui voler ses écus en silence. »

Sur ce, ils entrèrent dans l'atelier.

Pour ménager Tefifet de son tableau, Rembrandt l'avait suspendu contre la muraille, dans uû jour très-favorable; de plus il l'avait recouvert d'une toile verte, comptant mieux jouir de la surprise du prince, lorsqu'il l'enlèverait.

« Veuillez vous placer ici, monseigneur, dit-il; le tableau est là. Je vais le découvrir. »

Le prince de Hesse-Cassel, par une noble déférence, prit la position indiquée. Alors Rembrandt, plein d'ardeur, enleva la toile.... Mais, ô consternation I lé tableau avait disparu !

Monseigneur se crut niystifîé.

Dans le premier moment, Rembrandt crut avoir perdu l'esprit; il porta les deux mains à son front et resta frappé de stupeur. Puis, comme un insensé, il se mit à courir autour de la chambre, heurtant, fouillant, renversant tout, et criant : c Mon tableau, où est mon tableau?

— Maître Rembrandt, s'écria le prince, est-ce que vous jouez la comédie? Je ne suis pas votre dupe! »

Un sourire infernal plissa les lèvres de Tmtendant.

Cette vue, ces paroles, élevèrent la fureur, du peintre au plus haut degré.

< La comédie! s*écria-t-il, moi! jouer la comédie. Mais, je suis volé! pillé!.. . Moi..>. faire des dupes! »

Ses cris furent tels que Louise et Titus accoururent tout effrayés. Alors il s'élança vers eux en hurlant.

a Est-ce vous? Est-ce toi qui a pris mon tableau? »

Il saisit Titus au collet.

« Quel tableau? demanda son fils.

— Oh! c'est toi.... il n'y a que toi dans la mai-

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soni Voyons, Titus, tu as voulu faire une mauvaise plaisanterie, n'est-ce past Je te pardonne.... mais, tout de suite, dis où il est.

— Je vous jure, mon père, que vous êtes dans Terreur....

— Ah! misérable, tu nies ! — Il allait le frapper, lorsque Louise intervint.

— Mon frère! s'écrija-t-elle, vous savez qu'il en est incapable.

— Tu le défends ! c'est donc toi ?

— Moi ! dit la pauvre fille les larmes aux yeux^ oh 1 Rembrandt, vous ne le pensez pas I »

Le peintre tomba sur une chaise sans ajouter un mot. Il était anéanti.

« Partons! dit le prince avec un geste superbe, cette scène est ignoble, elle a sans doute été préparée dans quelque taverne. Le tableau est vendu! Je suis fâché de m*ètre sali les bottes chez de telles canailles. »

Il sortit d'un pas majestueux; l'intendant le suivit en trottant.

Quelques secondes après, le carrosse du prince brûlait le pavé de la rue des Juifs.

LE SACRIFICE D«ABRÂHAM« 287

La disparition subite» incompréhensible de son tableau jeta Rembrandt dans un sombre désespoir.

Longtemps il ne put reprendre son travail. A table, il promenait de Louise à Titus un regard plein de défiance, et n'ouvrait la bouche que pour se.plaîndre des traîtres et des ingrats.

€ Oui, disait-il, on croit avoir une sœur, un fils dévoués, on s'abandonne à eux! Eh bien, ce sont là nos plus grands ennemis. A qui se fier? L'honnête homme est la proie des coquins et des voleurs. Sa propre famille l'exploite et le gruge, sa confiance môme tourne contre lui! »

La pauvre Louise se taisait. Que répondre à un malheureux rongé par le doute?

Parfois Rembrandt, poursuivi d'une terreur indicible, montait, descendait, parcourait cent fois les détours de sa maison, comme un véritable insensé. Souvent aussi on le voyait dans sa cour, marchant d'un pas lent et grave, la tête inclinée, les bras croisés sur la poitrine, et murmurant des mots inintelligibles.

Lorsque ses dogues accouraient à lui, la tête basse et soumise, la queue agitée de plaisir : « Ar-

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rière, disait-il , vous êtes aussi des trattresl Mon voleur vous nourrit sans doute, et vous flattez sa main comme la mienne. »

Dès huit heures du soir, Rembrandt fermait sa porte, assujettissait la barre, renvoyait Titus et Louise, puis, une longue rapière à la main, il restait en embuscade dans sa cour, jusqu'à ce que le sommeil vînt fermer ses paupières r alors il se retirait en maudissant la faiblesse de sa volonté, qui ne pouvait vaincre la nature.

Cependant, malgré ses terreurs, qui touchaient à la folie, Rembrandt, après quelques semaines, s'était remis à l'œuvre. Il venait même de terminer cet admirable tableau du Philosophe méditatif, empreint d'une mélancolie si profonde, d'une tristesse si vraie.

Un soir, plusieurs coups de marteau retentirent à la porte de la cour; le peintre sortit et demanda qui frappait.

« C'est moi, maître Rembrandt, répondit la voix de Jonas , pourquoi diable vous enfermer de si bonne heure? J'aurais quelques mots à vous dire. »

Rembrandt ouvrit un guichet pratiqué dans la porte. « Eh bien, dites! » s'écria-t-il d'un ton rébarbatif.

La figure du brocanteur apparut, avec ses mille rides et sa peau tannée. « Maître, dit-il, n'auriez-

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VOUS pas utt tableau à vendre? Un amateur se présente.

— Amenez-le demain, répondit l'artiste, je viens de terminer une œuvre de fantaisie.

— L'amateur s*est adressé à moi , reprit Jonas, et vous concevez....

— Oui, je conçois I il vous faut un courtage; dorénavant je ferai mes affaires moi-même. »

Il referma le guichet et rentra chez lui.

C'est ainsi que fut congédié le pauvre Jonas, car l'humeur du peintre, peu agréable d'habitude, s'était encore aigrie.

Quoiqu'il ne pût travailler le soir à la lampe, Rembrandt sortait rarement de son atelier. Les voisins apercevaient même toutes les nuits une lumière dans cette pièce, et souvent une ombre se découpait sur le grand rideau de soie rouge.

Que faisait le peintre à cette heure où le sommeil profond ressemble à la mort, où le silence règne au loin dans les rues désertes, où les yeux verts du chat s'illuminent d'une clarté intérieure, comme s'il portait un flambeau dans sa tête? A cette heure sinistre, Rembrandt veille. Il soulève une lourde trappe au milieu de son atelier, et descend quelques marches. Une agitation fébrile fait tressaillir ses muscles , des éclairs s'échappent de son regard , il enfonce ses bras dans une cavité profonde, et ramène avec effort un coffre de fer. Il

rugit de bonheur, le sourire de Satan épanouit sa large figure.... il soulève le couvercle et regarde..., Rembrandt l'avare ne peut dire un mot, son émotion le suffoque^ ses mains se baignent dans l'or, il bégaye avec un petit cri saccadé : « Ho I bol ho!... mes enfants, riez, riez!.... Mes pauvres petits anges!... ho!... hol... ho!... comme ils sont heureux! comme ils chantent... mes petit anges! »

En prononçant ces paroles insensées, l'avare agite et fait ruisseler ses ducats, qui rendent un son lourd et mat, car il a beaucoup d'or, le coffre en est plein.

Mais tout à coup la figure de Rembrandt se décompose, ses prunelles se dilatent.... le cou tendu.... la bouche entr'ouverte, l'effroi peint dans les traits.... il prête roreille :

Un petit bruit se faisait entendre dans le yestibule.... comme si les planches de l'escalier eussent fléchi sous un pas rapide.

Doucement, doucement, l'avare glissa le coffre au fond du caveau et referma la trappe. Alors le courage lui revint, il bondit sur un poignard suspendu à la muraille, et comme un tigre qui sort de sa cage, il s'élança dans le vestibule en criant : « Je te tiens, misérable 1 »

En ce moment une ombre glisse au haut de Tescalier et disparait comme par enchantement.

Rembrandt resta stupéfait.... Mais une pensée

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subite frappa son esprit, il courut à la chambr*? où était son nouveau tableau.... Il jeta un regard au mur.... la place et le clou restaient seuls!

Louise, éveillée en sursaut, entendit alors un cri, tel que nulle poitrine humaine n'en arrache du fond de ses entrailles. La pauvre fille trembla, une sueur froide s'étendit sur ses membres : elle avait reconnu la voix de son frère I

Après ce cri sinistre.... unique.... le silence devint imposant.... terrible!

Malgré son effroi, elle eut le courage de se lever et de courir à la chambre de Rembrandt,

Le peintre, adossé contre la muraille, pâle, livide, les poings crispés, les jambes arc-boutées, Técume à la bouche, les yeux ouverts, sans regard, semblait anéanti. On eût dit un cadavre debout.

Louise voulut parler, mais aucun son ne parvint à sa bouche, sa langue était glacée de terreur.... elle dut s'appuyer elle-même pour ne pas tomber.

Peu à peu Rembrandt revint à lui. Il fit un geste^ puis un long soupir. La vie se ranimait, en même temps la fureur.

« Je suis volé ! volé ! fit»il.

— Frère, s'écria Louise, frère ! »

Il la regarda froidement. « C'est toi, lui dit-il^ tu étais là?

— Je suis accourue....

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— Et Titus ?

— Il dort, frère.

— 11 dort.... nous allons voir. »

Rembrandt se dirigea vers la chambre de son fils. Louise le suivit.

« Titus î » s'écria-t-il en poussant la porte.

Point de réponse. Il ouvrit Talcôve et regarda.

Le lit était vide !

Il arracha le coussin^ les draps, renversa tout. Il ne pouvait se rendre à l'évidence ; mais le doute n'étaitplus possible. Un sourire sinistre effleura les lèvres du peintre.

« C'est bien, dit- il d'une voix brève et concentrée; maintenant je connais mon voleur! »

Louise se prit à fondre en larmes.

Titus avait passé la nuit à la taverne des Francs- Soudards. Vers quatre heures du matin, lorsque les premières teintes du jour blanchissent le haut des cheminées, notre brave jeune homme, un peu ivre, parcourait tranquillement la rue des Juifs. Devant la cour de Rembrandt, il s'arrêta et introduisit une fausse clef dans la serrure. Il s'attendait à voir, comme d'habitude , les deux chiens , ses

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complices, accourir tout joyeux. Aussi quel ne fut pas son étonnement, lorsqu'une main lourde et musculeuse s'abattit sur le col de sa tunique, et que la voix de son père lui cria : « Misérable, je te tiens I »

Il fut entraîné dans la maison avec une telle rapidité, qu'il n'eut pas le temps (fe se mettre à ge-^ noux et d'implorer sa grâce.

Rembrandt et son fils, au milieu de l'atelier, se regardèrent en face : Titus les joues rouges et la peur dans le ventre, Rembrandt pâle, les yeux étincelants et la rage dans le cœur.

Pendant quelques secondes il resta silencieux. Le jeune homme sentit une espèce de frisson grimper le long de son échine.

« Mon père , s'écria-t-il, je suis un grand coupable.... faites-moi des reproches, je les ai tous mérités !

— Mon tableau I... » interrompit le peintre d'une voix sèche.

Titus vit bien que les belles phrases n'étaient pas de saison ; ses genoux fléchirent, car maître Rembrandt tenait une trique énorme et n'avait pas l'air de plaisanter.

« Mes deux tableaux! reprit-il d'un ton saccadé. Parle, voleur, où les as-tu mis?

— Je ne les ai pas, mon père, répondit Titus en joignant les mains.

— D'où viens-tu?

— Je viens.... je viens.... de la taverne.

— Ah 1 tu viens de la taverne , dit Rembrandt avec un sourire amer. Et tu manges, tu bois , tu joues à la taverne, n'est-ce pas, misérable? »

Point de réponse.

« Tu n'as rien à dire.,., tu manges, tu bois, tu joues, c'est convenu. Qui te donne de l'argent? »

Titus hésita.

« Qui te donne de l'argent? hurla Rembrandt.

Parle, coquin, ou je t'écrase. » Il levait sa grande trique, et le pauvre Titus sentait la chair de son dos frémir d'horreur, mais le peintre reprit en abaissant le bras :

« Je sais où lu prends de Targent.... c'est toi qui voles mes tableaux pour les vendre.

— Mon père, je ne vole pas, j'emprunte.

— Tu empruntes , s'écria Rembrandt avec une fureur nouvelle, tu empruntes l A qui? »

Titus épouvanté répondit : « Jonas me prête de l'argent.

— Jonas, un juif, un usurier 1 II te prête, à toi.... combien? combien? »

Le pauvre garçon n'osa tout dire^ il n'avoua que moitié de la somme : cinq cents ducats.

A peine eut-il prononcé le mot, que Rembrandt lui appliqua un tel coup de trique sur les reins,

LE SAGRiFIG£ D'âBRâHAM. 295

que le malheureux roula sur le parquet en criant comme un damné : « Je suis mort! »

Mais Rembrandt, impitoyable j le saisît rudement et Tentraina dans une chambre voisine n'ayant qu'une seule fenêtre grillée.

« Misérable, lui dit-il, si tu ne déclares pas où sont mes tableaux, tu périras de faim. *

Il sortit aussitôt et referma la porte à double tour.

Titus, le dos meurtri, resta seul dans cette pièce étroite , obscure, sans autre perspective que celle déjeuner longtemps. Singulier contraste avec la taverne des Francs-Soudards!

Lorsque Rembrandt se retourna dans le vestibule il rencontra Louise. La pauvre fille avait les yeux tout rouges, son bonnet de travers, sagmmpe flottante, eniin elle faisait pitié.

Le peintre regarda comme un sanglier regarde un chien.

« Que veux-tu ? dit-il.

— Frère, ce malheureux ne savait pas....

— Écoutez, mademoiselle, interrompit Rembrandt, je vous défends de critiquer mes actes, sinon je vous chasse!

— Je ne critique pas , frère , seulement je dis....

— Vous n'avez rien à dire, s'écria-t-il furieux. Occupez-vous du ménage. »

Louise se retira toute tremblante. Elle dévorait ses larmes.

Quand l'heure du repas vint, elle avertit son frère.

« Je ne mange pas, dit-il.

— Et Titus?

— Le misérable ne mangera pas non plus I

— Ni moi, » dit Louise en se retirant.

Vers le soir il se passa une scène remarquable.

Titus avait une faim de cannibale , Rembrandt aussi, mais il s'obstinait à ne pas manger. Titus se prit à hurler quil avait faim. Alors, son père, s'approchant de la porte, lui dit :

< Où sont mes tableaux ?

— J'ai faim! j'ai faim! — ce fut toute la réponse du fils.

— Et moi aussi, murmura le peintre à voix basse , moi aussi j'ai faim 1 Ce qu'il souffre, je le sais. » Il imprimait ses mains dans sa poitrine.

A six- heures Louise vint annoncer le souper.

« Je ne mange pas^ » dit Rembrandt, mais en prononçant ces mots, il se tournait vers la cuisine en aspirant l'odeur d'un rôti. Louise insista.

< Je te dis que je n'ai pas faiml Ferme cette porte, l'odeur m'incommode.

— Et lui? demanda Louise.

— Lui 1 s'écria le peintre, qu'il me dise où sont mes tableaux, je lui pardonnerai. »

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LE SACRIFICE D'ABRâHAM. 297

II prononça ces mots d'une voix forte, afin que son fils les entendit. Mais, pour toute réponse, Titus appliquait de temps en temps un coup de pied contre la porte en criant :

« J'ai faim !

— Tant pis, dit Rembrandt, il s'obstine, je m'obstinerai. Nous verrons qui de nous deux cédera. »

Malgré sa colère, le peintre voulait subir le supplice qu'il imposait à Titus. Le père souffrait, mais Tavare faisait la loi !

Une agitation étrange régnait dans la maison de Jonas.

Rébecca avait attendu Titus fort tard ; le drôle n'étant pas venu, la petite s'était mise au lit tout en larmes.

Depuis quelques jours elle éprouvait un malaise indéfinissable, des serrements de cœur, des crampes d'estomac, des étourdissements; elle poussait de longs soupirs. La présence du jeune homme parvenait seule à lui donner un instant de calme; mais après son départ elle pleurait, se lamentait et ne pouvait fermer Tœil.

298 LE SAGRIFICE D'ABRAHAM.

Ces symptômes annonçaient une maladie dangereuse, extraordinaire.

Or, comme je l'ai dit, ce jour-là Titus ayant négligé sa petite visite , les symptômes prirent des proportions alarmantes. Lorsque la vieille Esther entra le matin dans la chambre de sa jeune mattresse, elle la vit pâle, abattue; son front était brûlant, elle bâillait, soupirait et gémissait.

« Ah! disait-elle, mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi, je vais mourir 1

— Mourir I s'écria Esther, mourir! Oh ! ne dites pas ces choses-là, mon enfant.

— Oui, oui, j'ai mal.... ici.... je souffre! » Elle appuyait sa blanche main sur Tépigastre. « Je suffoque.... je n'en puis plus! »

Esther effrayée se hâta d'avertir Jonas. Celui-ci accourut.

A l'aspect de sa fille, en entendant ses plaintes, en voyant ses beaux yeux remplis de larmes, une peur terrible s'empara du vieillard.

Il invoqua le Dieu d'Abraham, d'isaac et de Jacob.

« Oh! ma pauvre petite Rébecca, s'écria-t41, mon enfant, mon trésor, où as-tu mal? Dis-le-moi. Tu t'es sans doute exposée à un courant d'air, tu as commis quelque grande imprudence. Parle, ne me cache rien. »

Pour toute réponse, la pauvre enfant agitait ses bras , courbait sa tête charmante avec lan-

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gueur , et de grosses larmes , brillantes comme la rosée matinale, scintillaient sous ses longues paupières.

Alors Jonas, désespéré, s'élança hors de la maison, pendant que la vieille Esther préparait une tisane calmante, émolliente et rafraîchissante.

Quelques minutes après , Jonas reparut avec le docteur Jérosonimus.

Qu'on se représente un homme de soixante-dix à quatre-vingts ans, maigre, roide et sec comme un piquet. Il est revêtu d'une longue toge de soie verte, les douze signes du zodiaque sont représentés sur une large bordure rouge, et toutes les constellations, brodées en argent, se détachent sur cette espèce de manteau. De plus, un grand bonnet pointu s*élève perpendiculairement sur la tête du docteur, une longue barbe blanche également pointue, descend sur son estomac, des lunettes d'une grandeur fabuleuse reposent au bout de son nez mince, effilé. Jérosonimus regarde par-dessus ses lunettes, et ses petits yeux noirs dardent un rayon qui plonge dans les replis de votre cœur. Sous son bras il porte' une boîte en palissandre incrustée d'or, véritable pharmacie ambulante. Enfin, la démarche de ce personnage est sévère, son geste imposant, sa parole sentencieuse.

Il déposa sur une table de marbre sa magnifique boite et rouvrit. Alors, dans une quantité de pe-

300 LE SACRIFICE D'ABRAKAM.

tites cases, on put voir des sachets, des fioles, des élixirs, des opiats, des électuaires de mille couleurs dififérentes.

C'était fort beau, et à la vue de cet arsenal dirigé contre toutes les maladies, chacun devait comprendre que le docteur Jérosonimus était un puits, une citerne, un abîme de science.

« Voici .de rellébore, dit-il à Jonas, en lui montrant un sachet; c'est Tantidote de la folie. Je l'ai cueilli moi-même à la cime de l'Himalaya. Voici de la manne qui, pendant quarante ans, a nourri nos aïeux dans le désert; elle a tous les goûts imaginables. C'est un prêtre de Jérusalem, dont j'avais sauvé le fils de la peste, qui m'en a fait cadeau par reconnaissance. Depuis la sortie d'Egypte, elle avait été transmise, dans une bouteille cachetée» de père en fils, et de mâle en mâle, par ordre de primogénîture. Voici un élixir de longue vie, que j'ai composé moi-même avec la moelle d'antilope, le fiel de girafe et la cervelle de sphinx. Voici du racahout des Arabes. Voici de l'eau qui fait pousser des cheveux à la plante des pieds.... Voici....

— Oh I seigneur Jérosonimus, s'écria le brocanteur, vous êtes un homme unique, un génie sublime; vous seul pouvez sauver ma petite Rébecca; daignez regarder cette pauvre enfant, qui souffre des maux incalculables 1 »

Le docteur Jérosonimus se souvint alors de l'ob-

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LE SACRIFICE D'ABKAHAM. 301

jet de sa visite; il se tourna vers le lit où reposait Rébecca, et d'un pas lent, grave, majestueux, il s'avacça vers elle.

« La nature , dit-il , engendre des maux sans nombre, mais la science domine la nature et brise ses décrets. Mon enfant, donnez-moi votre main. »

Rébecca obéit.

Le docteur appuya le pouce sur la grosse veine, compta les pulsations, cligna ses petits yeux noirs, eut Tair de réfléchir.... puis, regardant la petite :

« Votre langue, » dit-il.

Elle ouvrît la bouche et montra ses belles dents, blanches comme des perles.

Jérosonimus s'inclina, affermit ses lunettes et jeta un coup d'oeil au fond du gosier; puis il secoua la tête, et d'une voix creuse il dit :

«C'est grave! »

Pendant ce temps, Esther et Jonas faisaient mille grimaces. Quand il dit : « c'est grave I » le brocanteur leva ses mains au ciel dans un muet désespoir.

« C'est grave, répéta Jérosonimus, mais il y a encore un remède.... un seuil il n'y en a qu'un.... Vous êtes heureux, seigneur Jonas, de vous être adressé à moi. Tout autre n'aurait pu approfondir le mystère de cette maladie.

— Ohl s'écria le vieillard, sauvez mon enfant, et ma reconnaissance dépassera toutes les bornes de ma pauvre fortune. »

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Le docteur promena les yeux sur l'ameublement splendidede la chambre et sourit; puis il demanda:

« Ma belle enfant, qu'éprouvez-vous? »

A cette question Bébecca se prit à fondre en larmes.

« réprouve,... dit-elle de sa petite voix douce, j'éprouve des étourdissements. ... des envies de bâiller.... mon cœur suffoque, et quand je mange, j'ai mal. »

La figure de Jérosonimus prit un singulier caractère de défiance. JQ fixa un regard d'épervier sur la jeune fîUe^ un sourire plissa ses lèvres ironiques^

« Je voudrais être seul avec mademoiselle, »

dit-^il à Jonas.

Gomme le père hésitait^ il lui montra une mèche de cheveux gris, dernière végétation de son crâne chauve et stérile.

Jonas et la vieille Esther sortirent; mais ils se tinrent derrière la porte. Alors le rusé docteur se pencha vers Rébecca, et lui dit d'un air confidentiel :

« Depuis quand le jeune homme est-il venu ?

— Quel jeune homme, seigneur?

— Celui qui vous aime.

— Titus ? fit-elle d'un air étonné. Vous connaissez Titus ? Il n'est pas venu hier.

— Cela suffit, » dît le docteur.

Il se tourna vers la porte et l'ouvrît.

« Vous pouvez entrer, Jonas, j'ai à vousappren-

dre une heureuse nouvelle.... Votre fille est hors de danger.

— Ah! Dieu soit loué, s*écria le brocanteur.

— Oui.... réjouissez-vous.... le Seigneur Dieu a dit à notre père Abraham : « Ta postérité sera < innombrable comme les étoiles du ciel.... comme « les grains de sable du bord de la mer. »

En même temps il lui souffla quelques mots à l'oreille, et le brocanteur sauta en Tair, comme si on lui eût appliqué un coup de fouet sur les fesses.... il leva le poing contre le docteur^ en s'écriant :

« Tu en as menti I ma fille est incapable de....

— Elle vient de me l'avouer elle-même, dit froidement Jérosonimus.

— Elle vient de l'avouer ! C'est impossible. » Jonas s'élança vers le lit de sa fille en lui disant : < N'est-ce pas, mon en&nt, n'est-ce pas, il en a

menti ?

— Quoiî fit-elle. Qu'est-ce que dit le seigneur Jérosonimus?

— Il dit.... il dit.... que.... tu lui as avoué....

— Je n'ai rien avoué, mon père^ dit Rébecca.

— Eh I j'en étais sûr, s'écria Jonas, elle n'a rien avoué.

— Conmient, reprit le docteur, n'êtes-vous pas convenue qu'un jeune homme, un certain Titus était l'auteur....

— L'auteur de quoiî

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304 LE SACniFlGE D'ABRAHAM.

— De votre maladie.

— Mon Dieu, dit la petite avec une naïveté charmante, Titus serait cause que je bâille? Ah ! c'est vrai, je suis toute triste quand il ne vient pas.

— Quand il ne vient pas ! hurla Jonas.... Il vient donc? il est venu?

— Mais oui, assez souvent; le soir, nous causons, nous rions ensemble.

— Oh I malheureuse 1 malheureuse ! s*écria Jonas en déchirant sa robe. — Et toi, vieille scélérate, pourquoi ne m'as-tu pas averti de ce qui se passait ? »

Dans sa fureur, il saisit Ësther par ses cheveux gris.

c Eh I cria la vieille sibylle d'une voix perçante, eh I ne m'aviez-vous pas toujours dit que le fils de Rembrandt était un superbe garçon ?

— Le fils de Rembrandt I s'écria Jonas.... le fils de Rembrandt,... Je reconnais le doigt de Dieu I >

En même temps il courut vers la porte, et, comme un fou, se mit à traverser la ville.

Le docteur, Esther et Rébecca crurent que le pauvre homme avait perdu la tête.

Jonas se dirigeait vers la rue des Juifs.

Tout le monde s'arrêtait pour le voir courir ; ses jambes, longues comme des échasses, s'allongeaient derrière lui; son grand nez piquait en avanr, son chapeau pointu était penché sur sa nuque, sa robe de chambre se gonflait d'air. On eût dit une cigo-

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LE SACRIFICE D'ABIIAHAM. 305

gne qui s'élance d'un toit, et qui fait des efforts pour s'élever; il n'y avait pas jusqu'à ses manches flottantes, soulevées par ses longs bras osseux^ qui ne lui donnassent l'apparence de ce singulier oi* seau.

Jonas vint s'abattre dans la cour de Rembrandt.

Rembrandt avait dit à son fils :

« Si tu ne déclares point où sont mes tableaux, tu périras de faim, »

Cette terrible menace allait s'accomplir. Depuis quarante-huit heures Titus n'avait pas reçu de nourriture ; étendu sur le plancher, pâle, hagard, livide comme un spectre, le pauvre garçon ne donnait plus de coups de pied contre la porte ; il ne pouvait plus se tenir sur ses jambes.

Rembrandt, assis dans l'allée, aussi faible, aussi abattu que Titus, mais d'une volonté inflexible, et le regard brillant d'un feu sombre, répétait de temps en temps :

« Misérable, dis où sont mes tableaux, tu recevras un morceau de pain. »

L'écho du vestibule répondait seul à sa voix

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creuse. Alors il se levait, appliquait ToreillQ contre la porte, regardait par le trou de la serrure et murmurait tout bas :

« Il ne répond pas! Peut-être est-il mort! »

Involontairement sa tioain cherchait la clef pour ouvrir.... puis il se rasseyait en disant :

« Je jeûne aussi, moi! C'est lui qui s'obstine.... Oh! la faim.... la faim! comme elle fait souffrir! >•

Rembrandt se rejetait contre la muraille, fermant les yeux et rongeant ses lèvres.

« Misérable l s'il voulait parler, nous mangerions I Le voleur a mes tableaux.... il les a.... oui.... et il ne veut pas les rendre. Le brigand! emprunter cinq cents ducats! cinq cents ducats I! Eh bien! qu'il périsse ! Je voudrais que ce fût déjà fini ! »

Cependant d'autres pensées venaient ensuite à l'avare.... Ses propres souffrances lui donnaient l'idée de celles du jeune homme.

Ce qu'il aimait le plus après son or, c'était Titus; cette affection de père était si grande, qu'il n'avait pu infliger à son fils l'épreuve de la faim sans la subir lui-même. Dans ces moments d'attendrissement, il s'écriait :

« ïjtus! Titus! avoue! je te pardonne! Nous mangerons ensemble du rôti^ nous boirons du porter..., j'oublierai tout, Titus. »

Mais, ne recevant point de réponse, la fureur de l'avare se ranimait.

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Vers midi, une espèce de fringale a'çmpara dd lui. Il se leva en disant :

« Je n'y tiens plus. »

C'est alors que la porte s'ouvrit et que JoniM exaspéré parut sur le seuil.

A la vue de cet homme ^ auquel il attribuait la^ faute de son fils, la figure de Rembrandt prit une expression terrible. S'il ne s'était senti fhible, hors d^état de marcher, il se serait élancé à la goi?ge du vieux juif pour Tétrangler.

De son côté, Jonas n'était pas moins furieui. Su longue figure jaune, sillonnée de rides , exprimait rindignation et le désespoir.

L'accident de sa fille l'avait mis dans une rage, que sa course à travers les rues, en l'exposant aux huées de la foule, venait encore d'augmenter,

A voir ces deux hommes, l'un, grand, maigre, au cou allongé, au nez démesuré; l'autre, petit, trapu, les yeux jaunes et lançant des éclaira, on eût dit un héron aux prises avec un épervier,

« Mattre Rembrandt, s'écria Jonas, votre filci est un misérable : il a déshonoré ma fille ^ ma petite Rébecca, un ange de pureté et d'innocence.

— Et toi, dit Rembrandt , toi , vieux grçdin , tu as entraîné mon fils dans le désordre, tu lui as prêté de l'argent. Que Satan t'étrangle avec ta Ré* becca, vieux filou I

— Je ne réclame pas mon argent, dit le bro-

canteur, quoique j'aie avancé à votre fils mille ducats.

— Mille ducats I hurla Rembrandt C'est faux, tu ne lui en as prêté que cinq cents.

— En justice, répondit Jonas , je produirai mes titres.... Mais il ne s'agit pas de cela. »

L'avare était devenu livide.

c Mille ducats I dit-il.... et malgré sa faiblesse il voulut se jeter sur le juif, mais ses forces le trahirent; il retomba sur la chaise en répétant : Mille ducats !

— Je ne tiens pas à cette somme, reprit Jonas, si votre fils consent à embrasser la religion de Moise et à épouser Rébecca.

— Quoil dit Rembrandt, quoi! mon fils se faire juif.... est-ce que tu es fou, vieux coquin?

— Votre fils a séduit ma fille, et.... »

Rembrandt poussa un tel cri de rage que le

brocanteur lui-même en trembla.

« Sors, sors d'ici, usurier, sors, ou je te déchire en pièces. »

L'exaspération lui donna une force incroyable; il s'élança sur le brocanteur pour l'étrangler. Celui-ci, en se défendant, recula jusqu'à la porte. Tous deux hurlaient, criaient, se démenaient, prononçaient des mots entrecoupés, et se débattaient de telle sorte, que la maison en était ébranlée.

Cependant le vieux juif, attaqué en face , par-

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vint dans cette bagarre à ouvrir la porte. Debout sur le seuil , il étendit ses grands bras et s'écria d'une voix solennelle :

« Maître Rembrandt! moi, pauvre vieillard dont votre âls a déshonoré les cheveux blancs, moi, malheureux , qui ne demande de vous qu'une chose juste, et que vous repoussez brutalement sans avoir égard à mon âge et à mes larmes, je vous maudis! Oui, je te maudis jusqu'à la vingtième génération ! Que tu sois pauvre, conspué, méprisé ! Que Dalès s'établisse dans ta demeure et te dévore? »

En même temps il traversa la. cour, en couvrant sa tête chauve d'un pan dé sa robe, car il avait perdu son bonnet pointu dans la bataille.

Rembrandt, épuisé par cet effort, l'esprit troublé, courut à la chambre de Titus et l'ouvrit. Celui-ci s'était levé au bruit de la lutte. Son père le prit par la main sans lui dire un mot. Il le conduisit près d'une armoire, coupa la moitié d'une miche de pain et la lui donna. Ensuite il l'en* traîna jusqu'à la porte et le poussa dehors en lui disant :

« Ne reparais jamais à mes yeux.... Tu n'as plus de père.... je n'ai plus de filsîll »

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dlO LE S/^GRIFIGB O'ABRAHAM.

Titus fie comprît pas d'abord toute Téteiidue de son malheur. Après avoir fait quelques pas le long des murailles y il s'assit sur une borne et mangea le pain que Rembrandt lui avait donné. Il s'approcha ensuite d'une fontaine « au coin de la rue des Juifs, et but avidement. Les forces lui revinrent alors, ses joues pâles se colorèrent d'une teinte animée, sa poitrine se dilata, toutes ses idées confuses, se classèrent.

La disparition du tableau de Rembrandt, sa colère, le supplice qu'il lui avait infligé, l'apparition de Jonas, les paroles échangées entre le juif et son père, la lutte qui s'en était suivie, tout se retraça d'une manière frappante à l'esprit de Titus, comme le souvenir d'un rêve d'abord oublié. Il se rappela aussi les paroles du peintre : « Ne reparais jamais à mes yeux, tu n'as plus de père, je n'ai plus de fils ! »

Où aller maintenant? Que faire?

Le canal passait près de là. Titus y jeta les yeux, il s'en approcha même et eut l'air de réfléchir; mais l'eau était noire et bourbeuse. Il se retourna en disant :

« Au moins si c'était du schidam ou du porter....

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il y aurait du plaisir a se noyer ; mais comme cela» il faudrait avoir perdu la tôte. »

Titus se dirigea machinalement vers la taverne des Franci^SQudards; il y trouva nombreuse société : Van Eick, Van Hopp et plusieurs autres. Tous le reçurent à grands cris de joie, en l'invitant à boire , à manger^ à jouer. On lui présenta un verre, il s'assit et leur raconta naïvement ce q\n venait de se passer.

Mais alors un singulier changement se fit dans l'attitude et la physionomie de ces joyeux cama** rades. Peu à peu ils s'éloignèrent de lui^ son verre était vide, personne n'eut l'idée de le remplir.

c Parbleu, s'écria Van Eick d'un air insoient, tu viens nous raconter là des histoires ridicules ; tu me dois une revanche d'avant-hier, et tu me donnes une mauvaise défaite. « * Titus eut beau jurer, affirmer, tempêter, tout le monde se tourna contre lui.

« D'ailleurs, s'écria Van Hopp, à supposer que le seigneur Titus dise vrai, je trouve fort indélicat de sa party d'oser se présenter ici sans argent, et d'accepter des verres de porter qu'il ne peut rendre.

•^ C'est vrai, dirent les autres.... sa conduite est ignoble. »

En même temps, Van Eick fit un geste, et dame Catherine vint enlever le verre du jeune homme.

Les feux de la honte et de la rage montèrent à

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la face de Titus, ses mâchoires se serrèrent convulsivement, le supplice qu'on lui infligeait était mille fois pire que celui de la faim. Il se leva en lançant un regard terrible à ces misérables.

« Vous êtes des lâches, leur répondit-il; vous m'insultez parce que je n'ai plus d'argent,

— C'est cela môme , répondit le gros Yan Hopp avec son rire stupide, tu es d'une pénétration rare, mon petit. Mais si tu veux suivre mon conseil, dépêche-toi de sortir, sans cela nous allons t'étriller comme un âne, pour t'apprendre à vivre. »

Titus sortit en maudissant le ciel et la terre. 11 était déjà loin, que leurs éclats de rire le poursuivaient encore.

Cette fois le pauvre garçon eut l'idée sérieuse de courir au canal ; mais une autre pensée frappa son esprit.

Il marchait sans but, la tête basse, l'oreille pendante en murmurant : « Oui, oui I Jonas a de l'or. Mon père ne veut plus me voir. Si je retourne, s'il me fait grâce, ce sera une vie de damné ; plus déporter, plus de schidam^ plus de cartes, plus de gobelets ! J'aimerais cent fois mieux avaler le canal. Par l'âme de Satan, c'est le sort qui décide, je m'abandonne à lui. Je me jette aux pieds de Jonas, et je lui déclare que la lumière du mont Sinaï a pénétré dans mon cœur. »

Sur ces entrefaites la nuit était venue, et, comme

par hasard, Titus se trouva devant la maison de Jonas. Il en fit plusieurs fois le tour, franchit la muraille du jardin, répéta le signal ordinaire, mais cette fois personne n'y répondit; la vieille Esther avait sans doute été congédiée.

Pendant plus de trois heures Titus se promena dans les avenues, levant les yeux sur la façade, regardant les étoiles , la lune qui découpait ses pâles rayons aux dentelures du feuillage. Le froid devint assez vif, Titus était désespéré. Enfin il lui semblait voir une lumière serpenter le long des fenêtres. Ce n'était qu'un doute, car les persiennés bien fermées ne pouvaient laisser passer un rayon de l'intérieur. Malgré cela il s'approcha de la porte et y appuya la main. Elle céda.

Aussitôt l'heureux Titus se dit que cette porte ne pouvait être ouverte que pour lui livrer passage. Tout joyeux il se mit à gravir l'escalier au milieu de l'obscurité, et se dirigea vers la chambre de sa maîtresse. Mais au moment où il posait le pied sur le palier, une porte s'ouvrit au bout du long corridor, et Jonas, en chemise, une lampe à la main, se dirigea de son côté. Le premier mouvement du jeune homme fut de fuir ; il n'en eut pas le temps, car le vieillard marchait avec une rapidité surprenante. Titus s'effaça contre la porte; il espérait que Jonas passerait sans l'apercevoir, mais, arrivé en face de lui, le juif s'arrêta et le

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regarda fixement, la bouche serrée, ses grands yeux ouverts, mais ternes, glauques, sans intelligence i les yeux d'un cadavre.

A cette vue le fils de Rembrandt fut saisi d'une horreur indicible, ses cheveux se hérissèrent sur sa tête» ses dents claquèrent.... Il voulut jeter un cri, mais la voix expira dans sa poitrine.

Après un instant d'attente, Jonas sani^ pronon^» cer un mot, sans qu'une seule fibre, un seul muscle de sa longue figure eût tressailli, continua sa promenade nocturne.

Titus comprit qu'il y avait là un mystère; aussitôt la pensée lui vint de savoir ce que faisait le juif. Il le suivit pas à pas, doué d'un courage audessus de son caractère habituel, ou plutôt dominé par une force inconnue. Il marchait à la suite du brocanteur, comme entraîné par le même courant.

Jonas tremblait, ses longues jambes nues et jaunes faisaient des pas immenses; il ouvrit la grande porte de chêne et s'élança dans une pièce obscure.

Lorsque Titus entra dans cette pièce, il crut voir l'intérieur d'une cathédrale, tant elle était vaste « spacieuse, élevée; la lumière de Jonas ne pouvait en éclairer l'étendue, elle brillait comme un point dans l'immensité. En même temps une forte odeur de peinture monta au cerveau du jeune homme, et sur des lambris de cbéne, il aperçut un grand nombre de tableaux disposés avec

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Lfi SAGRIFKIB D'ABRAHAM. 315

symétrie. Il y en avait depuis la Voûte juscpi'au parquet»

Jonas s'était élancé sur une haute échelle, il la gravit comme aurait pu faire un chat^ ne se servant que d'une main et levant de l'autre son flambeau qui projetait dans les profondeurs de l'édifice une ombre gigantesque. Arrivé au sommet de l'échelle , le vieillard se mit debout, et de sa lampe il éclaira un angle de la voûte où se trouvait le tableau dé Rembrandt i le Sacrifice d'Abraham.

Titus, en voyant le brocanteur dans cette position périlleuse, les reins cambrés et rejetés en arrière, nô pût retenir un cri de terreur :

< Jonas 1 Jonas 1 que faites-vous? Prenez garde 1 »

A cette voix qui retentit dans l'édifice, le brocanteur se retourna... puis vacilla et voulut se cramponner à la muraille; mais ses ongles ne trouvant point de prise, il perdit l'équilibre, laissa échapper sa lampe , et Titus , plongé dans les ténèbres, entendit un choc, suivi d'un sourd gémissement.

Le fils de Rembrandt se sentit glacé jusqu'à la moelle des os.... une sueur froide coulait de ses membres.i.. ses jambes fléchissaient sous lui. Il parvint cependant à regagner la porte, mais alors il tomba sur le plancher et resta longtemps évanoui.

Quelques jours se passèrent.

Les fenêtres de Jonas ne s'ouvraient plus ; un silence de mort régnait dans sa vaste demeure. L'autorité municipale de la bonne ville d'Amsterdam , informée du fait, ordonna une perquisition chez le juif. Alors on découvrit le cadavre du brocanteur au milieu de sa magnifique galerie de peinture : il était déjà en décomposition.

Chose étonnante, un grand nombre des œuvres remarquables, composant la collection de Jonas , furent reconnues par des artistes ou des amateurs auxquelles elles avaient appartenu.

Tous déclarèrent que ces tableaux leur avaient été pris à différentes époques, d'une manière étonnante, inexplicable. Les échevins leur en firent restitution.

Rembrandt retrouva aussi son Philosophe médir tatif et le Sacrifice d'Abraham. Il se rappela que la maison qu'il habitait lui avait été vendue par le brocanteur, et soupçonna quelque passage secret communiquant au dehors; mais toutes ses recherches à ce sujet furent inutiles. D'ailleurs la mort de Jonas le rassurait pour l'avenir.

Titus et Rébecca s'étaient retirés à Bruges ; ils y vécurent en bonne intelligence. Le fils de Rembrandt devint avare comme son père; l'accueil de ses bons amis Van Eick et Van Hopp, à la taverne des Francs 'Soudards, lui avait appris ce que vaut l'argent.

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Je me rendais à Creutznach; j'allais voir la digne bourgmestre Van den Hossôn , mon oncle , ma tante Catherine, sa femme /et mes eousines Aurélia et Râtelé, leurs demoiselles.

Creutznach est un gros bourg situé sur la route de Bingen; il se compose de deux ou trois cents maisonnettes éparses au bord de TAlsenz, de petits jardins entourés de palissades, d'un clocher rustique, surmonté d'un nid de cigognes, et d'une vieille fontaine dédiée à saint Arbogast. Promenez dans la grande rue quelques tricornes , de petites jupes rouges, des bœufs qu'on mène k l'abreuvoir, un pAtre qui souffle dans une trompe d'écorce, suivi d'une longue file de chèvres, et vous aurez la physionomie de l'endroit.

Quant à mon oncle Yan den Hossen, il possède

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la plus belle maison et les plus belles terres du pays; il fait, comme on dit, là pluie et le beau temps au conseil; on lui tire le chapeau d'un bout de la rue à l'autre.... Ma tante Catherine apprête des confitures et des tartes au fromage délicieuses.... Mes cousines les mangent et jouent du clavecin.

Depuis ma noniination au poste de maître de chapelle du grand-duc Yéri-Péter, tous ces braves gens désiraient me voir. Ils m'écrivaient lettre sur lettre et me parlaient de fêtes, de galas, de parties de chasse.... que sais-jeî bref, je m'étais laissé séduire.... la voiture roulait.

A mesure que nous approchions de Greutznach, je devenais triste ; je songeais que ce digne oncle Van den Hossen, si bon pour moi depuis que j'étais devenu un personnage, m'avait laissé tirer le diable par la queue pendant dix années consécutives, sans vouloir me prêter un kreutzer, et cela me rendait tout mélancolique.

J'étais seul dans la patache , avec un personnage dont l'air taciturne et la physionomie bizarre m'avaient frappé au premier aspect. Figurezvous un héron accroupi dans l'ombre, la tête enfoncée entre les épaules , les jambes allongées sous la banquette, l'œil rond, attentif, et le bec incliné d'un air rêveur. Tel était mon compagnon de voyage; sa camisole grise, sa petite casquette

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plate et son pantalon jaune ajoutait encore à l'illusion. Nous nous regardions Tun Vautre depuis une heure, sans cligner de l'œil et sans échanger une parole. Une foule d'idées bizarres me passaient par la tète : « Qui diable cela peut-il être? me disais-je. Que renferme cette grande botte de carton, qii'll surveille avec tant de soin? »

Je cherchais un moyen d'entrer en conversation, quand tout à coup le héron sortit de sa torpeur, et d'une voix glapissante se prit à dire:

« Monsieur se rend à Creutznach? »

Je m'inclinai.

«J'y vais aussi, reprit-il, je suis l'arpenteur géomètre de la commune.

— Ahl

— Je me nomme Hans Stork... Stork tout court, ou Storkus.

— Tiens, me dis-je en moi-même, c'est comme l'oiseau fabuleux des Égyptiens, il a trois noms Ibis, Couricaca et Courlis ! »

Sur ce, Hans Stork reprit son attitude taciturne et, pour répondre à ses avances, je crus devoir lui décliner aussi mes noms et qualité.

« Moi, je suis Kasper Yan den Hossen, maître de chapelle du grand-duc Yéri-Péter et neveu de Christian Yan den Hossen, bourgmestre de Creutznach.

— Un brave homme, fit Storkus, mais un homme qui n'est pas à la hauteur de la science. »

322 EKM SÎORKOS.

Cette réflexion me surprit.

« Gomment! est-ce qu'on s'occupe de sciences à Creutznach?

-^ Non, monsieur, fit-il en secouant la tète avec une tristesse inexprimable, non ; les bourgeois de Creutznach sont des ignorants, depuis le premier ju3qu'au dernier. Voilà trente ans que je forme une collection de coquillages et d'ossements fossiles. On cite la collection de Storkus à Berlin, à Stockholm, à Saint-Pétersbourg. Eh bien ! monsieur, pas un habitant de Creutznach n'est encore

venu la voir pas un n'est encore vemr me dire :

c Monsieur Storkus, voulez-vous avoir l'obligeance « de me laisser jouirde vostrésors incomparables 7 > Au contraire, en me voyant ramasser une plante, une herbe, une pierre, ils me traitent de fou ! »

Ic), Hans Storkus parut s'indigner; son grand cou s'allongea subitement, ses jambes se recoquillèrent.

« Ma femme, monsieur, ma femme elle-même^ s*écria-Wl, une excellente femme, je le. veux bien.... soigneuse, économe, bonne ménagère, mais bornée.... bornée.... ah 1 »

il leva ses grands bras maigres, et joignit les mains d'un air de commisération profonde.

J'étais stupéfait.

« Eh bien I reprit-il, ma femme, quand je reviens de la campagne les poches remplies de coquilla-

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' H/kNS STORKUS. 383

ges fossiles, d'objets précieux, dé choses uniques dans leur genre peut-être, les derniers débris d'un monde éteint I savez-vous ce qu'elle me dit ? »

Ici le héron me regarda d'un air ironique, . comme pour me défier de répondre.

«Elle me dit, monsieur, elle me dit: «Hans, c que veux-tu que je fasse de tes escargots? En* « core, s'ils étaient vides, si l'on pouvait les farcir « de viande hachée, de petits oignons et d'autres « légumes, cela ferait on bon plat.... Mais ils sont « pleinSi tes escargots i... »

En ce moment) Hans Stork partit d'un éclat de rire strident.

« Hé I hé ! hé.... oui, elle .me dit celai

— Ah 1 fis^je^ c'est bien mal de sa part.

— Voilà, monsieur, voilà, l'état de la science à Creutenach.... Vous êtes artiste.... vous pourrez juger où en sont les beaux-arts. »

Sur ce, Hans Stork se renfonça le cou dans les épaules, croisa les mains sur ses genoux, et reprit avec un calme étrange :

«fit pourtant, monsieur, que de courage, que de patience, il m'a fallu dans mon rude métier, depuis trente ans! à la pluie, au soleil, traînant la chaîne, plantant les piquets, pour amasser, malgré tout cela, six mille pièces rares et curieuses, pour les classer, les étiqueter, les définir dans leur genre et dans leurs espèces ! Eh bien ! toutes ces

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peines me valent le nom de fou, de braque; et, s'il n'y avait des lois, l'ignorance viendrait m'arracher et disperser le fruit de mes longs travaux. »

J'avoue que Texaspération de Hans Stork me parut légitime.

« Consolez-vouSy mon cher monsieur, lui dis-je, la postérité vous rendra justice. » .

Ces paroles le ranimèrent^ il se releva brusquement.

« Monsieur, me dit -il, vous êtes un homme de jugement; venez me voir.... je vous montrerai ma collection.... je vous lirai mon grand ouvrage sur les révolutions terrestres. »

En ce moment, Hans Stork parut s'exalter; sa figure, tout à rheure impassible, s'illumina.

«Voici.... voici ma méthode! s'écria-t-il. Nous sommes au premier âge de la nature.... l'Age de f(^u.... J'y suis.... je le vois I Le sol est aride^ desséché; les montagnes montent^ descendent; leurs arêtes de granit percent à chaque instante la croûte terrestre. L'atmosphère est lourde, embrasée; le sol fumant laisse échapper des vapeurs incandescentes. Des milliers de siècles se passent; l'atmosphère commence à se résoudre en pluie, la chaleur décroît. Les marées sont immenses, les tempêtes épouvantables. Le mouvement désordonné, continu^ des eaux qui montent et retombent sans cesse^ entraîne, roule, nivelle la terre. Pendant que

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rocéan gronde là-haut» ici se forment ces couches de marne hautes de cent pieds, ici s*amassent ces débris d'un monde sous-marin, qui frapperont de stupeur l'intelligence humaine. Enfin, la mer brise les obstacles, elle a creusé son lit, elle se retire, et du sol encore ardent nàit une végétation colossale. La terre n'est qu'une seule touffe de gazon, dont chaque brin d'herbe est un arbre gigantesque : les fougères arborescentes, les cycas, les zamiras, les palmiers, s'élancent, se croisent, s'enlacent à d^s hauteurs prodigieuses.... ils forment un tissu de verdure inextricable!... Au-dessous, c'est un fouillis de prèles et de liliacées ; mais, dans cette mousse, les eaux saumfltres cachent une quantité inouïe de mollusques, de poissons, de tortues marines, qui paissent les algues et les fucus. »

Hans Stork, en décrivant ces merveilles, s'essuyait le front avec un vieux mouchoir à carreaux; ses yeux s'arrondissaient comme en présence d'une lumière éclatante, et sa physionomie de héron apparaissait avec une évidence presque surnaturelle.

« Malheureusement, reprit-il, l'horrible plésiosaurus, long de quarante pieds, à la tête et au cou de serpent, avec un corps de poisson.... le plésiosaurus, dont je possède un spécimen, unique en Allemagne, et pour lequel le docteur Mathias Steinhols m'a fait offrir des sommes considéra-

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blés...» mais j'aimerais mieux vendre ma dernière chemise que de m'en défaire.... ITiorrible plésiosàuriis dévore ces populations inoffensives de tortues et...

— Hé! sortez donc de la voiture, s'écria la conducteur, ne voyez-vous pas que nous sommes arrivés î »

Hans Stork et moi, nous nous regardâmes tout ébahis.

. En effet, nous étions sur la place de Greutznach depuis dix minutes; mais l'exaltation singulière du géomètre Tempéchait de rien voir, et moi-mâme j'étais abasourdi par cette succession d'âges et de mondes dont il me déroulait les merveilles.

Nous descendîmes de la patache en nous serrant la main. Je lui promis d'aller voir son plésipsau^ rus, et le regardant s'éloigner à grands pas, sa botte de coquillages sous le bras et le nez en avant, je me dis : < Voilà certes le plus grand original que j'aie rencontré de ma viel » Puis je me dirigeai vers la maison du bourgmestre.

Mais comment vous raconter la réception que me firent mon brave homme d'oncle et sa chère famille, les exclamations, les embrassades, les atten-

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HJVNS STORKUS. 327

drissements et tout ce qui se. pratique en pareille circonstance? d'est impossible I Tout ce que je puis vous dire, c'est que mon oncle Van den Hossen était toujours gros et gras, qu'il portait toujours son tricorne, son gilet écarlate, ses petits favoris descendant jusqu'au basdes oreilles, et qu'il riait, comme jadis, à faire trembler les murs. Ma tante Catherine commençait à grisonner; elle était devenue un peu triste, un peu dévote.... M. le pasteur Trômpus trouvait ses confitures excellentes. Enfin, mes petites cousines, Aurélia et Katelé, tout fraîchement sorties d'un pensionnat de Metz, l'oeil ouvert et le nez retroussé, ressemblaient aux plus jolies poupées de Nuremberg qu'il soîl possible de voir. Elles causaient aussi fort gentiment en français: «Monsieur, comment vous portez- vous? — Très- bien, mademoiselle, et vous-même? — Vous êtes bien honnête, monsieur, prenez donc place, etc.^ etc. » Elles recevaient leurs chapeaux et leurs robes d'une certaine demoiselle Paméla, de Paris, et s'exerçaient à faire des révérences devant la glace.

Du reste, elles m'embrassèrent avec un véritable enthousiasme.

Mon arrivée fut un jour de fête pour tous les amis et toutes les connaissances de la maison. Il me fallut entendre les compliments de M. le juge de paix et de sa dame, de M. le pasteur et de sa

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dame, de M. le notaire et de sa dame, du garde champêtre, du bedeau, du maître d*école et du sonneur de cloches. Il me fallut serrer la main de Tun, prendre une prise dans la tabatière de l'autre, saluer à droite et à gauche et rire avec tout le monde : Hé ! hé! hé! ha! haï ha IQuelbonheur.... quelle félicité!

Après le dtner, qui se prolongea jusqu'à cinq heures, Toncle Yan den Hessen, me frappant sur l'épaule, s'écria :

«Maintenant, neveu, réjouis*toi! nous allons faire de la musique 1 »

Il contemplait ses filles avec un orgueil attendrissant. Tous les convives passèrent dans la salle du clavecin; C'était toujours la même épinette à cinq octaves, et, parmi les cahiers de musique, je reconnus les mêmes couvertures : le Duc de Reichstadt^ la Tyrolienne et la Reine de Prusse l

« Hélas I me dis-je, voici le moment de payer le "bon dîner que tu viens de faire ! »

Et je m'assis en exhalant un soupir.

Aurélia et Katelé débutèrent par une antique sonate, que j'avais entendu jouer de toute éternité par M. Rosselkasten, l'arcien organiste de Creutznach : un bien digne homme, devenu sourd sur la fin de sa longue carrière, ce qui ne l'empêchait pas de s'exercer toujours avec d'autant plus de plaisir, qu'il n'entendait plus les fausses notes. Mes cousines avaient profité de ses leçons.

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«Bravo ! bravo! criait l'oncle; ah! ahl ah ! »

Toute la salle s'exclamait, 11 me fallut moi-même complimenter la tante Catherine.

«Ah! parfait!... très-bien!... diable!... elles sont devenues fortes !... oh ! oh ! »

L'oncle se rengorgeait, la tante avait la larme à l'œil, Aurélia et Katelé baissaient les yeux d'un air modeste.

M. le garde général et la dame du pasteur chantèrent alors un duo langouroso : « Âme de mon âme. » La prima dona jetait des cris de paon, hochait la tôte et mettait la main sur son cœur ; la basse-taille ronflait dans sa cravate et roidissait la jambe gauche.... Aurélia tapait..., tapait toi^gours.

« Oh I Dieu ! m*écriajs-je, est-ce possible?... Accourez Haydn, Gluck, Mozart^ Beethoven, ombres vénérables!... venez à mon secours! faites que l'épinette se brise.... que la prima dona se trouve mal.... que la basse-taille soit prise de la pituite, ou que je devienne sourd comme l'honnête Rosselkasten!...»

Et je m'agitais sur ma chaise d'un air désespéré, quand des rumeurs étranges/ le passage d'une foule de monde dans la rue, et les cris: Monsieur ie bourgmestre!... monsieur le bourgmestre! se firent entendre.

< Qu'est-ce qu'il y a? » s'écria le brave homme en s'élançant vers la porte.

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Nous le.suivtmes tous dans la plus grande confusion ; le clavecin rendit un dernier soupir plaintif.... Nous travers&mes rapidement la salle à manger; une. vieille f^mme, les yeux égarés, les cheveux défaits, la cornette de travers, passa devant nous en bégayant :

« Monsieur le bourgmestre ! . . . monsieur le bourgmestre!...

— Qu'y a-t-il? Le feu est-îl quelque part? ^ . Elle agita la tête.

« Eh bien, quoi?

— Hans Stork 1 Hans Stork !

— Expliquez-vous donc, que diable! s'éria Ynn den Hossen ; voyons, remettez-vous.

— Il a tué sa femme I

— Tué sa femme!... Mon écharpe ! »

Aussitôt la société se disperse..,. Il met son

écharpe, se coiffe de son tricorne, et nous voilà partis.

« Place au bourgmestre I place au bourgmestre ! »

Tout le monde fait place à l'écharpe. Je me sentais pâle, mes nerfs agacés se crispaient... Ce Hans Stork, avec lequel j'avais fait route depuis Mayence, venait de commettre un crime.... Je voyais sa longue ligure de héron contractée par un rire sardonique. Mon cœur se serrait et je courais sous l'impulsion de cette curiosité avide, poi-

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gnante> mystérieuse, qui nous pousse malgré nous vers le <;ondamné qu'on mène à Téchafaud I...

Enfin, nous arrivons au bout du village, en face d'une vieille masure rechignée, à toiture plate en bardeaux.... La cour est encombrée de monde.... on crie, on s'interroge.... un regarde.... Nous traversons la foule. Dans l'allée, nous trouvons les voisines, les commères, criant, gesticulant, maudissant les hommes et se lamentant sur le triste sort des malheureuses femmes! Mon oncle entre dans une salle basse; les portes sont ouvertes, les chaises renversées.... chacun va, vient, entre, sort: il n'y a plus de maître.

Mes yeux plongent par hasard dans la cuisine ; l'âtre fume encore; quelques ternes rayons du jour, filtrant par un petit vitrail, me permettent de voir sous l'évier un corps. immobile.... les mains projetées.,., la face contre terre.... les cheveux épars sur les dalles, où glisse tout doucement un filet de sang.... Quel abandon^ quelle solitude dans ce coin obscur!... Une vieille assiette étoéchée, une éçuelle à fleurs rouges^ le balai derrière la cheminée, avec ses crins humides, ébouriffés.... Et cet escalier qui tourne dans Tombre.... et sous l'escalier, cette porte noire qui descend à la cave.... tout.... tout emprunte au crime je ne sais quelle teinte sombre et mystérieuse. Je me retourne : aux fenêtres se dressent des têtes cu-

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rieuses^ l'oreille tendue, la bouche béante, écoutant l'interrogatoire du bourgmestre.

« Mais comment, Jokel, comment cela s'est-il passé? criait Yan den Hossen au vieux domestique de la maison.

— Que voulez-vous, bourgmestre, c'est un coup de malheur.... le maître était à Mayence.... sa femme a profité de l'occasion pour faire jeter ses fossiles à la rivière.... elle ne pouvait pas les voir, ses fossiles, le plus grand surtout.... le plésiosaurus.... Elle voulait en être débarrassée quand même.... J'avais beau lui dire : «Prenez garde.... tout cela finira mal.... > Le diable la poussait! A son retour le maître paraissait joyeux.... ir avait rapporté sa boite pleine de nouveaux coquillages.... et puis, il ne se doutait de rien.... mais après le dfner, il monte... nous entendons un cri terrible : < Mes fossiles!.... » Nous le voyons descendre pâle comme un mort et les cheveux droits sur la tête en répétant : c Mes fossiles ! où sont mes fossi- « les?... — ïu es fou, lui crie sa femme, va les « chercher à la rivière. — Qui les a fait jeter? — • Moi. —Toi! —Oui, j'étais lasse depuis long- « temps de toutes ces ordures à la maison.... » A peine eut-elle dit cela, que Hans Stork saisit la hachette de l'âtre et lui fendit la tête.... Elle n'a pas eu le temps de jeter un cri.... Regardez.... la voilà I

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— Et lui.... OÙ est-il?

— En haut, bourgmestre ; vous pouvez l'entendre.... écoutez quel vacarme. »

En effet, un roulement sourd, des éclats de rire bizarres, des cris aigus frappaient nos oreilles.... 11 y avait de quoi faire trembler; mais Van den Hossen, qui ne manquait pas de courage, releva son écharpe, raffermit son tricorne et monta gravement l'escalier. Je le suivis, seul d'abord.... puis d'autres parurent.... Au premier, une vitre enclavée dans le toit nous permit de découvrir la porte.... Mon oncle la poussa brusquement, et nous vtmes une vaste salle, qui tenait tout le premier étage ; de grandes tables l'encombraient.... quatre fenêtres l'éclaîraient de face, et comme c'était l'heure du crépuscule, de grandes bandes rouges, sillonnées de nuages d'or, apparaissaient au loin. Hans Stork, dont la haute taille maigre se découpait en noir sûr les vitres, apostrophait ces nuages. . « Les voyez-vous, s'écriait-il de sa voix glapissante et les bras étendus vers l'horizon... Les voyezvous, ces ptérodactyles avec leurs ailes de flamme et leur cou de serpent.... ; ils montent à la cime des airs.... Ah! ah! les voilà qui se chargent.... Regardez quelle bataille !

— Hans Stork, s'écria mon oncle d'un accent ter^ rible, qu'avez-vous fait ? »

L'arpenteur se retourna brusquement, et pen-

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334 HANS STORKOS.

dant quelques secondes, il parut tout interdit; mais, se redressant tout à coup, et s'avançant vers le bourgmestre :

< Ce que j'ai fait? dit-iL... J'ai tué Mathias Steinhols d'un coup de hachai et je l'ai jeté à la rivière.... Eh bien I... pourquoi me regardez vous? Fallait-il me laisser dépouiller par ce drôle.... un savant d'antichambre» qui s'est fait un nom et qui a gagné des croix avec les découvertes des autres?. . . Non !... nonl... Hans Stork n'est pas homme à se laisser fouler aux pieds.... U connaît la cause dès révolutions terrrestres I Je sais bien que les gendarmes vont venir et qu'on me conduira devant l'Académie.... Hais je n'ai pas peur.... Je dévoilerai tout.... Oui) je dirai que Steinhols m'avait oflèrt trois mille florins pour mon plésiosaurus.... je^dirai qu'il profitait de mon sommeil pour me voler mes fossiles.,., je dirai.

— Malheureux I.... s'écria Van den Hossen en le saisissant par le bras, vous avez tué votre femme I »

L'arpenteur ouvrit de grands yeux étonnés :

•t Ma femme^ fit-il, elle est en bas qui prépare une soupe aux escargots. »

Puis, écartant les jambes et croisant ses mains sur sa longue échine maigre^ il ajouta d'un air ironique, la tête inclinée vers l'épaule gauche :

« C'est une bonne femme de ménage.... elle n'a pas sa pareille pour la soupe aux escargots !...

H4NS ^TORKUS. 335

— Il est fou, dît mon oncle tout pâle. Viens, neveu, allons-nous-en.... je ne peux pas voir cela.... Je vais envoyer le garde cliampétre pour Tarrôter. »

Nous redescendîmes Tescalier encombré de monde. Une fois dans la rue, l'oncle Van den Hoissen me prit par le bras et me dit d'un ton grave : . « Neveu^ voilà ce qu'on gagne à chercher la lune au fond d^un puits. Au lieu de perdre son temps à ramasser des pierres, si Hans Stork s'était occupé de son métier d'arpenteur, tout cela ne serait jamais arrivé. Je l'ai prévenu cent fois, mais il n'écoutait pas les conseils des hommes raisonnables.... C'était un braque : ces gens-là finissent toTjyours mal !

— Hélas I me dis-je en moi-même, quand je nichais sous les toits à Mayence, et que je vivais à raison de douze kreutzers par jour, m'obstinant à faire de la musique malgré les conseils de ma chère famille, j'étais aussi un braque ! On ne se gênait guère pour me le dire.... Et si j'avais eu le malheur de succomber à la tâche.... tout le monde m'aurait bravement jeté la pierre.... mais, à présent que je suis maître de chapelle, et que mon nom figure dans les gazettes.... les hommes raisonnables me trouvent beaucoup d'esprit ! Pauvre Hans Stork I si tu n'avais pas eu le malheur d'avoir une femme si forte sur la soupe aux escargots, tu serais peut-

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être devenu un savant illustre, décoré d'une foule d'ordres et membre d'un grand nombre d'Académies. Tu étais sufQsamment braque pour cela!

Mon digne oncle t'aurait alors appelé « M. Storkus, » au lieu de Stork tout court.... il t'aurait tiré le chapeau jusqu'à la botte, le cher homme.... Et qui sait? deux ou trois cents ans après ta mort, les Van den Hossen de Tavenir eussent peut-être même fini par t'élever une statue sur la grande place de Greutzoach, en face de la fontaine Saint- Arbogast !

« raison, que de sottises on fait passer sous ton enseigne I... »

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L'ARAIGNÉE GËABE

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r^AMlGNÉE CRABE

Les eaux thermales de Spinbronn , situées dans le Hundsrûck, à quelques lieues de Pirmesens, jouissaient autrefois d'une magnifique réputation. Tous les goutteux, tous les graveleux de rAllemagne s'y donnaient rendez-vous; l'aspect sauvage du pays ne les rebutait pas. On se logeait dans de jolies maisonnettes au fond du défilé; on se baignait dans la cascade, qui tombe en larges nappes d'écume de la cime des rochers; on bavait une ou deux carafes d'eau minérale par jour, et le docteur de l'endroit y Daniel Hàselnoss, qui distribuait ses ordonnances en grande perruque et habit marron, faisait d'excellentes affaires.

Aujourd'hui, les eaux de Spinbronn ne figurent plus au Codex; on ne voit plus, dans ce pauvre village, que de misérables bûcherons, et, chose triste à dire, le docteur Hâselnoss est parti 1

Tout cela résulte d'une suite de catastrophes fort

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340 L'AKAIGNËE CRABE.

étranges, que le conseiller Brémer de Pirmesens me racontait l'autre soir.

« Vous saurez, maître Frantz, me dit-il, que la source de Spinbronn sort d une espèce de caverne, haute d'environ cinq pieds et large de doure à quinze; l'eau a soixante-sept degrés centigrades de chaleur.... elle est saline. Quant à la caverne, toute couverte au dehors de mousse, de lierre et de broussailles, on n'en connatt pas la profondeur, attendu que les exhalaisons thermales empêchent d'y pénétrer.

« Cependant, chose singulière, on avait remarqué, dès le siècle dernier, que des oiseaux des environs, des grives, des tourterelles, des éperviers, s'y engouffraient à plein vol, et l'on ne savait à quelle influence mystérieuse attribuer cette particularité.

« En 1801, à la saison des eaux, par une circonstance encore inexpliquée, la source devint plus abondante, et les baigneurs qui se promenaient au bas, sur la pelouse, virent tomber de la cascade un squelette humain blanc comme la neige.

« Vous jugez, maftie Frantz, de l'effroi général; on crut naturellement qu'un meurtre avait été commis les années précédentes à Spinbronn, et

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L'ARAIGNÉB CRABE. 341

qu'on avait jeté le carps de la victime dans la source.... Mais le squelette ne pesait pas plus de douze livres, et Hâselnoss en conclut qu'il devait avoir séjourné dans le sable plus de trois siècles, pour être réduit à cet état de dessiccation.

« Ce raisonnement, très-plausible, n'empêcha pas une foule de baigneurs, désolés d'avoir bu de l'eau saline, de partir avant la fin du jour; les plus véritablement goutteux et graveleux se consolèrent.... Mais la débâcle continuant, tout ce que la caverne renfermait de débris, de limon et de détritus fut dégorgé les jours suivants ; un véritable ossuaire descendit de la montagne : des squelettes d'animaux de loute sorte.... de quadrupèdes, d'oiseaux, de reptiles.... bref, tout ce qui se pouvait concevoir de plus horrible.

« Hâselnoss fit paraîtra aussitôt un opuscule, pour démontrer que tous ces ossements provenaient d'un monde antédiluvien; que c'étaient des ossements fossiles accumulés là dans une sorte d'entonnoir pendant le déluge universel.... c'est-à-dire quatre mille ans avant le Christ, et que, par conséquent, on pouvait les considérer comme de véritables pierres, et qu'il ne fallait pas s'en dégoûter.... Mais son ouvrage avait à peine rassuré les goutteux, qu'un beau matin, le cadavre d'un renard, puis celui d'un épervier avec toutes ses plumes, tombèrent de la cascade.

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342 L'ARAIGNÊC GRÂBË.

« Impossible de soutenir que ces restes étaient antérieurs au déluge.... Aussi le dégoût fut-il si grand, que chacun s'empressa de faire son paquet et d'aller prendre les eaux ailleurs.

«— Quelle infamie! s'écriaient les belles dames.... Quelle horreur I... Voilà d'où provenait la vertu de ces eaux minérales..». Ah I plutôt périr de la gravelle, que de continuer un tel remède I

« Au bout de huit jours, il ne restait plus à Spinbronn qu'un gros Anglais, à la fois chiragre et podagre, qui se faisait appeler sir Thomas Hawerburch, Commodore.... et qui menait grand train» selon l'habitude des sujets britanniques en pays étranger.

« Ce personnage, gros et gras, le teint fleuri, mais les mains littéralement nouées par la goutte, aqrait ba du bouillon de squelette pour se gi^érir de son infirmité, Il rit beaucoup de la désertion de^ autres mala^lesi et ^'installa dans le plus joli cbal6t> à mi-cAte, annonçant le dessein de passer l'hiver h Spinbronn. »

Ici le conseiller Brêmer absorba lentement une ample prise de tabac, comme pour ranimer ses souvenirs; il secoua du bout des ongles son jabot de fines dentelles, et poursuivit :

« Cinq ou six ans avant la révolution de 1789, un jeune médecin de Pirmesens, nommé Christian

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L'ABAIGNËË CRABB. 343

Weber, était parti pour Saint-Domingue dans l'espoir d'y faire fortune. Il avait effectivement amassé quelque cent noiille livres ^ms Texercice de sa profession» lorsque la révolte des nègres éclata.

Je u'ai pas besoin de vqus rappeler les traitements barbares que subirent nos malheureux compatriotes à Haïti. Le docteur Weber eut Iç bonheur d'échapper au massacre et de sauver une partie de sa fortune. Il voyagea dès lors dans l'Amérique du Sud et notamment dans la Guyane française. En 1801, il revint à Pirmesens et fut s'établir à Spinbronn, où le docteur Hâselnoss lui céda sa maison et sa clientèle défunte.

Christian Weber amenait avec lui une vieille négresse appelée Agathe : une affreuse créature, le nez épaté, les lèvres grosses comme le poing, la tête enveloppée d'un triple étage de foulards aux couleurs tranchantes. Cette pauvre vieille adorait le rouge ; elle avait des boucles d'oreilles en anneaux qui lui tombaient jusque sur les épaules, et les montagnards du Hundsriick venaient la contempler de six lieues à la ronde.

Quant au docteur Weber, c'était un homme grand, sec, invariablement vêtu d'un habit bleu de ciel à queue de morue et de culottes de peau de daim. Il portait un chapeau de paille flexible et des bottes à retroussis jaune clair, sur le devant desquelles pendaient deux glands d'argent.

344 L'ARAlGNfiE GHABE.

Il causait peu; son rire avait quelque chose du tic nerveux^ et ses yeux gris, d'habitude calmes et méditatifs, brillaient d'un éclat singulier à la moindre apparence de contradiction. Chaque matin, il faisait un tour de promenade dans la montagne, laissant aller son cheval à l'aventure et sifflotant, toujours sur le même ton, je ne sais quel air de chanson nègre. Enfln, cet original avait rapporté de Haïti une quantité de cartons pleins d'insectes bizarres.... les uns noirs et mordorés, gros comme des œufs ; les autres petits et scintillants comme des étincelles. Il semblait y tenir beaucoup plus qu'à ses malades, et, de temps en temps, en revenant de ses promenades, il rapportait quelques papillons piqués sur la coiffe de son chapeau.

A peine établi dans la vaste maison de Hâselnoss, il en peupla la basse-cour d'oiseaux étrangers, d'oies de Barbarie aux joues écarlates, de pintades, et d'un paon blanc, perché d'habitude sur le mur du jardin, et qui partageait^ avec la négresse, l'admiration des montagnards.

Si j'entre dans ces détails, maître Frantz, c'est qu'ils me rappellent ma première jeunesse ; le docteur Christian se trouvait être à la fois mon cousin et mon tuteur, et dès son retour en Allemagne, il était venu me prendre et m'installer chez lui à Spinbronn. La noire Agathe m'inspira bien d'abord quelque frayeur^ je ne pus me faire que difficile-

L'âRAIGNÊË crabe. 345

ment à sa physionnomie hétéroclite; mais elle était si bonne femme, elle savait si bien confectionner les pâtes aux épices, elle fredonnait de sa voix gutturale de si étranges chansonnettes en faisant claquer ses doigts, et levant tour à tour ses grosses jambes en cadence, que je finis par la prendre en bonne amitié.

Le docteur Weber, s'était naturellement lié avec sir Thomas Hawerburch, lequel représentait à lui seul le plus clair de sa clientèle, et je ne tardai pas à m'apercevoir que ces deux originaux avaient ensemble de longs conciliabules. Ils s'entretenaient de choses mystérieuses, de transmissions de fluides et se livraient à de certains gestes bizarres, qu'ils avalent observés l'un et l'autre dans leurs voyages: sir Thomas en Orient et mon tuteur en Amérique. Cela m'intriguait beaucoup. Gomme il arrive aux enfants, j'étais toujours à l'affût de ce que l'on paraissait vouloir me cacher; mais désespérant à la fin de rien découvrir, je pris le parti d'interroger Agathe, et la pauvre vieille, après m'avoir fait promettre de n'en rien dire, m'avoua que mon tuteur était sorcier.

Du reste, le docteur Weber exerçait une influence singulière sur l'esprit de la négresse, et cette femme, d'habitude si gaie et toujours prête à s'amuser d'un rien, tremblait comme une feuille, quand par hasard les yeux gris de son maître s'arrêtaient sur elle.

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Tout ceci, maître Frantz, Be semble avoir aucun rapport avec les sources de Spinbronn.... Mais attendea^, attendez.... vous verrez par quel singulier concours de circonstances mon histoire s'y rapporte.

Je vous ai dit que des oiseaux s'élançaient dans la caverne, et même d'autres animaux plus grands. Aprèç le départ définitif des baigneurs, quelques vieux habitants du village se rappelèrent qu'une jeune fille nommée Loïsa Millier, qui habitait avec sa vieille grand'mère infirme, une maisonnette au versant de la côte, avait disparu subitement, il y avait de cela une cinquantaine d'années. Elle était partie un matin pour chercher de Therbe dans la forêt, et depuis on n'avait plus eu de ses nouvelles.... Seulement, trois ou quatre jours plus tard, des bûcherons qui descendaient de la montagne avaient trouvé sa faucille et son tablier à quelques pas de la caverne.

Dès lors il fut évident pour tout le monde que le squelette tombé de la cascade, et sur lequel Hâselnoss avait fait de si belles phrases, n'était autre que celui de Loïsa Millier.... La pauvre jeune fille, avait sans doute été attirée dans le gouffre^ par l'influence mystérieuse que subissaient presque journellement des êtres plus faibles I

Cette influence, quelle était-elle î Nul ne le savait. Mais les habitants de Spinbronn, superstitieux

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L'ARAIGNEE CRABE. 347

comme tous les montagnards, prétendirent que le diable habitait la caveype, et la terreur se répan* dit âau$ les environs.

Or, une après-midi du mois de juillet 1802, mon cousin opérait un nouveau classement de ses in* sectes dans ses cartons. Il en avait pris plusieurs d'assez curieux la veille. J'étais près de lui, tenant d'une majn la bougie allumée, et de l'autre l'aiguille que je faisais rougir.

Sir Thomas, assis, la chaise renversée contre le bord d'une fenêtre, les pieds sur un tabouret, nous regardait faire et fumait un cigare d'un air rêveur.

J'étais fort bien avec sir Thomas Hawerburch, et je raccompagnais chaque jour au bois dans sa calèche.. • Il se plaisait à m'entendre bavarder en anglais, et voulait faire de moi, disait-il, un véritable gentleman.

Quand il eut étiqueté tous ses papillons, le docteur Weber ouvrit enfin la boîte de ses plus gros insectes, et dit :

« J'ai pris hier un magnifique cerf- volant, le grand lucanu^ cervu$ des chênes du Hartz. Il a cette particularité que la serre droite se bifurque en cinq branches.... C'est un sujet rare. »

En même temps, je lui présentai l'aiguille, et

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348 L'ARAIGNËE CRABE.

comme il perçait l'insecte avant de le fixer sur le liége, sir Thomas, jusqu'alors impassible, se leva, et, s'approchant d'un carton, il se prit à considérer Varaignée crabe de la Guyane, avec un sentiment d'horreur qui se peignait d'une manière frappante sur sa grosse figure vermeille*

c Voilà bien, s'écria-t-il, Tœuvre la plus affreuse de la création.... Rien qu'à la voir.... je me sens frémir I »

En effet, une pâleur subite se répandit sur sa face.

« Bah I dit mon tuteur, tout cela n'est que préjugé d'enfance.... On a entendu crier sa nourri* ce.... on a eu peur.... et l'impression vous est res* tée. Mais si vous considériez l'araignée avec un fort microscope, vous seriez émerveillé du fini de ses organes, de leur disposition admirable, de leur élégance mêofie.

— Elle me dégoûte, interrompit le' commodore brusquement.... pouah I »

11 s'était retourné sur les talons :

« Oh I je ne sais pourquoi, fit-il, l'araignée m'a toujours glacé le sang I :*

Le docteur Weber se prit à rire, et moi, qui partageais le sentiment de sir Thomas, je m'écriai :

« Oui, cousin, vous devriez sortir de la botte cette vilaine béte.... elle est dégoûtante.... elle dépare toutes les autres....

— Petit animal, me dit-il, tandis que ses yeux

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scintillaient, qui vous force de la regarder? Si cela ne vous plaît pas, allez vous promener ailleurs. »•

Évidemment, il se fAchait; et sir Thomas, qui se trouvait alors devant la fenêtre à contempler la montagne, se tournant tout à coup, vint me prendre par la main, et me dit d'un accent plein de bonté :

« Yotre tuteur, Frautï, tient à son araignée.... Nous aimons mieux les arbres..., la verdure.... Allons faire un tour de promenade.

— Oui, allez, s'écria le docteur, et revenez pour le souper, à six heures. »

Puis élevant la voix :

« Sans rancune, sir Hawerburch. »

Le Commodore se retourna en riant, et nous montâmes dans sa voiture, qui l'attendait comme d'habitude devant la porte de la maison.

Sir Thomas voulut conduire lui-même et congédia son domestique. Il me fit prendre place près de lui sur le même siège, et nous partîmes pour Aothalps.

Pendant que la voiture montait lentement le sentier sablonneux, une tristesse invincible s'empara de mon âme. Sir Thomas, de son côté, était grave. 11 s'aperçut de ma tristesse et me dit :

< Vous n'aimez pas les araignées, Frantz, ni moi non plus. Mais, grâce au ciel, il n'y en a pas de dangereuses dans ce pays. Varaignée crabe que votre tuteur a dans sa boite vient de la Guyane fiau*

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çaise. Elle habite les grandes forêts marécageuses constamment remplies de vapeurs chaudes, d'eïhalaisons brûlantes ; il lui faut cette température pour vivre. Sa toile, ou pour mieux dire son vaste épervîer, enveloppe tout un fourré. Mie y prend des oiseaux, comme nos araignées prennent des mouches. Mais chassez de votre esprit ces dégoûtantes images, et buvez un coup de mon vîeut bourgogne. »

Alors se retournant, il souleva le couvercle de la seconde banquette, et retira de la paille une sorte de gourde, dont il me versa dans un gobelet de cuir une pleine rasade.

Quand j'eus bu, toute ma bonne humeur revint et je me pris à rire de ma frayeur.

La voiture, attelée d'un petit cheval des Ardennes maigre et nerveux comme une chèvre, grimpait le sentier presque à pic. Des milliards d'insectes bourdonnaient dans les bruyères. A notre droite, à cent pas au plus, s'étendait au-dessus de nous la lisière sombre des forêts du Rothalps, dont les profondeurs ténébreuses, pleines de ronces et d'herbes folles, laissaient voir de loin en loin quelques éclaircies inondées de lumière. A notre gauche, tombait le ruisseau de Spinbronn, et, plus nous montions, plus les nappes argentées flottant dans Tabîme se teignaient d*azur, et redoublaient leur bruit de cymbales.

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J'étais captivé par ce spectacle. Sir Thomas, ren* versé sur le siège, les genoux à la hauteur du menton, s'abandonnait à ses rêveries habituelles, tandis que le cheval, travaillant des pieds et penchant la tête sur le poitrail, pour faire contre-poids à la voiture, nous suspendait en quelque sorte au flanc du roc. Bientôt cependant nous atteignîmes une pente moins rapide : le paquis des Chevreuils entoura d*ombres tremblotantes.... J'avais eu toujours la tête tournée et les yeux perdus dans Timmense perspective.... À l'apparition des ombres, je me retournai et nous vis à cent pas [de la caverne de Spinbronn. Les broussailles environnantes étaient d'un vert magnifique, et la source qui, avant de tomber du plateau, s*étenâ sur un lit de sable et de cailloux noirs, était si limpide qu'on l'aurait crue glacée, si de pâles vapeurs n'eussent couvert sa surface.

Le cheval venait de s'arrêter de lui-même pour respirer; sir Thomas, se levant, promena quelques secondes ses regards sur le paysage :

€ Comme tout est calme, » dit-il.

Puis après un instant de silence :

« Si vous n'étiez pas là, Frantz, je me baignerais volontiers dans le bassin.

— Mais, Commodore, lui dis-je, pourquoi ne vous bâigneriez-vous pas? Je puis très-bien aller faire un petit tour aux environs»... Il y a sur la mon-

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352 L'ARAIGNËE GKABE. ^ "^

tagne voisine un grand paquis tout plein de fraises.... Je vais en cueillir un bouquet.... Dans une heure, je serai de retour.

— Hé! je veux bien, Frantz.... c'est une bonne idée.... Le docteur Weber, prétend que je bois trop de bourgogne.... Il faut combattre le vin par Feau minérale.... Ce petit lit de sable me platt. »

Alors, ayant mis tous deux pied à terre, il attacha le cheval au tronc d'un petit bouleau et me salua de la main comme pour me dire :

« Vous pouvez partir. »

Je le vis s'asseoir sur la mousse et tirer ses bottes.... Gomme je m'éloignais, il se retourna en me criant :

« Dans une heure, Frantz. »

Ce furent ses dernières paroles.

Une heure après je revenais à la source. Le cheval, la voiture et les habits de sir Thomas s'offrirent seuls à mes regards. Le soleil baissait. Les ombres s'allongeaient. Pas une chanson d'oiseau sous le feuillage.... pas un bruissement d'insecte dans les hautes herbes.... Un silence de mort planait sur la solitude! Ce silence m'effraya.... Je montai sur le rocher qui domine la caverne; je regardai à droite et à gauche.... Personne! J'appelai.... Pas de réponse ! Le bruit de ma voix, répété

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par les échos me faisait peur.... La nuit tombait lentement.... Une angoisse indéSnissable m'oppressait.... Tout à coup rhistoire de la jeune fille disparue me revint à l'esprit ; et je me pris à descendre en courant; mais, arrivé devant la caverne, je m'arrêtai saisi d'une terreur inexprimable : en jetant un regard dans l'ombre noire de la source, je venais de découvrir deux points rouges immobiles.... puis d-i grandes lignes s' agitant d'une façon bizarre au milieu des ténèbres, et cela à une profondeur où peut-être nul œil humain n'avait encore pénétré. La peur donnait à ma vue, à tous mes organes une subtilité de perception inouïe. Pendant quelques secondes, j'entendis très-distinctement une cigale entonner sa complainte du soir sur la lisière du bois, un chien aboyer au loin, bien loin, dans la vallée.... Puis mon cœur, un instant comprimé par l'émotion, se prit à battre avec fureur et je n'entendis plus rien !

Alors, poussant un cri horrible, je m'enfuis, abandonnant le cheval.... la voiture.... En moins de vingt minutes, bondissant par-dessus les rochers, les broussailles, j'avais atteint le seuil de notre maison, et je criais d'une voix étouffée :

« Courez I... courez!... sir Hawerburch est mort!... sir Hawerburch est dans la caverne I.... •

Après ces mots, prononcés en présence de mon tuteur, de la vieille Agathe et de deux ou trois per-

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sonnes invitées ce soir-là par le docteur, je m'évanouis. J'ai su depuis que pendant une heure j'avais eu le délire.

Tout le village était parti à la recherche du Commodore.... Christian Weber les avait entraînés.... A dii heures du soir, toute cette foule revenait, ramenant la voiture, et sur la voiture les habits de sir Hawerburch. Ils n'avaient rien découvert.... Imposible de faire dix pas dans la caverne sans être suffoqué.

Pendant leur abs.ence, Agathe et moi nous étions restés assis dans l'angle de la cheminée... Moi, bégayant de terreur des mots incohérents ; elle, les mains croisées sur les genoux, les yeux tout grands ouverts, allant de temps en temps à la fenêtre pour Toir ce qui se passait, car on voyait du pied de la montagne les flambeaux courir par les bois.... On entendait les voix rauques, lointaines, s'appeler l'une Tautre dans la nuit.

A l'approche de son maître, Agathe se prit à trembler. Le docteur entra brusquement.... pâle.... les lèvres serrées.... le désespoir empreint sur la face.... Une vingtaine de bûcherons le suivaient en tumulte, avec leurs grands feutres à larges bords. . . . leurs figures hâlées.... agitant les débris de leurs torches. A peine dans la salle, les yeux étincelants de mon tuteur semblèrent chercher quelque chose.... il aperçut la négresse, et sans qu'un mot eût

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été échangé eatre eux, la pauvre femme se prit à crier :

• Non I non î je ne veux pas I

— Et moi! je veux! » répliqua le docteur d'un accent dur.

On eût dit que la négresse venait d'être saisie par une puissance invincible. Elle frissonna des pieds à la tête, et Christian Weber lui désignant un siège, elle s'y assit avec la rigidité cadavérique.

Tousles assistants, témoins de ce spetacle épouvantable, bonnes gens aux mœurs primitives et grossières, mais pleins de sentiments pieux, se signèrent, et moi qui ne connaissais pas alors, même de nom, la terrible puissance magnétique de la volonté, je me pris à trembler, croyant qu'Agathe était morte.

Christian Weber s'était approché de la négresse, et lui passant la main sur le front d'un geste rapide :

« Y êtes-vous ? fit-il.

— Oui, maître.

— Sir Thomas Hawerburch ? »

A ces mots, elle eut un nouveau tressaillement... « Le voyez-vous ?

— Oui.... oui.... fit-elle d'une voix étranglée.. . Je le vois !

— Où est-il î

— Li-haut.... au fond de la caverne.,., mort!

— Mort! dit le docteur.... Comment?

— L'araignée.... Oh ! l'araignée crabe.... Oh(

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— Calmez votre agitation, fit le docteur tout pâle, dites-nous clairement. ...

L'araignée crabe le tient à la gorge.... il ^st là.... dans le fond.... sous la roche.... enveloppé de liens.... Ah !... »

Christian Weber promena un regard froid sur les assistants, qui^ penchés en cercle, les yeux hors de la tête, écoutaient.... et je l'entendis murmurer :

« C'est horrible! horrible!...

Puis il reprit:

« Vous le voyez ?

— Je le vois....

— Et l'araignée.... esl-elle grosse ?

— Ohl maître, jamais.... jamais je n'en ai vu d'aussi grosse.... ni sur les bords du Mocaris.... ni dans les terres basses de Konanama.... Elle est grosse comme ma tête )... »

II y eut un long silence. Tous les assistants se regardaient, la face livide, les cheveux hérissés. Christian Weter, seul, paraissait calme; ayant passé plusieurs fois les mains sur le front de la négresse, il reprit:

« Agathe, racontez-nous comment la mort a frappé sir Hawerburch.

— Il se baignait dans le bassin de la source.... L'araignée le voyait par derrière, le dos nu. Elle avait faim, depuis longtemps elle jeûnait; elle le voyait, les bras sur l'eau. Tout à coup, elle sortit

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comme l'éclair, et planta ses griffes autour du cou du Commodore, qui cria : « Oh I oh ^ mon Dieu ! » Elle le piqua et s'enfuit. Sir Hawerbuch s'affaissa dans l'eau et mourut. Alors, Taraignée revint et l'entoura de son filet, et elle nagea doucement, doucement, jusqu'au fond de la caverne* Elle tirait le fil. Maintenant il est tout noir. »

Le docteur, se retournant vers nioi, qui ne me sentais plus d'épouvante :

« Est-il vrai, Prantz, que le commodore se soit baigné î

— Oui, cousin.

— A quelle heure ?

— A quatre heures.

— A quatre heures.... il faisait très-chaud, n'estce pasî

— Oh! oui!

— C'est bien cela. . . . fit-il en se frappant le front. . . . Le monstre a pu sortir sans crainte.... »

Il prononça quelques paroles inintelligibles, puis regardant les montagnards :

« Mes amis, s'écrja-t-il, voilà d'où provient cette masse de débris.... de squelettes.... qui a jeté répouvante parmi les baigneurs.... Voilà ce qui vous a tolis ruinés.... c'est l'araignée crabe 1... Elle est là.... blottie dans sa toile.... et guettant sa proie du fond de la caverne I... Qui pourrait dire le nombres de ses victimes?... »

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358 L'ARAIGMÉE CRABE.

Et plein d'une sorte de fureur, il sortit en criant :

c Des fascines I... des fascines I... »

Tous les bûcheroiis le suivirent en tumulte.

Dix minutes après, deux grosses voitures chargées de fagots remontaient lentement la côte. Une longue file de bûcherons, les reins courbés, la hache sur l'épaule, les suivaient au milieu de la nuit sombre. Mon tuteur et moi . nous marchions en avant, tenant les chevaux par la bride, et la lune mélancolique éclairait vaguement cette marche funèbre. De temps en temps, les roues grinçaient,, puis les voitures, soulevées par les aspérités rocheuses du chemin, retombaient dans l'ornière avec de lourds cahots.

A l'approche de la caverne, sur le paquis des Chevreuils, notre cortège fit halte.... Les torches furent allumées, et la foule s'avança vers le gouffre- L'eau limpide, coulant sur le sable, reflétait la flamme bleuâtre des torches résineuses, dont les rayons éclairaient la cime des noirs sapins penchés sur le roc.

« C'est ici qu'il faut décharger, dit alors le docteur. Il faut combler l'entrée de la caverne. »

Et ce ne fut pas sans un sentiment d'épouvante, que chacun se mit en devoir d'exécuter ses ordres. Les fagots tombaient du haut des chars. Quelques piquets, plantés au-dessous de l'ouverture de la source, empêchaient l'eau de les entraîner.

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Vers minuit, l'ouverture de la caverne était littéralement fermée. L'eau, sifflant au-dessous, s'enfuyait à droite et à gauche sur la mousse. Les fascines supérieures étaient parfaitement sèches; alors le docteur Weber, s'emparant d'une torche, y mit lui-même le feu. Et la flamme courant de brindille en brindille avec des pétillements de colère, s'élança bientôt vers le ciel, chassant devant elle des nuages de fumée.

C'était un spectacle étrange et sauvage, que ces grands bois aux ombres tremblotantes éclairés de la sorte.

La caverne dégorgeait une fumée noire qui ne cessait de se renouveler et d'en sortir. Tout autour, les bûcherons, sombres, immobiles, attendaient, les yeux fixés sur l'ouverture.... et moi-même, bien que la peur me ftt trembler des pieds à la tête, je ne pouvais en détacher mes regards.

Il y avait bien un quart d'heure que nous attendions, et le docteur Weber commençait à s'impatienter, lorsqu'un objet noir.... aux longues pattes crochues, apparut tout à coup dans l'ombre et se précipita vers l'ouverture....

Un cri général retentit autour du bûcher.

L'araignée, chassée par le brasier, rentra dans son antre.... puis, sans doute étouffée parla fumée, elle revint à la charge et s'élança jusqu'au milieu de la flamme. Ses longues pennes se reco-

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quillèrent... Elle était grosse comme ma tête, et d'un rouge violet. ... On aurait dit une vessie pleine de sang!.,..

Un des bûcherons, craignant de la voir franchir le foyer, lui jeta sa hache et l'atteignit si bien, que le sang couvrit un instant le feu tout autour d'elle.... Mais bientôt la flamme se ranima plus vive au-dessous et consuma Thorrible insecte I

Tel est, maître Frantz, l'étrange événement qui a détruit la belle réputation dont jouissaient autrefois les eaux de Spinbronn. Je puis vous certifier l'exactitude scrupuleuse de mon récit.... Mais quant à vous en donner Texplication, cela me serait impossible.... Toutefois, permettez-moi de vous dire, qu'il ne me semble pas absurde d'admettre qile des insectes, soumis à [la température élevée de certaines eaux thermales, qui leur procurent les mêmes conditions d'existence et de développement que les climats brûlants de l'Afrique et de l'Amérique du Sud, puissent atteindre à des grosseurs fabuleuses.... C'est même cette chaleur extrême, qui nous rend compte de l'exubérance inouïe de la création antédiluvienne I

Quoi qu'il en soit, mon tuteur jugeant qu'il serait impossible, après cet événement, de ressusciter les eaux de Spinbronn, revendit la maison de

Hâselnoss, pour retourner en Amérique avec sa négresse et ses collections. Moi, je fus mis en pension à Strasbourg, où je restai jusqu'en 1809.

Les grands événements politiques de l'époque absorbant alors l'attention de TAlIemagne et de la France, le fait que je viens de vous raconter passa complètement inaperçu. »

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