LE HIBOU DE LA SYNAGOGUE
Le 1*' juin de Tan du Seigneur 1850 , comme je traversais la place Saint-Christophe , Jacques Burrhus, le wachtmann, son immense chapeau à claque incliné sur l'épaule droite, le tambour sur la cuisse gauche, exécutait un roulement dans le carrefour des Tanneurs et criait de sa voix glapissante :
« Habitants de Bergzabern, nous vous faisons savoir qu'aujourd'hui, de deux heures précises à six heures du soir, aura lieu un grand combat de coqs, dans la cour de l'ancienne synagogue, ancien quartier des Juifs. Le coq Messer, surnommé le Petit- Vigneron, connu par sa valeur et ses exploits sans nombre, défie tous les coqs du Rhingau, de la Ba-
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vière, de la Hollande et autres lieux, en combat singulier. Maître SébaldusDick, plein de magnificence, dresse les estrades, sert du rudesheim, du markobriinner , du braumberg, des saucisses, de la choucroute, dii fromage d'Emmentbâl et du jambon de Mayence, au-dessous du prix ordinaire.... Il parie, en outre , cinquante goulden pour son coq, le Petit- Vigneron, contre tout adversaire qui se présentera. »
Là*dessus, Jacques Burrhus se remit en route, suivi d'une avalanche de gamins, dont les sabots et les souliers ferrés retentissaient comme la foudre sur son passage.
L'horloge de la chapelle Saint-Christophe sonnait alors deux heures ; il était à craindre que je n'eusse plus de place, et, pour abréger le chemin, je pris la ruelle de la Nuée-Bleue.
Tout au bout de la rue des Trabans, en face la fontaine Saint-Sylvestre, s'ouvre une large porte cochère, un poteau de bois au milieu pour empêcher le passage des charrettes et du bétail. Vous faites vingt pas sous la voûte humide et vous arrivez dans la cour de l'ancienne synagogue, maintenant abandonnée. Au fond se trouve la taverne du Jambon^ de-Mayence. Un grand feu de cuisine illumine ses fenêtres du matin au soir.
Ainsi que je l'avais prévu , la porte des Trabanê était encombrée de monde. On criait, on trépignait;
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chacun voulait entrer avant son tour. Heureuse*ment le brave capucin Johannes, avec sa grande robe de bure, ses larges épaules et son long bftton de cormier, arrivait en même temps que moi.
« Place, mes enfants, s'écria-t-il en faisant un moulinet terrible; place pour l'Église I »
La foule reflua devant lui toute frémissante....
Nous entrâmes.
« Merci, père Johannes, » lui dis-je.
Il se retourna, et, me voyant, se prit à rire.
m C'est toi, Christian; je suis heureux de t'avoir rendu service. »
Et le brave homme, m'ayant serré la main, s'achemina gravement vers la taverne.
La vaste cour offrait en ce moment un coup d'oeil superbe; c'est là qu'il fallait voir les apprêts de la bataille : les grandes tables de chêne en face de la taverne, les petites le long du mur, et déjà couvertes de canettes et de bouteilles ; l'immense estrade s'élevant à droite sur de vieilles futailles et des tonnelets en gradins; les mille figures grotesques échafaudées, s'agitant, se bousculant, s'appelant du geste et de la parole; et les propriétaires des coqs, les parieurs, le tricorne enfoncé sur le nez, le regard inquiet, les lèvres serrées, discutant la valeur du Petit-Hussard ou du Grand-Cosaque, annonçant l'issue de la journée avec assurance, pour entraîner les gageures. Il fallait voir les
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vieilles échoppes, les hautes fenêtres gothiques de la synagogue, le pourtour des croisées de la taverne couronnées de figures, les yeux écarquillés, le nez au vent, les cheveux ébouriffés, les doigts cramponnés aux vitraux ; puis, dans le fond de la cour, les grandes cages couvertes de toile pour dérober aux regards les futurs combattants.... et le petit Yéri Brêmer, soulevant curieusement un coin du voile, et le chaudronnier Eisenloeffel lui donnant un coup de pied dans le derrière.... ce qui faisait éclater de rire l'estrade, les toits et jusqu'aux échos lointains delà rue. Quelle joie, quel tumulte, quelle impatience-! Il fallait voir, derrière la grande muraille du grenier à foin, tout au faîte du pignon décrépit, la vieille Berbel, la grand'mère du tisserand Zwîebel, écarter les écheveaux de chanvre suspendu à sa lucarne, et regarder cet ensemble mouvant d'un œil ébahi.... et les grandes nappes de soleil , descendant entre les cheminées toutes fourmillantes d'atomes et de poussière d'or.... Oh! l'étrange et magnifique spectacle!...
Tous les habitués de la taverne avaient pris place aux fenêtres, à l'exception des parieurs , qui se tenaient autour des coqs et de la grande table. Là se trouvaient Hans Gœrtner de Rorbach, propriétaire du coq le Grand-Charbonnier. Ce Grand- Charbonnier avait terrassé tous ses adversaires à la Saint-Michel précédente, et devait ouvrir le
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combat. Ses tenants étaient Christian Kuler, le couvreur; Adam Rupp, berger à la ferme d'Iben, près Kaiserslautern ; Gédéon Rosselkasten, claririnette à la taverne du Pied-de-Bœuf. Ils pariaient cinq goulden contre le Petit-Vigneron. Accroupis autour de la cage du Charbonnier» les uns le flattaient du regard 9 les autres lui faisaient des ha* rangues: «Souviens-toi, lui disait le berger d'Iben, souviens-toi de ton fameux combat contre le Houlan gris de perle ; tu lui arrachas toutes les plumes depuis la cvè^e jusqu'au croupion. Eh bien, aujourd'hui, fais la même chose.... Ce Petit-Vigneron n'est pas plus redoutable que l'autre. » — « Oui, s'écriait Hans Gœrtner, mais ne le fatiguez pas; tout ce bruit l'assourdit; il sait bien ce qu'il vaut.... N'est-ce pas, mon Grand-Charbonnier, tu feras ton devoir î »
Plus loin, dans l'ombre de la taverne, autour du panier d'Adlerschnavel, dit Bec-d'Aigle, on voyait une société plus distinguée, en perruques, tricornes et collets à rabats : Maître Aloïus Kilian, bailli du comté de Schmettenbourg , l'air grave et rêveur : de temps en temps il prenait une prise avec impatience; puis Lathoire Kirchenbaum, forestier du comté , et Karl Simpel, le facteur du château. Ils pariaient pour leur coq, contre le Petit- Vigneron, quinze florins. C'était un coq blanc, bien pris dans sa taille , maïs qui n'avait pas encore com-
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battu. Ailleurs s'agitaient, avec un grand bruit de paroles, Diderich Omacht, le bourgmestre, et Fritz SpécièSy son greffier. Le bourgmestre, tout fier de son coq hollandais, ne doutait de rien; il pariait quinze goulden. Le petit greffier, plein de suffisance, ne pariait pas , et se donnait, comme d'habitude, beaucoup de mouvement pour rien. Le meunier de Dissembach et Heinrich Rolland, le fils du conseiller de Horn, en grand costumes et bottes molles bien cirées, n'étaient venus que pour agacer les filles. Ânselmus Herrensteln de Kempfeld, fils du vieux Bertha, Tancien fauconnier de Yéri- Hans, attendait^ pour parier> que tous les com^ battants eussent paru.
Je m'étais aSsls au bas de l'estrade. Anselmus vint à moi tandis que je crayonnais la vieille sagefemme Misemer, avec son poupon et son petit mari Rossenkrantz.
« Salut, maître Christian, » ma dit-îL
E^t, regardant par-dessus mon épaule ^ il se prit à rire.
« Que pensez-vous, maître Herrensteln, lui demandai-je, des chances de la bataille?
— Il faut attendre..*. Il faut voir...* Tous les parieurs n'ont pas encore fait leur mise. Hé ! voici le gros maître de taverne qui sort.... Choisissons une bonne place. »
En ce moment deux heures et demie sonnaient;
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la chaleur était accablante; le wachtmann rentrait par la porte des Trabans , suivi d'une foule d'enfants et de femmes. Le soleil éparpillait dans l'air ses flèches innombrables. Le calme grimpa les estrades. Je vis Éva, la fille du tavernier, se pencher à sa fenêtre toute curieuse, les joues roses , Toeil souriant, les lèvres humides.... Elle m'aperçut, et je la saluai en agitant mon feutre.
Cependant, mattre Sébaldus Dick, la toque ornée de grands rubans rouges et jaunes, le gilet écarlate tombant avec ses larges poches jusqu'à mi-cuisse, sa large figure hérodiaque épanouie ^ les joues pendantes , la bouche en forme de goulot, et ses gros yeux bleus à fleur de tête ; maître Sébaldus, le plus riche propriétaire de Bergzabern, gravit cinq marches de l'estrade, retroussa ses manches par- dessus les poignets, étendit ses larges mains d'un air imposant et s'écria :
« Ce que j'ai dit, je le répète.... cinquante goulden pour mon Petit- Vigneron.... Que le Seigneur juge selon la justice et son droit I »
Puis il descendit au milieu des applaudisse^ ments universels , et les servantes apportèrent la cage de son coq, un magnifique panier d'osier en forme de couronne.
Maître Sébaldus m'ayant aperçu , me fit signe d'approcher.
« Christian 9 me dit-il, tu boiras à ma table
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ainsi que le capucin Johannes; vous serez mieux!»
En ce moment, le wachtmann, agitant sa baguette au-dessus de la foule, s'écriait :
« La bataille va commencer.... Que le Grand- Charbonnier, inscrit en tête de la liste, paraisse.... et que les étrangers ne s'approchent pas de la table du combat. »
Le plus grand silence s'établit. Tous les yeux se tournèrent vers le champ de bataille. Hans Gartner sortit son coq'du panier et le posa sur la table; il en fit le tour majestueusement, secouant sa noire crinière, détirant ses ailes, aiguisant ses ergots avec un bruit d'éperons. Je regardai maître Sébaldus, tandis qu'un murmure flatteur bruissàit dans l'air, et que mille petites clameurs accueillaient ce fier champion. Le digne tavernier conserva tout son calme.
t Oui, murmurait-il, c'est une belle béte.... un beau coq.... je ne dis pas le contraire.... Il a du nerf , mais il est un peu trop long du corsage . Pauvre diable.... je te plains.... tu vas en voir de rudes 1 >
Et se tournant vers le garçon tonnelier :
« Wilhelm, s'écria-til, sors le Petit-Vigneron de sa cage ! »
Wilhelm obéit, et posa le Vigneron sur la table , pendant que le Grand-Charbonnier, se battant les flancs de la queue, arrivait à l'autre bout.
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Le Petit- Vigneron, du plus beau roux qu'il soit possible de voir, était bas sur jambes» large des épaules, trapu; il avait la crête d'un rouge pourpre presque noir, tant il était sanguin.... l'œil de feu, le bec légèrement courbé , les serres noires , courtes et luisantes. Un frisson de rage ébouriffa toutes . ses plumes à la vue de son adversaire ; il s'accroupit, rentra la tête dans ses ailes et fit claquer son bec. On ne respirait plus. Maître Se- ]>aldus souriait, les bras croisés sur sa croupe arrondie, et ne murmurait plus un mot. Le Grand- Charbonnier, lui, se pencha légèrement, regarda le Petit-Vigneron d*un air de dédain, par-dessus l'épaule, puis gonfla sa poitrine comme pour chanter victoire^ mais subitement il fit face, tomba le ventre sur les jarrets, allongea la tête en flèche, et ses yeux scintillèrent comme deux gouttes de sang. Les adversaires restèrent ainsi quelques secondes; puis ils partirent comme la foudre. Leurs poitrines se heurtèrent avec un bruit sourd; le Grand-Charbonnier fut presque culbuté, mais au même instant on le vit, debout de toute sa hauteur, cherchant à tomber les griffes sur le crâne du Vigneron, qui, la tête effacée entre ses ailes, le reçut à la poiqte du bec et lui arracha, près du cœur, une large toutfe de plumes. Le Charbonnier recula tout surpris et se remit en attitude.
« A ton tour, Vigneron, à ton tour! » cria maî
tre SébalduSi qui pendant la lutte avait soupiré longuement, comme oppressé.
Il avait à peine jeté ce cri, que le Petit- Vigneron, battant de Taile, tombait sur le Charbonnier comme un faucon sur sa proie. Ce fut quelque chose de terrible. On vit un paquet de plumes noires et rousses rouler sur la table pendant quelques secondes, puis tout devint immobile. Le Petit-Vigneron était dessous.... on le croyait mort, et Hans Gœrtner fit entendre une exclamation de triomphe ; mais quand on le releva, il était plein de vie et tenait la tête du Grand-Charbonnier entre ses griffes. ... la crête pendante, l'œil éteint: un de ses éperons avait pénétré dans le crâne! Alors une immense acclamation s'éleva de tous les points de la cour; on aurait dit que chaque tuile, chaque pierre avait une voix pour célébrer la victoire du Petit- Vigneron. Maître Sébaldus levant son broc des deux mains, le vida jusqu'à la dernière goutte, puisfrappant du poing sur le dos d'Eisenloeflfelavec transport:
« J'ai eu peur, dit-il en me regardant, ce grand coquin de Charbonnier m'a fait peur I »
Au môme instant, le coq resté maître du champ de bataille leva la tête et lança dans l'espace son cri de triomphe. Tout le monde se prit à rire. On emporta le Grand-Charbonnier sans vie, et Hans Gœrtner, fort triste, vint apporter ses cinquante goulden à maître Sébaldus J)ick.
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« Bah! s'écria le gros tavernier tout joyeux , nous les boirons ensemble.... Asseyez-vous donc, Gœrtner, asseyez-vous près de moi. Vous aviez un fiercoql... oui, j'ose dire un fier coq, plein d'ardeur et d'audace; il s'est défendu comme un enragé. Il a succombé sur le champ d'honneur.... N'est-ce pas la plus belle mort?... »
Cependant, il prit les cinquante goulden , et les glissa dans sa grande poche avec satisfaction.
Dans toute la cour , on discutait les différentes chances de cette première bataille. Le Charbonnier aurait dû faire ceci.... cela.... 11 avait manqué d'adresse à tel moment.... Il aurait dû battre en retraite et revenir ensuite à la charge.... Bref, les malins dissertaient bravement après coup, et s'il avait fallu agir, leur plus belle manœuvre aurait sans doute été de tourner le dos et de courir à toutes jambes.
Le petit greffier Spéciès surtout faisait des commentaires à perte de vue, si bien que le chaudronnier Eisenloeffel, fatigué de l'entendre, lui dit d'un ton goguenard :
« Oui, oui, monsieur Spéciès, si vous étiez un coq, vous vous battriez bien ; mais comme vous n'êtes qu'une pie borgne, vous nous assourdissez les oreilles. »
Au même instant, le wachtmann annonça^ d'un ton solennel, que le combat allait recommencer
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entre le Petit- Vigneron vainqueur et rAmiral-Hollandais de Diderich Omacht, notre bourgmestre.
Il se fit un grand silence.
Diderich Omacht avait acheté son coq au grand concours de Rotterdam , l'année précédente, afin, disait-il, de propager chez nous la bonne espèce. C'était vraiment un coq superbe; il avait au moins dix-huit pouces de haut.... le tour du bec jaune pomme celui des faucons, la crête large, le poitrail bombé, le panache de la queue à trois plume vert Changeant; celle du milieu retombait en faucille et balayait la terre. Du reste, son ongle paraissait dur, quoique d'une teinte de chair marbrée de noir. Maître Sébaldus lui-même parut frappé de ses belles proportions et de son attitude belliqueuse. Au moment d'ouvrir le combat, il s'écria :
« Un instant, Burrhus.... un instant! »
Puis il prit son broc, s'approcha du Petit- Vigneron et lui dit :
« Vigneron , c'est pour le coup qu'il va falloir jouer du bec et des ongles ! Ce gros Hollandais prétend nous avaler tout crus.... Soutiens l'honneur du pays.... A ta santé I... A ta santé! »
Il but et revint s'asseoir.
Le bourgmestre, dans sa longue capote brune, riait et disait :
« Voici ]û fin des triomphes de maître Sébaldus..., îl tremble,... il craint d'engager la bataille!... »
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Cet homme plein d'arrogance indignait le public :
«N'est-ce pas une honte î criait Hans Aden, le marchand d'amadou, de voir notre premier magistrat chercher des étrangers pour plumer nos propres coqs? »
Tout le monde faisait des vœux pour le Petit- Yigneron.
Maintenant, écoutez comment les choses se passèrent. Il faut savoir que le coq du bourgmestre était un vieuxroutier, et qu'il connaissait toutes les ruses de guerres. Le wachtmann souffle dans sa cornemuse.... On lâche les coqs. Le Hollandais, au lieu de se poser de face, largement, carrément, comme tout honnête coq doitle faire, avance légèrement son ailegauche, et comme le Vigneron courait surlui sans défiance, il lui lance un coup d'épaule qui le jette sur le flanc... En même temps, rapide comme Téclair, il lui arrache un morceau de la crête plein le bec.
« C'est un coup de traître, » hurla Sébaldus tout pâle d'indignation.
Il voulut se lever, mais le capucin Johannes , non moins furieux, le retint et lui dit :
« Laissez faire.... laissez faire.... On dirait que nous avons peur.
— Nous, peur? s'écria le gros tavernier.... Allons doncl Courage, Vigneron 1... courage!... Venge-nous.... venge-toi! »
Pendant que ceci se passait, le combat avait re-
commencé ; les deux coqs dansaient au milieu de la table comme deux pantins, cherchant à se surmonter Tun l'autre.... Des gouttes de sang pleuvaîentà droite et à gauche.... L'Amiral-Hollandais venait d'être mordu au jabot. Cela dura cinq ou six secondes; puis tout à coup les combattants se séparèrent d'un commun accord et s'accroupirent pleins de rage. Le Hollandais tenait déjà son aile toute prête ; mais cette fois le Petit-Vigneron, au moment de fondre sur lui, s'arrêta tout court.... Le coup partit sans l'atteindre, et, dans le même instant, il bondit.... cramponna ses griffes sur la nuque du Hollandais, et, d'un coup de bec terrible entre les deux yeux, il lui fendit la tête comme une châtaigne. L'Amiral aplatit ses grandes ailes tremblotantes dans toute leur longueur : vous eussiez dit un énorme papillon noir cloué sur la^table.
Toute la cour ne fit qu'un cri d'acclamation frénétique.
« Bien!... bieni A la bonne heure!... Vive le Petit- Vigneron I... >
Et le Vigneron, debout sur sa proie, les ailes gonflées d'orgueil, le cou tendu, trompettait sa sa victoire à n'en plus finir.
C'est alors que maître Sébaldus parut vraiment glorieux.
« Bourgmestre I criait -il en embrassant son gros ventre des deux mains.... bourgmestre ! allez
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nous chercher des coqs à Rotterdam.... Il nous en faut encore pour engraisser les nôtres.... Ahl ahl ah 1 mon brave Petit-Vigneron.,., qu'il s'est bien comporté!... Qu'on le remette dans sa cage.... Qu'onlui donne autant d'avoine qu'il en voudra.... »
Puis, se tournant vers nous, les joues tellement rouges qu'on aurait dit qu'elles transsudaient du sang:
« Enfants, buvons !... s'écria- 1- il.... Que chacun fasse son devoir comme mon coq, et la gloire de Bergzabern ne périra jamais ! »
n y eut encore bien des combats jusqu'à six heures du soir. On vit paraître, tour à tour, le Pe* tit-Hussard contre la Griffe-de-Per.... le Tueur-de- Goqs contre le Vainqueur- des -Vainqueurs.... Ce dernier au petit greffier Spéciès, l'autre au chaudronnier Eisenloeffel. Le Vainqueur -des -Vainqueurs fut plumé jusqu'au sang, et le Tueur-de- Coqs perdit un de ses éperons dans la bagarre. L'affaire resta indécise , car aucun des deux combattants ne voulant plus attaquer, Eisenloeffel tordit le cou au sien avec une noble indignation; mais il eut le tort de donner un furieux coup de poing sur le nez du greffier, qui prétendait avoir gagné la prime. Ce fut un grand scandale, et M. le bourgmestre, déjà fort mécontent, les fît conduire tous deux en prison, pour juger leur cau)se dans la huitaine. Maître Sébaldus en rit jusqu'aux lar-
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mes.'... Personne ne voulait plus défier son coq, et notre société , réunie dans Tombre de la taverne, continua tranquillement de fêter la bouteille au milieu des apostrophes, des éclats de rire, des cris et des applaudissements. De la vie , non, de la vie je ne me suis senti plus satisfait de moi-même et des autres. Les garçons n'avaient qu'un pas à faire pour descendre au cellier; on déposait le tonnelet sur le rebord extérieur de la fenêtre, et le rudesheim, le steinberg, le markobrunner, pieuvaient dans nos verres comme une rosée céleste.
Cependant les ombres du soir finirent par s'étendre dans la vaste cour, et quoiqu'un beau rayon du crépuscule s'étendit encore sur le toit et le long des vitraux^ de la synagogue, on sentait les approches de la nuit. Maître Sébaldus s'était levé, son broc à la main, et nous allions tous le suivre dans la taverne, lorsqu'un événement étrange, inattendu, nous fit rasseoir. Les trois grandes fe« nôtres de l'ancienne synagogue , à petites vitres de plomb, ternes et couvertes de poussière, étaient fermées depuis quinze ans; on les croyait condamnées pour toujours.... Eh bien, tout à coup l'une de ces fenêtres, celle du milieu, s'ouvrit avec un grelottement bizarre , et Ton vit le sacrificateur Elias, le front couvert de sa calotte noire à longues oreilles pendantes , la barbe d'un blanc verdâtre, taillée en pointe descendant sur la
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poitrine, et la face jaune et ridée comme une vieille feuille de chou, s'incliner au dehors et regarder curieusement dans la cour.
C'était précisément en face de notre table ; nous n'eûmes qu'à lever les yeux pour contempler l'étrange apparition.
Maître Sébaldus ne fut pas le moins étonné.
« Ohl ohl s'écria-t-il en déposant son broc, estce qu'on voudrait rétablir la vieille synagogue ? »
Mais au même instant un hibou qui depuis nombre d'années , sans doute , avait élu domicile dans la synagogue , se nourrissant de rats et de chauves-souris en abondance, un hibou magnifique, les ailes dentelées, les serres recoquillées sous le ventre , s'élança du fond des ténèbres du vieil édifice, et^ passant sur la tète du sacrificateur, traça d'abord un rapide zigzag sur la cour; puis, ébloui par les derniers rayons du jour, il alla s'abattre sur le toit de la taverne, contre la muraille décrépite du grenier à foin. Il était gros comme une poule, effaré, les plumes hérissées; pourtant il parut se rassurer un peu , et se mit à promener sur la foule , d'un air doctoral , ses grands yeux en forme de lunettes. Après cet examen, il tourna sa grosse tète et regarda le soleil couchant.... Enfin il s'accroupit sur la gouttière.
A cette vue, maître Sébaldus, levant le poing, s'écria d'un accent indigné :
« Ahl maudit oiseau de mort, tu viens tomber sur ma taverne!... Attends I... attends 1 je vais tô faire déguerpir !•.. Qu'on sorte le Petit-Vigneron de son panier.... Nous allons voir une belle bataille.... Ce sera le bouquet de la fête »
Tout le monde applaudit à son idée avec des trépignements d'enthousiasme ; le coq fut tiré de sa cage, et, deux minutes après, maître Sébaldus apparaissait à Tune des lucarnes de la taverne et lançait le coq sur le toit en criant :
« Va, Petit-Vigneron, va m'empoîgner ce bri* gand I... Jette-le dans la cour I... On parlera de toi dans cent ans I... Courage !... Tombe dessus 1... »
Le coq parut comprendre ces étranges paroles et descendit jusqu'à la gouttière. Le hibou, à l'autre extrémité, contre le mur, sa grosse tête ébouriffée, voyant le coq venir, ouvrit son bec crochu avec un sifflement sinistre, et Ton entendit sesgrifTesgrincer sur le fer; puis il arrondît ses ailes au-dessus de sa tète, en forme de deux boucliers, et, dans cette masse de duvet roux, on ne distinguait que le crochet jaune de son bec et ses deux gros yeux vert et or.
Toutefois, Fintrépîde Vigneron ne ralentissait point sa marche ; lorsqu'il fut assez proche pour engager le combat, il monta sur le toit pour dominer son adversaire. Le hibou, le voyant en arrêt, jeta un cri rauque et voulut reprendre son vol ; mais, au
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même instant, le coq fondait sur lui , animé par les clameurs et les applaudissements qui ne cessaient de retentir dans la cour. On vit bientôt une neige de duvet et de plumes voltiger dans les airs: des plumes de coq et de hibou. Peut-être alors le digne Sébaldus eut-il un repentir, et, s'il l'avait pu, sans aucun doute, il serait intervenu dans la bataille.
Au bout de trois ou quatre minutes, le brigand des nuits, grâce à sa férocité naturelle, à ses habitudes de rapine, et à sa vie aventureuse exercée au carnage, avait arraché Foeil gauche du coq, etmis, avec ses griffes aiguës, tout son corps en lambeaux. Quant à lui, il avait la poitrine nue et sanglante ; mais le coq plumé, brisé, tomba du toit au milieu des blasphèmes et des imprécations générales, tandis que son adversaire se traînait contre le mur décrépit de la vieille synagogue, lançant derrière lui le regard sombre du tigre en retraite, et disparaissait tout à coup dans une lucarne.
Sébaldus, consterné de ce résultat, descendit dans la cour, et, trouvant son coq étendu sur notre table, il s'écria :
« Pauvre Vigneron, il t'a pris en traître.... je l'ai bien vu.... oui, je l'ai vu! »
Et les joues pendantes , l'air abattu , le digne homme essaya de le ranimer avec quelques gouttes de rudesheim.... Le Petit- Vigneron ouvrit trois fois le bec et rendit l'âme.
C'estpourquoîmaltreSébaldus,promenantautour de notre table des yeux pleins de larmes, nous dit:
« Rentrons.... il commence à faire frais. »
Le vieux sacrificateur Elias avait disparu de la fenêtre. Nous entrâmes dans la taverne, portant chacun notre verre et notre bouteille, tandis que Ja foule s'écoulait lentement, en causant de tous ces événements tragiques.
Il était alors environ sept heures, et la nuit commençait à se faire.
Une fois rentré dans la taverne, maître Dick maudit,avecdesimprécations terribles, le vieux juif Elias d'avoir ouvert la fenêtre de la synagogue.... le hibou d'être venu s'abattre sur le toit. . . et lui-même d'avoir eu ridée de mettre son coq aux prises avec ce traître.
Nous continuâmes à boire tristement et à manger du boudin d'un air mélancolique.
Le père Johannes fit l'éloge funèbre du coq, rappelant ses hauts faits, son noble caractère, sa vaillance incomparable et sa mort glorieuse : c'était la seule consolation possible en ce moment.
Vers onze heures, maître Sébaldus et moi, nous restions seuls à table, perdus dans des réflexions amères. Tout le monde avait quitté la taverne; le capucin lui-même, ayant une longue traite à faire pour regagner son ermitage de Luppersberg, venait d'entrer dans la cuisine pour chercher une lanterne.
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Alors maître Sébaldus, sombre et taciturne, me voyant seul en face de lui, se prit à dire :
« Christian, je voudrais être mort!
— Voyons, m'écriai-je, voyons, maître Dick, ne vous mettez pas d'idées noires en tête.... Je sais bien que le Petit- Vigneron n'avait pas son pareil à dix lieues à la ronde, et qu'il sera difficile de le remplacer.... Mais un coq est un coq, que diable I... après celui-ci d'autres viendront.... puis d'autres encore.... il faut vous consoler....
— Me consoler I fit le brave homme.... c'est facile à dire.... Si le Petit- Vigneron avait succombé dans un combat loyal comme un noble coq.... je pourrais me consoler.... mais il a été assassiné, Christian.... Ce hibou.... tu crois peut-être que c'était un hibou véritable?...
— Sans doute!
— Eh bien, voilà justement ce qui te trompe.... C'est l'âme du vieux rabbin Jonas !
— L'âme du vieux rabbin Jonas l
— Oui.... celui qui s'est cassé la nuque l'année dernière, en tombant de son grenier à foin.... tu sais bien.... Jonas I »
Comme je le regardais sans répondre, me demandant s'il n'était pas devenu fou, il ajouta d'un ton confidentiel :
« Tu sauras, Christian, que ce vieux gredinn'aja^ maîspume pardonner d'être venu m'établir à côté
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de la synagogue, et d'avoir forcé les juifs à déguerpir.... Il m'en voulait horriblement.. .i A présent qu'il est mort, Use venge l Ahl si le Petit- Vigneron n'avait eu à combattre qu'un simple hibou...» la bataille n'aurait pas été longue.... Il l'aurait arrangé comme l'Amiral- Hollandais de DiderichOmacht.... C'est moi qui te le dis, Christian I Mais que pouvaitil faire contre cette âme féroce armée de griflfes? »
£t le digne tavernier, s'accoudant au milieu des bouteilles vides, se prit à regarder brûler la chandelle, avec un air de tristesse inexprimable*
En ce moment, le capucin entrait, sa lanterne à la main.
« Viens-tu, Christian? fît-il.
— Oui, père Johannes. »
Je me levai tout chancelant.
« Allons, bonne nuit, maître Sébaldus. »
Il agita la tête sans répondre.
Nous sortîmes, le capucin et moi, bras dessus, brasdessous«... marmottantdes paroles confuses.... et nous épaulant l'un l'autre.
La nuit était toute noire.... pas une étoile au"" ciel.... pas un rayon de lune sur les toits. II nous fallut bien du temps pour trouver la porte cochère et nous orienter dans la rue.... Hélas! je l'avoue à ma honte..., nous étions roides comme deux trabans, un soir de ville prise d'assaut!
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Le jour d'avant la Noël 1832, mon ami Wilfrid, sa contre-basse en sautoir, et moi mon violon sous le bras, nous allions de la forêt Noire à Heidelberg. Il faisait un temps de neige extraordinaire ; aussi loin que s'étendaient nos regards sur l'immense plaine déserte, nous ne découvrions plus de trace de route, de chemin, ni de sentier. La bise sifflait son ariette stridente avec une persistance monotone, et Wilfrid, la besace aplatie sur sa maigre échine, ses longues jambes de héron étendues, la visière de sa petite casquette platerabattue sur le nez, marchait devant moi, fredonnant je ne sais quel joyeux motif de VOndine. Parfois il se retournait avec un sourire bizarre et s'écriait :
« Ganiarade, joue-moi donc la valse de Robin; j'ai envie de danser I »
Un éclat de rire suivait ces paroles, et le brave
garçon se remettait en route plein d'ardeur. J'embottais le pas, ayant de la neige jusqu'aux genoux, et je sentais la mélancolie me gagner insensiblement.
Les hauteurs de Heidelberg commençaient à poindre tout au bout de l'horizon, et nous espérions arriver avant la nuit close, lorsque nous entendîmes un cheval galoper derrière nous. Il était alors environ cinq heures du soir, et de gros flocons de neige tourbillonnaient dans Tair grisâtre. Bientôt le cavalier fut à vingt pas. Il ralentit sa marche, nous observant du coin de l'œil ; de notre part, nous l'observions aussi.
Figurez-vous un gros homme roux de barbe et de cheveux, coiffé d'un superbe tricorne, la capote brune^ recouverte d'une pelisse de renard flottante, les mains enfoncées dans des gants fourrés remon* tant jusqu'aux coudes : quelque échevin ou bourgs mestre à large panse, une belle valise établie sur la croupe de son vigoureux roussin. Bref, un véritable personnage.
« Hé I hé 1 mes garçons, fit-il en sortant une de ses grosses mains des moufles suspendues à sa rhingrave, nous allons à Heidelberg, sans doute, pour faire de la musique? »
Wilfrid regarda le voyageur de travers et répondit brusquement :
« Cela vous intéresse, monsieur?
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— Ehl oui.... J'aurais un bon conseil à vous donner.
— Un conseil?
— Mon Dieu.... Si vous le voulez bien. »
Wilfrid allongea le pas sans répondre, et, de mon
côté, je m'aperçus que le voyageur avait exactement la mine d'un gros chat : les oreilles écartées de la tête, les paupières demi-closes, les moustaches ébouriffées, l'air tendre et paterne.
« Mon cher ami, reprit-il en s*adressant à moi, franchement, vous feriez bien de reprendre la route d'où vous venez.
— Pourquoi, monsieur?
— L'illustre maestro Pimenti, de Novare, vient d'annoncer un grand concert à Heidelberg pour Noël; toute la ville y sera, vous ne gagnerez pas un kreutzer. »
Mais Wilfrid, se retournant de mauvaise humeur, lui répliqua :
< Nous nous moquons de votre maestro et de tous les Pimenti du monde. Regardez ce jeune bomme, regardez-le bien! Ça n'a pas encore un brin de barbe au menton; ça n'a jamais joué que dans les petits bouchons de la forêt Noire pour faire danser les bourengrédel et les charbonnières. Eh bien, ce petit bonhomme, avec ses longues boucles blondes et ses grands yeux bleus, défie tous vos charlatans italiens; sa main gauche renferme des
trésors de mélodie, de grâce et de souplesse.... Sa droite a le plus magnifique coup d'archet que le Seigneur-Dieu daigne accorder parfois aux pauvres mortels, dans ses moments de bonne humeur.
— Eh ! eh I fit l'autre, en- vérité ?
— C'est conune je vous le dis, » s'écria Wilfrid, se remettant à courir, en soufflant dans ses doigts rouges.
Je crus qu'il voulait se moquer du voyageur, qui nous suivait toujours au petit trot.
Nous fîmes ainsi plus d'une demi-lieue en silence. Tout à coup l'inconnu, d'une voix brusque, nous dit:
« Quoi qu'il en soit de votre mérite, retournez dans la forêt Noire ; nous avons assez de vagabonds à Heidelberg, sans que vous veniez en grossir le nombre.... Je vous donne un bon conseil, surtout dans les circonstances présentes.... Profitez-en! »
Wilfrid indigné allait lui répondre, mais il avait pris le ^alop et traversait déjà la grande avenue de l'Électeur. Une immense file de corbeaux venaient de s'élever dans la plaine, et semblaient suivre legros homme, en remplissant le ciel de leurs clameurs.
Nous arrivâmes à Heidelberg vers sept heures du soir, et nous vîmes, en effet, l'affiche magnifique de Pimenti sur toutes les murailles de la ville : « Grand concerto, solo, etc. »
Dans la soirée même, en parcourant les brasseries des théologiens et des philosophes, nous ren-
contrâmes plusieurs musiciens de la forêt Noire, de vieux camarades , qui nous engagèrent dans leur troupe. Il y avait le vieux Brêmer, le violoncelliste; ses deux fils Ludwig et Karl, deux bons seconds violons ; Heinrich Siebel, la clarinette ; la grande Berthe avec sa harpe; puis Wilfrid et sa contre-basse, et moi comme premier violon.
Il fut arrêté que nous irions ensemble, et qu'après la Noël, nous partagerions en frères. Wilfrid avait déjà loué , pour nous deux, une chambre au sixième étage de la petite auberge du PUd-de- Mouton y au milieu de la Holdergasse, à quatre kreutzers la nuit. A proprement parler, ce n'était qu'un grenier; mais heureusement il y avait un fourneau de tôle, et nous y flmes du feu pour nous sécher.
Gomme nous étions assis tranquillement à rôtir des marrons et à boire une cruche de vin , voilà que la petite Annette, la fille d'auberge, en petite jupe coquelicot et cornette de velours noir, les joues vermeilles , les lèvres roses comme un bouquet de cerises.... Annette monte l'escalier quatre à quatre, frappe à la porte, et vient se jeter dans mes bras, toute réjouie.
Je connaissais cette jolie petite depuis longtemps, nous étions du même village, et puisqu'il faut tout vous dire , ses yeux pétillants , son air espiègle m'avaient captivé le cœur.
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« Je viens causer un instant avec toi, me ditelle, en s'asseyant sur un escabeau. Je t'ai va monter tout à l'heure, et me voilai »
Elle se mit alors à babiller, me demandant des nouvelles de celui-ci , de celui-là, enfin de tout [e village : c* était à peine si j'avais le temps de lui lépondre. Parfois elle s'arrêtait et me regardait avec une tetidresse inexprimable. Nous serions restés là jusqu'au lendemain , si la mère Grédel Dick ne s'était mise à crier dans l'escalier :
« Annette l Annette I viendras-tu î
— Me voilà, madame, me voilà I » fit la pauvre enfant, se levant toute surprise. Elle me donna une petite tape sur la joue et s'élança vers la porte ; mais au moment de sortir elle s*arréta :
« Ahl s'écria-t-elle en revenant, j'oubliais de vous dire; avez-vous appris ?
— Quoi donc?
— La mort de notre pro -recteur Zâhn I
— Et que nous importe cela?
— Oui, mais prenez garde, prenez garde, si vos papiers ne sont pas en règle. Demain à huit heures, on viendra vous les demander. On arrête tant de monde, tant de monde depuis quinze jours! Le pro-recteur a été assassiné dans la bibliothèque du cloître Saint-Christophe hier soir. La semaine dernière on a pareillement assassiné le vieux sacrificateur Ulmet Elias, de la rue des
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Juifs ! Quelques jours avant, on a tué la vieille sage-femme Christina Hâas et le marchand d'agates Séligmann, de la rue DurlachI Ainsi, mon pauvre Kaspçr, fit-elle tendrement, veille bien sur toi, et que tous vos papiers soient en ordre. »
Tandis qu'elle parlait, on criait toujours d'en bas:
« Annette ! Annette ! viendras-tu ? Oh I la malheureuse, qui me laisse toute seule 1 »
Et les cris des buveurs s'entendaient aussi, demandant du vin, de la bière, du jambon, des saucisses. Il fallut bien partir. Annette descendit en courant comme elle était venue, et répondant de sa voix douce :
« Mon Dieu!... mon Dieu!... qu'y à-t-il donc, niadame, pour crier de la sorte?... Ne croirait-on pas que le feu est dans la maison!... »
Wilfrid alla refermer la porte, et, ayant repris sa place, nous nous regardâmes, non sans quelque inquiétude.
« Voilà de singulières nouvelles, dit- il.... Au moins tes papiers sont-ils en règle?
— Sans doute. »
Et je lui fis voir mon livret.
«< Bon, le mien est là.... Je l'ai fait viser avant de partir/... Mais c'est égal, tous ces meurtres ne nous annoncent rien de bon.... Je crains que nous ne fassions pas nos affaires ici.... Bien des familles sont dans le deuil..., et d'ailleurs les en-
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nuis, les chicanes de la sénéchaussée..., les inquiétudes....
— Bah I tu vois tout en noir, » lui dis-je.
Nous continuâmes à causer de ces événements
étranges jusque passé minuit. Le feu de notre petit poêle éclairait tout l'angle du toit , la lucarne en équerre avec ses trois vitres fêlées, la paillasse étendue sous les bardeaux, les poutres noires s'étayant Tune l'autre, la petite table de sapin agitant son ombre sur le plancher vermoulu. De temps en temps une souris, attirée par la chaleur, glissait comme une flèche le long du mur. On entendait le vent s'engouffrer dans les hautes cheminées et balayer la poussière de neige des gouttières. Je songeais à Annette.... Le silence s'était rétabli.
Tout à coup Wilfrid, ôtant sa veste, s'écria : « Il est temps de dormir.... Mets encore une bûche au fourneau et couchons-nous.
— Oui , c'est ce que nous avons de mieux à faire. » Ce disant , je tirai mes bottes , et deux minutes
après nous étions étendus sur la paillasse, la couverture tirée jusqu'au menton , un gros rondin sous la tête pour oreiller. Wilfrid ne tarda point à s'endormir. La lumière du petit poêle allait et venait.... Le vent redoublait au dehors.... et, tout en rêvant, je m'endormis à mon tour comme un bienheureux.
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Yers deux heures du matin, je fus éveillé par un bruit inexplicable ; je crus d'abord que c'était un chat courant sur les gouttières,; mais ayant mis Toreille contre les bardeaux, mon incertitude ne fut pas longue : quelqu'un marchait sur le toit.
Je poussai Wilfrid du coude pour Tiéveiller.
« Chut ! » fit-il en me serrant la main.
Il avait entendu comme moi. La flamme jetait alors ses dernières lueurs, qui se débattaient contre la muraille décrépite. J'allais me lever, quand, d'un seul coup , la petite fenêtre , fermée par un fragment de brique, fut poussée et s'ouvrit : une tête pâle, les cheveux roux, les yeux phosphorescents, les joues frémissantes, parut..., regardant à l'intérieur. Notre saisissement fut tel que nous n'eûmes pas la force de jeter un cri. L'homme passa une jambe, puis l'autre, par la lucarne et descendit dans notre grenier avec tant de prudence, que pas un atome ne bruit sous ses pas.
Cet homme, large et rond des épaules, court, trapu, la face crispée comme celle d'un tigre à l'affût, n'était autre que le personnage bonasse qui nous avait donné des conseils sur la route de Heidelberg. Que sa physionomie nous parut changée alors! Malgré le froid excessif, il était en manches de chemise ; il ne portait qu'une simple culotte serrée autour des reins, des bas de laine
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et des souliers à boucles d'argent. Un long couteau taché de sang brillait dans sa main.
Wilfrid et moi nous nous crûmes perdus.. •• Mais lui ne parut pas nous voir dans Tombre oblique de la mansarde, quoique la flamme se fût ranimée au courant d'air glacial de la lucarne. Il s'accroupit sur un escabeau et se prit à grelotter d'une façon bizarre.... Subitement ses yeux, d'un vert jaunâtre, s'arrêtèrent aur moi..., ses narines se dilatèrent..., il me regarda plus d une longue minute. .. Je n'avais plus une goutte de sang dans les veines l Puis, se tournant vers le poêle, il toussa d'une voix rauque, pareille à celle d'un chat, sans qu'un seul muscle de sa face tressaillit. Il tira du gousset de sa culotte une grosse monstre, fit le geste d'un homme qui regarde l'heure, et, soit distraction ou tout autre motif, il la déposa sur la table. Enfin, se levant comme incertain, il considéra la lucarne, parut hésiter, et sortit, laissant la porte ouverte tout au large.
Je me levai aussitôt pour pousser le verrou, mais déjà les pas de l'homme criaient dans l'escalier à deux étages en dessous. Une curiosité invincible l'emporta sur ma terreur, et, comme je l'entendais ouvrir une fenêtre donnant sur la cour, moi' même je m'inclinai vers la lucarne de l'escalier en tourelle du même côté. La cour, de cette hauteur, était profonde comme un puits; un
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mur, haut de cinquante à soixante pieds , la partageait en deux. A droite de ce mur se trouvait la cour d'un charcutier; à gauche, celle de l'auberge du Pied^de^Mouton. Il était couvert de mousse humide et de cette végétation folle qui se platt à l'ombre. Sa crête partait de la fenêtre que l'assassin venait d'ouvrir, et s'étendait en ligne droite, sur le toit d'une vaste et sombre demeure bâtie au revers de la Bergstrasse. Comme la lune brillait entre de grands nuages chargés de neige, je vis tout cela d'un coup d'œil, et je frémis en apercevant l'homme fuir sur la haute muraille, la tête penchéeen avant et son long couteau à la main, tandis que le vent soufflait avec des sifflements lugubres.
Il gagna le toit en face et disparut dans une lucarne.
Je croyais rêver. Pendant quelques instants je restai là, bouche béante, la poitrine nue, les cheveux flottants, sous le grésil qui tombait du toit. Enfin, revenant de ma stupeur, je rentrai dans notre réduit et trouvai Wilfrid , qui me regarda tout hagard et murmurant une prière à voix basse* Je m'empressai de remettre du bois au fourneau , de passer mes habits et de fermer le verrou.
« Ëhbien ? demanda mon camarade en se levant.
— Eh bien! lui répondis-je, nous en sommes réchappes.... Si cet homme ne nous a pas vus, c'est que Dieu ne veut pas encore notre mort.
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— Oui, fit-il.... ouil c'est l'un des assassins dont nous parlait Annette.... Grand Dieu !... quelle figure.... et quel couteau! »
11 retomba sur la paillasse.... Moi, je vidai d'un trait ce qui restait de vin dans la cruche, et comme le feu s'était ranimé, que la chaleur se répandait de nouveau dans la chambre, et que le verrou me paraissait solide, je repris courage.
Pourtant, la montre était là.... l'homme pouvait revenir la chercher!... Cette idée nous glaça d'épouvante.
« Qu'allons-nous faire, maintenant? dit Wilfrid. Notre plus court serait de reprendre tout de suite le chemin de la forêt Noire !
— Pourquoi ?
— Je n'ai plus envie de jouer, de la contrebasse.... Arrangez-vous comme vous voudrez....
— Mais pourquoi donc? Qu'est-ce qui nous force à partir? Avons-nous commis un crime?
— Parle bas.... parle bas.... fit-il.... Rien que ce mot crime y si quelqu'un l'entendait, pourrait nous faire pendre.... De pauvres diables comme nous servent d'exemples aux autres... . On ne regarde pas longtemps s'ils commettent des crimes.... Il suffit qu'on trouve cette montre ici..,.
— Écoute, Wilfrid, lui dis-je, il ne s'agit pas de perdre la tête. Je veux bien croire qu'un crime a été commis ce soir dans notre quartier.... Oui, je
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le crois.... c'est même très-probable.... mais, en pareille circonstance, que doit faire un honnête homme ? Au lieu de fuir, il doit aider la justice, il doit....
— Et comment, comment Taiderî
— Le plus simple sera de prendre la montre et d'aller la remettre demain au grand bailli, en lui racontant ce qui s*est passé.
— Jamais.... jamais.... je n'oserai toucher cette montre!
— Eh bien I moi, j'irai. Couchons-nous et tâchons de dormir encore s'il est possible.
— Je n'ai plus envie de dormir.
— Alors, causons.... allume ta pipe.... attendons le jour.... Il y a peut-être encore du monde à Tauberge.... si tu veux, nous descendrons.
— J'aime mieux rester ici.
— Soit!»
Et nous reprîmes notre place au coin du feu.
Le lendemain, dès que le jour parut, j'allai prendre la montre sur la table. C'était une montre très-belle, à double cadran; l'un marquait les heures, l'autre les minutes. Wilfrid parut plus rassuré.
« Kasper, me dit-il, toute réflexion faite, il convient mieux que j'aille voir le bailli. Tu es trop jeune pour entrer dans de telles affaires.... Tu t'expliquerais mal!
— C'est comme tu voudras.
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— Oui, il paraîtrait bien étrange qu'un homme de mon âge envoyât un enfant.
— Bien.... bien.... je comprends, Wilfrid. »
Il prit la montre, et je remarquai que son amonrpropre seul le poussait à cette résolution : il aurait rougi, saos doute, devant ses camarades, d'avoir montré moins de courage que moi.
Nou$ descendîmes du grenier tout méditatifs. En traversant l'allée qui donne sur la rue Saint-Christophe, nous entendîmes le cliquetis des verres et des fourchettes.... Je distinguai la voix du vieux Brémer et de ses deux fîls^ Ludwig et KarL
« Ma foi, dis-je à Wilfrid, avant de sortiri nous ne ferions pas mal de boire un bon coup. »
En même temps^ je poussai la porte de la salle. Toute notre société était là, les violons, les cors de chasse suspendus à la muraille ; la harpe dans un coin. Nous fûmes accueillis par des cris joyeux. On s'empressa de nous faire place à table.
« Hé! disait le vieux Brémer, bonne journée, camarades.... Duventl... de la neige 1... Toutes les brasseries seront pleines de monde; chaque flocon qui tourbillonne dans l'air est un florin qui nous tombera dans la poche 1 »
J'aperçus ma petite Annette, firalche, dégourdie, me souriant des yeux et des lèvres avec amour. Cette vue me ranima.... Les meilleures tranches de jambon étaient pour moi, et chaque fois qu'elle
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venait déposer une cruche à ma droite, sa douce main s'appuyait avec expression sur mon épaule.
Oh I que mon cœur sautillait, en songeant aux marrons que nous avions croqués la veille ensemble 1 Pourtant, la figure pâle du meurtrier passait de temps en temps^devant mes yeux et me faisait tressaillir.... Je regardais Wilfrid, il était tout mé* ditatif. Enfin, au coup de huit heures, notre troupe allait partir, lorsque la porte s'ouvrit, et que trois escogriffes , la face plombée , les yeux brillants comme des rats, le chapeau déformé, suivis de plusieurs autres de la même espèce, se présentèrent sur le seuil. L'un d'eux, au nez long, tourné à la friandise, comme on dit, un énorme gourdin suspendu au poignet, s'avança en s'écriant :
« Vos papiers, messieurs? »
Chacun s'empressa de satisfaire à sa demande. Malheureusement Wilfrid, qui se trouvait debout auprès du poêle, fut pris d'un tremblement subit, et comme l'agent de police, à l'œil exercé, suspeadait sa lecture pour l'observer d'un regard équivoque, il eut la funeste idée de faire glisser la montre dans sa botte.... mais, avant qu'elle eût atteint sa destination, l'agent de police frappait sur la cuisse de mon camarade et s'écriait d'un ton goguenard :
< Hé, hél il parait que ceci nous gène? »
Alors Wilfrid tomba en faiblesse, à la grande
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stupéfaction de tout le monde.... il s'affaissa sur un banc, pâle comme la mort» et Madoc, le chef de la police, sans gène, ouvrit son pantalon et en retira la montre avec un méchant éclat de rire.... Mais à peine l'eut-il regardée, qu'il devint grave, et se tournant vers ses agents ":
« Que personne ne sorte ! s'écria-t-il d'une voix terrible. Nous tenons la bande.... Voici la montre du doyen Daniel Van den Berg.... Attention.... Les menottes I »
Ce cri nous traversa jusqu'à la moelle des os. 11 se fit un tumulte épouvantable.... Moi, nous sentant perdus, je me glissai sous le banc, près du mur, et comme on enchaînait le pauvre vieux Brêmer, ses fils Henrich, Wilfrid, qui sanglotaient et protestaient.... je sentis une petite main me passer sur le cou.... la douce main d'Annette, où j'imprimai mes lèvres pour dernier adieu.... Mais elle me prit par l'oreille, m'attira doucement.... doucement.... Je vis la porte du cellier ouverte sous un bout de la table.... Je m'y laissai glisser.... La porte se referma!
Ce fut l'affaire d'une seconde, au milieu de la bagarre.
A peine au fond de mon trou, on trépignait déjà sur la porte.,., puis tout devint silencieux: mes pauvres camarades étaient partis l — La mère Grédel Dick jetait son cri de paon sur le seuil de son
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allée, disant que l'auberge du Pied-de-Mouton était déshonorée.
Je vous laisse à penser les réflexions que je dus faire durant tout un jour, blotti derrière une futaille» les reins courbés, les jambes repliées sous moi, songeant que si un chien descendait à lacave.... que s'il prenait fantaisie à la cabaretiëre de venir elle-même remplir la cruche.... que si la tonne se vidait dans le jour et qu'il fallût en niettre une autre en perce.... que le moindre hasard enfin pouvait me perdre.
Toutes ces idées et mille autres me passaient par la tête. Je me représentais le vieux Brêmer, WilfridjKarl, Ludwig et la grande Berthe, déjàpendus au gibet du Harberg, au milieu d'un cercle de corbeaux qui se gobergeaient à leurs dépens. — Les cheveux m'en dressaient sur la tête!
Annette, non moins troublée que moi, par excès de prudence, refermait la porte chaque fois qu'elle remontait du cellier. — J'entendis la vieille lui crier :
« Mais laisse donc cette porte. £s-tu folle de perdre la moitié de ton temps à l'ouvrir? »
Alors, la porte resta entre-bâillée, et du fond de Tombre, je vis les tables se garnir de nouveaux buveurs. — J'entendais des cris, des discussions, des histoires sans fin sur la fameuse bande.
« Oh 1 les scélérats, disait l'un, grâce au ciel on
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les tient! Quel fléau pour Heidelberg!... On n'osait plus se hasarder dans les rues après dix heures.... Le commerce en souffrait.... Enfin, c'est fini, dans quinze jours, tout sera rentré dans l'ordre.
— Voyez-vous ces musiciens de la forêt Noire, criait un autre.... c'est un tas de bandits! ils s'introduisent dans les maisons sous prétexte de faire de la musique.... Us observent les serrures, les coffres, les armoires, les issues, et puis, un beau ma* tin, on apprend que maître un tel a eu la gorge coupée dans son lit...» que sa femme a été massa* crée.... ses enfants égorgés.... la maison pillée de fond en comble.. .. qu'on a mis le feu à la grange.,., ou autre chose dans ce genre.... Quels misérables! On devrait les exterminer tous sans miséricorde.... au moins le pays serait tranquille.
— Toute la ville ira les voir pendre, disait la mère Grédel.... Ce sera le plus beau jour de ma vie I
— Savez-vous que sans la montre dû doyen Daniel, on n'aurait jamais trouvé leur trace? Hier soir la montre disparaît.... Ce matin, maître Daniel en donne le signalement à la police.... une heure après, Madoc mettait la main sur toute la couvée.... he!hé!hé!>
Et toute la salle de rire aux éclats. La honte, Tindignation, la peur, me faisaient frémir tour à tour.
Cependant la nuit vint. Quelques buveurs seuls restaient encore à table. On avait veillé la nuit pré-
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cédente ; j'entendais la.grosse propriétaire qui bâillait et murmurait :
« Ah! mon Dieu, quand pourrons-nous aller nous coucher t »
Une seule chandelle restait allumée dans la salle.
< Allez dormir, madame, dit la douce voix d' Annette, je veillerai bien toute seule jusqu'à ce que ces messieurs s'en aillent. »
Quelques ivrognes comprirent cette invitation et se retirèrent; il n'en restait plus qu'un, assoupi en face de sa cruche. Le watchmann, étant venu faire sa ronde, réveilla, et je l'entendis sortir à son tour, grognant et trébuchant jusqu'à la porte.
« Enfin, me dis-je, le voilà parti; ce n'est pas malheureux. La mèreGrédel va dormir, et la petite Annette ne tardera point à me délivrer. »
Dans cette agréable pensée, je détirais déjà mes membres engourdis, quand cesparolesde la grosse cabaretière frappèrent mes oreilles :
« Annette, va fermer, et n'oublie pas de mettre la barre. Moi, je descends à la cave. »
Il parait qu'elle avait cette louable habitude pour s'assurer que tout était en ordre.
< Mais, madame, balbutia la petite, le tonneau n'est pas vide ; vous n'avez pas besoin.,..
-r- Mêle-toi de tes afi*aires, » interrompit la grosse femme, dont la chandelle brillait déjà sur l'escalier.
Je n'eus que le temps de me replier de nouveau
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derrière la futaille. La vieille, courbée sous la voûte basse du cellier, allait d'une tonne à l'autre, et je l'entendais murmurer :
« Oh ! la coquine, comme elle laisse couler le vin ! Attends, attends, je vais l'apprendre à mieux fermer les robinets. A-t-on jamais vu ! A-t-on jamais vu! »
La lumière projetait les ombres contre le mur humide. Je me dissimulais de plus en plus.
Tout à coup, au moment où je croyais la visite terminée, j'entendis la grosse mère exhaler un soupir, mais un soupir si long, si lugubre, que l'idée me vint aussitôt qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Je hasardai un œil.... le moins possible ; et qu'est-ce que je visT Dame Grédel Dick, la bouche béante, les yeux hors de la tète, contemplant le dessous de la tonne, derrière laquelle je me tenais immobile. Elle venait d'apercevoir un de mes pieds sous la solive servant de cale, et s'imaginait sans doute avoir découvert le chef des brigands, caché là pour l'égorger pendant la nuit. Ma résolution fut prompte : je me redressai en murmurant :
« Madame, au nom du ciel! ayez pitié de moi.
Je suis.... »
Mais alors, elle, sans me regarder, sans m'écouter, se prit à jeter des cris de paon, des cris à vous déchirer les oreilles, tout en grimpant l'escalier aussi vite que le lui permettait son énorme corpulence. De mon côté, saisi d'une terreur inexpri-
mable, je m'accrochai à sa robe, pour la prier à genoux. Mais ce fut pis encore :
« Au secours! à l'assassin I Oh! ah! mon Dieul Lâchez-moi. Prenez -mon argent. Oh! ohl »
C'était effrayant. J'avais beau lui dire :
« Madame, regardez moi. Je ne suis pas ce que vous pensez.... »
Bah! elle était folle d'épouvante, elle radotait, elle bégayait, elle piaillait d'un accent si aigu, que si nous n'eussions été sous terre, tout le quartier en eût été éveillé. Dans cette extrémité, ne consultant que ma rage, je lui grimpai sur le dos, et j'atteignis avant elle la porte, que je lui refermai sur le nez comme la foudre, ayant soin d'assujettir le verrou. Pendant la lutte, la lumière s'était éteinte, dame Grédel restait dans les ténèbres, et sa voix ne s'entendait plus que faiblement, comme dans le lointain.
Moi, épuisé, anéanti, je regardais Annette dont le trouble égalait le mien. Nous n'avions plus la force de nous dire un mot, et nous écoutions ces cris expirants, qui finirent par s'éteindre : la pauvre femme s'était évanouie.
« Oh! Kasper, me dit Annette en joignant les mains, que faire, mon Dieu, que faire? Sauve-toi.... Sauve-toi.... Ona peut-être entendu.... Tu l'as donc tuée ?
— Tuée!... moi?
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âl4 LA MONTRE I>U BOYBN.
-r- Eh bien I.... échappe-toi.. •• Je vais t'ouvrir. »
En effet, elle leva la barre, et je me pris à courir dans la rne, sans même la remercier*.. • Ingratl Mais j'avais si peur.... le danger était si pressant.... le ciel si noiri II faisait un temps abominable : pas une étoile au ciel... pas un réverbère allumé..». Et le^vent.... et la neige 1 Ce n'est qu'après avoir couru au moins une demi-heure, que je m'arrêtai pour reprendre haleine.... Et qu'on s'imagine mon épouvante quand, levant les yeux, je me vis juste en face du Pied-de-Mouton. Dans ma terreur, j'avais fait le tour du quartier, peut-être trois ou quatre fois de suite.... Mes jambes étaient lourdes, boueuses. ... mes genoux vacillaient.
L'auberge, tout à l'heure déserte, bourdonnait comme une ri^che; des lumières couraient d'une fenêtre à l'autre.... Elle était sans doute pleine d'agents de police. Alors, malheureux, épuisé par le froid et la faim, désespéré, ne sachant où trouver un asile, je pris la plus singulière de toutes les résolutions :
«Ma foi, me dis-je, mourir pour mourir....
autant être pendu que de laisser ses os en plein champ sur la route de la forêt Noire ! <
Et j'entrai dans l'auberge, pour me livrer moimême à la justice. Outre les individus râpés, aux chapeaux déformés, aux triques énormes, que j'a-
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vais déjà vus le matin, et qui allaient, venaient, furetaient et s'introduisaient partout, il y avait alors devant une table le grand bailli Zimmer, vêtu de noir, l'air grave, l'œil pénétrant, et le secrétaire Rôth, avec sa perruque rouçse, sa grimace imposante et ses larges oreilles plates comme des écailles d'huîtres. C'est à peine si l'on fit attention à moii circonstance qui modifia tout de suite ma résolution. Je m'assis dans l'un des coins de la salle, derrière le grand fourneau de fonte, en compagnie de deux ou trois voisins, accourus pour voir ce qui se passait, et je demandai tranquillement une cho-pine de vin et un plat de choucroute.
Annette faillit me trahir :
« Ah ! mon Dieu, fit-elle, est'-ce possible? »
Mais une exclamation de plus ou de moins dans une telle cohue ne signifiait absolument rien.... Personne n'y prit garde ; et, tout en mangeant du meilleur appétit, j'écoutai l'interrogatoire que subissait dame Grédel, accroupie dans un large fauteuil, les cheveux épars et les yeux encore écarquillés par la peur.
« Quel âge paraissait avoir cet homme ? lui demanda le bailli.
•^ De quarante à cinquante ans, monsieur....
C'était un homme énorme, avec des favoris noirs. «.. ou bruns. ... je ne sais pas au juste. ... le nez long. . . . les yeux verts.
— N'avait-il pas quelques signes particuliers.... des taches au visage.... des cicatrices?
— Non.... je ne me rappelle pas.... Il n'avait qu'un gros marteau.... et des pistolets....
— Port bien. Et que vous a-t-il dit?
•^ Il m'a prise à la gorge.... Heureusement j'ai crié si haut, que la peur l'a saisi.... et puis, je me suis défendue avec les ongles.... Ahl quand on veut vous massacrer.... on se défend, monsieur !...
— Rien de plus naturel, de plus légitime, madame.... Écrivez, monsieur Rôth.... Le sang-froid de cette bonne dame a été vraiment admirable I »
Ainsi du reste de la déposition.
On entendit ensuite Annette, qui déclara simplement avoir été si troublée, qu'elle ne se souvenait de rien.
« Cela suffit, dit le bailli ; s'il nous faut d'autres renseignements, nous reviendrons demain. »
Tout le monde sortit, et je demandai à la dame Grédel une chambre pour la nuit. -Elle n'eut pas le moindre souvenir de m'avoir vu.... tant la peur lui avait troublé la cervelle.
c Annette, dit-elle, conduis monsieur à la petite chambre verte du troisième. Moi, je ne tiens plus sur mes jambes.... Ah! mon Dieu.... mon Dieu.... Â quoi n'est-on pas exposé dans ce monde l »
Elle se prit à sangloter, ce qui la soulagea.
Annette, ayant allumé une chandelle, me con-
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duisit dans la chambre désignée, et quand nous fûmes seuls :
Oh! Kasper.... Kasper.... s'écria-t-elle naïvement.... qui aurait jamais cru que tu étais de la bande? Je ne me consolerai jamais d'avoir aimé un brigand I
— Comment, Annette.... toi aussi ! lui répondis-je en m'asseyant désolé.... Ah ! tu m'achèves I »
J'étais prêt à fondre en larmes.... Mais elle, revenant aussitôt de son injustice et m'entourant de ses bras :
« NonI non! ficelle.... Tu n'es pas delà bande.... Tu es trop gentil pour cela, mon bon Kasper.... Mais c'est égal..,, tu as un fier courage tout de même d'être revenu ! »
Je lui dis que j'allais mourir de froid dehors, et que cela seul m'avait décidé. Nous restâmes quelques instants tout pensifs, puis elle sortit pour ne pas éveiller les soupçons de dame Grédel. Quand je fus seul, après m'être assuré que les fenêtres ne donnaient sur aucun mur et que le verrou fermait bien, je remerciai le Seigneur de m'avoir sauvé dans ces circonstances périlleuses. Puis m'étant couché, je m'endormis profondément.
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Le lendemain, je m'éveillai vers huit heures. Le temps était humide et terne. En écartant le rideau de mon lit, je remarquai que la neige s'était amoncelée au bord des fenêtres : les vitres en étaient toutes blanches. Je me pris à rêver tristement au sort de mes camarades ; ils avaient dû bien souârif du froid.... la grande Berthe et le vieux Brémer surtout I Cette idée me serra le cœur.
Comme je révais ainsi, un tumulte étrange s'é^ leva dehors. Il se rapprochait de Tauberge, et ce n'est pas sans inquiétude que je m'élançai vers une fenêtre, pour juger de ce nouveau périL
On^ venait confronter la fameuse bande avec dame.Grédel Dick, qui ne pouvait sortir après les terribles émotions de la veille. Mes pauvres com-pagoons descendaient la rue bourbeuse, entre deux files d'agents de police^ et suivis d'une avalanche de gamins^ hurlant et sifflant comme de vrais sauvages. Il me semble encore voir cette scène af'freuse : le pauvre Brêmer, enchaîné avec àon fils Ludwig, puis Karl et Wilfrid, et enfin la grande Berthe, qui marchait seule derrière et criait d'une voix lamentable :
« Au nom du ciel, messieurs, au nom du ciel....
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ayez pitié d'une pauvre harpiste innocente!... Moi.... tuerl... moi.... yoler! Ohl Dieul est-ce possible! »
Elle se tordait les mains. Les autres étaient mornesy la tête penchée, les cheveux pendants sur la face.
Tout ce monde s'engouffra dans l'allée sombre de l'auberge. Les gardes en expulsèrent les étrangers.... On referma la porte^ et la foule avide resta dehors^ les pieds dans la boue, le nez aplati contre les fenêtres.
Le plus profond silence s'établit alors dans la maison. M'étant habillé, j'entr'ouvris la porte de ma chambre pour écouter, et voir s'il ne serait pas possible de reprendre la clef des champs.
J'entendis quelques éclats de voii, des allées et des venues aux étages inférieurs, ce qui me convainquit que les issues étaient bien gardées. Ma porte donnait sur le palier, juste en face de la fenêtre que rhompie avait ouverte pour fuir. Je n'y fis d'abord pas attention.... Mais comme je restais là, tout à coup je m'aperçus que la fenêtre était ouverte, qu'il n'y avait point de neige sur son bord, et, m'étant approché, je vis de nouvelles traces sur le mur. Cette découverte me donna le frisson. L'homme était revenu 1... Il revenait peut être toutes les nuits : le chat, la fouine, le furet.... tous les carnassiers ont ainsi leur passage habituel.
Quelle révélation I Tout s'éclairait dans mon esprit d'une lumière mystérieuse.
« Oh I si c'était vrai, me dis-je, si le hasard venait de me livrer le sort de l'assassin.... mes pauvres camarades seraient sauvés ! »
Et je suivis des yeux cette trace, qui se prolongeait avec une netteté surprenante, jusque sur le toit voisin.
En ce moment, quelques paroles de l'interrogatoire frappèrent mes oreilles.... On venait d'ouvrir la porte de la salle pour renouveler Fair... J'entendis :
« Reconnaissez-vous avoir, le 20 de ce mois, participé à l'assassinat du sacrificateur Ulmet Elias? »
Puis quelques paroles inintelligibles.
« Refermez la porte, Madoc, dit la. voix du bailli.... refermez la porte.... Madame est souffrante.... »
Je n'entendis plus rien.
La tête appuyée sur là rampe, une grande résolution se débattait alors en moi. « Je puis sauver mes camarades, me disais-je; Dieu vient de m'indiquer le moyen de. les rendre à leurs familles.... Si la peur me fait reculer devant un tel devoir, c'est moi qui les aurai assassinés.... Mon repos, mon honneur, seront perdus à jamais.... Je me jugerai le plus lâche.... le plus vil des misérables! » Longtemps j'hésitai; mais tout à coup ma
résolution fut prise.... Je descendis et je pénétrai dans la cuisine.
« N'avez-vous jamais vu cette montre, disait le bailli à danie Grédel; recueillez bien vos souvenirs, madame. »
Sans attendre la réponse, je m'avançai dans la salle, et, d*une voix ferme, je répondis :
« Cette montre, monsieur le bailli.... je l'ai vue entre les mains de Tassassin lui-même.... Je la reconnais.... Et, quanta l'assassin, je puis vous le livrer ce soir, si vous daignez m'entendre. »
Un silence profond s'établit autour de moi ; tous les assistants se regardaient Tun l'autre avec stupeur* ; mes pauvres camarades parurent se ranimer.
« Qui êtes-vous, monsieur? me demanda le bailli revenu de son émotion.
— Je suis le compagnon de ces infortunés, et je n'en ai pas honte, car tous, monsieur le bailli, tous, quoique pauvres, sont d'honnêtes gens.... Pas un d'entre eux n'est capable de commettre les crimes qu'on leur impute. »
Il y eut un nouveau silence. La grande Berthe se prit à sangloter tout bas; le bailli parut se recueillir. Enfin, me regardant d'un œil fixe :
« Où donc prétendez- vous nous livrer l'assassin ?
— Ici même, monsieur le bailli.... dans cette maison.... Et, pour vous convaincre, je ne demande qu'un instant d'audience particulière.
Sââ LA MONTRE OU DOYEN.
— Voyons, » diUl en se levant.
Il fit signe au chef de la police secrètOi Madoc, èé nous suivre y aux autres de rester. Nous sarttmes.
Je montai rapidement l'escalier. Ils étaient sur mes pas. Au troisième, m*arrêtant devant la fenêtre et leur montrant les traces de Thomme impri^ mées dans la neige : .
«Voici les traces de l'assassin , leur dis-je.... C'est ici qu'il passe chaque soir.... Il est venu hier à deux heures du matin. ... Il est revenu cette nuit. . . . Il reviendra sans doute ce soir. »
Le bailli et Madoc regardèrent les traces quelques instants sans murmurer une parole.
« Et qui vous dit que ce sont les pas du meurtrier? » me demanda le chef de la police d'un air de doute.
Alors Je leur racontai l'apparition de l'assassin dans notre grenier. Je leur indiquai, au-dessus de nous, la lucarne d'où je l'avais vu fuir au clair de lune, ce que n'avait pu faire Wilfrid, puisqu'il était resté couché.... Je leur avouai que le hasard seul m'avait fait découvrir les empreintes de la nuit précédente.
c C'est étrange, murmurait le bailli ; ceci modifie beaucoup la situation des accusés. Mais comment nous expliquez-vous la présence du meurtrier dans la cave de l'auberge?
—Ce meurtrier, c'était moi, monsieur le bailli! »
LA MONTRE DU DOYEN. a«S
Et je lui racontai simplement ce qui s'était pasié la veille, depuis l'arrestation de mes camarades jusqu'à là nuit close, au moment de ma fblte.
^ Gela suffit, » dit-il.
Et se tournant vers le chef de la police :
« Je dois vous avouer, Madoe, que les dépositions de ces ménétriers ne m'ont jamais paru concluantes; elles étaient loin de me confirmer dans l'idée de leur participation aux crimes.... D'ailleurs, leurs papiers établissent, pour plusieurs, un alibi très-difficile à démentir. Toutefois, jeune homme, malgré la vraisemblance des indices que vous nous donnez, vous resterez en notre pouvoir jusqu'à la vérification du fait.... Madoc, ne le perdez pas de vue, et prenez vos mesures en conséquence. »
Le bailli descendit alors tout méditatif, et, repliant ses papiers, sans ajouter un mot à Tinter* rogatoire :
« Qu'on reconduise les accusés à la prison, » ditil en lançant à la grosse cabaretière un regard de mépris.
Il sortit suivi de son secrétaire.
Madoc resta seul avec deux agents.
« Madame, dit-îl à l'aubergiste, vous garderez le plus grand silence sur ce qui vient de se passer. De plus, vous* rendrez à ce brave jeune homme la chambre qu'il occupait avant-hier. »
Le regard et l'accent de Madoc n'admettaient pas
de réplique : dame Grédel promit ses grands dieux de faire ce que Ton voudrait, pourvu qu'on la débarrassât des brigands.
« Ne vous inquiétez pas des brigands , répliqua Madoc; nous resterons ici tout le jour et toute la nuit pour vous garder.... Vaquez tranquillement à vos affaires, et commencez par nous servir à déjeuner.... Jeune homme, vous me ferez l'honneur de déjeuner avec nous? »
Ma situation ne me permettait pas de décliner cette offre.... J'acceptai.
Nous voilà donc assis en face d'un jambon et d'une cruche de vin du Rhin. D'autres individus vinrent boire comme d'habitude, provoquant les confidences de dame Grédel et d'Annette; mais elles se gardèrent bien de parler en notre présence, et furent extrêmement réservées, ce qui dut leur paraître fort méritoire.
Nos passâmes toute l'après-midi à fumer des pipes, à vider des petits verres et des chopes; personne ne faisait attention à nous.
Le chef de la police, malgré sa figure plombée, son regard perçant , ses lèvres pâles et son grand nez en bec d'aigle , était assez bon enfant après boire. Il nous racontait des gaudrioles avec verve et facilité. Il cherchait à saisir la petite Annette au passage. A chacune de ses paroles, les autres éclataient de rire; moi, je restais morne, silencieux.
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« Allons j jeune homme^ me disait-il en riant, oubliez la mort de votre respectable grand'mère.... Nous sommes tous mortels , que diable 1... Buvez un coup et chassez ces idées nébuleuses. »
D'autres se mêlaient à notre conversation, et le temps s*écoulait ainsi au milieu de la fumée du tabac, du cliquetis des verres et du tintement des canettes.
Mais à neuf heures , après la visite du wachtmann, tout changea de face ; Madoc se leva et dit :
« Ah! çà! procédons à nos petites affaires.... Fermez la porte et les volets.... et lestement] Quant à vous, madame et mademoiselle, allez vous coucher 1 »
Ces trois hommes, abominablement déguenillés, semblaient être plutôt de véritables brigands que les soutiens de Tordre et de la justice. Us tirèrent de leur pantalon des tiges de fer, armées à l'extrémité d'une boule de plomb.... Le brigadier Madoc, frappant sur la poche de sa redingote, s'assura qu'un pistolet s'y trouvait.... Un instant après, il le sortit pour y mettre une capsule.
Tout cela se faisait froidement.... Enfin, le chef de la police m'ordonna de les conduire dans mon grenier.
Nous montâmes.
Arrivés dans le taudis, où la petite Annette avait eu soin de faire du feu, Madoc, jurant entre ses
dents, s'empressa de jeter de l'eau sur le charbon; puis m'indiquànt la paillasse :
« Si le cœur vous en dit, vous pouvez dormir. •
Il s'assit alors avec ses deux acolytes, au fond de la chambre, près du mur, et l'on souffla la lumière. •
Je m'étais couché, priant tout bas le Seigneur d'envoyer l'assassin.
Le silence, après minuit, devint si profond, qu'on ne se serait guère douté que trois hommes étaient là, l'œil ouvert, attentifs au moindre bruit, comme des chasseurs à l'affût de quelque bête fauve. Les heures s'écoulaient lentement.... lentement.,.. Je ne dormais pas.... Mille idées terribles me passaient par la tête.... J'entendis sonner une heure.,., deux heures. ... et rien. . . . riôn n'apparaissait I
A trois heures, un des agents de police bougea.... je crus que l'homme arrivait.... mais tout se tjit de nouveau. Je me pris alors à. penser que Madoc devait me prendre pour un imposteur, qu'il devait terriblement m'en vouloir, que le lendemain il me maltraiterait.... que, bien loin d'avoir servi mes camarades, je serais mis à la chaîne.
Après trois heures, le temps mç parut extrêmement rapide ; j'aurais voulu que la nuit durât toujours, pour conserver au moins une lueur d'espérance.
Comme j'étais ainsi à ressasser les mêmes idées
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pour la centième fois.... tout à coup, sans que j'eusse entendu le moindre bruit..., la lucarne s'ouvrit.... deux yeux brillèrent à l'ouverture.... rien ne remua dans le grenier.
« Les autres se seront endormis, » me dis-je.
La tête restait toujours là.. . . attentive. . .. On eût dit que le scélérat se doutait de quelque chose.... Oh! que mon cœur galopait.... que le sang coulait vite dans mes veines.... et pourtant le froid de la peur se répandait sur ma face.... Je ne respirais plus!
Il sepassabien quelques minutesainsi.... puis.... subitement.... l'homme parut se décider.... il se glissa dans notre grenier, avec la même prudence que la veille.
Mais au môme instant un cri terrible.... un cri bref, vibrant..., retentit :
« Nous le tenons I »
Et toute la maison fut ébranlée de fond en comble.... des cris.... des trépignements.... des clameurs rauques.... me glacèrent d'épouvante.... L'homme rugissait.... les autres respiraient haletants.... puis il y eut un choc qui fit craquer le plancher.... je n'entendis plus qu'un grincement cle dents..,, un cliquetis de chaînes....
« De la lumière I » cria le terrible Madoc.
Et tandis que le soufre flambait, jetant dans le réduit sa Iqeur bleuâtre, je distinguai vaguement
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les agents de police accroupis sur rhomme en manches de ciiemise : Tun le tenait à la gorge, Tautre lui appuyait les deux genoux sur la poitrine; Madoc lui serrait les poings dans des menottes à faire craquer les os ; l'homme semblait inerte ; seulement une de ses grosses jambes, nue depuis le genou jusqu'à la cheville^ se relevait de temps en temps et frappait le plancher par un mouvement convulsif.... Les yeux lui sortaient littéralement de la tête.... une écume sanglante s'agitait sur ses lèvres.
A peine eus-je allumé la chandelle, que les agents de police firent une exclamation étrange.
« Notre doyen I.... »
Et tous trois se relevant...; je les vis se regarder pflles de terreur.
L'œil de l'assassin bouffi de sang se tourna vers Madoc... Il voulut parier.... mais seulement au bout de quelques secondes..., je Tentendis murmurer :
« Quel rêvel... mon Dieu.... quel rével »
Puis il fit un soupir et resta immobile.
Je m'étais approché pour le voir.... C'était bien lui.... L'homme qui nous avait donné de si bons conseils sur la route de Heîdelberg.... Peut-être avaitil pressenti que nous serions la cause dé sa perte : on a parfois de ces pressentiments terribles 1 Gomme il ne bougeait plus et qu'un filet de sang glissait
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sur le plancher poudreux, Madoc, revenu de sa surprise, se pencha sur lui et déchira sa chemise ; nous vtmes alors qu'il s'était donné un coup de son ^and couteau dans le cœur.
« Eh! fit Madoc avec un sourire sinistre, M. le doyen a fait banqueroute à la potence.... Il connaissait la bonne place et ne s*est pas manqué I Restez ici, vous autres.... Je vais prévenir le bailli. »
Puis il ramassa son chapeau, tombé pendant la lutte, et sortit sans ajouter un mot.
Je restai seul en face du cadavre avec les deux agents de police.
Le lendemain, vers huit heures, tout Heidelberg apprit la grande nouvelle. Ce fut un événement pour le pays. Daniel Van den Berg, doyen des drapiers, jouissait d'une fortune et d'une considération si bien établies, que beaucoup de gens se refusèrent à croire aux abominables instincts qui le dominaient.
On discuta ces événements de mille manières dif« férentes. Les uns disaient que le riche doyen était somnambule, et par conséquent irresponsable de ses actions.... les autres» qu'il était assassin par amour du sang, n'ayant aucun intérêt sérieux à commettre de tels crimes.. . Peut-être était-il l'un etrautre! C'est un fait incontestable que Tètre moral, la volonté, l'âme, peu importe le nom, n'existe
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pas chez le somnambule.... Or ranimai^ abandonné à lui-même, subit naturellement l'impulsion de ses instincts pacifiques ou sanguinaires, et la face ramassée de maître Daniel Van den Berg, sa tête plate, renflée derrière les oreilles, ses longues moustaches hérissées.... sesyeux verts.... tout prouve qu'il appartenait malheureusement à la famille des chats.... race terrible, qui tue pour le plaisir de tuerl...
Quoi qu'il en soit, mes compagnons furent rendus à la liberté. On cita la petite Annette, pendant quinze jours, comme un modèle de dévouement.
Elle fut même recherchée en mariage par le fils du bourgmestre Trungott, jeune homme romanesque, qui fera le malheur de sa famille. Moi, je m'empressai de retourner dans la forêt Noire, où, depuis cette époque, je remplis les fonctions de chef d'orchestre au bouchon du Sabre-Vert ^ sur la route de Tubingue. S'il vous arrive de passer par là, .et que mon histoire vous ait intéressé, venez me voir.... nous viderons deux ou trois bouteilles ensemble..,, et je vous raconterai certains détails, qui vous feront dresser les cheveux sur la têtel...
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En 1805, je faisais ma sixième année de philosophie transcendentale à Heidelberg. Vous connaissez l'existence universitaire; c'est une existence large.... une existence de grand seigneur: on se lève à midi, on fume sa vieille pipe d'Ulm, on vide un ou deux petits verres de schnaps, et puis on boutonne Fa polonaise jusqu'au menton, on pose sa casquette plate à la prussienne sur l'oreille gauche, et Ton va tranquillement écouter, pendant une demi-heure, l'illustre professeur Hâsenkopf, discutant sur les idées à priori ou à posteriori. Chacun est libre de bâiller et même de s'endormir si cela lui convient.
Le cours terminé, on se rend à la brasserie du Roi Gambrinus ; on allonge ses jambes sous la table ; les jolies servantes à corset de taffetas noir
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accourent avec des plats de saucisses, des tranches de jambon et des canettes de bière forte. On chante Tair des Brigands^ de Schiller ; on boit, on mange.... L'un siffle son chien Hector, Tautre saisit à la taille Charlotte ou Grédelé.... Parfois alors la bataille s'engage, les coups de trique pleuvent, les chopes trébuchent, les canettes tombent. Le wachtmann arrive, il vous empoigne, et vous allez passer la nuit au violon.
Ainsi s'écoulent les jours, les mois et les années !
On rencontre, à Heidelberg, des princes, des ducs et des barons en herbe ; on y rencontre aussi des fils de savetiers^ de maîtres d'école et d'honorables commerçants. Messieurs les jeunes seigneurs font bande à part, mais tout le reste se mêle fraternellement.
J'avais alors trente-deux ans, ma barbe commençait à grisonner ; la chope, la pipe et la choucroute déclinaient dans mon estime. J'éprouvais le besoin de changement. Quant à Hâsenkopf, à force de l'entendre discourir sur les clartés discursives et les clartés intuitives, sur les vérités apodictiques et les prédicats, tout cela formait un véritable pot pourri dans ma tête ; il me semblait découvrir le fond delà science: ex nihilo nihil.... Souvent je m'écriais en détirant mes bras : « Kasper Zâan I Kasper Zâan !... il n'est pasbon'd*en trop savoir, la nature n'a plus d'illusions pour toi ; tu peux dire
d'une voix lamentable avec le prophète Jérémie : Vanitas vanitatum et omnia vanitas! »
Telles étaient mes dispositions mélancoliques, lorsque vers la fin du printemps de cette année 1815, un événement terrible vint m'apprendre que je ne savais pas tout, et que la carrière philosophique .n'est pas toujours parsemée de roses.
Au nombre de mes vieux camarades se trouvait un certain Wclfgang Scharf, le plus inflexible.logicien que j'aie jamais rencontré sur ma route. Figurez-vous un petit homme sec, les yeux caves, les cils 'blancs, les cheveux roux coupés en brosse, les joues creuses ornées d'une barbe en broussaille,les épaules larges .couvertes de magnifiques guenilles. A le voir se glisser le long des murs, une miche de pain sous le bras, l'œil ardent, Téchine onduleuse, vous eussiez dit un vieux chat en quête de sa belle; mais Wolfgang ne songeait qu'à la métaphysique : depuis cinq ou six ans, il vivait de pain et d'eau dans un grenier des Vieilles-Boucheries ; jamais une bouteille de bière mousseuse ou de vin du Rhin n'avait calmé son ardeur pour la science; jamais une tranche de jambon n'avait appesanti le cours de ses méditations sublimes. Aussi le pauvre diable faisait peur à voir ; je dis peur, car, malgré son état de marasme apparent, il y avait dans sa charpente osseuse une force de cohésion épouvantable; les muscles de ses mâchoires et de ses
236 LES TROIS ÂVES.
mains saillaient comme des attaches de fer, et d'ailleurs son regard louche éloignait la pitié.
Cet être étrange, au milieu de son isolement volontaire, semblait avoir conservé pour moi seul un reste de sympathie ; il venait me voir de temps en temps, et, gravement assis dans mon fauteuil, les doigts agités de crispations convulsives, il me fai'^ait part de ses élucubrations métaphysiques.
« Kasper, me disait-il d'une voix tranchante et procédant par interrogatoire à la manière de Socrate, Kasper, qu'est-c« que Tâme? »
Moi, tout fier de déployer à ses yeux mon érudition, je lui répondais d'un air doctoral :
« Selon Thaïes, c'est une sorte d'aimant; selon Platon , une substance qui se meut d'elle-même ; selon Âsclépiade, une excitation des sens; Anaximandre dit que c'est un composé de terre et d'eau; Empédocle, le sang; Hippocrate, un esprit répandu par le corps ; Zenon, la quintessence des quatre éléments; Xénocrate....
•^ Bien t bien ! Mais toi ^ que penses^tu de la substance de l'âme ?
—Moi, Wolfgang? Je dis, avec Lactance, que je n'en sais rien. Je suis épicurien de ma nature. Or, d'après les épicuriens, tout jugement vient des sens; et comme l'âme ne tombe pas sous mes sens, je ne puis en juger.
— Cependant, Kasper, remarque qu'une foule
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LES TAOIS ÂMëS. 237
d'animaux tels que les insectes, les poissons, vivent dépourvus d'un ou plusieurs sens. Qui sait si nous les possédons tous? s'il n'en existe pas dont nous n'avons pas même l'idée?
— C'est possible, mais dans le doirte je m'abstiens de prononcer.
— Crois-tu, Kasper, qu'on puisse savoir quelque chose sans l'avoir appris ?
— Non, toute science procède de l'expérience ou de l'étude.
— Mais alors, camarade, d'où vient que les petits de la poule ^ au sortir de l'œuf, se mettent à courir, à prendre d'eux-mêmes leur nourriture? d'où vient qu'ils découvrent l'épervier au milieu des nuages, et qu'ils se cachent sous les ailes de leur mère? ontils appris à connaître leur ennemi dans l'œuf?
— C'est un effet de l'instinct, Wolfgang; tous les animaux obéissent à Tinstinct.
— Alors il parait que l'instinct consiste à savoir ce qu'on n'a jamais appris?
— Hél m'écriais-je, tu m'en demandes trop.
Que puis-je te répondre? «
Il souriait d'un air dédaigneux, rejetait le pan de son manteau troué sur l'épaule, et sortait sans igouter une parole.
Je le considérais comme un fou, mais un fou de la plus innocente espèce: qui se serait Imaginé que la passion de la métaphysique peut être dangereuse?
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Les choses en étaient là, quand la vieille marchande de kilchlerij Catherine Wogel, disparut subitement.... Cette bonne femme, Tétai suspendu par une faveur rose à son cou de cigogne, se présentait d'habitude à la brasserie du Roi GamhnnuSj vers onze heures. Les étudiants plaisantaient volontiers avec elle, lui rappelant quelques fredaines de jeunesse, dont elle ne faisait pas mystère et riait, elle-même, à se tenir les côtes.
« Hé! mon Dieu ouï, disait-elle, on n'a pas toujours eu cinquante ans.... on a passé de jolis quarts d'heure.... Eh bien!... après.... Est-ce que je m'en repens? Ahl si c'était à recommencer! »
Elle exhalait un soupir et tout le monde riait.
Sa disparition fut remarquéedès le troisième jour.
« Que diable est donc devenue Catherine? Seraitelle malade? C'est étrange, elle qui paraissait si joyeuse la dernière fois I »
On apprit que la police était à sa recherche. Quant à moi, je ne doutais pas que la pauvre vieille, un peu trop émue par le kirsch-wasser, n'eût trébuché le soir dans la rivière.
Or, le lendemain matin, au sortir du cours de Hâsenkopf, je rencontrai; Wolfgang, longeant les trottoirs du Munster. A peine m'eut-il aperçu qu'il vint à moi l'œil étincelant et me dit :
« Je te cherche, Kasper.... je te cherche.... rheure du triomphe a sonné... Tu vas me suivre. »
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LES TROIS Ames. 239
Son regard, son geste, sa pâleur trahissaient une agitation extrême ; et, comme il me saisit le bras, m'entraînant vers le carrefour des Tanneurs, je ne pus me défendre d'un sentiment de crainte indéfinissable, sans avoir le courage de résister.
La ruelle que nous suivions à grands pas s'enfonçait derrière le Miinster, dans un pâté de maisons aussi vieilles que Heidelberg. Les toits en équerre, les galeries de planche où flotte la lessive des gens du peuple, les escaliers extérieurs à rampes vermoulues.... les mille figures déguenillées, hâves, curieuses, la bouche béante, qui s'inclinent aux lucarnes, et regardent d'un air avide les étrangers qui s'enfoncent dans leur cloaque; les longues perches, allant d'un toit à l'autre, chargées de peaux sanglantes; et puis l'épaisse fumée qui s'échappe des tuyaux en zigzag à tous les étages : tout cela s'agitait, se succédait devant mes yeux, comme une résurrection du moyen âge, et, quoique le ciel fût beau, ses angles d'azur échancrés par les pignons, et ses rayons lumineux allongés de loin en loin sur les murailles décrépites, ajoutaient à mon émotion par Tétrangeté des contrastes.
Il est de ces instants où l'homme perd toute présence d'esprit. Je n'avais pas même l'idée de demander à Wolfgang où nous allions.
Après le quartier populeux où grouille la misère.
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240 LES TROIS ÂM£S.
nous atteignîmes le carrefour désert des Vieilles- Boucheries. Tout à coup Wolfgang, dont la main sèche et froide semblait rivée à mon poignet, m'introduisit dans une masure à fenêtres effondrées, entre l'ancien hangar du grenier à foin de la Landit?e/ir, depuis longtemps abandonné, et l'échoppé de l'abattoir.
« Marche en avant, » me dit-il.
Je suivis une muraille de terre sèche, au bout de laquelle se trouve un escalier tournant à marches concassées. Nous montâmes à travers les décombres, et, quoique mon camarade ne cessât de me répéter d'une voix impatiente :
« Plus haut!... plus haut!... »
Je m'arrêtais parfois saisi d'épouvante.... sous prétexte de reprendre haleine, et d'examiner les recoins de la sombre demeure, mais, dans le fait, pour délibérer s'il n'était pas temps de fuir.
Enfin nous arrivâmes au pied d'une échelle dont les degrés se perdaient, par une soupente, au milieu des ténèbres. Je suis encore à me demander aujourd'hui comment j'eus l'imprudence de grûnper cette échelle, sans exiger la moindre explication de mon ami Wolfgaog. Il parait que la folie est contagieuse.
Me voilà donc à grimper.... lui derrière moi.... J'arrive tout en haut; je mets le pied sur le plancher poudreux.... Je regarde; c'était un grenier
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immense, la toiture percée de trois lucarnes.... la muraille grise du pignon montant à gauche jusque dans les combles.... une petite table chargée de livres et de papiers au milieu.... les poutres se croisant sur notre tète dans la nuit. Impossible de regarder dehors, les lucarnes se trouvaient à dix ou douze pieds au-dessus du plancher.
Je n'aperçus pas, au premier moment, une porte basse et un large soupirail à hauteur d'appui pratiqués dans le mur du pignon.
Wolfgang, sans mot dire, poussa près de moi une caisse qui lui servait de fauteuil, et prenant des deux mains une cruche d'eau dans l'ombre, il but longuement, tandis que je le regardais tout rêveur.
< Nous sommes dans les combles de l'ancien abattoir, fit-il avec un sourire étrange, en déposant sa cruche à terre ; le conseil a voté des fonds pour en bâtir un autre hors la ville.... Moi, je suis ici depuis cinq ans sans payer de loyer.... pas une âme n'est venue troubler mes études.... »
Et s'asseyant sur plusieurs bûches iamoncelées dans un coin :
« Ah çà, reprit-il, arrivons au fait.... Es-tu bien sûr, Kasper, que nous ayons une âme?
— Écoute, Wolfgang, lui répondis-je d'assez mauvaise humeur, si tu m'as conduit ici pour causer de métaphysique, tu as eu un grand tort. .. Je sortais iuslement du cours de Hâsenkopf, et je nie
242 LES tROIS ÂM£S.
rendais à la brasserie du Roi Gambrinus, pour déjeuner, lorsque tu m'as intercepté au passage.... J'ai pris ma dose d'abstraction de tous les jours.... Cela me suffit. Donc, explique-toi clairement, ôd laisse-moi reprendre le chemin de la cuisitie. •
— Tu ne vis donc que pour manger? fit-il avec un accent rauque. Sais-tu bien que j'ai passé deâ journées sans rien mettre sous la dent, par amour de la science?
•» Chacun son goût; tu vis desyllogiisnies et d'arguments cornus.... Moi, j'aime les saucisseï^ et la bière de mars.... Que veux-tu t.., c*ëst plus fort que moi I »
Il était devenu tout pâle, ses lèvres tremblaient; mais dominant sa colère :
« Kasper, dit-il, puisque tu ne veux pas me répondre, écoute au moins mes explicatioiis.... L'homme a besoin d'admirateurs.... et je veux que tu m'admires.... Je veux que tu sois en quelque sorte terrassé par la sublime découverte que je viens de faire.... Ce n'est pas trop demandier, je pense, qu'une heure d'attention pour dix années d'études consciencieuses ?
— Allons, soit... je t'écoute..., mais dépêchetoi.... »
Un nouveau tressaillement agita sa face et me donna terriblement à réfléchir; je me repentis d'avoir grimpé 1 échelle, et je pris un air grave pour
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ne pas irriter davantage le maniaque. Ma physionomie méditative parut le calmer un peu, car, après quelques instants de silence, il reprit :
« Tu as faim...« Eh bien, voici mon pain.... voici ma cruche.... mange, bois.... mais écoute.
— C'est inutile, Wolfgang, je t'écouterai bien sans cela. »
Il sourit avec amertume et poursuivit :
< Non-seulement nous avons une âme, chose admise dès l'origine des temps historiques.... Depuis la plante jusqu'à l'homme, tous les êtres vivent.... ils sont animés.^., donc ils ont une &me.... Est-il besoin de six années d'études chez Hâsenkopf pour me faire cette réponse : « Oui, tous les êtres orgac nisés ont une ftme au moins.... » Mais plus leur organisation se perfectionne, plus elle se complique.... et plus les âmes se multiplient.... C'est ce qui distingue les êtres animés l'un de l'autre : la plante n'a qu'une âme, Tâme végétale..... Sa fonction est simple, unique.... elle a pour but la nutrition par l'air, au moyen des feuilles, et par la terre, au moyen des racines. L'animal a deux âmes*. . . D'abord l'âme végétale, dont les fonctions sont les mêmes que chez la plante : la n\itrition par les poumons et les intestins, qui sont de véritables végétaux.... et l'âme animale proprement dite, qui a pour but la sensibilité, et dont l'organe est le cœur. Enfin l'homme, qui résume jusqu'ici la création
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terrestre, a trois âmes : Tâme végétale, l'âme animale, dont les fonctions s'exercent comme chez la brute, et Tâme humaine, qui a pour objet la raison, rintelligence.... Son organe est le cerveau. Plus ranimai approche de l'homme par la perfection de son organisation cérébrale, plus il participe à cette troisième àme.... tels sont le chien, le cheval, l'éléphant.... mais Thommede génie la possède seul dans toute sa plénitude. »
Ici Wolfgang s'arrêta quelques instants, et fixant sur moi ses regards :
« Eh bien, fit-il, qu'as-tu à répondre î
— Hél c'est une théorie comme une autre: il n'y manque que la preuve. »
Une sorte d'exaltation frénétique s'empara de Wolfgang à cette réponse; ilse dressa d'un bond, les mains en l'air, le frond haut, et s'écria :
« Oui.... oui.... la preuve manquait...; Voilà ce qui depuis dix ans me navrait l'âme.... Voilà ce qui fut cause de tant de veilles.... de souffrances jtaor^les.... de privations! Gar c'est sur moi, Kasp«r, sur moi-même que je voulus d'abord expérimenter. Le jeûne enfonçait de plus en plus dans mon esprit cette conviction sublime, sans qu'il me fût possible d'eu établir la preuve.... Mais, enfin, elle est trouvée... Je la tiens.... Tu vas entendre les trois âmes se manifester, se proclamer ellesmêmes.... tu les entendras 1 •
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Après cette explosion d'enthousiasme, qui me donna le frisson, tant elle annonçait d'énergie.... de fanatisme ... tout à coup il redevint froid, et s'asseyant, les coudes sur la table, il reprit en indiquant la haute muraille du pignon :
« La preuve est là, derrière ce mur.... je te la ferai voir tout à l'heure..,, mais avant tout, il faut que tu suives la marche progressive do mes idées. Tu connais l'opinion des anciens sur la nature des âmes.... ils en admettaient quatre, réunies dans l'homme : caro, la chair, un mélange de terre et d'eau que la mort dissout; mdmsy le fantôme qui se promène autour des tombes.... son nom vient de manere ... demeurer, rester; umbra^ Tombre, plus immatérielle que les mânes.... elle disparaît après avoir visité ses proches;... enfin, spiritus, l'esprit, la substance immat'^rîelle qui monte vers les dieux. Cette classification me paraissait juste ; il s'agissait de décomposer l'être humain, pour établir l'existence distincte des trois âmes, abstraction faite de la chair. La raison me disait que chaque homme, avant d'atteindre son dernier développement, avaitdûpasser par l'état de plante ou d'animal ; en d'autres termes, que Pythagore avait entrevu la réalité, sans pouvoir en fournir la démonstration. Eh bien, moi, je voulus résoudre ce problème.... Il fallait éteindre en moi successivement les trois âmes, puis les ranimer.... J'eus recours au
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jeûne rigoureux. . . . Malheureusement, Tâine humaine, pour laisser agir librement l'âme animale, devait succomber la première .... La faim me faisait perdre la faculté de m* observer à l'état animal; en m'épuisant, je me mettais hors d'état déjuger. Après une foule d'essais infructueux sur mon propre organisme, je restai convaincu qu'il n'y avait qu'unmoyen d'atteindre au but : c'était d'agir sur un tiers I Mais qui voudrait se prêter à ce genre d'observation? »
Wolfgang fit une pause, ses lèvres se contracté^ rent, et d'un ton brusque il ajouta :
« Il me fallait un sujet à tout prix.... Je résolus d'expérimenter in anima vili! »
En ce moment je frémis. Cet homme était donc capable de tout!
« As-tu compris ? fit-il.
— Très-bien.... Il te fallait une victime....
— A décomposer, ajouta-t-il froidement.
— Et tu en as trouvé une?
— Oui, je t'ai promis de te faire entendre les trois âmes... Ce sera peut-être difficile maintenant.*.. Mais hier, tu les aurais entendues tour à tour hurler, rugir, supplier, grincer des dents I »
Un frisson glacial s'étendit sur ma face; Wolfgang, impassible, alluma une petite lampe qui lui servait d'habitude pour son travail, et s'approchent du soupirail, à gauche :
« Regarde, fit-^il, en avançant le bras dans
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. LES TROIS Ames. 247
les ténèbres, approche et regarde.... et pais écoute! »
Malgré les plus fqnestes pressentiments, malgré le frisson intérieur qui m'agitait, entraîné parl'atti^it du mystère, je me penchai daps la lucarne sombre. Alors, sous les pâles rayons de la lampe, à quinze pieds environ au-dessous du plancher, m'^pp^rut un réduit obscur, sans autre issue que celle du grenier. Je compris que c'était un de ces bouges, où leg bouchers entassent les dépouilles de J'abattoir pour les laisser verdir, avant de les livrer aux tanneurs. Il était vide, et, durant quelques secondes, je ne vis que cette fosse pleine d'ombres.
« Regarde bien, me dit Wolfgang à voix basse ; ne vois-tu pas un paquet de bardes ramassées dans un coin ? C'est la vieille Catherine Wogel, la marchande de petits gâteaux qui..., »
Il n'eut pas le temps de finir, car un cri perçant, sauvage, semblable au miaulement lugubre d'un chat dont on écrase la patte, se fit entendre dans la fos^e. Un être effaré bondit, sembla vouloir grimper des ongles à la muraille. Et moi, plus mort que vif, le front couvert de sueur froide, je me r^'etai en arrière, m'écriant :
« Oh! c'est horrible!...
— L'as- tu entendue? dit Wolfgang, la figure illuminée d'une joie infernale. N'est-ce pas là le cri du chat ? Hé ! hé ! hé ! La vieille, avant d'atteindre à
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l'état humain, a jadis été chatte ou panthère.... Maintenant, la bète se réveille.... Oh! la faim.... la faim.... et surtout la soif, font des prodiges.... >
Il ne me regardait pas, il se glorifiait. Une satisfaction abominable éclatait dans son regard, dans son attitude, dans son sourire.
Les miaulements de la pauvre vieille avaient cessé. Le fou, ayant déposé sa lampe sur la table, ajouta, sous forme de commentaire :
« Voilà maintenant quatre jours qu'elle jeûné.... Je Tavais attirée ici sous prétexte de lui vendre une petite tonne de kirsch-wasser.... Je la fis descendre dans la fosse et je renfermai. L'ivrognerie Ta perdue.... Elle expiesa soif immodérée.... Hé I hé 1 hé ! Les deux premiers jours, Pâme humaine était dans toute sa vigueur.... Elle me suppliait, elle m'implorait, elle proclamait son innocence, disant qu'elle ne m'avait rien fait, que je n'avais aucun droit sur elle... Puis la rage s'en mêla..,. Elle m'accabla de reproches, me traita de monstre, de misérable,. etc.... Le troisième jour, qui était donc hier, mercredi, l'âme humaine disparut complètement.... Le chat sortit ses griffes.... Il avait faim.... Ses dents devenaient longues.... Il se prit à miauler, à hurler.... Heureusement, nous sommes dans un endroit écarté. La nuit dernière, les gens du carrefour des Tanneurs durent croire à une véritable bataille de
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chats : c'étaient des cris à faire frémir î Maintenant, quand la béte sera épuisée, sais-tu, Kasper, ce qu'il en résultera? L'âme végétale aura son tour : c'est elle qui périt la dernière. Aussi remarque-t-on que les cheveux et les ongles des cadavres poussent encore sous terre; il se forme même dans les interstices du crâne une* sorte de lichen humain qui s'appelle usnée, et qu'on regarde comme une mousss engendrée par les sucs animiques de la cervelle... Enfin Tâme végétale elle-même se retire. — Tu vois, Kasper que la preuve des trois âmes est complète. »
Ces paroles frappaient mes oreilles comme les raisonnements du délire, dans le plus horrible cauchemar. Le cri.de Catherine Wogel m'avait traversé jusqu'à la moelle des os. Je ne me connaissais plus. ... Je perdais la tête. Aussi, tout à coup, me réveillant de cette stupeur morale, l'indignation se fit jour.... Je me dressai.... Je saisis le maniaque à la gorge, et l'entraînant vers la soupente :
« Misérable, lui dis-je, qui t'a permis de porter la main sur ton semblable.... sur la créature de Dieu, pour satisfaire ton infâme curiosité?... Je veux te livrer moi-même à la justice! »
Il était tellement surpris de mon agression, son acte lui paraissait si simple , qu'il ne fit d'abord aucune résistance, et se laissa traîner jusqu'à l'échelle sans me répondre ;. mais là, se retournant
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avec la souplesse d'une bête fauve, il me saisit à son tour au cou, les yeux étincelants, les lèvres baveuses ; sa main, puissante comme un ressort d'acier, m'enleva de terre, et me cloua contre le mur, tandis que de l'autre il ouvrait le verrou du bouge. Comprenant alors son intention, je fis un effort terrible pour me dégager ; je m'arc-boutai en travers de la porte ; mais cet homme était doué d'une vigueur surhumaine. Après une lutte rapide, désespérée, je me sentis déraciné pour la seconde fois et lancé dans l'espace, tandis qu'au-dessus de moi retentissaient. ces paroles étranges :
« Ainsi périsse la chair révoltée! Ainsi triomphe l'âme immortelle I »
Et je touchais à peine le fond du bouge, froissé, brisé, rompu, que la lourde porte se refermait h quinze pieds au-dessus de moi, interceptant à mes yeux la lumière grisâtre du grenier.
En tombant au fond du bouge et me sentant pris comme un rat dans une ratière, ma consternation fut telle, que je me relevai sans exhaler une plainte.
« Rasper, me dis-je en m'adossant contre le mur avec un calme étrange, il s'agit maintenant de dévorer la vieille, ou d'être dévoré par elle.... Choisis I .. , ûnant à vouloir sortir de ce cloaque, c'est du
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temps perdu..-. Wolfgang te tient sous sa griffe.... il ne te lâchera pas.... les murs sont de pierres de taille et le plancher de gros madriers de chêne.... Personne ne t'a vu traverser le carrefour des Tanneurs.... personne ne te connaît dans le quartier des Vieilles-Boucheries.... personne n'aura l'idée de te chercher ici.... C'est fini, Kasper,,.. c'est fini.... Ta dernière ressource, c'est cette pauvre Catherine Wogel.... ou plutôt vous êtes la dernière ressource l'un de l'autre I *
Tout cela me passa par l'esprit comme un éclair; j'en pris un ti^emblement qui m'est resté plus de trois ans, et quand, au même instant, la tête pâle de Wolfgang, avec sa petite lampe, parut au soupirail, et que, les mains jointes par la terreur, je voulus le supplier ... je m'aperçus que je bégayais d'une manière atroce.... pas un mot ne sortit de mes lèvres tremblantes.... Lui, me voyant ainsi, se prit à sourire, et je l'entendis murmurer dans le silence :
« Le lâche.... il me prie !... »
Ce fut mon coup de grâce; je tombai la faae contre terre, et je serais resté évanoui, si la peur d'être attaqué par la vieille lie m'avait fait revenir à moi. Cependant, elle ne bougeait pas encore. La tête de Wolfgang avait disparu.... J'entendis le maniaque traverser son grenier, reculer la table.... tousser d'upe petite toux sèche.... Mon oreille
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était si tendue, que le moindre bruit arrivait à moi et me donnait le frisson. J'entendis la vieille bâiller, et, comme je me retournais, j'aperçus pour la première fois* ses yeux scintillant dans l'ombre. J'entendis en même temps Wolfgang descendre l'échelle, et je comptai les marches une à une, jusqu'à ce que le bruit s'éteignît dans le lointain. Où le misérable était-il allé? Je l'ignore, mais durant tout ce jour et la nuit suivante, il ne reparut pas. Ce n'est que le lendemain, vers huit heuresdu soir, au moment où la vieille et moi nous hurlions à faire trembler les murs, qu'il rentra.
Je n'avais pas fermé l'œil.... Je né me sentais plus de peur et de rage. J'avais faim.... une faim dévorante.... et je savais que la faim augmenterait toujours.
Pourtant à peine un faible bruit se flt-il entendre dans le grenier, que je me tus et levai les yeux.... Le soupirail s'illuminait.... Wolfgang allumait sa latnpe.... Tl allait sans doute venir me voir. Dans cette espérance, je préparai une touchante prière, mais la latnpe s'éteignit.... personne ne vint !
Ce fut peut-être le plus affreux moment de mon supplice.... Je me dis que Wolfgang, sachant que je n'étais pas encore exténué, ne daignait pas même, me donner un coup d'œil.... que je n'étais à ses yeux qu'un sujet intéressant, qui ne serait
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mûr pour la science qu'à deux ou trois jours de là.... entre la vie et la mort.... Il me sembla sentir mes cheveux blanchir lentement sur ma tête.... Et c'était vrai.... ils blanchissaient en ce moment même.... Enfin ma terreur devint telle que je perdis tout sentiment.
Vers minuit, je m'éveillai aux attouchements d*un corps.... Je bondis de ma place avec dégoût.... La vieille s'était approchée, attirée par la faim.... Ses mains s'accrochaient à mes habits.... en même temps le cri de la chatte remplit la fosse et me glaça d'épouvante.
Je m'attendais à soutenir un combat terrible, mais la malheureuse n'en pouvait plus : elle en était v'i son cinquième jour!
Alors les paroles de Wolfgrang me revinrent en mémoire : « Une fois l'ftme animale éteinte, l'âme végétale aura le dessus.... les cheveux et les ongles poussent sous terre.... et la mousse verte.... l'usnée prend racine dans les interstices du crâne.... » Je me représentai la vieille réduite à cet état.... son crâne couvert de lichen moisi.... et moi, couché près d'elle.... nos âmes filant leur végétation humide l'une près de l'autre, dans le silence!
Cette image s'empara tellement de nion esprit, que je ne sentais plus les étreintes de la faim. Étendu contre le mur, les yeux tout grands ouverts, je regardais devant moi sans rien voir.
254 LES TROIS AMëS.
Et comme j'étais ainsi, plus mort que vif^ une vague lueur se promena dans les ténèbres.... Je levai les yeux.... La face pAle de Wolfgang se pen* chait au soupirail.... Il ne riait pas.,., il ne paraissait éprouver ni joie, ni satisfaction, ni remords : il m'observait!
Ohl que cette figure me fit peur!.-* S'il avait ri, s'il avait joui de sa vengeance, j'aurais espéré le fléchir.... mais il observait!
Nous restâmes ainsi les yeux fixés l'un sur Tautre.... moi frappé d'épouvante; lui froid, calme, attentif, comme en face d'un objet inerte. L'insecte percé d'une aiguille, qu'on observe au microscope, s'il pense, s'il comprend l'œil de l'homme, doit avoir de ces visions-là.
Il fallait mourir pour satisfaire la curiosité d'un monstre.».. Je compris que la prière serait inutile et je ne dis rien.
Après avoir regardé de la sorte, le maniaque» sans doute content de ses observations, tourna la tête pour observer la vieille. Je suivis machinalement la direction de son regard. Ce que je vis n'a pas d'expression dans la langue humaine : une tête hâve, amaigrie, les membres recoquillés et si aigus, qu'ils semblaient devoir percer les haillons qui les couvraient.... Quelque chose d'informe, d'affreux.... une tête de mort, les cheveux épars autour du crâne comme de grandes herbes desséchées, et,
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au milieu de tout cela, des yeux brillants allumés par la fièvre. . . . et deux longues dents jaunes. * Chose épouvantable, je distinguai deux limaçons déjà étendus sur ce squelette ... Et quand j'eus vu tout cela sous le pâle rayon de la lampe, tombant comme un fil au milieu des ténèbres.... alors, fet**^ mant les yeux avec un trouble convulsif, je me dis en moi-même : « Voilà comme je serai dans cinq jours 1 »
Lorsque je rouvris les yeux, la lampe s*était retirée:
« Wolfgang, m'écriai-je, Dieu est au-dessus de nous.... Dieu nous voit.... Wolfgang.... malheur aux monstres I »
Le reste de la nuit se passa dans l'épouvante.
Après avoir rêvé de nouveau, dans le délire de la fièvre, aux chances qui. me restaient d'échapper, n'en trouvant aucune, tout à coup je pris la résolution de mourir, et cette résolution me procura quelques instants de calme. Je repassai dans mon esprit les arguments de Hâsenkopf relatifs à Fimmortalité de l'âme, et, pour la première fols, je leur trouvai une force invincible :
« Oui, m'écriai-je, le passage en ce monde n'est qu'un temps d'épreuve; l'injustice, la cupidité, les plus funestes passions dominent le cœur de l'homme.... Le faible est écrasé par le fort.... le pauvre par le riche.... La vertu n'est qu'un mot
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sur terre.... mais tout rentre dans l'ordre après la mort. Dieu voit l'injustice dont je suis victime, il me tiendra compte des souffrances que j'endure.... • il me pardonnera mes appétits déréglés, mon amour excessif de la bonne chère.... Avant de m'adméttre dans son sein^ il a voulu me purifier par un jeûne rigoureux.... J'offre mes souffrances au Seigneur.... etc., etc. »
Cependant, il faut vous l'avouer, mes chers amis, malgré ma contrition profonde, le regret de la brasserie et de mes joyeux camarades, de cette bonne existence qui s'écoulait au milieu des chansons et du bon vin, me fit exhaler bien des soupirs. J'entendais la crépitation de la friture dans la poêle, le glouglou des bouteilles, le cliquetis des canettes, et mon estomac gémissait comme une personne vivante : il formait en quelque sorte un être à part dans mon être, et protestait contre les arguments philosophiques de Hâsenkopf.
La pire de mes souffrances était la soif.... elle était intolérable à ce point, que je humais le salpêtre de la muraille pour me rafraîchir.
Quand le jour parut à la lucarne, vague, incertain, j'eus tout à coup un accès de fureur inoui :
« Le scélérat est là, me dîsais-je, il a du pain.... une cruche d'eau.... il boit I »
Alors je me le représentais levant sa ^aiule cruche à ses lèvres..,. Il me sepablait voir des tor-
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rents d'eau passer lentement par sa gorge.... C'était un fleuve délicieux qui coulait.... coulait à n'en plus finir.... et je voyais le gosier du misérable se gonfler d'aise.... monter, descendre voluptueusement.... son estomac se remplir. La colère , le désespoir, l'indignation s'emparèrent de moi, et je me pris à bégayer, en courant autour du bouge :
« De Teau!... de l'eau!... de l'eau!... »
Et la vieille, se ranimant... répétait derrière moi comme une folle :
« De l'eau!... de l'eau!... de l'eau!.... »
Elle me suivait en rampant.... Ses haillons s'agitaient : l'enfer n'a rien de plus terrible.
Au milieu de cette scène, la face blême de Wolfgang apparut pour la troisième fois au soupirail. Il était environ huit heures. Alors, m'arrêtant, je lui dis :
« Wolfgang.... écoute.... laisse-moi boire seulement une gorgée de ta cruche.... et je te permets de me laisser mourir de faim.... Je ne t'en ferai pas de reproche ! »
Et je pleurai.
« C'est pourtant trop barbare, repris-je, ce que tu fais là.... Ton âme immortelle en répondra devant Dieu.... Encore, pour cette vieille.... c'est, comme tu disais judicieusement, expérimenter in anima vUi.,.. Mais moi, j'ai étudié.... et je trouve ton système fort beau.... Je suis digne de te com-
prendre. «.« Je t'admire.... Laisse-moi seulement prendre une gorgée d'eau.«.< Qu'est-ce que cela te fait?— On n'a jamais vu d'aussi sublime conception que la tienne..*. Il est certain que les trois flmes existenti.i. Oui, je yeux le proclamer.... Je serai ton p]U8 ferme adhérent.... Est-ce que tu ne veux pas me laisser prendre une seule gorgée d'eau? »
Lui, sans répondre^ se retira....
Mon exaspération, alors, ne connut plus de bornes.... Je m'élançai contre le mur à me briser les membres.... J'apostrophai le misérable dans les termes les plus durs....
Au milieu de cette fureur, je m'aperfus tôtit à coup que la vieille s'était affaissée sur elle^méme^ et l'idée me vint de boire son sang. Le besoin ex* tréme porte l'homme à des excès qui font frémir} c'est alors que se réveille la bête féroce^ et que tout sentiment de justice, de bienveillance, s'efface devant l'instinct de la conservation.
« A quoi lui sert-il d'avoir du sang, me dis-je? ne doit-elle pas bientôt périr? Si je tarde, tout son sang sera desséché I »
Des flammes rouges me passèrent devant les yeux; heureusement^ comme je me baissais vers la pauvre vieille, les forces m'abandonnèrent et je tombai près d'elle, la face dans ses haillons, évanoui.
Combien de temps dura cette absence de tout
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sentiment? je Tignore, mais j'en fus tiré par une circonstance bizarre, dont le souvenir restera toujours empreint dans mon esprit : j'en fus tiré par le hurlement plaintif d'un chien.... ce hurlement si faible..,, si pitoyable.... si poignant.... ces cris plus attendrissants que la plainte même de l'homme^ et qu'on ne peut entendre sans souffrir. Je me relevai la face baignée de larmes, ne sachant d'où venaient ces plaintes, si conformes à ma propre douleur.... Je prêtai l'oreille.... et jugez de ma stupeur, lorsque je reconnus que c'était moi-même qui gémissais ainsi sans le vouloir....
A partir de ce moment, toute espèce de souvenir s'efface de ma mémoire. Ce qu'il y a de certain, c'est que je restai deux jours encore dans la fosse, sous l'œil du maniaque, dont l'enthousiasme, en voyant triompher son idée, fut tel, qu'il n'hésita point à convoquer plusieurs de nos philosophes, pour jouir de leur admiration.
Six semaines après, je me réveillai dans ma petite chambre de la rue du Plat-d'Étain, entouré de mes camarades, qui me félicitèrent d'avoir échappé à cette leçon de philosophie transcendante.
Ce fut un moment pathétique lorsque Ludwig Brémer m'apporta le miroir, et que, me voyant plus maigre que Lazarus au sortir de sa tombé, je ne pus me défendre de verser des larmes.
La pauvre Catherine Wogel avait rendu l'âme.
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Quant à moi, je faillis conserver une gastrite chronique pour le reste de mes jours ; mais, gTâce à ma bonne constitution.... grâce surtout aux soins du docteur Aloïus Kilian, j*ai recouvré ma bonne santé d'autrefois. Je me plais à rendre cet hommage à M. Kilian.... Il a fait un véritable chefd'œuvre, en ressuscitant mon estomac délabré par le jeûne.
Il est inutile d'ajouter que la justice fit main basse sur ce misérable Wolfgang; mais au lieu de le pendre, selon ses mérites, après six mois de procédure, il fut établi que cet être abominable entrait dans la catégorie des fous mystiques.... la plus dangereuse de toutes. En conséquence, on le relégua dans un cabanon de Klingenmiinster*, où les visiteurs peuvent encore l'entendre disserter • d'une voix brève et péremptoire sur les trois âmes. — Il accuse Thumanité d'ingratitude, et prétend qu'il serait juste de lui élever des statues pour sa magnifique découverte.