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Contes fantastiques

En face de la chapelle Saint-Sébalt/ à Nuremberg, s'élève une petite auberge, étroite et haute, le pignon dentelé, les vitres poudreuses, le toit surmonté d'une Vierge en plâtre. C'est là que 5 j'ai passé les plus tristes jours de ma vie. J'étais allé à Nuremberg pour étudier les vieux maîtres^ allemands ; mais, faute d'espèces sonnantes,^ il me fallut faire des portraits .... et quels portraits ! De grosses commères, leur chat sur les genoux,

iodes échevins* en perruque, des bourgmestres en tricorne, le tout enluminé d'ocre et de vermillon à plein godet. ^

Des portraits je descendis aux croquis, et des croquis aux silhouettes.

15 Rien de pitoyable^ comme d'avoir constamment

'Saint Sébalt (Sebaldus) is the patron saint of the city of Nuremberg.

'les vieux maitres, i.e. of painting. Nuremberg is rich in monuments of early art.

* espèces sonnantes, ready niotiey — properly, coins — so used only in plural.

* echevins — now provincial, aldertnen.

^à plein godet, by the bucketful.

*Rien de pitoyable, i.^. il n'y a rien, etc.

sur le dos un maître d'hôtel, les lèvres pincées, la voix criarde, l'air impudent, qui vient vous dire chaque jour : «Ahçà! me payerez-vous bientôt, monsieur? savez-vous à combien se monte votre note? Non, cela ne vous inquiète pas .... Mon- 5 sieur mange, boit et dort tranquillement .... Aux petits oiseaux le Seigneur donne la pâture.^ La note de Monsieur se monte à deux cents florins et dix kreutzer ce n'est pas la peine^ qu'on en parle.» v

Ceux qui n'ont pas entendu chanter cette 10 gamme, ne peuvent s'en faire une idée ; l'amour de l'art, l'imagination, l'enthousiasme sacré du beau se dessèchent au souffle d'un pareil drôle .... Vous devenez gauche, timide; toute votre énergie se perd, aussi bien que le sentiment de votre 15 dignité personnelle.

Une nuit, n'ayant pas le sou, comme d'habitude, et menacé de la prison par ce digne maître Rap, je résolus de lui faire banqueroute^ en me cou-

' Aux petits oiseaux, etc., paraphrase of a verse (647) of Racine' s Athalie:

Aux petits des oiseaux il donne leur pâture, Et sa bonté s'étend sur toute la nature.

The florin and the kreutzer, coins of différent values, at différent times and places — so called because the former originally bore the image of a flower, the latter that of a cross. Such terms, where exact values are not required, are best left untranslated.

' ce n'est pas la peine, etc., — il is not luorth vientiouing, — is of course, ironical.

'lui faire banqueroute, that is, to get rid of my dcbt to him.

pant la gorge. Dans cette agréable pensée, assis sur mon grabat en face de la fenêtre, je me livrais à mille réflexions philosophiques, plus ou moins réjouissantes. Je n'osais ouvrir mon rasoir, de 5 peur que la force invincible de ma logique ne m'inspirât le courage d'en fînir.^ Après avoir bien argumenté de la sorte, je soufrai ma chandelle, renvoyant la suite au lendemain.

Cet abominable Rap m'avait complètement

lo abruti. Je ne voyais plus, en fait d'art,^ que des silhouettes, et mon seul désir était d'avoir de l'argent, pour me débarrasser de son odieuse présence. Mais cette nuit-là, il se fît une singulière révolution dans mon esprit. Je m'éveillai vers

15 une heure, je rallumai ma lampe, et, m'enveloppant de ma souquenille grise, je jetai sur le papier une rapide esquisse dans le genre hollandais ... .^ quelque chose d'étrange, de bizarre, et qui n'avait aucun rapport avec mes conceptions habituelles.

20 Figurez-vous une cour sombre, encaissée entre

de hautes murailles décrépites .... Ces m.urailles

sont garnies de crocs, à sept ou huit pieds du sol.

On devine, au premier aspect, une boucherie.

A gauche s'étend un treillage en. lattes ;^ vous

25 apercevez, à travers, un bœuf écartelé, suspendu

' d'en finir, to jnake an end of it.

' en fait d'art, in the matter of art — that is, only the worst and cheapest, to sell.

* le genre hollandais — which excels in the realistic représentation of natural objects.

* en lattes, of lattice-work—oî narrow strips.

à la voûte par d'énormes poulies. De larges mares de sang coulent sur les dalles et vont se réunir dans une rigole pleine de débris informes.

La lumière vient de haut, entre les cheminées, dont les girouettes se découpent dans un angle du 5 ciel grand comme la main, et les toits des maisons voisines échafaudent vigoureusement leurs ombres d'étage en étage.

Au fond de ce réduit se trouve un hangar... sous le hangar un bûcher, sur le bûcher des 10 échelles, quelques bottes de paille, des paquets de corde, une cage à poules et une vieille cabane à lapins hors de service.^

Comment ces détails hétéroclites^ s'offraient-ils à mon imagination ?. . . Je l'ignore ; je n'avais 15 nulle réminiscence analogue, et pourtant, chaque coup de crayon était un fait d'observation fantastique à force d'être vrai.^ Rien n'y manquait !

Mais à droite, un coin de l'esquisse restait

blanc je ne savais qu'y mettre .... Là quelque 20

chose s'agitait, se mouvait.... Tout à coup j'y vis un pied, un pied renversé, détaché du sol* Malgré cette position improbable, je suivis l'inspiration sans me rendre compte de ma propre pensée. Ce pied aboutit à une jambe .... sur la 25 jambe, étendue avec effort, flotta bientôt un pan de robe .... Bref, une vieille femme, hâve, défaite,

' hors de service, ont of use — decayed.

' hétéroclites, lu-terogetteotis.

' à force d'être vraÀ, frotn its very truth.

échevelée, apparut successivement, renversée au bord d'un puits, et luttant contre un poing qui lui serrait la gorge ....

C'était une scène de meurtre que je dessinais. 5 Le crayon me tomba de la main.

Cette femme, dans l'attitude la plus hardie,^ les reins plies sur la margelle du puits, la face contractée par la terreur, les deux mains crispées au bras du meurtrier, me faisait peur.... Je n'osais lola regarder. Mais l'homme, lui, le personnage de ce bras, je ne le voyais pas .... Il me fut impossible de le terminer.^

« Je suis fatigué, me dis-je, le front baigné de sueur, il ne me reste que cette figure à faire, je 15 terminerai demain .... Ce sera facile. »

Et je me recouchai, tout effrayé de ma vision. Cinq minutes après je dormais profondément.

Le lendemain j'étais debout au petit jour. Je venais de m'habiller, et je m'apprêtais à reprendre 20 l'œuvre interrompue, quand deux petits coups retentirent à la porte.

« Entrez ! »

La porte s'ouvrit. Un homme déjà vieux, grand, maigre, vêtu de noir, apparut sur le seuil. 25 La physionomie de cet homme, ses yeux rapprochés, son grand nez en bec d'aigle surmonté d'un front large, osseux, avait quelque chose de sévère. Il me salua gravement.

' hardie, means hère, exposed.

' terminer, to finish, i.e. in the sketch.

8 l: ESQUISSE MYSTÉRIEUSE

«M. Christian Vcnius, le peintre? dit-il.

— C'est moi, monsieur. »

Il s'inclina de nouveau, ajoutant :

«Le baron Frédéric Van ^ Spreckdal ? » L'apparition, dans mon pauvre taudis, du riche 5 amateur Van Spreckdal, juge au tribunal criminel, m'impressionna vivement. Je ne pus m'empêcher de jeter un coup d'œil dérobé sur mes vieux meubles vermoulus, sur mes tapisseries humides et sur mon plancher poudreux. Je me sentais humi- 10 lié d'un tel délabrement .... mais Van Spreckdal ne parut pas faire attention à ces détails, et s'asseyant devant ma petite table :

« Maître '^ Vénius, reprit-il, je viens .... » Mais, au même instant, ses yeux s'arrêtèrent 15 sur l'esquisse inachevée. ... il ne termina point sa phrase. Je m'étais assis au bord du grabat, et l'attention subite que ce personnage accordait à l'une de mes productions, faisait battre mon cœur d'une appréhension indéfinissable. 20

Au bout d'une minute. Van Spreckdal levant la tête:

« Etes-vous l'auteur de cette esquisse ? me dit-il le regard attentif.

— Oui, monsieur. 25

— Quel en est le prix ? .

' Van (German von), Dutch prcfix, usually denoting noble or aristocratie descent.

' Maître, hère only title of respect : Mr.

L'£SQL'/SS£ MYSTÉRIEUSE 9

— Je ne vends pas mes esquisses.... C'est le projet d'un tableau.

— Ah ! » fit-il, en levant le papier du bout de ses longs doigts jaunes.

5 II sortit une lentille de son gilet, et se mit à étudier le dessin en silence.

Le soleil arrivait alors obliquement dans la mansarde. Van Spreckdal ne murmurait pas un mot ; son grand nez se recourbait en griffe, ses larges jo sourcils se contractaient, et son menton, se relevant en galoche,^ creusait mille petites rides dans ses longues joues maigres. Le silence était si profond que j'entendais distinctement le bourdonnement plaintif d'une mouche, prise dans une toile 15 d'araignée.

« Et les dimensions de ce tableau, maître Vénius ? fit-il enfin sans me regarder.

— Trois pieds sur quatre.

— Le prix?

20 — Cinquante ducats. »

Van Spreckdal déposa le dessin sur la table, et tira de sa poche une longue bourse de soie verte, allongée en forme de poire ; il en fit glisser les anneaux . . . } 25 « Cinquante ducats ! dit-il, les voilà. » J'eus un éblouissement.

Le baron s'était levé, il me salua, et j'entendis

' en galoche, îike the point of a ivooden shoe. ' les anneaux. The old silk purse, with its sliding rings, is now almost forgotten.

10 L'ESQUISSE MYSTÈRIEUS

sa grande canne à pomme d'ivoire résonner sur chaque marche jusqu'au bas de l'escaHer. Alors, revenu de ma stupeur, je me rappelai tout à coup que je ne l'avais pas remercié, et je descendis les cinq étages comme la foudre ; mais, arrivé sur le 5 seuil, j'eus beau regarder ^ à droite et à gauche, la rue était déserte.

« Tiens ! me dis-je, c'est drôle ! ... » Et je remontai l'escalier tout haletant.

La manière surprenante dont Van Spreckdal ve- 10 nait de m'apparaîtrc me jetait dans une profonde extase : « Hier, me disais-je en contemplant la pile de ducats étincelant au soleil, hier je formais le dessein coupable de me couper la gorge, pour quelques misérables florins, et voilà qu'aujourd'hui 15 la fortune me tombe des nues.... Décidément, j'ai bien fait de ne pas ouvrir mon rasoir, et si jamais la tentation d'en finir me reprend, j'aurai soin de remettre la chose au lendemain. »

Après ces réflexions judicieuses, je m'assis pour 20 terminer l'esquisse ; quatre coups de crayon, et c'était^ une affaire faite. Mais ici m'attendait une déception incompréhensible. Ces quatre coups de crayon, il me fut impossible de les donner; j'avais perdu le fil de mon inspiration, le person-25 nage mystérieux ne se dégageait pas des limbes de

' j'eus beau regarder, / looked in vain.

' The imperfect is hère used for the conditional.

mon cerveau. J'avais beau l'évoquer, l'ébaucher, le reprendre ; il ne s'accordait pas plus avec l'ensemble qu'une figure de RaphaëP dans une tabagie de Téniers'. . . . J'en suais à grosses gouttes. 5 Au plus beau moment, Rap ouvrit la porte sans frapper, suivant sa louable habitude, ses yeux se fixèrent sur ma pile de ducats, et d'une voix glapissante il s'écria :

« Eh ! eh ! je vous y prends.-^ Direz-vous encore, lo monsieur le peintre, que l'argent vous manque »

Et ses doigts crochus s'avancèrent avec ce tremblement nerveux que la vue de l'or produit toujours chez les avares.

Je restai stupéfait quelques secondes.

15 Le souvenir de toutes les avanies que m'avait infligées cet individu, son regard cupide, son sourire impudent, tout m'exaspérait. D'un seul bond je le saisis, et le repoussant des deux mains hors de la chambre, je lui aplatis le nez avec la porte. 20 Cela se fit avec le cric-crac et la rapidité d'une tabatière à surprises.^

Mais dehors le vieil usurier poussa des cris d'aigle :

« Mon argent ! voleur ! mon argent ! »

' Raphaël (Italy, 1483-1520), Téniers (father and son, of Antwerp, 1582-1649, and 1610-1690) hère represent the extrêmes of the romantic and realistic schools of painting.

' je vous y prends, l 've got you now — as we say, " to catch in the act."

^ tabatière à surprises, a magie box — a " jack in the box" — for playing tricks.

Les locataires sortaient de chez eux et demandaient :

«Qu'y a-t-il donc? Qu'est-ce qui se passe?»

Je rouvris brusquement la porte, et dépêchant, dans l'échiné de maître Rap, un coup de pied qui 5 le fit rouler plus de vingt marches:

«Voilà ce qui se passe !» m'écriai-je hors de moi. Puis je refermai la porte à double tour,^ tandis que les éclats de rire des voisins saluaient maître Rap au passage. 10

J'étais content de moi, je me frottais les mains — Cette aventure m'avait remis en verve,^ je repris l'ouvrage et j'allais terminer l'esquisse lorsqu'un bruit inusité frappa mes oreilles.

Des crosses de fusil se posaient sur le pavé de 15 la rue .... Je regardai par ma fenêtre et je vis trois gendarmes, la carabine au pied, le chapeau à claque^ de travers, en faction à la porte d'entrée.

«Ce scélérat de Rap se serait-il cassé ^ quelque 20 chose?» me dis-je avec effroi.

Et voyez l'étrange bizarrerie de l'esprit humain : moi qui voulais la veille me couper la gorge, je

■ à double tour — this phrase, properly of a double lock, may be rendered : locked and Iwlted.

' remis en verve, had revivcd my spirits.

^ chapeau à claque, etc., their cocked hats crosswise, standing (f)n dutv) at t lie front door.

* se serait-il cassé — the reflexive shows thu référence to his own body or limbs.

frémis jusqu'à la moelle des os, en pensant qu'on pourrait bien me pendre, si Rap était mort.

L'escalier s'emplissait de rumeurs confuses .... C'était une marée montante de pas sourds, de cli- 5 quetis d'armes, de paroles brèves.

Tout à coup on essaya d'ouvrir ma porte. Elle était fermée !

Alors ce fut une clameur générale.

« Au nom de la loi ... . ouvrez ! »

10 Je me levai, tremblant, les jambes vacillantes ....

« Ouvrez ! » reprit la même voix.

Voyant que la fuite était impossible, je m'approchai de la porte en chancelant, et je fis jouer ^ la serrure.

15 Deux poings s'abattirent aussitôt sur mon collet. Un petit homme trapu qui sentait le vin, me dit :

« Je vous arrête ! »

Il portait une redingote vert bouteille,'^ boutonnée jusqu'au menton, un chapeau en tuyau de 20 poêle ^ .... il avait de gros favoris bruns .... des bagues à tous les doigts, et s'appelait Passauf ....

C'était le chef de la police.

Cinq têtes de bouledogue, à petite casquette plate, le nez en canon de pistolet,'* la mâchoire in-

' fis jouer, sprang, or turned.

'vert bouteille, i5£i///^-/rd'f«. Such forms hâve no inflection.

^en tuyau de poêle, a stovepipe hat.

*le nez, etc., with long, sharp noses (like pistol-barrels) and lower jaws protruding like hooks. Note the idiomatic

férieure débordant en crocs, m'observaient du dehors.

« Que voulez-vous ? demandai-je à Passauf,

— Descendez,» s'écria-t-il brusquement en faisant signe à l'un de ses hommes de m'empoi- 5 gner.

Celui-ci m'entraîna plus mort que vif, pendant que les autres bouleversaient ma chambre de fond en comble.

Je descendis, soutenu sous les bras, comme un 10 phthisique à sa troisième période ^ .... les cheveux épars sur la figure, et trébuchant à chaque pas.

On me jeta dans un fiacre, entre deux vigoureux gaillards, qui me laissèrent voir charitablement le 15 bout de deux casse-tête, retenus au poignet par un cordon de cuir .... puis la voiture partit.

J'entendais rouler derrière nous les pas de tous les gamins de la ville.

«Qu'ai-je donc fait?» demandai-je à l'un de 20 mes gardiens.

Il regarda l'autre avec un sourire bizarre, et dit :

« Hans ^ .... il demande ce qu'il a fait ! »

Ce sourire me glaça le sang. ,

use of à in the line above; aiso, of the French singular — English plural — as usual.

'un phthisique, etc., like a man in the last stage of consumption.

'Hans (from Johann, y<;//;/, our Jack). Proper names are usually left untranslated.

Bientôt une ombre profonde enveloppa la voiture, les pas des chevaux retentirent sous une voûte. Nous entrions à la Raspelhaus ' . . . . des griffes de Rap je tombais dans un cachot, d'où 5 bien peu de pauvres diables ont eu la chance de se tirer.

De grandes cours obscures ; des fenêtres alignées comme à l'hôpital et garnies de hottes ; ^ pas une touffe de verdure, pas un feston de lierre, pas 10 même une girouette en perspective .... voilà mon nouveau logement. Il y avait de quoi s'arracher ^ les cheveux à pleines poignées.

Les agents de police, accompagnés du geôlier, m'introduisirent provisoirement dans un violon. 15 Le geôlier, autant que je m'en souviens, s'appelait Kasper Schlussel ; ^ avec son bonnet de laine grise, son bout de pipe entre les dents, et son trousseau de clefs à la ceinture, il me produisit l'effet du dieu Hibou des Caraïbes.^ Il en avait

'la Raspelhaus (German), the lockup. "calaboose." The féminine is probably from association with la T/iaison. In thèse stories, as in other books of the same authors, the intimate mingling of French and German is to be noted.

'garnies de hottes, furnished with drains.

* II y avait de quoi, etc., it was enotigh to viake one, etc.

* Schliissel (German), Key — an appropriate name.

*dieu Hibou, //z<f Owî god of the Caribbeans. Dr. Brinton (Mythsof the New World) states that the owl was regarded among the aborigines of America as sacred, and quotes Prescott (Conquest of Mexico), that " Columbus found the natives of the Antilles wearing tunics, with figures of owls embroidered upon them."

l6 L'ESQUISSE MYSTÉRIEUSE

les grands yeux ronds dorés, qui voient dans la nuit, le nez en virgule,^ et le cou perdu dans les épaules.

Schliissel m'enferma tranquillement, comme on serre des chaussettes dans une armoire, en rêvant 5 à autre chose. Quant à moi, les mains croisées sur le dos, la tête inclinée, je restai plus de dix minutes à la même place. Puis, je regardai ma prison. Elle venait d'être blanchie à neuf, et ses murailles n'offraient encore aucun dessin, sauf lo dans un coin un gibet grossièrement ébauché par mon prédécesseur. Le jour venait d'un œil debœuf situé à neuf ou dix pieds de hauteur; l'ameublement se composait d'une botte de paille et d'un baquet. 15

Je m'assis sur la paille, les mains autour des genoux, dans un abattement incroyable ....

Presque au même instant, j'entendis Schliissel traverser le corridor; il rouvrit le violon et me dit de le suivre. Il était toujours assisté des deux 20 casse-tête; aussi j'emboîtai le pas^ résolument.

Nous traversâmes de longues galeries, éclairées, de distance en distance, par quelques fenêtres intérieures. J'aperçus derrière une grille le fa- 25 meux Jic-Jack, qui devait être exécuté le lende-

' en virgule, ctirvfd, like a comma.

'■'j'emboîtai le pas — I lockeci step — followed close. — résolument is ironical. — casse-tête hère désignâtes the persons themselves.

main. Il portait la camisole de force ^ et chantait d'une voix rauque :

" Je suis le roi de ces montagnes !" En me voyant, il cria :

5 « Eh ! camarade, je te garde une place à ma droite. »

Les deux agents de police et le dieu Hibou se regardèrent en souriant, tandis que la chair de poule ^ s'étendait le long de mon dos.

10 Schlûssel me poussa dans une haute salle très sombre, garnie de bancs en hémicycle. L'aspect de cette salle déserte, ses deux hautes fenêtres grillées, son Christ ^ de vieux chêne bruni, les bras étendus, la tête douloureusement inclinée sur

15 l'épaule, m'inspira je ne sais quelle crainte religieuse d'accord avec ma situation actuelle, et mes lèvres s'agitèrent, murmurant une prière.

Depuis longtemps, je n'avais pas prié, mais le malheur nous ramène toujours à des pensées de

20 soumission .... L'homme est si peu de chose ! * En face de moi, sur un siège élevé, se trouvaient assis deux personnages tournant le dos à la lumière, ce qui laissait leurs figures dans l'ombre.

' camisole de force, strait-jacket.

' la chair de poule, I fclt the Jlesh crec-p oll doivn niy back.

* Christ, critcijxx.

* si peu de chose — so sniall, a thiiig — such a poor créature.

l8 L'ESQUISSE AfVSrKRIEUSE

Cependant je reconnus Van Spreckdal à son profil aquilin, éclairé par un reflet oblique de la vitre. L'autre personnage était gros ; il avait les joues pleines, rebondies, les mains courtes, et portait la robe de juge, ainsi que Van Spreckdal. 5

Au-dessous était assis le greffier Conrad ; il écrivait sur une table basse, se chatouillant le bout de l'oreille avec la barbe ^ de sa plume. A mon arrivée il s'arrêta pour me regarder d'un air curieux.

On me fit asseoir, et Van Spreckdal, élevant la lo voix, me dit :

«Christian Vénius, d'où tenez-vous ce dessin?»

Il me montrait l'esquisse nocturne, alors en sa possession. On me la fit passer .... Après l'avoir examinée, je répondis : i5

« J'en suis l'auteur. »

Il y eut un assez long silence ; le greffier Conrad écrivait ma réponse. J'entendais sa plume courir sur le papier et je pensais : «Que signifie la question qu'on vient de me faire ? Cela n'a point 20 de rapport avec le coup de pied dans l'échiné de Rap. »

« Vous en êtes l'auteur, reprit Van Spreckdal. Quel en est le sujet ?

— C'est un sujet de fantaisie. 25

— Vous n'avez point copié ces détails quelque part ?

— Non, monsieur, je les ai tous imaginés,

• la barbe, the feather — of a quill pen.

L'ESQUJSSE MYSTÉRIEUSE ig

— Accusé Christian, dit le juge d'un ton sévère, je vous invite à réfléchir. Ne mentez pas!»

Je rougis, et, d'un ton exalte, je m'écriai : «J'ai dit la vérité.

5 — Ecrivez, greffier, » fit van Spreckdal. La plume courut de nouveau.

« Et cette femme, poursuivit le juge, cette femme qu'on assassine au bord d'un puits .... l'avez-vous aussi imaginée !

lo - — Sans doute.

— Vous ne l'avez jamais vue }

— Jamais. »

Van Speckdal se leva comme indigné ; puis se rasseyant, il parut se consulter à voix basse avec 15 son confrère.

Ces deux profils noirs, se découpant sur le fond^ lumineux de la fenêtre, et les trois hommes, debout derrière moi .... le silence de la salle .... tout me faisait frémir.

20 Que me veut-on .f*^ qu'ai-je donc fait?» murmurai-je.

Tout à coup Van Spreckdal dit à mes gardiens :

« Vous allez reconduire le prisonnier à la voiture ; nous partons pour la Metzerstrasse. »^ 25 Puis s'adressant à moi :

« Christian Vénius, s'écria-t-il, vous êtes dans une voie déplorable .... Recueillez-vous et songez

' sur le fond, against the background.

''■ Que me veut-on ? what hâve they against me?

* Metzerstrasse, Ger. Strasse, street.

20 L'ESQUISSE MYSl ÉRIEUSE

que si la justice des hommes est inflexible .... il vous reste la miséricorde de Dieu .... Vous pouvez la mériter en avouant votre crime !»

Ces paroles m'abasourdirent comme un coup de marteau .... Je me rejetai en arrière les bras éten- 5 dus, en m'écriant :

«Ah ! quel rêve affreux!»

Et je m'évanouis.

Lorsque je revins à moi, la voiture roulait lentement dans la rue ; une autre iious précédait. Les 10 deux agents de sûreté ^ étaient toujours là. L'un d'eux, pendant la route, offrit une prise de tabac à son confrère ; machinalement j'étendis les doigts vers la tabatière, il la retira vivement.

Le rouge de la honte me monta au visage, et je 15 détournai la tête pour cacher mon émotion.

« Si vous regardez dehors, dit l'homme a-' la tabatière, nous serons forcés de vous mettre les menottes.

— Que le diable t'étrangle, infernal gredin ! » 20 pensai-je en moi-même. Et comme la voiture venait de s'arrêter, l'un d'eux descendit, tandis que l'autre me retenait par le collet ; piiis, voyant son camarade prêt à me recevoir, il me poussa rudement dehors. 25

Ces précautions infinies pour s'assurer de ma personne ne m'annonçaient rien de bon ; mais j'étais loin de prévoir toute la gravité de l'accusation qui pesait sur ma tête, quand une circonstance ' agents de sûreté, policenieit. * à, with.

affreuse m'ouvrit enfin les yeux, et me jeta dans le désespoir.

On venait de me pousser dans une allée basse, à pavés rompus, inégaux ; le long du mur coulait 5 un suintement jaunâtre, exhalant une odeur fétide. Je marchais au milieu des ténèbres, deux hommes derrière moi. Plus loin apparaissait le clair-obscur d'une cour intérieure.

A mesure que j'avançais, la terreur me pénétrait iode plus en plus. Ce n'était point un sentiment naturel : c'était une anxiété poignante, hors nature^ comme le cauchemar. Je reculais instinctivement à chaque pas.

«Allons donc! criait l'un des agents de police ï5 en m'appuyant la main sur l'épaule ; marchez !» Mais quelle ne fut pas ^ mon épouvante, lorsque au bout du corridor, je vis la cour que j'avais dessinée la nuit précédente, avec ses murs garnis de crocs, ses amas de vieilles ferrailles, sa cage à 20 poules et sa cabane à lapins .... Pas une lucarne grande ou petite, haute ou basse, pas une vitre fêlée, pas un détail n'avait été omis!

Je restai foudroyé par cette étrange révélation.

25 Près du puits se trouvaient les deux juges, Van Spreckdal et Richter. A leurs pieds gisait la vieille femme, couchée sur le dos .... ses longs cheveux gris épars .... la face bleue .... les yeux

' hors nature, nnuatural.

' quelle ne fut pas, English witbout neg. — what was.

démesurément ouverts .... et la langue prise entre les dents.

C'était un spectacle horrible !

« Eh bien ! me dit Van Spreckdal d'un accent solennel, qu'avez vous à dire ?» 5

Je ne répondis pas.

« Reconnaissez-vous avoir jeté cette femme, Thérésa Becker, dans ce puits, après l'avoir étranglée pour lui voler son argent ?

— Non, m'écriai-je, non ! Je ne connais pas cette lo femme, je ne l'ai jamais vue. Que Dieu me soit en aide ! ^

— Cela suffit, » répliqua-t-il d'une voix sèche. Et, sans ajouter un mot, il sortit rapidement

avec son confrère. 15

Les agents crurent alors devoir me mettre les menottes. On me reconduisit à la Raspelhaus, dans un état de stupidité profonde. Je ne savais plus que penser. . . . ma conscience elle-même se troublait ; je me demandais si je n'avais pasassas-20 sine la vieille femme !

Aux yeux de mes gardiens, j'étais condamné. Je ne vous raconterai pas mes émotions de la nuit à la Raspelhaus, lorsque, assis sur ma botte de paille, la lucarne en face de moi et le gibet en 25 perspective, j'entendis le watchmann crier dans le silence : « Dormez, habitants de Nuremberg, le Seigneur veille ! Une heure ! . . . deux heures ! . . . trois heures sonnées !»

' Que Dieu, etc., may God helf< me — our " so help me God."

Chacun peut se faire l'idée d'une nuit pareille.

Le jour vint ; d'abord pâle, indécis, il éclaira de ses vagues lueurs l'œil-de-bœuf . . . . les barreaux en croix/ . . . puis il s'étoila contre la muraille du 5 fond. Dehors la rue s'animait ; il y avait marché ce jour-là : c'était un vendredi. J'entendais passer les cliarretées de légumes, et les bons campagnards chargés de leurs hottes. Quelques cages à poules caquetaient en passant, et les marchandes de 10 beurre causaient entre elles. La halle en face s'ouvrait .... on arrangeait les bancs.

Enfin le grand jour se fit,^ et le vaste murmure

de la foule qui grossit, des ménagères qui

s'assemblent, leur panier sous le bras, allant, ve-

15 nant, discutant et marchandant, m'annonça qu'il

était huit heures du matin.

Avec la lumière, la confiance reprit un peu le dessus^ dans mon cœur. Quelques-unes de mes idées noires disparurent ; j'éprouvai le désir de 20 voir ce qui se passait dehors.

D'autres prisonniers, avant moi, s'étaient élevés

jusqu'à l'œil-de-bœuf ; ils avaient creusé des trous

dans le mur pour monter plus facilement .... J'y

grimpai à mon tour, et quand, assis dans la baie

25 ovale, ^ les reins plies, la tête courbée, je pus voir

' les barreaux en croix, the crossed iron bars (of the œil-debœuf) — then shone dimly against the opposite wall. '' le grand jour, broad day.

* reprit un peu le dessus, revived a little.

* la baie ovale, the oval reccss in the wall (where the window was eut).

la foule, la vie, le mouvement .... des larmes abondantes coulèrent sur mes joues. Je ne songeais plus au suicide .... j'éprouvais un besoin de vivre, de respirer, vraiment extraordinaire.

« Ah ! me disais-je, vivre, c'est être heureux ! . . . . 5 Qu'on me fasse traîner la brouette,^ qu'on m'attache un boulet à la jambe .... Qu'importe ! pourvu que je vive ! ... »

Or, pendant que je regardais ainsi, un homme, un boucher passa, le dos incliné, portant un 10 énorme quartier de bœuf sur les épaules; il avait les bras nus, les coudes en l'air, la tête penchée en dessous .... Sa chevelure flottante me cachait son visage, et pourtant, au premier coup d'œil, je tressaillis. ... 15

«C'est lui!» me dis-je.

Tout mon sang reflua vers le cœur. . . . Je descendis dans la prison, frémissant jusqu'au bout des ongles, sentant mes joues s'agiter, la pâleur s'étendre sur ma face, et balbutiant d'une voix 20 étouffée :

« C'est lui ! Il est là .... là ... . et moi je vais mourir pour expier son crime .... Oh Dieu ' . . . que faire ? ^ . . . que faire ? ... »

Une idée subite, une inspiration du ciel me tra- 25 versa l'esprit .... Je portai la main à la poche de mon habit ! . . . ma boîte à fusain ^ s'y trouvait.

' la brouette, i.e. in thc chain-gang.

'que faire, absolute (elliptical), infin. ; what is io be dont? or, what sliall I Jo ?

' boîte à fusain, crayon-box.

Alors, m'élançant vers la muraille, je me mis à

tracer la scène du meurtre avec une verve inouïe.

Plus d'incertitudes, plus de tâtonnements. Je

connaissais l'homme .... Je le voyais .... Il posait

5 devant moi.

A' dix heures, le geôlier entra dans mon cachot. Son impassibilité de hibou fit place à l'admiration.

« Est-ce possible ? s'écria-t-il, debout sur le lo seuil.

— Allez chercher mes juges, » lui dis-je en poursuivant mon travail avec une exaltation croissante.

Schlûssel reprit :

« Ils vous attendent dans la salle d'instruc- 15 tion. ^

— Je veux faire des révélations,» m'écriai-je en mettant la dernière main au personnage mystérieux.

Il vivait ; il était effrayant à voir. Sa figure, 2ode face, en raccourci ^ sur le mur, se détachait sur le fond blanc avec une vigueur prodigieuse. Le geôlier sortit.

Quelques minutes après, les deux juges parurent. Ils restèrent stupéfaits.

25 Moi, la main étendue et tremblant de tous les membres, je leur dis :

« Voici l'assassin ! »

' salle d'instruction, cottrt-room.

' en raccourci, foreshortened. — se détachait, stood ont — in contrast. — fond, backgrotind.

26 r ESQUISSE MYSTÉRIEUSE

Van Spreckdal, après quelques instants de silence, me demanda :

« Son nom ?

— Je l'ignore .... mais il est, en ce moment, sous la halle .... il coupe de la viande dans le 5 troisième étal, à gauche, en entrant ^ par la rue des Trabans.

— Qu'en pensez-vous? dit-il en se penchant vers son collègue.

— Qu'on cherche cet homme, » répondit l'autre 10 d'un ton grave.

Plusieurs gardiens, restés dans le corridor, obéirent à cet ordre. Les juges restèrent debout, regardant toujours l'esquisse. Moi, je m'affaissai sur la paille, la tète entre les genoux, comme 15 anéanti.

Bientôt des pas retentirent au loin sous les voûtes. Ceux qui n'ont pas attendu l'heure de la délivrance et compté les minutes, longues alors comme des siècles .... ceux qui n'ont pas ressenti 20 les émotions poignantes de l'attente, la terreur, l'espérance, le doute.... ceux-là ne sauraient concevoir les frémissements intérieurs que j'éprouvai dans ce moment. J'aurais distingué les pas du meurtrier, marchant au milieu de ses gardes, 25 entre mille autres. Ils s'approchaient .... Les juges eux-mêmes paraissaient émus .... Moi, j'avais relevé la tête, et le cœur serré comme dans une main de fer, j'attachais un regard fixe sur la

' en entrant, as yon enter.

L'ESQUISSE MYSTÉRIEUSE 2*j

porte close. Elle s'ouvrit .... L'homme entra .... Ses joues étaient gonflées de sang, ses larges mâchoires contractées faisaient saillir leurs muscles jusque vers les oreilles, et ses petits yeux, 5 inquiets et fauves comme ceux du loup, scintillaient sous d'épais sourcils d'un jaune roussâtre.

Van Spreckdal lui montra silencieusement l'esquisse.

Alors, cet homme sanguin, aux larges épaules lo ayant regardé, pâlit .... puis, poussant un rugissement qui nous glaça tous de terreur, il écarta ses bras énormes, et fit un bond en arrière pour renverser les gardes. Il y eut une lutte efïrayante dans le corridor ; on n'entendait que la respi- 15 ration haletante du boucher, des imprécations sourdes, des paroles brèves, et les pieds des gardes, soulevés de terre, retombant sur les dalles.

Cela dura bien une minute.

Enfin, l'assassin rentra, la tête basse, l'œil san- 2oglant, les mains garrottées sur le dos. Il fixa de nouveau le tableau du meurtre .... parut réfléchir, et, d'une voix basse, comme se parlant à luimême :

«Qui donc a pu me voir,' dit-il, à minuit.?» 25 J'étais sauvé !!!...

Bien des années se sont écoulées depuis cette terrible aventure. Grâce à Dieu ! je ne fais plus

' a pu me voir, can hâve seen me.

de silhouettes, ni même de portraits de bourgmestre. A force de travail et de persévérance, j'ai conquis ma place au soleil,^ et je gagne honorablement ma vie en faisant des œuvres d'art, le seul but, suivant moi, auquel tout véritable artiste 5 doit s'efforcer d'atteindre. Mais le souvenir de l'esquisse nocturne m'est toujours resté dans l'esprit. Parfois, au beau milieu ^ du travail, ma pensée s'y reporte. Alors, je dépose la palette et je rêve durant des heures entières ! 10

Comment un crime accompli par un homme que je ne connaissais pas .... dans une maison que je n'avais jamais vue .... a-t-il pu se reproduire sous mon crayon, jusque dans ses moindres détails ? 15

Est-ce un hasard ? Non ! Et d'ailleurs, le hasard, qu'est-ce, après tout, sinon l'effet d'une cause qui nous échappe ?^

Qui sait ? La nature est plus audacieuse dans ses réalités cjue l'imagination de l'homme dans 20 sa fantaisie !

' au soleil, in the suulij^ht (pi prosperity.)

'au beau milieu, phrase: in the very luidst.

* In thèse latter days such instances are still more frecly quoted, and such questions more urgently asked ; yet the answer seems to be as far off as ever. A somewhat similar thème is found in the next story, La Montre du Doyen.

Le jour d'avant la NoêP 1832, mon ami Wilfrid, sa contre-basse en sautoir,^ et moi mon violon sous le bras, nous allions de la Forêt Noire 5 à Heidelberg. Il faisait un temps de neige extraordinaire ; aussi loin que s'étendaient nos regards sur l'immense plaine déserte, nous ne découvrions plus de trace de route, de chemin, ni de sentier. La bise sifflait son ariette stridente

10 avec une persistance monotone, et Wilfrid, la besace aplatie sur sa maigre échine, ses longues jambes de héron ^ étendues, la visière de sa petite casquette plate rabattue sur le nez, marchait devant moi, fredonnant je ne sais quelle joyeuse

15 chanson. J'emboîtais le pas, ayant de la neige jusqu'aux genoux, et je sentais la mélancolie me gagner insensiblement.

Les hauteurs de Heidelberg commençaient à

* la Noë! = la fête de Noël.

' en sautoir, slung across his shoulders.

•jambes de héron, crâne legs.

poindre tout au bout de l'horizon, et nous espérions arriver avant la nuit close, ^ lorsque nous entendîmes un cheval galoper derrière nous. Il était alors environ cinq heures du soir, et de gros flocons de neige tourbillonnaient dans l'air grisâtre. 5 Bientôt le cavalier fut à vingt pas. Il ralentit sa marche, nous observant du coin de l'œil ; de notre part, nous l'observions aussi.

Figurez-vous un gros homme roux de barbe et de cheveux, coiffé d'un superbe tricorne, la capote lo brune, recouverte d'une pelisse de renard flottante, les mains enfoncées dans des gants fourrés remontant jusqu'aux coudes : quelque échevin ou bourgmestre à large panse, une belle valise établie sur la croupe de son vigoureux roussin. 15 Bref, un véritable personnage.

«Hé! hé! mes garçons, fit-il en sortant une de ses grosses mains des moufles suspendues à sa rhingrave,^ nous allons à Heidelberg, sans doute, pour faire de la musique?» 20

Wilfrid regarda le voyageur de travers et répondit brusquement :

«Cela vous intéresse,^ monsieur?

' la nuit close, niç/ilfalL

' rhingrave (Germ. Rheingraf), a word now obselete, meaning a kind of wide breeches. Molière (Le Misanthrope, 1. 485, etc.) ridicules the fashion of the "vaste rhingrave" of that day. We mie;ht hère say : snspeuded to his waist.

'cela vous intéresse, ;.r t/iat auy business of yotirs? resenting the familiar nous allons, above.

— Eh ! oui .... J'aurais un bon conseil à vous donner.

— Un conseil ?

— Mon Dieu .... Si vous le voulez bien. »

5 Wilfrid allongea le pas sans répondre, et, de mon côté, je m'aperçus que le voyageur avait exactement la mine d'un gros chat : les oreilles écartées de la tête, les paupières demi-closes, les moustaches ébouriffées, l'air tendre et paterne./ lo (( J\Ion cher ami, reprit-il en s'adressant à moi, franchement, vous feriez bien de reprendre la route d'où vous venez.

— Pourquoi, monsieur?

— L'illustre maestro^ Pimenti, de Novare, vient 15 d'annoncer un grand concert à Heidelberg pour

Noël ; toute la ville y sera, vous ne gagnerez pas un kreutzer. »

Mais Wilfrid, se retournant de mauvaise humeur, lui répliqua :

20 «Nous nous moquons^ de votre maestro et de tous les Pimenti du monde. Regardez ce jeune homme, regardez-le bien ! Ça^ n'a pas encore un brin de barbe au menton ; ça n'a jamais joué que dans les petits bouchons^ de la Forêt Noire pour

25 faire danser les boiircngrc'dcl^ et les charbonnières.

'maestro. Italian {master), artist, musician. — Novare, Novara. Italian city.

'nous nous moquons, -ve don't care for.

^ça, familiar: that fellozv, ke.

''bouchons, fot-houses, small taverns. — bourengrédel

Eh bien, ce petit bonhomme, avec ses longues boucles blondes et ses grands yeux bleus, défie tous vos charlatans italiens; sa main gauche renferme des trésors de mélodie, de grâce et de souplesse .... Sa droite a le plus magnifique coup 5 d'archet ' que le Seigneur-Dieu daigne accorder parfois aux pauvres mortels, dans ses moments de bonne humeur.

— Eh ! eh ! fit l'autre, en vérité ?

— C'est comme je vous le dis,» s'écria Wilfrid, 10 se remettant à courir, en soufflant dans ses doigts rouges. '

Je crus qu'il voulait se moquer du voyageur, qui nous suivait toujours au petit trot.

Nous fîmes ainsi plus d'une demi-lieue en silence. 15 Tout à coup l'inconnu, d'une voix brusque, nous dit:

«Quoi qu'il en soit^ de votre mérite, retournez. dans la Forêt Noire ; nous avons assez de vagabonds à Hcidclberg, sans que vous veniez en 20 grossir le nombre .... Je vous donne un bon conseil, surtout dans les circonstances présentes .... Profitez-en !»

Wilfrid indigné allait lui répondre, mais il avait pris le galop et traversait déjà la grande avenue 25

(r.crm. Bauerngrédel), pensant girls (Grédel. familiar for Margrédel, Margaretha).

' coup d'archet, that \s, plays the finest boiu.

•quoi qu'il en soit, however it may be — with; or 7vhatever may be, etc.

de l'Electeur.' Une immense file de corbeaux venaient de s'élever dans la plaine, et semblaient suivre le gros homme, en remplissant le ciel de leurs clameurs.

5 Nous arrivâmes à Heidelberg vers sept heures du soir, et nous vîmes, en effet, l'affiche magnifique de Pimenti sur toutes les murailles de la ville: «Grand concerto, solo, etc.»

Dans la soirée même, en parcourant les brasse-

lo ries des théologiens et des philosophes,^ nous rencontrâmes plusieurs musiciens de la Forêt Noire, de vieux camarades, qui nous engagèrent dans leur troupe. \ Il y avait le vieux Brêmer, le violoncelliste ; ses deux fils Ludvvig et Karl, deux bons

15 seconds violons; Heinrich Siebel, la clarinette; la grande Berthe avec sa harpe ; puis Wilfrid et sa contre-basse, et moi comme premier violon.

Il fut arrêté que nous irions ensemble, et qu'après la Noël, nous partagerions en frères. Wilfrid

20 avait déjà loué, pour nous deux, une chambre au sixième étage de la petite auberge du Pied-de- Monton, à quatre kreutzers^ la nuit. A proprement parler, ce n'était qu'un grenier; mais heureusement il y avait un fourneau de tôle, et nous

25 y fîmes du feu pour nous sécher.

'l'Électeur, Germ. Kurfiirstenallée.

'des théologiens et des philosophes is a playful référence to the students of Heidelberg University.

^kreutzer, a copper coin of various value, hère best left untranslated.

Comme nous étions assis tranquillement à rôtir des marrons et à boire une cruche de vin, voilà que' la petite Annette, la fille d'auberge, en petite jupe coquelicot et cornette de velours noir, les joues vermeilles, les lèvres roses comme un bou- 5 quet de cerises .... Annette monte l'escalier quatre à quatre,^ frappe à la porte, et vient se jeter dans mes bras, toute réjouie.

Je connaissais cette jolie petite depuis longtemps, nous étions du même village, et puisqu'il 10 faut tout vous dire, ses yeux pétillants, son air espiègle m'avaient captivé le cœur.

«Je viens causer un instant avec toi, me dit-elle, en s'asseyant ^ur un escabeau. Je t'ai vu monter tout à l'heure, et me voilà !» 15

Elle se mit alors à babiller, me demandant des nouvelles de celui-ci, de celui-là, enfin de tout le village: c'était à peine si^ j'avais le temps de lui répondre. Parfois elle s'arrêtait et me regardait avec une tendresse inexprimable. Nous serions 20 restes là jusqu'au lendemain, si la mère Grédel Dick ne s'était mise à crier dans l'escalier:

«Annette! Annette! viendras-tu?

— Me voilà, madame, me voilà ! » fit la pauvre enfant, se levant toute surprise. Elle me donna 25 une petite tape sur la joue et s'élança vers la porte ; mais au moment de sortir elle s'arrêta :

' voila que. a lively form of expression — suadenly, etc. Note ihe infin. idiom, à rôtir, roastittg.

'quatre à quatre, four steps at a lime — on the run. •c'était à peine si, idiom: I hardly had time, etc.

«Ah! s*écria-t-elle en revenant, j'oubliais de

vous dire ; avez-vous appris?

— Quoi donc ?

— La mort de notre pro-recteur^ Zâhn ! 5 — Et que nous importe cela?

— Oui, mais prenez garde, prenez garde, si vos papiers"'^ ne sont pas en règle. Demain à huit heures, on viendra vous les demander. On arrête tant de monde, tant de monde depuis quinze

lo jours! Le pro-recteur a été assassiné dans la bibliothèque du cloître Saint-Christophe hier soir. La semaine dernière on a pareillement assassiné le vieux sacrificateur^ Ulmet Elias, de iz. rue des Juifs !^ Quelques jours avant, on a tué la vieille

15 Christina Hâas et le marchand d'agates Séligmann! Ainsi, mon pauvre Kasper, fit-elle tendrement, veille bien suc- toi, et que tous vos papiers soient en ordre. »

Tandis qu'elle parlait, on criait toujours d'en

20 bas :

«Annette! Annette ! viendras-tu? Oh! la malheureuse, qui me laisse toute seule !»

Et les cris des buveurs s'entendaient aussi, demandant du vin, de la bière, du jambon, des sau-

25 cisses. Il fallut bien partir. Annette descendit

' pro-recteur, vice-rector (meaning, probably, of the University — the rector ex officia being the reigning prince).

* vos papiers, meaning, yoiir passport, as was formerly required of ail travellers.

'sacrificateur, Jewish high-priest.

*rue des Juifs, Jew strect — or untranslated.

en courant comme elle était venue, et répondant de sa voix douce :

« Mon Dieu ! . . . mon Dieu ! . . . qu'y a-t-il donc/ madame, pour crier de la sorte ? . . . Ne croirait-on pas que le feu est dans la maison ! ... » 5

Wilfrid alla refermer la porte, et, ayant repris sa place, nous nous regardâmes, non sans quelque inquiétude.

«Voilà de singulières nouvelles, dit-il .... Au moins tes papiers sont-ils en règle? lo

— Sans doute. »

Et je lui fis voir mon livret.

« Bon, le mien est là .... Je l'ai fait viser ^ avant de partir. . . . Mais c'est égal, tous ces meurtres ne nous annoncent rien de bon. ... Je crains que nous 15 ne fassions pas^ nos affaires ici ... . Bien des familles sont dans le deuil . . . , et d'ailleurs les ennuis, les inquiétudes. . . .

— Bah ! tu vois tout en noir, » lui dis-je.

Nous continuâmes à causer de ces événements 20

étranges jusque passé minuit.

Tout à coup Wilfrid, ôtant sa veste, s'écria : «Il est temps de dormir. . , . Mets encore une

bûche au fourneau et couchons-nous.

' qu'y a-t-il donc, whai's the maiter theti, that you scream so?

'viser, / had it examined — as was required at each point of arrivai or departure.

'que nous ne fassions pas,/ fcar -we shall not sxicceed hère.

— Oui, c'est ce que nous avons ^ de mieux à faire. »

Ce disant, je tirai mes bottes, et deux minutes après nous étions étendus sur la paillasse, la cou- 5 verture tirée jusqu'au menton, un gros rondin sous la tête pour oreiller. Wilfrid ne tarda point à s'endormir. La lumière du petit poêle allait et venait .... Le vent redoublait au dehors ... et, tout en rêvant, je m'endormis à mon tour comme un lo bienheureux.

Vers deux heures du matin je fus éveillé par un bruit inexplicable; je crus d'abord que c'était un chat courant sur les gouttières; mais ayant mis l'oreille contre les bardeaux, mon incertitude ne 15 fut pas longue: quelqu'un marchait sur le toit. Je poussai Wilfrid du coude pour l'éveiller. «Chut !» fit-il en me serrant la main. Il avait entendu comme moi. La flamme jetait alors ses dernières lueurs, qui se débattaient con- 2otre la muraille décrépite. J'allais me lever, quand, d'un seul coup, la petite fenêtre, fermée par un fragment de brique, fut poussée et s'ouvrit: une tête pâle, les cheveux roux, les yeux phosphorescents, les joues frémissantes, parut . . . , regardant 25 a l'intérieur. Notre saisissement fut tel que nous n'eûmes pas la force de jeter un cri. L'homme passa une jambe, puis l'autre, par la lucarne et descendit dans notre grenier avec tant de pru-

' c'est ce que nous avons, it is the best we can do. Note in this idiom the omission of the article of the superlative.

dence, que pas un atome ne bruit ^ sous ses pas.

Cet homme, large et rond des épaules, court, trapu, la face crispée comme celle d'un tigre à l'affût, n'était autre que le personnage bonasse^ 5 qui nous avait donné des conseils sur la route de Hcidelberg. Que sa physionomie nous parut changée alors ! Malgré le froid excessif, il était en manches de chemise ; il ne portait qu'une simple culotte serrée autour des reins, des bas de laine et lo des souliers à boucles d'argent. Un long couteau taché de sang brillait dans sa main.

Wilfrid et moi nous nous crûmes perdus. . . . Mais lui ne parut pas nous voir dans l'ombre oblique de la mansarde, quoique la flamme se fût 15 ranimée au courant d'air glacial de la lucarne. Il s'accroupit sur un escabeau et se prit à grelotter d'une façon bizarre .... Subitement ses yeux, d'un vert jaunâtre, s'arrêtèrent sur moi . . ., ses narines se dilatèrent . . . , il me regarda plus d'une longue 20 minute .... Je n'avais plus une goutte de sang dans les veines! Puis, se tournant vers le poêle, il toussa d'une voix rauque, pareille à celle d'un chat, sans qu'un seul muscle de sa face tressaillît. II tira du gousset de sa culotte une grosse mon- 25 tre, fit le geste d'un homme qui regarde l'heure, et, soit distraction' ou tout autre motif, il la dé-

' pas un atome, etc., there loas not the least soiind. 'bonasse, here ironical; see p. 33, 1. 9. ' soit distraction, whcther from distraction or any other motive.

posa sur la table. Enfin, se levant comme incertain, il considéra la lucarne, parut hésiter, et sortit, laissant la porte ouverte tout au large.^ Je me levai aussitôt pour pousser le verrou,

5 mais déjà les pas de l'homme criaient dans l'escalier à deux étages en dessous. Une curiosité invincible l'emporta sur ma terreur, et, comme je l'entendais ouvrir une fenêtre donnant sur la cour, moi-même je m'inclinai vers la lucarne de l'esca-

10 lier en tourelle ^ du même côté, et je frémis en apercevant l'homme fuir sur' la haute muraille, la tête penchée en avant et son long couteau à la main, tandis que le vent soufflait avec des sififlements lugubres, f

15 II gagna le toit en face et disparut dans une lucarne.

> Je croyais rêver. Pendant quelques instants je restai là, bouche béante, la poitrine nue, les cheveux flottants, sous le grésil qui tombait du toit.

20 Enfin, revenant de ma stupeur, je rentrai dans notre réduit et trouvai Wilfrid, qui me regarda tout hagard et murmurant une prière à voix basse. Je m'empressai de remettre du bois au fourneau, ■ de passer mes habits et de fermer le verrou.

25 «Eh bien? demanda mon camarade en se levant.

— Eh bien ! lui répondis-je, nous en sommes

' ouverte tout au large, wiJe open.

'l'escalier en tourelle, the winding stairway.

réchappes^ . . . Si cet homme ne nous a pas vus, c'est que ^ Dieu ne veut pas encore notre mort.

— Oui, fit-il .... oui ! c'est l'un des assassins dont nous parlait Annette .... Grand Dieu i. . . quelle figure .... et quel couteau ! » 5

Il retomba sur la paillasse .... Moi, je vidai d'un trait ce qui restait de vin dans la cruche, et comme le feu s'était ranimé, que^ la chaleur se répandait de nouveau dans la chambre, et que le verrou me paraissait solide, je repris courage. lo

Pourtant, la montre était là ... . l'homme pouvait revenir la chercher ! . . . Cette idée nous glaça d'épouvante.

« Qu'allons-nous faire, maintenant? dit Wilfrid. Notre plus court serait de reprendre tout de suite 15 le chemin de la Forêt Noire !

— Pourquoi ?

— Je n'ai plus envie de jouer de la contrebasse .... Arrangez-vous comme vous voudrez.^;. .

— Mais pourquoi donc? Qu'est-ce qui nous 20 force à partir? Avons-nous commis un crime?

— Parle bas .... parle bas .... fit-il Rien que *

ce mot crime, si quelqu'un l'entendait, pourrait nous faire pendre .... De pauvres diables comme nous servent d'exemples aux autres .... On ne 25

' nous en sommes réchappes, we hâve vtade a narrow escaf'e.

* c'est que, it is ùecause, etc.

'que. repeats comme: as — anJ as.

* rien que, nuthing out, mercly.

regarde pas longtemps s'ils commettent des crimes.... Il suffit qu'on trouve cette montre

— Écoute, Wilfrid, lui dis-je, il ne s'agit pas de ^ 5 perdre la tête. Je veux bien croire qu'un crime a

été commis ce soir dans notre quartier .... Oui, je le crois. . . . c'est même très-probable .... mais, en pareille circonstance, que doit faire un honnête homme? Au lieu de fuir, il doit aider la justice, 10 il doit . . .. '

— Et comment, comment l'aider?

— Le plus simple sera de prendre la montre et d'aller la remettre demain au grand bailli, en lui racontant ce qui s'est passé.

15 — Jamais jamais .... je n'oserai toucher cette

montre ! ^

— Eh bien! moi, j'irai. Couchons-nous et tâchons de dormir encore s'il est possible.

— Je n'ai plus envie de dormir.

20 — Alors, causons .... allume ta pipe .... attendons le jour .... Il y a peut-être encore du monde à l'auberge .... si tu veux, nous descendrons.

— J'aime mieux rester ici.

— Soit!»

25 Et nous reprîmes notre place au coin du feu.

Le lendemain, dès que le jour parut, j'allai

prendre la montre sur la table.^ C'était une

' il ne s'agit pas de, it is no time to, etc. ' sur la table, off the table.

montre très-belle, à double cadran ; l'un marquait les heures, l'autre les minutes. Wilfrid parut plus rassuré.

« Kasper, me dit-il, toute réflexion faite, il convient mieux que j'aille voir le bailli. Tu es trop 5 jeune pour entrer dans de telles affaires.... Tu t'expliquerais mal !

— C'est comme tu voudras.

— Oui, il paraîtrait bien étrange qu'un homme de mon âge envoyât un enfant. 10

— Bien .... bien .... je comprends, Wilfrid. » ^^ Il prit la montre, et je remarquai que son amourpropre seul le poussait à cette résolution : il aurait rougi, sans doute, devant ses camarades, d'avoir montré moins de courage que moi. 15

Nous descendîmes du grenier tout méditatifs. En traversant l'allée qui donne sur la rue Saint- Christophe, nous entendîmes le cliquetis des verres et des fourchettes.... Je distinguai la voix du vieux Brêmer et de ses deux fils, Ludwig et Karl. 20

« Ma foi, dis-je à Wilfrid, avant de sortir, nous ne ferions pas mal de boire un bon coup. » '

En même temps je poussai la porte de la salle. Toute notre société était là, les violons, les cors de chasse suspendus à la muraille; la harpe dansas un coin. Nous fûmes accueillis par des cris jojeux. On s'empressa de nous faire place à table.

« Hé ! disait le vieux Brêmer, bonne journée, camarades .... Du vent ! ... de la neige ! . . . Toutes ' boire un bon coup, to take one good drink.

les brasseries seront pleines de monde ; chaque flocon qui tourbillonne dans l'air est un florin qui nous tombera dans la poche ! »

J'aperçus ma petite Annette, fraîche, dégourdie,

5 me souriant des yeux et des lèvres avec amour. Cette vue me ranima... . Les meilleures tranches de jambon étaient pour moi, et chaque fois qu'elle venait déposer une cruche à ma droite, sa douce main s'appuyait avec expression sur mon épaule.

lo Oh ! que mon cœur sautillait, en songeant aux marrons que nous avions croqués^ la veille ensemble ! Pourtant, la figure pâle du meurtrier passait de temps en temps devant mes yeux et me faisait tressaillir .... Je regardais Wilfrid, il était tout

15 méditatif. Enfin, au coup de huit heures, notre troupe allait partir, lorsque la porte s'ouvrit, et que trois escogriffes, la face plombée, les yeux brillants comme des rats, le chapeau déformé, suivis de plusieurs autres de la même espèce, se

20 présentèrent sur le seuil. L'un d'eux, au nez long, un énorme gourdin suspendu au poignet, s'avança en s'écriant:

«Vos papiers, messieurs?»

Chacun s'empressa de satisfaire à sa demande.

25 Malheureusement Wilfrid, qui se trouvait debout auprès du poêle, fut pris d'un tremblement subit, et comme l'agent de police, à l'œil exercé,^ suspen-

' marrons que nous avions croqués. — See p. 36, 1. i. ^ à l'œil exercé, with pradiced eye. — sa lecture, i.e. of the papers handed him.

dait sa lecture pour l'observer d'un regard équivoque, il eut la funeste idée de faire glisser la montre dans sa botte .... mais, avant qu'elle eût atteint sa destination, l'agent de police frappait sur la cuisse de mon camarade et s'écriait d'un ton 5 goguenard :

« Hé, hé ! il paraît que ceci nous gène ? » ^

Alors Wilfrid tomba en faiblesse, à la grande stupéfaction de tout le monde .... il s'aiïaissa sur un banc, pâle comme la mort, et Madoc, le chef 10 de la police, sans gêne, ouvrit son pantalon et en retira la montre avec un méchant éclat de rire .... Mais à peine l'eut-il regardée, qu'il devint grave, et se tournant vers ses agents :

« Que personne ne sorte ! s'écria-t-il d'une voix ^5 terrible. Nous tenons la bande .... Voici la montre du doyen ^ Daniel Van den Berg . . . . Attention. . . . Les menottes ! »

Ce cri nous traversa jusqu'à la moelle des os. Il se fît un tumulte épouvantable .... Moi, nous sen-20 tant perdus, je me glissai sous le banc, près du mur, et comme on enchaînait le pauvre vieux Brêmer, ses fils Henrich, Wilfrid, qui sanglotaient et protestaient .... je sentis une petite main me passer sur le cou . . . . la douce main d'Aiinctte, 25 où j'imprimai mes lèvres pour dernier adieu .... Mais elle me prit par l'oreille, m'attira douce-

' que ceci nous gêne, that somethitti^'s the matter hère. ' Doyen, dean — or président — of a guild, as will appear hereaftcr.

ment .... doucement .... Je vis la porte du cellier ouverte sous un bout de la table .... Je m'y laissai glisser. . . . La porte se referma !

Ce fut l'affaire d'une seconde, au milieu de la

5 bagarre.

A peine au fond de mon trou, on trépignait déjà sur la porte .... puis tout devint silencieux: mes pauvres camarades étaient partis ! — La mère Grédel Dick jetait son cri de paon sur le seuil de son

lo allée, disant que l'auberge du Pied-de- Mouton était déshonorée. .

Je vous laisse à penser les réflexions que je dus faire ^ durant tout un jour, blotti derrière une futaille, les reins courbés, les jambes repliées sous

'5 moi, songeant que si un chien descendait à la cave ^ . . que s'il prenait fantaisie^ à la cabaretière de venir elle-même remplir la cruche .... que si la tonne se vidait dans le jour et qu'il fallût^ en mettre une autre en perce .... que le moindre

2o hasard enfin pouvait me perdre.

Toutes ces idées et mille autres me passaient par la tête. Annette, non moins troublée que moi, par excès de prudence refermait la porte chaque fois qu'elle remontait du cellier. — J'enten-

25 dis la vieille lui crier :

«Mais laisse donc cette porte. Es-tu folle de perdre la moitié de ton temps à l'ouvrir?» ,

' que je dus faire, which I must hâve viade. 's'il prenait fantaisie, impersonal idiom-t-if the fancy should take — or if she shotild take, etc. ' que — with subj. — repeats si: and if , etc.

Alors, la porte resta entre-bâillée, et du fond de l'ombre je vis les tables se garnir de nouveaux buveurs.— J'entendais des cris, des discussions, des histoires sans fin sur la fameuse bande.

«Oh! les scélérats, disait l'un, grâce au ciel on 5 les tient! Quel fléau pour Heidelberg ! . . . On n'osait plus se hasarder dans les rues après dix heures .... Le commerce en souffrait .... Enfin, c'est fini, dans quinze jours, tout sera rentré dans l'ordre. lo

— Voyez-vous ces musiciens de la Forêt Noire, criait un autre .... c'est un tas de bandits! ils s'introduisent dans les maisons sous prétexte de faire de la musique. ... Ils observent les serrures, les coffres, les armoires, les issues, et puis, un beau i5 matin, on apprend que maître un tel a eu la gorge coupée dans son lit ... . que sa femme a été massacrée .... ses enfants égorgés .... la maison pillée de fond en comble .... qu'on a mis le feu à la grange .... ou autre chose dans ce genre .... 20 Quels misérables! On devrait les exterminer tous sans miséricorde .... au moins le pays serait tranquille.

— Toute la ville ira les voir pendre, disait la mère Grédel .... Ce sera le plus beau jour de ma 25 vie !

— Savez-vous que sans la montre du doyen Daniel, on n'aurait jamais trouvé leur trace? Hier soir la montre disparaît .... Ce matin, maître Daniel en donne le signalement à la police . . . . 30

LA MONTRE DU DOYEN. At^

une heure après, Madoc mettait la main sur toute la couvée .... hé ! hé ! hé ! »

Et toute la salle de rire aux éclats.^ La honte, l'indignation, la peur, me faisaient frémir tour à 5 tour.

Cependant la nuit vint. Quelques buveurs seuls restaient encore à table. On avait veillé la nuit précédente; j'entendais la grosse propriétaire qui bâillait et murmurait:

lo « Ah ! mon Dieu, quand pourrons-nous aller nous coucher?»

Une seule chandelle restait allumée dans la salle.

«Allez dormir, madame, dit la douce voix d'An- 15 nette, je veillerai bien toute seule jusqu'à ce que ces messieurs s'en aillent. »

Quelques ivrognes comprirent cette invitation

et se retirèrent; il n'en restait plus qu'un, assoupi

en face de sa cruche. Le wachtmann, étant venu

20 faire sa ronde, l'éveilla, et je l'entendis sortir à son

tour, grognant et trébuchant jusqu'à la porte. •<

«Enfin, me dis-je, le voilà parti; ce n'est pas malheureux. La mère Grédel va dormir, et la petite Annette ne tardera point à me délivrer.» 25 Dans cette agréable pensée je détirais déjà mes membres engourdis, quand ces paroles de la grosse cabaretière frappèrent mes oreilles :

' de rire aux éclats, infin. idiom, — absolute or elliptical : burst oui laug/iing.

« Annette, va fermer, et n'oublie pas de mettre la barre. Moi, je descends à la cave.»

Il paraît qu'elle avait cette louable habitude pour s'assurer que tout était en ordre. -^

«Mais, madame, balbutia la petite, le tonneau 5 n'est pas vide ; vous n'avez pas besoin ....

— Mêle-toi de tes affaires,» ^ interrompit la grosse femme, dont la chandelle brillait déjà sur l'escalier.

Je n'eus que le temps de me replier de nouveau 10 derrière la futaille. La vieille, courbée sous la voûte basse du cellier, allait d'une tonne à l'autre, et je l'entendais murmurer:

«Oh! la coquine, comme elle laisse couler le vin! Attends, attends, je vais t'apprendre à 15 mieux fermer les robinets. A-t-on jamais vu ! A-t-on jamais vu !»

La lumière projetait les ombres contre le mur humide. Je me dissimulais^ de plus en plus.

Tout à coup, au moment où je croyais la visite 20 terminée, j'entendis la grosse mère exhaler un soupir, mais un soupir si long, si lugubre, que l'idée me vint aussitôt qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Je hasardai un œil .... le moins possible; et qu'est-ce que je vis?- Dame Grcdel 25 Dick, la bouclie béante, les yeux hors de la tête, contemplant le dessous do la tonne, derrière laquelle je me tenais immobile. Elle venait d'aper-

' mêle-toi, etc., mind your own business. ' dissimulais, lyicJ to conceal myself.

cevoir un de mes pieds sous la solive servant de cale, ^ et s'imaginait sans doute avoir découvert le chef des brigands, caché là pour l'égorger pendant la nuit. Ma résolution fut prompte: je me re- 5 dressai en murmurant:

«Madame, au nom du ciel! ayez pitié de moi. Je suis . . . .»

Mais alors, elle, sans me regarder, sans m'écouter, se prit à jeter des cris de paon, des cris à vous

lo déchirer les oreilles,^ tout en grimpant l'escalier aussi vite que le ^ lui permettait son énorme corpulence. De mon côté, saisi d'une terreur inexprimable, je m'accrochai à sa robe, pour la prier à genoux. Mais ce fut pis encore :

^5 «Au secours! à l'assassin ! ^ Oh! ah ! mon Dieu ! Lâchez-moi. Prenez mon argent. Oh! oh!» C'était effrayant. J'avais beau lui dire: « Madame, regardez-moi. Je ne suis pas ce que vous pensez .... »

2o Bah ! elle était folle d'épouvante, elle radotait, elle bégayait, elle piaillait d'un accent si aigu que si nous n'eussions été sous terre, tout le quartier en eût été éveillé.^ Dans cette extrémité, ne consultant que raa rage, je lui grimpai sur le dos, et

^5 j'atteignis avant elle la porte, que je lui refermai

'servant de cale — as a block — for the cask to rest on.

'a vous déchirer, etc., idiom, as in English : to split your

ears.

'le — iniplies de grimper — in English omitted, or, to do so. * Au secours ! à l'assassin, //e/fi/ Murdir!

sur le nez comme la foudre, ayant soin d'assujettir* le verrou. Pendant la lutte, la lumière s'était éteinte, dame Grédel restait dans les ténèbres, et sa voix ne s'entendait plus que faiblement, comme dans le lointain. 5

Moi, épuisé, anéanti, je regardais Annette dont le trouble égalait le mien. Nous n'avions plus la force de nous dire un mot, et nous écoutions ces cris expirants, qui finirent par s'éteindre:'"^ la pauvre femme s'était évanouie. lo

«Oh! Kasper, me dit Annette en joignant les mains, que faire, mon Dieu, que faire? Sauvetoi .... Sauve-toi . . . On a peut-être entendu .... Tu l'as donc tuée ?

— Tuée ! . . . moi ? ^5

— Eli bien ! échappe-toi Je vais t'ouvrir.»

En effet, elle leva la barre, et je me pris à courir

dans la rue, sans même la remercier .... Ingrat ! Mais j'avais si peur .... le danger était si pressant le ciel si noir ! Il faisait un temps abomi- 20

nable : pas une étoile au ciel . . . pas un réverbère allumé .... Et le vent .... et la neige! Ce n'est qu'après avoir couru au moins une demi-heure, que je m'arrêtai pour reprendre haleine ... Et qu'on s'imagine^ mon épouvante quand, levant les 25 yeux, je me vis juste en face du Picd-de-Mouîon. Dans ma terreur, j'avais fait le tour du quartier,

' assujettir, fastcn, clanip.

' finirent par s'éteindre, fnitilly died ont.

■•qu'on s'imagine, you tnay itnagine.

peut-être trois ou quatre fois de suite .... Mes jambes étaient lourdes, boueuses .... mes genoux vacillaient.

L'auberge, tout à l'heure déserte, bourdonnait 5 comme une ruche ; des lumières couraient d'une fenêtre à l'autre .... Elle était sans doute pleine d'agents de police. Alors, malheureux, épuisé par le froid et la faim, désespéré, ne sachant où trouver un asile, je pris la plus singulière de

10 toutes les résolutions:

(» Ma foi, me dis-je, mourir pour mourir^ .... autant être pendu que de laisser ses os en plein champ sur la route de la Forêt Noire ! »

Et j'entrai dans l'auberge, pour me livrer moi-

15 même à la justice. Outre les individus râpés,^ aux chapeaux déformés, aux triques énormes, que j'avais déjà vus le matin, et qui allaient, venaient, furetaient et s'introduisaient partout, il y avait alors devant une table le grand bailli Zimmer,

20 vêtu de noir, Tair grave, l'œil pénétrant, et le secrétaire Rôth, avec sa perruque rousse, sa grimace imposante et ses larges oreilles plates comme des écailles d'huîtres. C'est à peine si^ l'on fît attention à moi, circonstance qui modifia tout

25 de suite ma résolution. Je m'assis dans l'un des

' mourir pour mourir, etc., as ivell die one time as ancther; as well be hung as to leave one' s boues, etc. In the last clause note the infin. forms.

' râpés, shabby.

^ c'est à peine si — as heretofore : hardly, etc.

coins de la salle, derrière le grand fourneau de fonte, en compagnie de deux ou trois voisins, accourus pour voir ce qui se passait, et je demandai tranquillement une chopinc de vin et un plat de choucroute. 5

Annette faillit ^ me trahir •

« Ah ! mon Dieu, fît-elle, est-ce possible?»

Mais une exclamation de plus ou de moins ^ dans une telle cohue ne signifiait absolument rien .... Personne n'y prit garde ; et, tout en mangeant ^ lo du meilleur appétit, j'écoutai l'interrogatoire que subissait dame Grédel, accroupie dans un large fauteuil, les cheveux épars et les yeux encore ccarquillcs par la peur.

«Quel âge paraissait avoir cet homme? lui de- 15 manda le bailli.

— De quarante à cinquante ans, monsieur. . . . C'était un homme énorme, avec des favoris noirs .... ou bruns .... je ne sais pas au juste .... le nez long .... les yeux verts. 20

— N'avait-il pas quelques signes particuliers .... des taches au visage .... des cicatrices?

— Non .... je ne me rappelle pas .... Il n'avait qu'un gros marteau .... et des pistolets ....

— Fort bien. Et que vous a-t-il dit ? 25

— Il m'a prise à la gorge .... Heureusement j'ai

'faillit — failcd, i.e. just failed : cairu iicar, etc. *de plus ou de moins, more o> iess.

*tout en mangeant — tout cmphasizes the contrast: though, etc.

crié si haut que la peur l'a saisi .... et puis, je me suis défendue avec les ongles .... Ah ! quand on veut vous massacrer .... on se défend, monsieur ! . . .

5 — Rien de plus naturel, de plus légitime, madame .... Écrivez, monsieur Rôth .... Le sangfroid de cette bonne dame a été vraiment admirable ! »

Ainsi du reste de la déposition, lo On entendit ensuite Annette, qui déclara simplement avoir été si troublée qu'elle ne se souvenait de rien.

« Cela suffît, dit le bailli ; s'il nous faut ^ d'autres renseignements, nous reviendrons demain. » '5 Tout le monde sortit, et je demandai à la dame Grédel une chambre pour la nuit. Elle n'eut pas le moindre souvenir de m'avoir vu ... . tant la peur lui avait troublé la cervelle.

«Annette, dit-elle, conduis monsieur à la petite

2o chambre verte du troisième. '^ Moi, je ne tiens plus

sur mes jambes .... Ah ! mon Dieu .... mon

Dieu .... à quoi n'est-on pas exposé dans ce

monde ! »

Elle se prit à sangloter, ce qui la soulagea. 25 Annette, ayant allumé une chandelle, me conduisit dans la chambre désignée, et quand nous fûmes seuls:

" Oh ! Kasper Kasper s'écria-t-elle naïve-

' s'il nous faut, // we need.

' du troisième, on the third Jloor.

ment .... qui aurait jamais cru que tu étais de la bande? Je ne me consolerai jamais d'avoir aimé un brigand !

— Comment, Annette .... toi aussi ! lui répondis-je en m'asseyant désolé .... Ah ! tu 5 m'achèves ! »

J'étais prêt à fondre en larmes .... Mais elle, revenant aussitôt de son injustice et m'entourant de ses bras :

«Non! non! fit-elle .... Tu n'es pas de la 10 bande .... Tu es trop gentil pour cela, mon bon Kasper .... Mais c'est égal ^ .... tu as un fier courage tout de même d'être revenu !»

Je lui dis que j'allais mourir de froid dehors, et que cela seul m'avait décidé. Nous restâmes 15 quelques instants tout pensifs, puis elle sortit pour ne pas éveiller les soupçons de dame Grédel. Quand je fus seul, après m'être assuré que les fenêtres ne donnaient sur aucun mur et que le verrou fermait bien, je remerciai le Seigneur de 20 m'avoir sauvé dans ces circonstances périlleuses. Puis m'étant couché, je m'endormis profondément.

Le lendemain, je m'éveillai vers huit heures. Le temps était humide et terne. En écartant le 25 rideau de mon lit, je remarquai que la neige

' c'est égal, ail the same — no matter.

s'était amoncelée au bord des fenêtres: les vitres en étaient toutes^ blanches. Je me pris à rêver tristement au sort de mes camarades; ils avaient dû bien^ souffrir du froid .... la grande Berthe et 5 le vieux Brêmer surtout! Cette idée me serra le cœur.

■ Comme je rêvais ainsi, un tumulte étrange s'éleva dehors. Il se rapprochait de l'auberge, et ce n'est pas sans inquiétude que je m'élançai vers

loune fenêtre, pour juger de ce nouveau péril.

On venait confronter la fameuse bande avec dame Grédel Dick, qui ne pouvait sortir après les terribles émotions de la veille. Mes pauvres compagnons descendaient la rue bourbeuse, entre

15 deux files d'agents de police, et suivis d'une avalanche de gamins, hurlant et sifflant comme de vrais sauvages. Il me semble encore voir cette scène affreuse : le pauvre Brêmer, enchaîné avec son fils Ludwig, puis Karl et Wilfrid, et enfin la

20 grande Berthe, qui marchait seule derrière et criait d'une voix lamentable :

« Au nom du ciel, messieurs, au nom du ciel .... ayez pitié d'une pauvre harpiste innocente!... Moi .... tuer ! . . . moi .... voler ! Oh ! Dieu !

25 est-ce possible ! »

Elle se tordait, les mains. Les autres étaient mornes, la tête penchée, les cheveux pendant sur la face.

' toutes — note the form — adjective or adverb ? 'avaient dû, etc., tnust hâve suffered much.

Tout ce monde s'engouiïra dans l'allée sombre de l'auberge. Les gardes en expulsèrent les étrangers ... . On referma la porte, et la foule avide resta dehors, les pieds dans la boue, le nez aplati contre les fenêtres. 5

Le plus profond silence s'établit alors dans la maison. M'étant habillé, j'entr'ouvris la porte de ma chambre pour écouter, et voir s'il ne serait pas possible de reprendre la clef des champs.^

J'entendis quelques éclats de voix, des allées et lo des venues aux étages inférieurs, ce qui me convainquit que les issues étaient bien gardées. Ma porte donnait sur le palier, juste en face de la fenêtre que l'homme avait ouverte pour fuir. Je n'y fis d'abord pas attention .... Mais comme je 15 restais là, tout à coup je m'aperçus que la fenêtre était ouverte, qu'il n'y avait point de neige sur son bord, et, m'étant approché, je vis de nouvelles traces sur le mur. Cette découverte me donna le frisson. L'homme était revenu!... Il revenait 20 peut-être toutes les nuits : le chat, la fouine, le furet. . . . tous les carnassiers ont ainsi leur passage habituel. Quelle révélation ! Tout s'éclairait dans mon esprit d'une lumière mystérieuse.

« Oh ! si c'était vrai, me dis-je, si le hasard ve- 25 nait de me livrer le sort de l'assassin .... mes pauvres camarades seraient sauvés ! »

Et je suivis des yeux cette trace, qui se prolon-

' reprendre la clef des champs, phrase: (o make »iy escape again.

geait avec une netteté surprenante, jusque sur le toit voisin.

En ce moment, quelques paroles de l'interrogatoire frappèrent mes oreilles.... On venait d'ou- 5 vrir la porte de la salle pour renouveler l'air.... J'entendis :

«Reconnaissez-vous avoir, le 20 de ce mois, participé à l'assassinat du sacrificateur Ulmet Elias?»

Puis quelques paroles inintelligibles.

10 « Refermez la porte, Madoc, dit la voix du bailli .... refermez la porte .... Madame est souffrante .... »

Je n'entendis plus rien.

La tête appuyée sur la rampe, une grande réso. 15 lution se débattait alors en moi. «Je puis sauver mes camarades, me disais-je ; Dieu vient de m'indiquer le moyen de les rendre à leurs familles .... Si la peur me fait reculer devant un tel devoir, c'est moi qui les aurai assassinés. .. . Mon repos, 20 mon honneur, seront perdus à jamais. ... Je me jugerai le plus lâche. ... le plus vil des misérables !» Longtemps j'hésitai ; mais tout à coup ma résolution fut prise. ... Je descendis et je pénétrai dans la cuisine.

25 «N'avez-vous jamais vu cette montre, disait le bailli à dame Grédel ; recueillez bien vos souvenirs, madame.»

Sans attendre la réponse, je m'avançai dans la salle, et, d'une voix ferme, je répondis: 30 «Cette montre, monsieur le bailli .... je l'ai vue

6o LA MONTRE DU DOYEN.

entre les mains de l'assassin lui-même .... Je la reconnais .... Et, quant à l'assassin, je puis vous le livrer ce soir, si vous daignez m'entendre. »

Un silence profond s'établit autour de moi ! tous les assistants se regardaient l'un l'autre avec 5 stupeur ; mes pauvres camarades parurent se ranimer.

« Qui ctes-vous, monsieur ? me demanda le bailli revenu de son émotion.

— Je suis le compagnon de ces infortunés, et je 10 n'en ai pas honte, car tous, monsieur le bailli, tous, quoique pauvres, sont d'honnêtes gens .... Pas un d'entre eux n'est capable de commettre les crimes qu'on leur impute. »

Il y eut un nouveau silence. La grande Berthe 15 se prit à sangloter tout bas ; le bailli parut se re. cueillir. Enfin, me regardant d'un œil fixe:

«Où donc prétendez-vous nous livrer l'assassin ?

— Ici même, monsieur le bailli .... dans cette maison.... Et, pour vous convaincre, je ne de- 20 mande qu'un instant d'audience particulière.

— Voyons,» dit-il en se levant.

Il fît signe au chef de la police secrète, Madoc, de nous suivre, aux autres de rester. Nous sortîmes. 25

Je montai rapidement l'escalier. Ils étaient sur mes pas. Au troisième,^ m'arrêtant devant la fenêtre et leur montrant les traces de l'hominc imprimées dans la neige :

' au troisième, i e. étage.

«Voici les traces de l'assassin, leur dis-je . . . . C'est ici qu'il passe chaque soir .... Il est venu hier à deux heures du matin .... Il est revenu cette nuit ^ . . . Il reviendra sans doute ce soir. » 5 Le bailli et Madoc regardèrent les traces quelques instants sans murmurer une parole.

« Et qui vous dit que ce sont les pas du meurtrier?» me demanda le chef de la police d'un air de doute.

10 Alors je leur racontai l'apparition de l'assassin dans notre grenier. Je leur indiquai, au-dessus de nous, la lucarne d'oii je l'avais vu fuir au clair de lune, ce que n'avait pu faire Wilfrid, puisqu'il était resté couché .... Je leur avouai que le hasard seul 15 m'avait fait découvrir les empreintes de la nuit précédente.

«C'est étrange, murmurait le bailli ; ceci modifie beaucoup la situation des accusés. Mais comment nous expliquez-vous la présence du meurtrier dans 20 la cave de l'auberge ?

— Ce meurtrier, c'était moi, monsieur le bailli!»

Et je lui racontai simplement ce qui s'était passé la veille, depuis ra:rrestation de mes camarades jusqu'à la nuit close, au moment de ma fuite. 25 «Cela sufifit,» dit-il.

Et se tournant vers le chef de la police :

«Je dois vous avouer, Madoc, que les dépositions de ces ménétriers ne m'ont jamais paru con-

' cette nuit, last night.

62 LA MON tu: E DU DOYEN.

cluantes ; elles étaient loin de me confirmer dans l'idéede leur participation aux crimes. ... D'ailleurs, leurs papiers établissent, pour plusieurs, un alibi très difficile à démentir. Toutefois, jeune homme, malgré la vraisemblance des indices que vous nous 5 donnez, vous resterez en notre pouvoir jusqu'à la vérification du fait .... Madoc, ne le perdez pas de vue, et prenez vos mesures en conséquence.» ^

Le bailli descendit alors tout méditatif, et, repliant ses papiers, sans ajouter un mot à Tinter- 10 rogatoire :

« Qu'on reconduise les accusés à la prison, » dit-il en lançant à la grosse cabaretière un regard de mépris.

Il sortit suivi de son secrétaire. 15

Madoc resta seul avec deux agents.

« Madame, dit-il à l'aubergiste, vous garderez le plus grand silence sur ce qui vient de se passer. De plus, vous rendrez à ce brave jeune homme la chambre qu'il occupait avant-hier.» 20

Le regard et l'accent de Madoc n'admettaient pas de réplique : dame Grédel promit de faire ce que l'on voudrait, pourvu qu'on la débarrassât des brigands.

«Ne vous inquiétez pas des brigands, répliqua 25 Madoc ; nous resterons ici tout le jour et toute la nuit pour vous garder. . . . Vaquez tranquillement à vos affaires, et commencez par nous servir à

' en conséquence, accordingly.

déjeuner .... Jeune homme, vous me ferez l'honneur de déjeuner avec nous ? »

Ma situation ne me permettait pas de décHner cette offre .... J'acceptai.

5 Nous voilà donc assis en face d'un jambon et d'une cruche de vin du Rhin. D'autres individus vinrent boire comme d'habitude, provoquant les confidences de dame Grédel et d'Annette ; mais elles se gardèrent bien de parler ^ en notre présence,

10 et furent extrêmement réservées, ce qui dut leur paraître fort méritoire.

Nous passâmes toute l'après-midi à fumer des pipes, à vider des petits verres et des chopes ; personne ne faisait attention à nous.

15 Le chef de la police, malgré sa figure plombée, son regard perçant, ses lèvres pâles et son grand nez en bec d'aigle, était assez bon enfant^ après boire. Il nous racontait des gaudrioles avec verve et facilité. Il cherchait à saisir la petite Annette au

20 passage.^ A chacune de ses paroles, les autres éclataient de rire ; moi, je restais morne, silencieux.

«Allons, jeune homme, me disait-il en riant, oubliez la mort de votre respectable grand'mère. . ..

25 Nous sommes tous mortels, que diable!*... Buvez un coup et chassez ces idées nébuleuses.»

' se gardèrent bien de parler, took good care not to speak.

' bon enfant, good fello-.u .

' au passage, as she passed.

* que diable— ellipiical : What the A^vW—devil take il.

D'autres se mêlaient à notre conversation, et le temps s'écoulait ainsi au milieu de la fumée du tabac, du cliquetis des verres' et du tintement des canettes.'

Mais à neuf heures, après la visite du wacht- 5 mann, tout changea de face ; Madoc se leva et dit:

« Ah ! çà ! procédons à nos petites affaires .... Fermez la porte et les volets.... et lestement! Quant à vous, madame et mademoiselle, allez vous lo coucher ! »

Ces trois hommes, abominablement déguenillés, semblaient être plutôt de véritables brigands que les soutiens de l'ordre et de la justice. Ils tirèrent de leur pantalon des tiges de fer, armées 15 à l'extrémité d'une boule de plomb .... Le brigadier Madoc, frappant sur la poche de sa redingote, s'assura qu'un pistolet s'y trouvait .... Un instant après, il le sortit pour y mettre une capsule. * 20

Tout cela se faisait froidement .... Enfin, le chef de la police m'ordonna de les conduire dans mon grenier.

Nous montâmes.

Arrivés dans le taudis, où la petite Annette avait 25 eu soin de faire du feu, Madoc, jurant entre ses dents, s'empressa de jeter de l'eau sur le charbon , puis m'indiquant la paillasse :

'verres — canettes ( = petits vems and chopes, above), meaning brandy and bcer.

LA MOiYTRE DU DOYEN. 65

«Si le cœur vous en dit,^ vous pouvez dormir.» Il s'assit alors avec ses deux acolytes, au fond de la chambre, près du mur, et l'on souffla la lumière.

5 Je m'étais couché, priant tout bas le Seigneur d'envoyer l'assassin.

Le silence, après minuit, devint si profond, qu'on ne se serait guère douté ^ que trois hommes étaient là, l'oeil ouvert, attentifs au moindre bruit comme iodes chasseurs à l'affût de quelque bête fauve. Les heures s'écoulaient lentemicnt . . . . lentement .... Je ne dormais pas.... Mille idées terribles miC passaient par la tête .... J'entendis sonner une heure .... deux heures .... et rien .... rien n'ap- 15 paraissait !

A trois heures, un des agents de police bougea .... je crus que l'homme arrivait. ... mais tout se tut de nouveau. Je me pris alors à penser que Madoc devait me prendre pour un imposteur, 20 qu'il devait terriblement m'en vouloir,^ que le lendemain il me maltraiterait. . . . que, bien loin d'avoir servi mes cam.arades, je serais mis à la chaîne.* Après trois heures, le temps me parut extrêmement rapide ; j'aurais voulu que la nuit durât tou- 25 jours, pour conserver au moins une lueur d'espérance.

' si le cœur, etc., if you feel so inclineJ {ea = de le faire). ' ne se serait guère douté, would hardly hâve suspeded, ' devait — m'en vouloir, tmest be aiigry with nie, * mis à la chaîne, put in chains.

Comme j'étais ainsi à ressasser ^ les mêmes idées pour la centième fois .... tout à coup, sans que^ j'eusse entendu le moindre bruit .... la lucarne s'ouvrit .... deux yeux brillèrent à l'ouverture .... rien ne remua dans le grenier. 5

« Les autres se seront endormis,» ^ me dis-je.

La tête restait toujours là attentive On

eût dit que le scélérat se doutait de quelque chose .... Oh ! que mon cœur galopait .... que le sang coulait vite dans mes veines .... et pourtant le lo froid de la peur se répandait sur ma face .... Je ne respirais plus!

Il se passa bien quelques minutes ainsi .... puis .... subitement .... l'homme parut se décider .... il se glissa dans notre grenier, avec la même 15 prudence que la veille. ,

Mais au même instant un cri terrible .... un cri bref, vibrant .... retentit :

« Nous le tenons ! »

Et toute la maison fut ébranlée de fond en 20 comble .... des cris .... des trépignements ....

des clameurs rauques me glacèrent d'épouvante.

. . . L'homme rugissait .... les autres respiraient haletants .... puis il y eut un choc qui fît craquer le plancher .... je n'entendis plus qu'un grincement 25 de dents .... un cliquetis de chaînes

«De la lumière!» cria le terrible Madoc.

' j'étais a, was eut^aged in.

' sans que, suhjunclive idiom : -withoitt tny having, etc.

' se seront endormis, havc probably falUn asleep.

Et tandis que le soufre flambait, jetant dans le réduit sa lueur bleuâtre, je distinguai vaguement les agents de police accroupis sur l'homme en manches de chemise : l'un le tenait à la gorge, 5 l'autre lui appuyait les deux genoux sur la poitrine ; Madoc lui serrait les poings dans des menottes à faire craquer les os ; ^ l'homme semblait inerte ; seulement une de ses grosses jambes, nue depuis le genou jusqu'à la cheville, se relevait de lo temps en temps et frappait le plancher par un mouvement convulsif .... Les yeux lui sortaient littéralement de la tête .... une écume sanglante s'agitait sur ses lèvres.

A peine eus-je allumé la chandelle, que les 15 agents de police firent une exclamation étrange.

« Notre doyen !...)>

Et tous trois se relevant .... je les vis se regarder pâles de terreur.

L'œil de l'assassin bouffi de sang se tourna vers 20 Madoc .... Il voulut parler .... mais seulement au bout de quelques secondes .... je l'entendis murmurer :

« Quel rêve ! . . . mon Dieu .... quel rêve ! »

Puis il fit un soupir et resta immobile.

25 Je m'étais approché pour le voir .... C'était

bien lui ... . L'homme qui nous avait donné de si

bons conseils sur la route de Heidelberg ....

Peut-être avait-il pressenti que nous serions la

' à faire craquer les os, till kis bottes cracked.

cause de sa perte : on a parfois de ces pressentiments terribles ! Comme il ne bougeait plus et qu'un ^ filet de sang glissait sur le plancher poudreux, Madoc, revenu de sa surprise, se pencha sur lui et déchira sa chemise ; nous vîmes 5 alors qu'il s'était donné un coup de son grand couteau dans le coeur.

« Eh ! fit Madoc avec un sourire sinistre, M. le doyen a fait banqueroute à la potence .^. . . Il connaissait la bonne place et ne s'est pas manqué ! ^ 10 Restez ici, vous autres .... Je vais prévenir le bailli. »

Puis il ramassa son chapeau, tombé pendant la lutte, et sortit sans ajouter un mot.

Je restai seul en face du cadavre avec les deux 15 agents de police.

Le lendemain, vers huit heures, tout Heidelberg apprit la grande nouvelle. Ce fut un événement pour le pays. Daniel Van den Berg, doyen des drapiers,** jouissait d'une fortune et d'une con- 20 sidération si bien établies, que beaucoup de gens se refusèrent à croire aux abominables instincts qui le dominaient.

On discuta ces événements de mille manières

' et que repeats comme : attd as.

' fait banqueroute à la potence, cheated the gallows. ' la bonne place, the rii^ht spot (for the fatal blow). ■• doyen des drapiers, dean — chief officer — of the guild of clothiers.

différentes. Les uns disaient que le riche doyen était somnambule, et par conséquent irresponsable de ses actions .... les autres, qu'il était assassin par amour du sang, n'ayant aucun inté- 5 rêt sérieux à commettre de tels crimes .... Peutêtre était-il l'un et l'autre !

Quoi qu'il en soit,' mes compagnons furent rendus à la liberté. On cita la petite Annette, pendant quinze jours, comme un modèle de dé-

10 vouement. Elle fut même recherchée en mariage par le fils du bourgmestre Trungott, jeune homme romanesque, qui fera le malheur de sa famille. Moi, je m'empressai de retourner dans la Forêt Noire, où, depuis cette époque, je remplis les

15 fonctions de chef d'orchestre au bouchon du Sabre-Vert, sur la route de Tubingue. S'il vous arrive de passer par là, et que'-^ mon histoire vous ait intéressé, venez me voir .... nous viderons deux ou trois bouteilles ensemble .... et je

20 vous raconterai certains détails, qui vous feront dresser^ les cheveux sur la tête ! . . .

' Quoi qu'il en soit, However that may be. ' et que, with subjunctive, repeating si. * feront dresser, will make your hair stand on end.

Il était environ dix heures du soir, lorsque les buveurs sortirent de la brasserie du Cygne? Théodore fit comme les autres et descendit le village silencieux. Les petites fenêtres se fermaient au loin, 5 et l'on entendait les bonnes commères crier dans la nuit en tirant leurs volets: «Bonsoir, Orchel! bonsoir, Grédel ! Dormez bien!»

Puis tout se tut, et Théodore resta seul dans la rue sombre, les étoiles innombrables sur sa tête, 10 les arbres frémissants à ses côtés, le long de la route .... regardant, écoutant et rêvant.

Que de choses fugitives la nuit nous révèle !

Écoutez ce vague murmure. ... ce chat qui fuit. . . ,

cet oiseau qui gazouille si bas, si bas .... que la

15 fouine toujours à l'affût peut à peine l'entendre.

Théodore aimait la nuit; il allait quelquespas....

s'arrêtait. ... se retournait. . . . prêtant l'oreille. . . .

' Gretchen, German diminutive and affectionate name, for Margareta. Of the same kind are Grédel, Orchel, below.

' brasserie du Cygne, the ^'^ Swan bre-very" — hère also béer shop — the escutcheon, or sign, being the figure of a swan, painted or carved.

74 gretchen:

Les paroles de Conrad le tisserand, lorsqu'il regardait le ciel, revenaient à sa mémoire :

«Conserve ton âme ! conserve ton âme !»

Mais quand il regardait la terre, quand il respirait les doux parfums de l'automne, des foins cou- 5 pés, des arbres au feuillage brun, alors il songeait à Gretchen, à la jolie Gretchen, si fraîche, les lèvres humides et roses, les grands yeux bleus si riants, si limpides .... l'éclat de rire si franc ! . . . . Qu'elle lui paraissait belle alors, et comme son cœur 10 galopait ! Il lui semblait la voir courir d'une table à l'autre, et verser la bière dans les grandes chopes luisantes, le bras haut, blanc comme de l'ivoire .... la taille bien cambrée,^ les deux tresses de ses blonds cheveux flottant jusqu'au bas de sa petite 15 jupe coquelicot,^ les dents éblouissantes comme un pur émail.

Gretchen riait avec tout le monde, excepté avec M. Théodore ; à peine le voyait-elle entrer, qu'elle devenait grave; mais en même temps ses grands 20 yeux bleus prenaient une telle expression de tendresse, que le cœur du pauvre garçon fondait d'amour. ... Il en perdait la respiration^ et balbutiait des paroles inintelligibles.

Théodore rêvait à ces choses ; il revoyait aussi le 25

' bien cambrée, well-turned., graceful.

' coquelicot (without inflection): orange-red {co\ox).

' en perdait la respiration ; en ( = for it, from this cause) is hardly translatable, except by circumlocution; as : // took away his breath, etc.

vieux Reebstock, le père de Gretchen, coiffé de sa grande perruque grise, le regard candide, plein d'une fine bonhomie. ... et la taverne fumeuse aux poutres basses. . . . l'horloge à cadran de faïence. . . . 5 la lampe suspendue au plafond, dorant tous ces bruns visages de buveurs, de vignerons, le chapeau' enfoncé sur les yeux, et le petit gobelet d'étain dans leurs larges mains roides et crevassées. « La vie est sur la terre, se disait-il : cette vie

lo fraîche, cette vie d'amour, de sentiment, de bienêtre .... Le vin, les beaux fruits, les parfums .... et Gretchen .... tout cela, c'est la vie terrestre ! »

Il frissonnait en songeant à Ig. jeune fille : il se la représentait si bien, qu'il aurait pu compter

15 chaque fil de sa robe, chaque grain de son collier,

chaque inflexion de son sourire à fossettes roses. ^

Aucune nuance ne lui échappait : il regardait les

étoiles, et voyait Gretchen .... Il écoutait la brise,

et entendait la voix de Gretchen .... Il rêvait au

20 monde, et Gretchen était là. ... toujours là.... écoutant sa pensée, y répondant .... O amour! . . . amour ! . . . qu'es-tu ? . . . d'où viens-tu ?

Et Théodore allait ainsi par la nuit lumineuse, derrière le village, longeant les buissons, parcou-

25 rant les petites allées bordées de palissades, s'échappant sur la plaine fraîchement fauchée, regardant les maisonnettes avec leurs constructions

' le chapeau ... le gobelet — note the singular, their hats, etc.; but the plural, yeux, mains.

^ à fossettes roses, her rosy-divipled smile.

bizarres, irrégulières, leurs escaliers extérieurs, leurs balustrades vermoulues, leurs basses-cours, leurs grands toits avancés ^ .... tout cela bordé d'ombres noires, mystérieuses !

Par un immense détour il était revenu lente- 5 ment vers la demeure de Reebstock ; il s'était arrêté derrière l'échoppe, sous la fenêtre de Gretchen, et se disait, regardant, tout en haut du volet, "^ le trou rond qui donne du jour à l'intérieur:

« Elle est là ! » lo

Et pensant qu'elle était là, son esprit devenait si fixe, si pénétrant, qu'à le voir,^ vous eussiez supposé qu'il regardait quelque chose d'étrange, de curieux .... Mais il ne regardait rien .... il pensait : 15

« Elle est là ! »

Et, du haut du ciel, la lune blanchissait son front, creusait l'arcade de ses yeux,* argentait sa petite barbe blonde, et ruisselait sur son costume d'artiste, un peu négligé, un peu flottant .... mais 20 plein d'élégance libre et pittoresque ; il tenait à la main gauche son large feutre gris, dont la plume de coq balayait la terre, et, de la droite, il envoyait son âme à Gretchen dans un baiser ! .. . Puis, au bout d'un quart d'heure de cette contemplation 25 silencieuse, il enjamba les petites palissades du

' avancés, overhanging.

*tout en haut, at the very top.

« a le voir — as in English — to see him.

* creusait, etc. — deepened his eyebrows.

jardin .... entra dans la cour, et, voyant à droite la porte de la brasserie ouverte, il s'avança lentement, respirant l'odeur un peu âpre du houblon qui fermente ^ et du raisin qui cuve.

5 Du reste, pas un bruit, pas un souffle, la petite lucarne, au haut du toit, tamisait à l'intérieur un jour calme et doux.

Il s'assit sur un baril et se dit :

«Ah ! qu'il fait bon ^ ici ! »

lo II regardait au fond le treillage, où s'enroule un feston de lierre, les petites cuvettes dans la cour où mangent les poules, la porte de la buanderie à gauche, et tout cela, parce que Gretchen s'y promenait souvent, prenait à ses yeux une

15 signification étrange, un charme indicible.

«Ah! pensait-il, si Gretchen sortait un instant, si je pouvais la voir à cette heure, j'aurais le courage de lui dire : Gretchen, je t'aime .... Oui .... j'aurais ce courage ! ... »

20 II rêvait de la sorte depuis une heure, ne pouvant se décider à partir, quand un bruit singulier se fît entendre au dehors. Théodore dressa la tête ; ce bruit ressemblait au claquement de langue d'un buveur qui dégusterait^ le meilleur

'qui fermente, etc. — English participle adj. — of the fernienting hops and the zuorking grapes.

' qu'il fait bon, ho-v pleasant it is.

^ qui dégusterait, English participle, tasting. Johannisberg is a famous wine.

78 GRETCHEM.

johannisberg du monde : il était doux, moelleux, il grasseyait.^

«Qu'est-ce que cela?» fit Me peintre, et il se glissa dans la cour avec prudence. Là le même bruit recommença par trois fois. Théodore se 5

tournait et se retournait, n'y comprenant rien

Enfin il eut l'idée d'écarter le feuillage d'un arbousier à pompons rouges, et vit au pied du mur extérieur le fou Kasper Noss, assis dans l'herbe, les jambes écartées, la chemise rabattue sur les 10 épaules, son vieux pantalon de toile filandreuse ^ tiré d'un côté par la bretelle, son tricorne râpé entre les genoux et plein d'excellents raisins, qu'il venait sans doute de piller dans le voisinage. Le gaillard semblait heureux comme une grive ; 15 son front bombé, ses grosses pommettes rebondies, son petit nez luisaient de satisfaction. C'est lui qui claquait de la langue. Il levait des grappes tout entières et les pendait dans sa bouche arrondie ; sa gorge repliée se gonflait d'aise: « Hé ! 20 hé ! » faisait-il en roucoulant. De grandes orties s'inclinaient autour de lui dans l'ombre du mur, et quelques chardons secs faisaient sentinelles à ses pieds.

«Ah! mauvais gueux, lui dit Théodore, c'est 25 ainsi que tu passes tes nuits?»

' grasseyait, sounded like one talking with the mouth full.

* fit, familiar for dit.

' toile filandreuse, coarse cotton ; — there was only one suspender.

Le fou tourna la tête avec nonchalance, ses yeux se plissèrent d'un air moqueur, et, sans lâcher des lèvres le bout de la grappe':

« Hé ! fit-il, c'est toi, Théodore ? . . . \iens donc 5 goûter de mon raisin.

— : De qui l'as-tu ? »

Kasper étendit la main et répondit :

« Là bas .... il y en a ! '^

■ — Comment, il y en a !.. . c'est dans le clos de lo Reebstock que tu les as volés ?

— Oui, Théodore, dit l'autre simplement. • — Et si je te dénonce ?

— Tu ne feras pas ça.

— Pourquoi?

15 — Il faudrait dire à quelle heure tu m'as vu.» En prononçant ces mots, les yeux de Kasper Noss louchèrent d'une façon bizarre ; il rit, et le peintre, se dépêchant de repasser la palissade, murmura :

20 « Oh ! oh ! il a raison, le fou .... il a raison !...,» Mais, comme il allait fuir, Noss le saisit à la basque de son habit en s'écriant :

« Halte ! voleur, halte ! ... je t'attrape, tu viens de voler l'âme de Gretchen ! »

25 Théodore pâlit.

« Laisse-moi !

— Non, assieds-toi.

' la grappe is the bunch of grapes; raisin, hère coUect» ive, for grapes in gênerai.

' il y en a, theres plenty there.

8o gretchen:

— Noss. je t'en prie ! *

— Mange de mes raisins ....

— Ecoute .... je crie .... j'appelle ....

— Prête-moi une pipe de tabac, Théodore, et je vais faire sortir Gretchen, dit Noss de ce ton 5 étrange de la folie, plein d'égarement et de conviction .... Elle t'aime .... elle ne pense qu'à toi .... Tiens, fît-il en levant le doigt .... écoute

elle rêve dans sa petite chambre .... elle

dit: «Théodore .... mon Théodore .... oh ! je lo t'aime !....»

Le fou avait lâché l'habit de Théodore ; mais celui-ci ne pensait plus à fuir, il écoutait les assurances de Noss avec une joie infinie,

« Oh ! mon bon Kasper, es-tu bien sûr de ce 15 que tu dis ? murmura-t-il d'une voix tremblante.

— Et pourquoi cela ne serait-il pas? fît Noss. N'es-tu pas le plus beau garçon du village. ... et le meilleur aussi? Ne me donnes-tu pas du tabac quand je t'en demande, et tes vieilles pipes ? Oui, 20 oui.... elle rêve à toi toutes les nuits .... Tiens, assieds-toi, je vais la faire sortir.»

Théodore, comme fasciné, s'assit .... Alors le fou lui présenta une grappe.

«Mange ça, dit-il, tu m'as assez souvent donné 25 du pain, pour que je te fasse un cadeau.»

Et Théodore égrena la grappe par complaisance ;

' je t'en prie, / bi\i^ you — the force of en (hère = de me laisser) as frequently, not expressed in English.

elle était délicieuse .... C'était du vrai marko-

briinner.^

Noss riait ; joignant alors les mains devant sa bouche, il fit entendre un cri guttural, le cri de la 5 caille qui s'éveille .... C'était tellement vrai que tout au loin, dans les champs, une caille y fut trompée ; s'imaginant voir le jour en pleine nuit, elle chanta'-^ trois fois.

«Que fais-tu donc? dit le jeune homme.

10 J'avance l'heure, répondit Noss tout joyeux ; il est quatre heures^ autour de la brasserie.»

En effet, il répéta plusieurs fois le même cri à de longs intervalles, et les campagnes d'alentour semblaient s'animer de mille rumeurs confuses. 15 « Laisse-moi faire," disait-il à Théodore, laissemoi faire Gretchen va sortir ... Le vieux

Reebstock a le sommeil dur,^ il ne s'éveillera

pas !»

Et se penchant sur la palissade, Noss imita le 20 premier chant du coq, enroué par le brouillard

grasseyement bizarre, lent et grave; vous

eussiez cru voir le coq secouer ses plumes et frissonner sur son perchoir. Cinq ou six poules

> markobrunner, a fine species of grape, from which is made the wine of that name.

' chanta, whistled, or C2.\\^^— chanter is used of the natural note of birds in gênerai.

» quatre heures, that is, daybreak, in summer.

* laisse-moi faire, let me alone.

' a le sommeil dur, is a sound sleeper.

descendirent l'échelle du poulailler, regardant la lune au-dessus du toit.

« Oh ! mauvais gueux, murmura Théodore, qui donc a pu t'apprendre ^ de telles ruses!»

Mais Kasper Noss riant, lui dit tout bas : 5

« Ne m'interroge pas .... je suis fou ! ... »

Les poules, surprises de leur erreur, voulurent remonter l'échelle ; mais le fou du village, plein de malice, les chassa et les fît crier. Puis subitement, il imita le chant de l'alouette saluant l'au- 10 rore. Il y mit tant d'amour, que Théodore en avait les larmes aux yeux et se disait :

« O Gretchen ! . . . viens .... viens .... Gretchen, mon amour .... ma joie .... ma vie ! . . . Gretchen .... c'est mon cœur qui chante pour toi .... c'est 15 moi qui t'appelle ! »

Il était rentré dans la cour, et le dos contre le mur, la tête inclinée, il rêvait, tandis que Noss déroulait ses gammes frémissantes.

Or Gretchen, un peu surprise, avait entendu la 20 caille dans le vague du sommeil. Elle n'y avait pas cru. Elle avait entendu le coq.... et n'y avait pas cru. Puis les poules, et ses yeux s'étaient ouverts. Aucune lueur ne brillait encore au volet, elle s'était retournée, rêvant à Théodore. 25 Mais quand elle entendit l'alouette .... quand les notes veloutées et tendres arrivèrent à son âme, alors se levant tout doucement, elle se dit :

' a pu l'apprendre, can hâve taught you.

« Oui, c'est le jour ! »

Elle passa ^ sa petite jupe et fut ouvrir le volet. Théodore l'avait entendue se lever il tremblait .... il aurait voulu fuir ; , . . mais, au mo- 5 ment où le volet s'ouvrit, toute sa timidité disparut. ; il se pencha dans la fenêtre, et, malgré un petit cri de la jeune fille, lui saisissant la main :

«Oh ! Gretchen .... Gretchen .... dit-il, je t'aime ! »

10 A peine eut-il prononcé ces paroles, que ses jambes fléchirent. Gretchen, émue comme une tourterelle surprise dans son nid, les joues brûlantes, balbutiait doucement :

«Théodore ! . . . cher Théodore ! ... » 15 Elle ne put en dire davantage,- car le volet du père Reebstock s'ouvrit brusquement au-dessus de la fenêtre, et l'on entendit dans la nuit un juron terrible .... un véritable juron allemand suivi de ces mots :

20 «Qu'est-ce que je vois là?»

Tout le monde fut consterné. Théodore et Gretchen tombèrent dans les bras l'un de l'autre, puis ils se séparèrent épouvantés de ce qu'ils venaient de faire. Noss, les bras en l'air, fuyait à toutes jam- 25 bes,^ imitant les cris d'un canard poursuivi dans les roseaux par un caniche. Sa voix nasillarde

' passa, threw ou. — fut = alla.

'ne put en dire davantage, could say ?io tnore — en, again with no English équivalent.

' à toutes jambes, at full speed.

84 gretchen:

retentissait au loin. Il y avait de quoi rire ; ^ mais Reebstock ne riait pas ; aussi le peintre, rabattant son feutre, franchit la palissade et se mit à courir dans les vergers, tandis que Gretchen, toute tremblante, fermait vivement sa fe- 5 nêtre.

« Ah ! brigand, criait Reebstock, le bras étendu, tu me le payeras ! »

Et le gros chien du voisin, réveillé par le tapage, aboyait en secouant sa chaîne. 10

Théodore courut jusqu'au petit jour,'^ à droite et à gauche, répétant comme dans un rêve :

« Gretchen ! Gretchen ! je t'aime ! »

Puis il ajoutait :

«Théodore ! cher Théodore ! » 15

— et se trouvait le plus heureux des mortels.

Vers cinq heures il rentra chez lui, et quand il se fut couché sur son petit lit, songeant que le vieux Reebstock l'avait peut-être reconnu, et qu'il pourrait bien à l'avenir lui fermer sa porte, cette pen-20 sée le rendit fort triste.

Le lendemain, sa tristesse était plus grande encore.

« Est-il possible d'être aussi malheureux que moi ? s'écriait-il. Oh le vieux Reebstock doit m'en 25 vouloir'' terriblement. . . . Je ne reverrai peut-être plus Gretchen .... Si je pouvais seulement la voir

' Il y avait de quoi rire, it was laug/iable.

' petit jour, daylofak.

* doit m'en vouloir, inust be angry with me.

encore une fois .... Mais je n'oserai jamais passer dans la grande rue !....»

Et tout en réfléchissant à ces choses désolantes, il descendit l'escalier et se mit en route au hasard, 5 regardant de loin la brasserie, la girouette et l'enseigne.

Rien ne paraissait changé .... Tout semblait comme à l'ordinaire. Le pâtre descendait le village en jouant de la cornemuse, et suivi d'une longue

10 file de chèvres et de pourceaux .... les jeunes filles se rendaient à la fontaine, leur cuveau sous le bras, et Kasper Noss, étendu sur le banc de la maison commune,^ dormait tranquillement le dos au soleil.

15 A force de regarder,^ Théodore s'était approché, son carton sous le bras ; il passait devant la brasserie, n'osant tourner la tête, quand plusieurs coups retentirent aux vitres. Il s'arrêta tout épouvanté. «Est-ce moi qu'on appelle?» se dit-il.

20 Les fenêtres de la grande salle étaient ouvertes, et déjà bon nombre de buveurs se trouvaient attablés. La vieille Berbel ^ rangeait des pots de lait caillé derrière le fourneau de fonte, et de grandes nappes de soleil, toutes fourmillantes

25 d'atomes, s'étendaient le long des tables et sous les bancs.

' maison commune, town hall.

' A force de regarder — by dint of looking — or, as we say, following his eyes. — carton, his painters' portfolio.

' Berbel, dimin, for Barbara. — lait caillé, curd, or çl^bber,

Théodore entra fort inquiet.

Le père Reebstock, revêtu de son habit brun garni de boutons d'acier, était assis contre la boîte ^ de l'horloge, en face de la porte. Gretchen, près de la fenêtre, baissait les yeux. On eau. 5 sait .... Personne ne paraissait songer à rien ; mais, au moment où le peintre parut sur le seuil, Reebstock, levant les bras vers lui, s'écria:

« Monsieur Théodore, aimez-vous ma fille Gretchen?» 10

Le jeune homme se sentit pâlir ; il ouvrit la bouche pour répondre et ne put proférer une parole.

Reebstock, la figure^ ouverte et franche, répéta:

«Aimez-vous ma fille Gretchen?» 15

Tout le monde était ébahi ; chacun, le verre en main, restait dans l'attitude qu'il avait auparavant, regardant tour à tour Théodore, Gretchen et le brasseur. Enfin Théodore, d'une voix étouffée par les battements de son cœur, dit : 20

« Oh ! Dieu, si je l'aime ! . . . »^

Il regarda Gretchen d'un regard si suppliant que la jeune fille accourut d'elle-même vers lui, et, se jetant dans ses bras, fondit en larmes. Alors le vieux brasseur partit d'un grand éclat de 25 rire :

« Ha ! ha ! ha !.. . je savais bien qu'ils s'ai-

' la boîte de l'horloge, the clcck-case. ' la figure, hère, f'ue, or expression. * si je l'aime— a strong asseveration, as : don't I love h<r ?

maient! dit-il ; ce n'est pas à moi qu'on peut en faire accroire ! » ^

Et tous les assistants, le voyant rire ainsi, s'écrièrent :

5 «Ha! ha! ha! il est fin, le vieux Reebstock.. .. il savait tout !

— Eh bien ! reprit le brasseur, puisque tu l'aimes tant .... prends-la donc, que diable!^... prends-la pour ta femme, mais reste avec moi .... 10 dans ma maison.»

Puis il ajouta d'un ton plus grave en se rasseyant :

« C'est entendu .... vous vous marierez dans quinze jours ! »

15 A quoi toute la salle répondit :

«Dans quinze jours nous serons de la noce! »

Ce qui fut fait.

Or, Reebstock eut des petits-fils et des petitesfilles qu'il balança longtemps sur ses genoux. Plus 20 tard, étant devenu tout à fait vieux, il dit à son gendre et à sa fille :

« Mes enfants, vous saurez^ une chose: si nous sommes tous heureux, c'est le ciel qu'il faut en remercier. J'ai entendu le coq chanter avant le 25 jour, et comme je regardais par la fenêtre, je vis Gretchen ouvrir son volet. Alors, j'eus grande

' faire accroire — to make believe — impose upon, — always of something not true. — en, as heretofore: you can't foolme! ' que diable, what the deuce, meaning, why not? ' VOUS saurez— you shall know, that is : J'il tell you.

envie de me fâcher.... mais la Providence m'éclaira : « Marie-les bien vite, me dit-elle, de peur qu'ils ne se marient tout seuls ! ... »

Théodore et Gretchen admirèrent la sage prévoyance du vieillard, et remercièrent le Seigneur- 5 Dieu, qui gouverne ici-bas toutes choses comme il convient.

Quand toutes vos passions sont éteintes, dit Christian, quand vous êtes revenu des illusions de la gloire et de la fortune, alors naît dans votre cœur une passion étrange, mystérieuse, aux jouisssances- infinies : l'amour de la pêche à la ligne. Ah ! mes chers amis, vous ne connaissez pas le bonheur de suivre le bouchon sur la rivière, de le diriger avec adresse au bord de l'écume tournoyante, ou sous les grands saules, entre les roches lo moussues, où s'embusquent la truite et le saumon. Vous n'imaginez pas l'émotion du pêcheur, lorsqu'il voit le liège filer sous la vague bleuâtre, qu'il sent le poisson se débattre à l'hameçon et que, d'un vigoureux coup de poignet, il le lance à 15 travers les airs sur la prairie, tout frétillant et miroitant au soleil. Non .... vous ne vous figurez pas un tel plaisir !

Le plus adroit pêcheur à la ligne que j'aie connu est M. Zacharias Seiler, ancien juge au tri-

' Grinderwald (Germ. Wald = wood, forest).

' aux jouissances, descriptive use of à, of ox with.

bunal de Stantz,' en Suisse, et plusieurs fois membre du grand conseil séant à Lucernc^

Après avoir sommeillé pendant vingt-cinq ou trente ans, aux clameurs de maître Ludwig Kilian, de maître Hemmerdinger et d'autres juris- 5 consultes de l'endroit, le bonhomme avait enfin demandé grâce ^ et jouissait de sa retraite, rue de Kusnacht, près de la porte d'Allemagne, sous la direction de Mlle. Thérèse, vieille gouvernante fort dévote, au nez crochu et le menton garni 10 d'une légère barbe grise.

Ces deux êtres calmes, pleins d'indulgence l'un pour l'autre, respectaient leurs manies réciproques ; Mlle. Thérèse veillait à la tenue de monsieur, repassait son linge, avait soin de renouveler 15 sa provision de tabac, enfermée dans un grand pot de grès qu'elle humectait de temps en temps; puis elle était libre de songer à ses oiseaux, de lire ses heures,' d'aller à la messe.

Maître Zacharias approchait de I9. soixantaine ; 20 il portait perruque, et n'avait d'autre distraction que de cultiver quelques fleurs, et de lire la gazette.

La première fois qu'il eut l'idée d'aller pêcher

' Stantz, a town in the canton of Unterwalden.

' Lucerne, capital of the canton of Lucerne — a beautiful cily and favorite resort.

3 demandé grâce, rctired. — maître is hère a professional epithet, like our"squire."

* ses heures, her prayer-book.

à la ligne et qu'il se pourvut d'une gaule, d'un grand chapeau de paille, d'un sac à pêche et autres accessoires, ce fut une véritable affaire d'Etat. Durant quinze jours Mlle. Thérèse ne 5 sut où placer ces nouveaux objets; elle murmura, elle eut des impatiences et dut se confesser^ dans le mois une ou deux fois de plus qu'elle n'en avait l'habitude puis, tout rentra dans l'ornière.

Seulement, lorsque monsieur voulait faire un

lotour de promenade à la pêche, l'excellent homme,

qui déplorait lui-même sa faiblesse, contemplait le

ciel d'un œil mélancolique et se prenait à

dire :

« Il fait bien beau ce matin, Thérèse .... Quel 15 temps ! Nous n'aurons pas de pluie d'ici trois semaines.» ^

Thérèse le laissait languir un instant, puis, déposant son tricot ou son livre d'heures, elle allait chercher le sac à pêche, la camisole et le 20 grand chapeau de monsieur.

Alors, la figure de maître Zacharias s'animait .... il se levait et disait :

« Je pars ! vous avez une excellente idée, Thérèse .... Je vais à la pêche.

25 — Oui, monsieur; mais vous serez de retour à sept heures, les soirées sont fraîches.

— Bah ! voilà deux mois que je ne tousse plus

' dut se confesser, had to go to confession — the idea being that she had lost her temper more than once. ' d'ici trois semaines for three weeks to conte.

94 l'ES FIANCÉS DE GRINDERWALD.

.... VOUS avez mis une croûte de pain dans le sac .... et ma petite bouteille, Thérèse?

— Ne vous inquiétez donc pas, monsieur.... Est-ce que j'oublie jamais quelque chose!»

Elle l'aidait à s'affubler de son costume, et 5 lui, ne se possédant plus' de joie, murmurait avec impatience :

« C'est bien .... c'est bien .... merci .... je suis prêt.»

Enfin, prenant sa gaule, il descendait l'escalier. 10 Thérèse, à la fenêtre, le regardait s'éloigner jusqu'à ce qu'il fût hors de la porte d'Allemagne ; alors elle se rasseyait gravement et reprenait son ouvrage. Lui, tout en marchant, pensait :

«Thérèse aimerait mieux me voir assis au 15 bureau, à lire mon journal .... mais le moyen de rester^ chez soi par un temps pareil .... Eh! eh! Zacharias, tu ne sens plus tes jambes .... Oh ! la verdure .... le grand air ! »

Et il allongeait le pas dans le petit sentier qui 20 traverse les hautes herbes dans les glacis. Il lui semblait déjà voir la rivière .... les grands arbres tamisant l'ombre et la lumière autour de lui ; il lui semblait respirer l'âpre parfum des mousses, du lierre, la résine odorante des sapins .... 11^5 entendait le murmure lointain des eaux, et le sifflement des sources vives au sortir des roches.

Une heure après, son rêve était une réalité....

' ne se possédant, heside himself.

' le moyen de rester, how stay at home.

et, chose bien rare, une réalité plus complète que le rêve lui-même !

Oh ! c'est que la nature des grands bois, avec

ses halliers touffus, ses éclaircies lumineuses, ses

5 torrents resserrés dans les gorges profondes, et

ses immenses perspectives dans les vallées désertes

— avec ses mugissements sonores, ses chants d'oiseaux, différents à toutes les heures du jour

— c'est que la nature des bois, la grande nature, lone se laisse point égaler par l'imagination de

l'homme : toujours du nouveau, toujours de l'imprévu — aujourd'hui et hier ne se ressemblent pas — Le sublime artiste ne se repose jamais. Un jour du mois de juillet 1845, ^^ ^^^ à pêche

15 de maître Zacharias se trouva si plein de petites truiteâ) saumonées, vers trois heures de l'aprèsmidi, que le bonhomme ne voulut plus en prendre .... Après les avoir lavées dans la source voisine, et les avoir enveloppées soigneusement

20 d'oseille des prés et d'orties, pour leur conserver de la fraîcheur ; après avoir replié sa ligne et s'être lavé les mains, il éprouva le désir de faire un bon somme dans les bruyères .... La chaleur était excessive ; il voulut attendre que les ombres se

25 fussent allongées, pour remonter la côte de Bigelberg.

Ayant donc cassé sa croûte de pain et humecté ses lèvres d'une gorgée de Rikevir,^ il gravit à

' Rikevir — German Rickweiher — a wine named from the

quinze ou vingt pas au-dessus du sentier, et s'étendit à l'ombre des sapins sur la mousse, les paupières appesanties.

Jamais le vieux juge n'avait eu si sommeil; ^ l'ardeur accablante du soleil, dardant ses longues flè- 5 ches d'or dans l'ombre des bois, l'immense murmure des insectes sur la côte, dans les prairies, sur les eaux ; le roucoulement lointain des ramiers blottis sous le dôme sombre des hêtres et des chênes, formaient une si grande harmonie, que l'âme 10 de Zacharias se fondait dans ce concert universel .... Il bâilla — entr'ouvrit les yeux, vit une bande de geais traverser le feuillage — puis, s'étant retourné, il exhala un soupir et crut voir le liège de sa ligne tourbillonner et descendre — un saumon 15 était pris — -il tirait — la gaule se pliait en demicercle. — Le bonhomme dormait profondément — il rêvait — et l'immense orchestre poursuivait autour de lui sa musique éternelle. — Et le temps passait ! 20

Un milliard d'êtres animés avaient vécu toute leur longue vie d'une heure, quand M. le juge s'éveilla au sifflement d'un oiseau qu'il ne connaissait pas.

Il s'assit pour voir, et concevez sa surprise : le 25 susdit oiseau était une jeune fille de dix-sept à dix-huit ans, fraîche, les joues roses, les lèvres

district whcre it is produced ; — known aiso locally as " Knipperle."

' n'avait eu si sommeil, had never been so sleepy.

vermeilles, les cheveux bruns flottant en longues tresses, le petit nez retroussé, la jupe courte couleur coquelicot et le casaquin de moire bien serré .... une jeune paysanne qui descendait à grands 5 pas le sentier sablonneux du Bigelberg, un panier en équilibre^ sur la tête et le bras un peu hâlé, mais rond, dodu, gracieusement recourbé sur la hanche.

Oh ! le joli oiseau .... qu'il sifflait bien .... et 10 que son petit menton, arrondi comme une pêche, faisait plaisir à voir !

Maître Zacharias se sentit tout ému un flot

de ce sang chaud qui fait battre le cœur à vingt ans, se prit à courir dans ses veines. ... Il rougit, 15 et se levant :

« Bonjour, ma belle enfant, » dit-il.

La jeune fille s'arrêta .... ouvrit ses grands yeux .... le reconnut .... (qui ne connaissait pas au pays le bon vieux juge Zacharias?) 20 « Hé ! fit-elle avec un sourire, c'est monsieur Zacharias Seiler ! »

Le vieillard descendit dans le sentier .... voulut parler .... mais il ne balbutia que quelques paroles inintelligibles, comme un tout jeune homme 25 .... si bien que ^ la jeune fille parut tout embarrassée. Enfin il lui dit :

« Où donc allez-vous par les bois à cette heure, chère enfant ? »

' en équilibre, balanced.

*si bien que, so {much so) that.

Elle étendit le bras, et lui montrant tout au loin, au fond de la vallée, une maison forestière:

«Je retourne chez mon père, dit-elle, le garde* Yéri Foerster, que vous connaissez sans doute, monsieur le juge. 5

— Comment, vous êtes la fîlle du brave Yéri? . . . Ah ! si je le connais .... Un bien digne homme .... Alors vous êtes la petite Charlotte, dont il me parlait autrefois en m'apportant ses procès-verbaux ? 2 lo

— Oui, monsieur le juge .... Je viens de la ville et je retourne à la maison.

— Vous avez là un bien joli bouquet de fraises, » dit le vieillard.

Elle détacha le bouquet de sa ceinture et le lui 15 présentant :

(I S'il vous fait plaisir, monsieur Seiler?»

Zacharias fut attendri.

« Eh bien, oui, fit-il, j'accepte .... et je vous accompagne .... Je veux revoir ce brave Foerster 20 .... Il doit se faire un peu vieux. ^

— Il est à peu près de votre âge, monsieur le juge, dit Charlotte d'un accent naïf .... de cinquantecinq à soixante ans. »

'■le garde, the warder — or keeper (of forests). Yéri is for German Jeremias, our "Jerry." The surname Foerster indicates the hereditary employaient : Jerry, the forester, becomes at last Jerry Forster, or Poster.

'procès-verbaux, reports, or accounts.

'il doit se faire, etc., hemust be getting a littlt old.

Cette réponse si simple ramena le bonhomme en lui-même, et tout en marchant il devint pensif. Que pensait-il ? Personne ne le sait . . . mais combien .... combien de fois il est arrivé qu'un 5 brave et digne homme, qui s'imaginait avoir rempli toujours ses devoirs, a fini par découvrir qu'il avait négligé le plus grand, le plus saint, le plus beau de tous : celui d'aimer ! — Et qu'il en coûte ' d'y penser un peu trop tard !

lo Bientôt maître Zacharias et Charlotte atteignirent le détour de la vallée, où le sentier saute pardessus un petit pont de bois et mène à la maison forestière. Ils aperçurent de loin Yéri Foerster avec son large feutre surmonté d'une brindille de

15 genêt, l'œil calme, les joues brunes et les tempes grises, assis sur le banc de pierre près de sa porte ; deux beaux chiens de chasse d'un poil roux étendus à ses pieds, et la haute treille montant derrière lui, jusqu'à la cime du pignon.

20 L'ombre descendait alors du Romelstein ^ en face, et le soleil couchant étendait sa frange de pourpre entre les hauts sapins de l'Alpnach.

Le vieux garde, aux yeux perçants comme ceux de l'aigle, reconnut de loin maître Zacharias et

25 sa fille ; il vint à leur rencontre, et, soulevant son feutre :

«Salut, monsieur le juge, dit-il de l'air franc et

' et qu'il en coûte, ho-,v pain f ni it is. ' Romelstein— Alpnach, mountains,

lOO LES FIANCÉS DE GRINDERWALD.

cordial du montagnard ; quelle heureuse circonstance me procure l'honneur d'une telle visite?

— Maître Yéri, répondit le bonhomme, je me suis un peu trop attardé dans la montagne .... Est-ce que vous auriez^ un petit coin vacant à 5 votre table, et un lit à la disposition de vos amis?

— Hé ! s'écria le garde, quand il n'y aurait qu'un lit à la maison, ne serait-il pas pour le meilleur, le plus honoré de nos anciens magistrats de Stantz ? Ah ! monsieur Seiler, quel honneur vous lo faites à l'humble demeure de Yéri Foerster ! »

Et montant les six marches de l'escalier:

« Christina .... Christina .... s'écria-t-il, cours à la cave .... M. le juge Zacharias Seiler veut bien^ se reposer sous notre toit.» 15

Alors une bonne vieille femme toute petite, la figure ridée comme une feuille de vigne, mais encore fraîche et riante, la tête surmontée d'une coiffe à grands rubans de moire, parut sur le seuil et repartit aussitôt en murmurant: 20

«Oh ! Dieu .... est-ce possible .... monsieur le juge ! »

Et bien vite, elle descendit au cellier.

« Eh ! mes bonnes gens,^ disait maître Zacharias, en vérité, vous me faites trop d'accueil .... je 25 n'espérais pas ....

' est-ce que vous auriez — the form is euphemistically polite; as in English : VVhat viight your name be ? etc.

'^ veut bien, condescends — graciously consents.

s Note ihe gender : bonnes gens ; also the idiomatic imperfect, disait.

— Monsieur le juge, si vous oubliez le bien que vous avez fait, les autres s'en souviennent.»

Alors la petite Charlotte, déposant son panier sur la table, parut toute fière d'avoir amené un tel

5 hôte à la maison. Elle sortit le sucre, le café, toutes les petites provisions qu'elle avait achetées en ville pour le ménage. Et M. le juge, regardant son joli profil, se sentit encore une fois ému, son pauvre vieux cœur remuait doucement dans sa

10 poitrine et semblait lui dire: «Il faut aimer,

Zacharias ! ... il faut aimer 1 ... il faut aimer ! . . .)

Que vous dirai-je, mes chers amis? Maître

Seiler passa la soirée chez le garde Yéri Foerster,

oubliant les inquiétudes de Thérèse, sa promesse

15 d'être de retour avant sept heures, ses vieilles habitudes d'ordre et de soumission.

Représentez-vous la grande salle, le plafond rayé de poutres brunes, les fenêtres ouvertes sur la vallée silencieuse ; la table ronde au milieu,

20 couverte d'une belle nappe blanche à filets rouges ; l'étoile de la lampe éclairant les graves figures de Zacharias et de Yéri Foerster, la douce physionomie de Charlotte, rose et souriante, et le petit bonnet de dame Christina aux longues

25 ailes ^ tremblotantes. Représentez-vous la grande soupière au large ventre fleuronné, d'où s'échappe une vapeur appétissante, le plat de truites garni de persil, les assiettes couvertes de fruits et de rayons de miel jaunes comme de l'or .... puis le ' aux longues ailes, i.e. of ribbons.

digne papa Zacharias présentant tour à tour ces fruits et ces beaux rayons de miel à la petite, qui baissait les yeux, étonnée des compliments et des tendres paroles du vieillard.

Le brave Yéri se redressait tout fier de ces 5 éloges, et dame Christina disait :

« Oh ! monsieur le juge, vous êtes trop bon .... Vous ne savez pas combien cette petite nous donne de chagrin .... Elle est si vive, si entêtée quand elle veut quelque chose ! . . . Ah ! vous allez lo nous la gâter avec tant de belles paroles. »

A quoi Zacharias répondait :

« Dame Christina, vous possédez un trésor! . . . mademoiselle Charlotte mérite tout ce que j'en dis de bien. » 15

Alors, maître Yéri, levant son verre, s'écriait :

« A la santé de notre bon et vénérable juge Zacharias ! » Et tout le monde buvait.

Représentez vous aussi l'horloge chantant les 20 heures d'une voix enrouée ; les chiens de chasse se promenant sous la table, happant les os et projetant leurs ombres bizarres sur le plancher.... En dehors, le grand silence des bois, le dernier chant de la cigale, le vague murmure de la ri- 25 vière.

« Qu'on serait heureux de vivre ici, avec une jeune et jolie compagne, ayant le pain assuré, calmes, tranquilles,^ obéissant à sa bien-aimée, un peu folle, capricieuse, mais riante .... à quatre 30

■ Note the double sensé of on — singular and plural.

pas de la rivière, où l'on jetterait de temps en temps sa ligne ; à l'ombre des grandes forêts, où se promènerait la chasse du beau-père Yéri Foerster, éveillant les échos d'alentour .... Quel bon- 5 heur! quelle existence ! »

Ainsi rêvait Zacharias.

Enfin, entendant sonner onze heures, et sentant la fraîcheur du soir arriver, il se leva. Qu'il était jeune ! qu'il se trouvait frais et dispos! avec 10 quelle ardeur il aurait déposé un baiser sur la petite main de Charlotte ! — Oh ! mais il n'y faut pas songer encore .... Plus tard !

«Allons! maître Yéri, fit-il, voici l'heure de dormir .... Bonne nuit, et merci, grand merci de 15 votre hospitalité.

— A quelle heure monsieur le juge se lève-t-il ? demanda dame Christina.

— Oh ! dit-il en regardant Charlotte, nous sommes matinal. Tel que vous me voyez, ^ chère

20 dame, je ne me sens pas encore de l'âge: je me lève à cinq heures !

— C'est comme moi, monsieur Seiler, s'écria le garde, je me lève avant le jour ; mais on a beau dire,^ c'est fatigant tout de même .... on n'est

25 plus jeune, hé ! hé! hé!

— Bah ! je ne me suis encore senti de rien,

' Tel que vous me voyez, implies : Though I look a little old. — The phrase nous sommes, etc., is playful, for I am.

* on a beau dire, it is no use talking. Note the euphemistic use of the follovvirig on = we.

maître Foerster ; je n'ai jamais été plus vigoureux, plus alerte.»

Et le voilà qui ^ monte d'un pas dégourdi les hautes marches de l'escalier. Vraiment maître Zacharias n'avait alors que vingt ans ; mais ces 5 vingt ans ne durèrent qu'un quart d'heure ; et une fois couché dans le grand lit de plumes, la couverture tirée jusqu'au menton, et le mouchoir noué autour de la tête, il se dit en lui-même :

« Dors, Zacharias, dors ; tu es bien fatigué, tu 10 as grand besoin de repos !»

Et il allait s'endormir quand, rouvrant les yeux et rêvant à Charlotte, il reprit :

«Non, je ne suis pas las! J'ai vingt ans; oui, mon cœur a vingt ans ! Oh ! je ne ferai pas la 15 folie de m'enfermer dans les bibliothèques, de passer ma jeunesse sur les Pandectes et les Commentaires} Je veux aimer, je veux être heureux ! »

Et le bonhomme s'endormit profondément. 20 Jusqu'à neuf heures, il ne fît qu'un somme. Encore fallut-iP que le vieux garde, rentrant de sa tournée matinale, après l'inspection des coupes, des filets tendus dans la rivière, et des lacets dans les broussailles, inquiet de ne pas le voir descendre, 25

' le voilà qui, idiom : and a~a<ay he goes, etc.

' les Pandectes et les Commentaires, for légal textbooks in général. The Pandects are the body of the old Roman civil law.

* fallut-il, connects with entrât.

entrât dans sa chambre en lui souhaitant le bonjour. Alors, voyant le soleil haut, entendant tous les oiseaux s'égosiller dans le feuillage, le bonhomme, un peu honteux de ses forfanteries

5 de la veille, se leva, alléguant les fatigues de la pêche et la longueur du souper de la veille.

« Hé ! monsieur Seiler, dit le garde forestier, c'est tout naturel ; j'aimerais aussi à faire la grasse matinée,^ s'il ne fallait marcher, toujours

10 marcher. Ce qu'il me faudrait, voyez-vous, ce serait un gendre jeune, un solide gaillard pour me remplacer .... Je lui céderais volontiers mon fusil et mon sac.»

Zacharias ne put se défendre d'un grand trouble

15 a ces paroles. S'étant habillé, il descendit en silence. La bonne dame Christina l'attendait. Charlotte était partie faire les foins.~

Le déjeuner fut court, et M. le juge, plus grave, ayant remercié ces bonnes gens, reprit le chemin

20 de Stantz, tout méditatif, se rappelant les inquiétudes qu'avait nécessairement éprouvées Mlle. Thérèse, mais ne pouvant se détacher de ses espérances, et des mille illusions charmantes qui venaient d'éclore dans son âme, comme une tardive

25 nichée de fauvettes.

Il est inutile de vous peindre la réception que

' faire la grasse matinée means, to lie late in bed. The expression is founded on the analogy of jour gras, jour maigre, meaning feasi days, fast days.

' faire les foins, to make hay.

lui fit la digne gouvernante, ses reproches, sa colère même : elle n'avait pas fermé l'oeil de la nuit ; elle avait cru Monsieur noyé dans la rivière ; elle avait mis dix personnes à sa recherche, etc., etc. 5

M. Seiler écouta ces plaintes avec calme, comme jadis les métaphores d'un avocat plaidant une cause perdue. . . . Bref, il persévéra dans ses conclusions ; les bouderies de Mlle. Thérèse n'y purent ^ absolument rien. ic

Au commencement de l'automne, il avait tellement pris l'habitude d'être à la maison forestière qu'on le trouvait là plus souvent que chez lui, et que le vieux garde ne sachant à quelle ferveur de pêche attribuer ses visites, se trouvait fort embar- 15 rassé de refuser les présents que le digne magistrat, du reste fort à son aise, le suppliait d'accepter en compensation de son hospitalité journalière.

Bien plus, M. Seiler voulait partager ses occupations, le suivre dans ses coupes;' il voulait être 2c de toutes ses excursions dans le Grinderwald et l'Entlibach.='

Yéri Foerster, secouant parfois la tête, disait :

« Je n'ai jamais connu de meilleur juge, d'homme plus savant en toutes sortes de choses, plus intègre, 25

' n'y purent rien, had no effect.

'dans ses coupes, his wood-cuttings. — être de, to take part in.

'l'Entlibach (Germ. Bach, brook), herc proper name, untranslated.

plus respectable que M. le juge Zacharias Seiler. Autrefois, quand je lui portais les rapports que j'avais faits, il ne me donnait que des éloges, et c'est à lui que je dois mon grade de brigadier ^ . . . . 5 Mais, disait-il à sa femme, je crois que l'esprit de cet excellent homme déménage ■^ ... Ne voilà-t-il pas'^ que, l'autre jour, il veut me prêter la main pour construire la hutte aux mésanges .... il se donne un mouvement, une activité singulières ....

10 Et puis ne va-t-il pas ^ aider Charlotte à retourner les foins, au milieu de tous les paysans qui riaient .... En vérité, Christina, cela ne convient pas .... surtout à un tel personnage .... Je n'ose le lui dire.... il est tellement au-dessus de nous! Et

15 puis, est-ce qu'il ne veut pas maintenant me forcer de recevoir pension'* .... et quelle pension .... cent florins par mois ! ... Et cette robe de soie qu'il donne à Charlotte pour le jour de sa fête ^ .... Est-ce qu'on porte des robes de soie dans

20 nos vallées ? . . . Est-ce qu'une robe de soie convient à la fille d'un garde forestier?

— Eh ! disait la femme, laisse-le faire .... avec un peu de lait .... du miel ce bon M. Zacha-

' brigadier — in forestry — chief.

' ne voila-t-il pas, phrase : dont you knoiv. — déménage, is iveakening — leaving him.

' ne va-t-il pas, doyi't he go help C. turn the hay (to dry it in the Sun) the présent in vivid expression, for the past.

■* recevoir pension, to take pay for his board.

*jour de fête, may be birthday or name day (of patron saint).

rias est content ... Il se plaît chez nous . , . c'est tout simple ; à la ville il est seul avec sa vieille gouvernante dans sa grande maison .... tandis

qu'ici notre petite a soin de lui il aime à

causer avec elle ! . . . Qui sait ! ... il finira peut-être 5 par l'adopter .... et, s'il meurt, elle sera couchée sur son testament. » ^

Le garde, ne sachant à quoi s'en tenir,^ haussait les épaules; son jugement naturel lui faisait entrevoir quelque mystère; mais il n'allait point jus-io qu'à soupçonner la folie du bonhomme.

D'ailleurs, un beau matin, il vit descendre de la côte du Bigelberg une voiture chargée de trois grands tonneaux de vieux vin de Rikevir.

C'était, de tous les présents qu'on aurait pu lui i5 faire, le plus agréable ; car Yéri Foerster aimait par-dessus tout un verre de bon vin :

«Ca réchauffe.» disait-il en riant.

Et quand il eut goûté celui-là, il ne put s'empêcher de crier : 20

« Ce bon M. Zacliarias est vraiment le meilleur, le plus honnête homme du monde .... ne voilàt-il pas qu'il nous remplit le cellier ! . . . . Charlotte, va lui cueillir les plus belles fleurs du jardin .... Tu couperas toutes les roses .... entends-tu ? .... 25 les plus beaux jasmins .... tu en feras un bouquet, et, quand il viendra, tu le lui présenteras toimême .... Dieu, quel vin ! quel feu ! . . . . Ah \

' couchée, etc., set do-wn in /lis will. * à quoi s'en tenir, zvhat to make of it.

j'aurai donc quelques tonnes de bon vin dans ma cave .... Voilà ce que je désirais depuis vingt ans ! , . . Charlotte .... Charlotte .... dépêchetoi .... il arrive ^ avec sa grande gaule. 5 — Oui, mon père. »

En effet, le bon vieux apparaissait sur la côte, à l'ombre des sapins. ... Il marchait d'un pas vif.

Du plus loin que Yéri Foerster put lui adresser la parole, levant son verre, il cria : ïo «A la santé du meilleur homme que je connaisse .... A la santé de notre bienfaiteur ! »

Et Zacharias souriait.

Dame Christina avait déjà mis la cuisine en feu; ^ un lapereau tournait à la broche. ... on entendait 15 le remue-ménage.^

Les yeux du vieux juge brillaient de satisfaction ; mais quand il vit Charlotte, en petite jupe coquelicot, les bras nus jusqu'au coude, courir par les allées du jardin et cueillir des fleurs .... quand. 20 il la vit apparaître avec son grand bouquet, qu'elle lui présenta humblement, les yeux baissés, disant : « Monsieur le juge, voulez-vous accepter ce bouquet de votre petite Charlotte?» — alors une rougeur subite colora ses joues vénérables, et 25 comme elle se baissait pour lui prendre* la main :

« Oh ! non, chère enfant, dit-il, non .... mais

' il arrive, he is coming.

' mis ... en feu, had lighted the fire.

' remue-ménage, the bustle of préparation,

* Meaning hère, to kiss his hand.

IIO LES FIANCÉS DE CRINDERIVALD.

acceptez de votre ami .... de votre meilleur ami .... un baiser plus tendre. »

Et il l'embrassa sur ses joues roses.

Le vieux garde", riant aux éclats/ s'écria :

« Monsieur Seiler, venez donc vous asseoir sous s l'acacia .... venez goûter votre vin .... Ah ! ma femme a bien raison de dire que vous êtes notre bienfaiteur ! »

Maître Zacharias s'étant assis devant la table de sapin, en plein air, sa gaule contre le mur. Char- lo lotte en face de lui et Yéri Foerster à sa droite, le dîner fut servi et M. le juge se mit à parler de ses projets pour l'avenir.

Il avait des économies- et tenait de sa famille une jolie fortune bien ménagée. Il voulait ache-15 ter quelques cents hectares de bois autour de la vallée .... bâtir à mi-côte ^ une maison forestière.

« Nous serons toujours ensemble, disait-il à Yéri Foerster .... tantôt vous chez moi .... tantôt moi chez vous ! » 20

La mère Christina vint à son tour, et l'on devisa de choses et d'autres. Charlotte paraissait contente et Zacharias s'imaginait être compris de ces braves gens.

C'est ainsi que le temps s'écoula, et quand la 25 nuit fut venue, quand on eut bien fêté le rikevir,

' riant aux Qc\zXs,-uuith a biirst of îaughter. Note that embrasser means, usually, to kiss.

' avait des économies, had made some savings. ' à mi-côte, on the hill-side.

le lapereau de dame Christina et les kiucJileui ' saupoudrés de cannelle, M. le juge Seller, heureux, content, plein des plus riantes illusions, monta dans sa chambre, renvoyant au lendemain sa

5 grande déclaration, et ne doutant pas d'être agréé. Il .tenait le bouquet de Charlotte à la main, et, quand il fut seul, il se prit à le baiser, pleurant comme un véritable enfant et murmurant :

«Zacharias .... Zacharias .... tu seras le plus

if^ heureux des hommes .... tu vas rajeunir .... et peut-être .... peut-être .... s'il plaît au Seigneur, tu renaîtras dans un petit Zacharias .... ou dans une jolie petite Charlotte, qui viendra sautiller sur tes genoux et te caresser de ses petites mains roses.»

15 A cette pensée le bonhomme s'assit, enivré d'espérance ; il resta plus d'une heure à rêver, le coude au bord de la fenêtre, les yeux tout grands ouverts,"^ écoutant les grenouilles chanter au clair de lune dans la vallée silencieuse. Enfin il se cou-

2ocha vers une heure du matin, et s'endormit comme un bienheureux.

A cette époque de l'année, les montagnards du Hârberg, de Kusnacht et des autres hameaux d'alentour, descendent de leurs montagnes vers une

25 heure du matin, et viennent faucher les hautes herbes 3 de la vallée. On entend alors leurs chants

' kuechlein (German diminutive), little cakes. - grands ouverts, ivide open.

3 les hautes herbes, the high grass, as food for the cattle on the mountains.

monotones, au milieu de la nuit, accompagner en cadence le mouvement circulaire des faux, les grelots de leurs attelages, et les voix des jeunes filles et des jeunes garçons riant au loin dans le silence. C'est une harmonie étrange, surtout quand la nuit 5 est claire .... que la lune brille .... et que les gouttes de rosée, tombant du ciel, produisent sur les feuilles des arbres un immense et doux murmure.

Or, maître Zacharias n'entendait rien de tout lo cela, car il dormait de toute son âme, quand une poignée de pois, lancée contre les vitres, l'éveilla en sursaut.

Il prêta l'oreille et entendit dehors, au pied du mur, un : « scit ! . . . scit ! ... » murmuré tout bas, 15 si bas, qu'on eût dit^ le frôlement de quelque oiseau .... Pourtant le cœur du bonhomme tressaillit.

« Qu'est-ce que cela ? » se dit-il.

Après un long silence, une voix douce .... 20 tendre .... reprit :

« Charlotte .... Charlotte .... c'est moi ! »

Zacharias frémit, et, comme il écoutait encore, les yeux écarquillés, le feuillage de la treille s'agita contre les petites vitres, une figure monta 25 doucement .... doucement .... puis s'arrêta, regardant à l'intérieur.

Alors le vieillard indigné se leva et ouvrit la fenêtre, que l'inconnu enjamba sans bruit. ' on eût dit, woiild hâve said it was, etc.

« N'aie pas peur, Charlotte, dit-il, je viens t'annoncer une bonne nouvelle .... Mon père sera ici demain .... »

Et ne recevant point de réponse, car Zacharias, 5 la main tremblante, allumait la lampe:

« Où donc es-tu, Charlotte ?

— Me voici, » fit le vieillard en se retournant tout pâle et regardant son rival.

C'était un beau jeune homme, svelte, élancé, 10 l'œil noir bien ouvert, la joue brune, les lèvres vermeilles, couvertes d'une petite moustache, le large feutre incliné sur l'oreille.

L'apparition de Zacharias l'avait surpris au point qu'il restait immobile.

15 Et comme le juge élevait la voix :

« Au nom du ciel, dit-il, ne criez pas ! Je ne suis pas un voleur. . . . j'aime Charlotte !

— Et ... . elle .... elle ... ? fit Zacharias.

— Elle m'aime aussi .... Oh ! vous n'avez rien 20 à craindre si vous êtes un de ses parents Nous

nous sommes fiancés aux fêtes de Kusnacht .... Les fiancés du Grinderwald et de l'Entlibach peuvent se visiter la nuit .... C'est un usage de rUnterwald .... Tous les Suisses savent cela ! 25 — Yéri Foerster .... Yéri .... le père de Charlotte ne m'en avait rien dit .... le malheureux !

— Non .... il ne sait pas encore nos fiançailles, fit l'autre d'un ton moins haut ; quand je lui ai demandé sa permission l'année dernière, il m'a

30 dit d'attendre .... que sa fille était encore trop

jeune .... alors .... nous nous sommes fiancés tout seuls .... Seulement, comme je n'avais pas le consentement de Foerster .... je ne venais pas^ la nuit .... C'est aujourd'hui la première fois .... Je voyais Charlotte à la ville .... les jours de marché 5 . . . .mais le temps nous paraissait long à tous les deux.... si bien que j'ai fini par tout avouer à mon père .... Il m'a promis de voir Yéri demain .... — Et que voulez vous, monsieur! je savais que cela ferait tant de plaisir à Charlotte que je lo n'ai pu m'empêcher de venir lui annoncer cette bonne nouvelle. »

Le pauvre vieux tomba sur une chaise et se couvrit le visage des deux mains, comme abîmé de douleur. 15

Oh! qu'il dut souffrir^. . . . que d'amcres pensées durent traverser l'âme de cet homme de bien ! .... quelle triste déception, après tant et de si douces espérances !

Quant au jeune montagnard, il n'était pas ras- 20 sure non plus ; ^ appuyé contre le mur, les bras croisés sur la poitrine, il se disait :

« Si le vieux Foerster, qui ne connaît pas nos fiançailles, arrive, il me tuera d'abord .... sans rien écouter .... c'est sûr !» 25

'je ne venais pas; the imperfect shows the meaning to be : / never came o' tiii^^hts.

* qu'il dut souffrir, w/iat he must hâve suffered. ' non plus — not more — not . . . either.

Et il regardait vers la porte, prêtant l'oreille au moindre bruit.

Au bout de quelques instants, Zacharias, levant la tête comme au sortir d'un rêve, de- 5 manda :

«Comment vous appelez-vous?

— Karl Imant, monsieur.

— Quel est votre état?

— Mon père espère obtenir pour moi sa place iode garde forestier à Grinderwald. »

Il y eut un long silence ; Zacharias regardait ce beau jeune homme d'un œil d'envie.

«Elle vous aime bien, n'est-ce pas? reprit-il d'une voix brisée.

15 — Oh ! oui, monsieur. . . . nous nous aimons bien ! »

Alors lui, abaissant les yeux sur ses jambes maigres, sur ses mains sillonnées de grosses veines, murmura :

20 « Oui .... elle doit bien l'aimer .... lui !.. . Il est jeune .... il est beau ! ... » Et sa tête retomba accablée.

Tout à coup il se leva tremblant et fut ouvrir* la fenêtre.

25 « Jeune homme, dit-il, vous êtes bien coupable .... Vous ne saurez jamais le mal que vous avez fait .... Il fallait obtenir^ le consentement

' fut ouvrir, went and opened {i\x\. = alla). ' Il f9.11ait, you should hâve, etc.

Il6 LES FIANCÉS DE G RIXD ERIVALD.

de Yéri Foerster .... mais allez .... allez .... vous aurez de mes nouvelles ! » '

Le jeune montagnard ne se fit pas répéter l'invitation ; d'un bond, il s'élança dans le sentier et disparut derrière les grands arbres. 5

« Pauvre .... pauvre Zacharias .... murmurait le bonhomme, voilà tes illusions envolées!»

Et il se recoucha en sanglotant, s'entourant la tête de la couverture de son lit, pour n'être pas entendu. lo

Vers sept heures, ayant repris un peu de calme, après s'être lavé le visage, il descendit dans la grande salle.

Yéri Foerster, sa femme et Charlotte, l'attendaient déjà pour déjeuner. 15

Le vieillard, détournant les yeux de la jeune paysanne, s'avança vers le garde et lui dit :

«Mon ami, j'aurais^ une demande à vous faire

Vous connaissez le fils du garde forestier de Grinderwald . . . n'est-ce pas? 20

— Karl Imant .... oui, monsieur le juge.

— C'est un fort beau garçon .... et je crois. . . . de bonne conduite.

— Je le crois aussi, monsieur Seilcr.

— Est-il dans les conditions voulues^ pour suc- 25 céder à son père ?

— Oui, il a vingt et un ans . . . . il connaît

' de mes nouvelles, news from me — s hall hear front me.

' aurais, as p. 100, 1. 5. — / shotilJ like to make, etc.

Mes conditions voulues, lias lu the qualifications rcijuited.

l'aménagement des coupes .... l'essence des bois .... il sait lire .... écrire .... mais cela ne suffit pas .... il faudrait des protections.^

— Eh bien, maître Yéri, j'ai conservé quelque 5 influence dans l'administration supérieure des eaux

et forêts .... D'ici quinze jours ou trois semaines

Karl Imant sera garde forestier à Grinderwald

et je vous demande la main de Charlotte pour ce brave et beau garçon. »

lo A cette conclusion, Charlotte qui, dès l'abord, était devenue toute rouge, et qui tremblait comme une feuille, fît un cri et tomba dans les bras de sa mère.

Le vieux garde se retourna et la regardant d'un

15 œil sévère :

«Qu'y a-t-il, Charlotte? Tu refuses?

— Oh ! non, mon père .... non !

— A la bonne heure, car, moi, je n'ai rien à refuser à M. le juge Zacharias .... Viens ici .... et

20 remercie ton bienfaiteur. »

Charlotte accourut, et le bon vieillard, osant alors la presser sur son cœur, la regarda longtemps, longtemps, les yeux voilés de larmes. Puis, alléguant la demande'^ qu'il était pressé de faire, il 25 se mit en route, n'emportant qu'une simple croûte de pain dans son sac pour déjeuner.

Quinze jours après, Karl Imant recevait le bre-

' des protections, injlnential support.

''la demande, refers to foregoing promise. — the application^ which lu wai anxious to make.

Il8 LES FIANCÉS DE GRINDERWALD.

vet de garde forestier, en remplacement de son père, à Grinderwald, et huit jours plus tard il épousait la petite Charlotte.

Les convives burent de ce vieux vin de Rikevir, tant estimé par Yéri Foerster, et qui semblait être 5 arrivé fort à propos pour la circonstance.

M. Zacharias Seiler ne put être de la noce, étant indisposé ce jour-là .... Depuis, il va rarement à

la pêche .... et toujours à Brunnen vers le lac

.... de l'autre côté de la montagne !

Le 29 juillet 1835, Kasper Boeck, berger du petit village d'Hirchwiller, son large feutre incliné sur le dos, sa besace de toile filandreuse ^ le long des reins, et son grand chien à poil fauve sur les 5 talons, se présentait, vers neuf heures du soir, chez M. le bourgmestre, Pétrus Mauerer, lequel venait de terminer son souper, et prenait un petit verre de kirschvvasser~ pour faciliter sa digestion.

Ce bourgmestre, grand, sec, la lèvre supérieure

10 couverte d'une grande moustache grise, avait

jadis servi dans les armées de l'archiduc Charles;^

il était d'humeur goguenarde, et gouvernait le

village, comme on dit, au doigt et à la baguette.*

« Monsieur le bourgmestre, » s'écria le berger 15 tout ému ....

Mais Pétrus Mauerer, sans attendre la fin de son discours, fronçant le sourcil, lui dit:

« Kasper Boeck, commence par ôter ton chapeau, fais sortir ton chien de la chambre, et puis

*de toile filandreuse, 0/ course cotton. ' kirschwasser, cherry brandy.

^l'archiduc Charles, Archduke Charles, of Austria, one of the ablest antagonists of Napoléon.

*au doigt et à la baguette, phrase: at kis beck and nod.

122 r OREILLE DE LA CHOUETTE.

parle clairement, intelligiblement, sans bégayer, afin que je te comprenne.»

Sur ce, le bourgmestre, debout près de la table, vida tranquillement son petit verre, et huma ses grosses moustaches grises avec indifférence. 5

Kasper fit sortir son chien et revint le chapeau bas.

« Eh bien ! dit Pétrus, le voyant silencieux, que se passe-t-il ?

— Il se passe, que V esprit est apparu de nou- 10 veau dans les ruines de Geierstein !

— Ah ! je m'en doutais^ . . . Tu l'as bien vu ?

— Très bien, monsieur le bourgmestre.

— Sans fermer les yeux?

— Oui, monsieur le bourgmestre .... j'avais les 15 yeux tout grands ouverts. ... Il faisait un beau clair de lune.

— Et quelle forme a-t-il ?

— La forme d'un petit homme.

— Bon ! » ao Et se tournant vers une porte vitrée, à gauche:

« Katel ! » ^ cria le bourgmestre.

Une vieille servante entr'ouvrit la porte.

« Monsieur ?

— Je vais faire un tour de promenade^ dehors 25 .... sur la côte .... tu m'attendras jusqu'à dix heures .... Voici la clef.

'je m'en doutais, ironical : I thought as much. * Katel, dimin. of Katherine — like Gredel, etc. *tour de promenade, short walk.

— Oui, monsieur.»

Alors le vieux soldat, décrochant un fusil de dessus la porte, en vérifia l'amorce et le mit en bandoulière;* puis s'adressant à Kasper Boeck : 5 «Tu vas prévenir le garde champêtre ^ de me rejoindre dans la petite allée des houx, lui dit-il, derrière le moulin. Ton esprit doit être quelque maraudeur .... Mais si c'était un renard, je t'en ferais faire un magnifique bonnet à longues 10 oreilles.»^

Maître Pétrus Mauerer et l'humble Kasper sortirent alors. Le temps était superbe, les étoiles innombrables. Tandis que le berger allait frapper à la porte du garde champêtre, le bourgmestre 15 s'enfonçait dans une petite allée de sureaux, qui serpente derrière la vieille église. Deux minutes après, Kasper et Hans Gœrner, le briquet sur la hanche, rejoignaient en courant maître Pétrus dans l'allée des houx. Tous trois s'acheminèrent 2ode compagnie vers les ruines de Geierstein, situées à vingt minutes du village.

La seule chose qui soit vraiment remarquable dans ces ruines c'est l'escalier d'une citerne taillée dans le roc. A l'inverse des escaliers en volute,"*

'en bandoulière, slung it across his shoulders — (that is, with a bande).

'le garde champêtre, the policeman — properly of a rural district.

^à longues oreilles, that is, with donkey's ears.

* à l'inverse, etc., contrary to the usual form of winding s t air s.

au lieu de cercles concentriques se rétrécissant à chaque marche, la spirale de celui-ci va s'élargissant, de sorte que le fond du puits est trois fois plus large que l'ouverture. Est-ce un caprice d'architecture, ou bien quelque autre raison qui a 5 déterminé cette construction bizarre? Peu nous importe ! Le fait est qu'il en résulte dans la citerne ce vague bourdonnement que chacun peut entendre en appliquant l'oreille contre un coquillage et que vous percevez les pas des voyageurs lo sur le gravier, le souffle de l'air, le murmure des feuilles, et jusqu'aux paroles lointaines de ceux qui passent au pied de la côte.

Nos trois personnages gravissaient donc le petit sentier, entre les vignes et les potagers d'Hirsch-15 willer.

«Je ne vois rien, disait le bourgmestre en levant le nez d'un air moqueur.

— Ni moi non plus, répétait le garde champêtre, imitant le ton de l'autre. 20

— Il est dans le trou, murmurait le berger.

— Nous verrons .... nous verrons . . . .» reprenait le bourgmestre.

C'est ainsi qu'ils arrivèrent, au bout d'un quart d'heure, à l'ouverture de la citerne. Je l'ai dit, la 25 nuit était claire, limpide et parfaitement calme. La lune dessinait, à perte de vue,' un de ces paysages nocturnes aux lignes bleuâtres, parsemés d'arbres grêles, dont les ombres semblent tracées

' à perte de vue, as far as the eye coulJ nach.

rOREILLE DE LA CHOUETTE. 12$

au crayon noir. Les bruyères et les genêts en fleurs parfumaient l'air de leur odeur un peu âpre, et les grenouilles d'une mare voisine chantaient leur grasse antienne,^ entrecoupée de silences. 5 Mais tous ces détails échappaient à nos bons campagnards ; ils ne songeaient qu'à mettre la main sur r esprit.

Lorsqu'ils arrivèrent à l'escalier, tous trois firent halte et prêtèrent l'oreille, puis ils regardèrent

10 dans les ténèbres .... Rien n'apparaissait .... rien ne remuait.

« Diable, dit le bourgmestre, nous avons oublié de prendre un bout de chandelle .... Descends, Kasper, tu connais mieux le chemin que moi ....

15 je te suis. »

A cette proposition, le berger recula brusquement .... S'il s'était cru,^ le pauvre homme aurait pris la fuite ; sa mine piteuse fît rire le bourgmestre aux éclats.^

20 « Eh bien, Hans, puisqu'il ne veut pas descendre, montre-moi le chemin, dit-il au garde champêtre.

— Mais, monsieur le bourgmestre, dit celui-ci, vous savez bien qu'il manque des marches, nous

25 risquerions de nous casser le cou.

— Alors, que faire?

' antienne (our anthtni), hère familiar : tune.

* S'il s'était cru — had trusted himself — had followed his own inclination.

* rire aux éclats, to bursi ont laughing.

— Oui, que faire ?

— Envoie ton chien,» reprit Pétrus.

Le berger siffla son chien, lui montra l'escalier, l'excita... mais lui, pas plus que les autres, ne voulut risquer l'aventure. 5

Dans ce moment, une idée lumineuse frappa le garde champêtre :

« Hé ! monsieur le bourgmestre, dit-il, si vous lâchiez un coup de fusil là-dedans.

— Ma foi, s'écria l'autre, tu as raison .... on verra lo clair, ^ au moins. »

Et sans hésiter, le brave homme s'approcha de l'escalier, épaulant son fusil.

Mais, par l'efïet d'acoustique que j'ai signalé précédemment, r esprit, le maraudeur, l'individu qui se 15 trouvait effectivement dans la citerne, avait tout entendu. L'idée de recevoir un coup de fusil ne parut pas lui sourire, car d'une voix grêle, perçante, il cria :

« Halte ! ne tirez pas .... je monte ! » 20

Alors les trois fonctionnaires se regardèrent en riant tout bas, et le bourgmestre, s'inclinant de nouveau dans l'ouverture, s'écria d'un ton rude :

« Dépêche-toi, coquin, ou je tire .... Dépêchetoi ! » 25

Il arma son fusil, dont le tic-tac parut hâter l'ascension du personnage mystérieux ; on entendit rouler quelques pierres. Cependant il fallut bien

'verra clair; meaning, by the flash of the gun.

encore une minute pour le voir apparaître, la citerne ayant soixante pieds de profondeur.

Que faisait cet homme au milieu de pareilles ténèbres? Ce devait être quelque grand criminel! 5 Ainsi pensaient du moins Pétrus Mauerer et ses acolytes.

Enfin une forme vague se détacha de l'ombre, puis lentement, progressivement, un petit homme, haut de quatre pieds et demi au plus, maigre, dé- 10 guenille, la figure sèche et jaune, l'œil étincelant comme celui d'une pie et les cheveux en désordre, sortit en criant :

« De quel droit venez-vous troubler mes études, misérables ? »

15 Cette apostrophe grandiose ne cadrait guère avec son costume et sa physionomie ; aussi le bourgmestre indigné lui répliqua :

«Tâche de te montrer honnête,^ mauvais drôle, ou je commence par t'administrer une correction. 30 — Une correction ! dit le petit homme en bondissant de colère, et se dressant sous le nez du bourgmestre.

— Oui, reprit l'autre, qui pourtant ne laissait pas d'admirer le courage du pygmée, si tu ne ré- 25 ponds pas d'une manière satisfaisante aux questions que je vais te poser. Je suis le bourgmestre d'Hirchwiller ; voici le garde champêtre, le berger et son chien, nous sommes plus forts que toi ....

' te montrer honnête, to behave yourself.

sois sage et dis-moi paisiblement qui tu es, ce que tu viens faire ici, et pourquoi tu n'oses paraître au grand jour.... Ensuite nous verrons ce que l'on fera de toi.

— Tout cela ne vous regarde pas, répondit le 5 petit homme de sa voix cassante. Je ne vous répondrai pas.

— Dans ce cas, en avant, marche! fît le bourgmettre, qui le saisit d'une main ferme par la nuque ; tu vas coucher en prison.» 10

Le petit homme se débattait comme une martre ; il cherchait même à mordre, et le chien lui flairait déjà les mollets, quand, tout épuisé, il dit, non sans quelque noblesse :

« Lâchez-moi, monsieur, je cède à la force .... je 15 vous suis ! »

Le bourgmestre, qui ne manquait pas de savoirvivre,' devint plus calme à son tour.

«Vous me le promettez, dit-il }

— Je vous le promets ! • 20

— C'est bien . . marchez en avant. »

Et voilà comment, dans la nuit du 29 juillet 1835, le bourgmestre fît la capture d'un petit homme roux, sortant de la caverne du Geierstein. 25

En arrivant à Hirchwiller. le garde champêtre courut chercher la clef de la prison, et le vagabond fut enfermé à double tour,^ sans oublier le

' savior-vivre, tact.

'à double tour, phrase : hère, under lock and kty.

verrou extérieur et le cadenas. Tout le monde fut ^ ensuite se reposer de ses fatigues, et Pétrus Mauerer, s'étant couché, rêva jusqu'à minuit à cette singulière aventure.

5 Le lendemain, vers neuf heures, Hans Gœrner, le garde champêtre, ayant reçu l'ordre d'amener le prisonnier à la maison commune,^ pour lui faire subir un nouvel interrogatoire, se rendit avec quatre vigoureux gaillards au violon. Ils en ou-

lovrirent la porte, tout curieux de contempler le feu follet.^ Mais quelle ne fut pas leur surprise, en le voyant pendu par sa cravate au grillage de la lucarne ! Plusieurs disent qu'il se débattait encore .... d'autres qu'il était déjà roide .... Quoi

15 qu'il en soit, on courut chez Pétrus Mauerer, pour le prévenir du fait, et ce qu'il y a de certain, c'est qu'à l'arrivée de celui-ci, le petit homme avait rendu le dernier soupir.

Le juge de paix et le docteur d'Hirchwiller dres-

2osèrent un procès-verbal en règle ■* de la catastrophe ; puis on enterra l'inconnu dans un champ de luzerne, et tout fut dit !

Or, environ trois semaines après ces événements, j'allai voir mon cousin Pétrus Mauerer,

25 dont je me trouve être le plus proche parent, et, par conséquent, l'héritier. Cette circonstance en-

' fut, for alla, familiar.

' maison commune, town hall.

* feu follet ; we may render hère : night-bird.

* procès-verbal en règle, a formai report.

tretient entre nous une liaison intime. Nous dînions ensemble, causant de choses indifférentes, lorsque le bourgmestre me raconta la petite histoire précédente, comme je viens de la rapporter moi-même. 5

« C'est étrange, cousin, lui dis-je .... vraiment étrange .... Et vous n'avez aucun autre renseignement sur cet inconnu?

— Aucun.

— Vous n'avez rien trouvé qui pût vous mettre lo sur la voie de ses intentions?

— Absolument rien, Christian.

— Mais, au fait, que pouvait-il faire ^ dans la citerne ? . . . de quoi vivait-il ?»

Le bourgmestre haussa les épaules, remplit nos 15 verres et me répondit :

« A ta santé, cousin.

— A la vôtre. »

Nous restâmes quelques instants silencieux. .. . Il m'était impossible d'admettre la fin brusque de 20 l'aventure .... et, malgré moi-même, je rêvais avec mélancolie à la triste destinée de certains hommes qui paraissent et disparaissent dans ce monde, comme l'herbe des champs, sans laisser le moindre souvenir ni le moindre regret. 25

« Cousin, repris-je, combien peut-il y avoir ' d'ici aux ruines de Geierstein ?

— Vingt minutes, au plus .... Pourquoi ?

' que pouvait-il faire, -chat could he hâve been doing ? ' combien peut-il y avoir, how far may it be ?

— C'est que ^ je voudrais les voir.

— Tu sais que nous avons aujourd'hui réunion du conseil municipal, et que je ne puis t'accompagner,

5 — Oh ! je les trouverai bien tout seul.

— Non, le garde champêtre te montrera le chemin ; il n'a rien de mieux à faire.»

Et mon brave cousin, ayant frappé sur son verre, appela sa servante :

10 «Katel, va chercher Hans Gœrner .... qu'il se dépêche^ .... voici deux heures, il faut que je parte. »

La servante sortit et le garde champêtre ne tarda point à venir.

15 II reçut l'ordre de me conduire aux ruines.

Tandis que le bourgmestre se dirigeait gravement vers la salle du conseil municipal, nous montions déjà la côte. L'escalier de la citerne me parut fort curieux, sa spirale élégante. Les buis-

20 sons hérissés dans les fissures de chaque marche, l'aspect désert des environs, tout s'harmonisait avec ma tristesse. Nous descendîmes, et bientôt le point lumineux de l'ouverture, qui semblait se rétrécir de plus en plus, et prendre la forme d'une

25 étoile à rayons courbes, nous envoya seule sa pâle lumière.

Quand nous atteignîmes le fond de la citerne,

' C'est que, hecaust, etc.

* qu'il se dépêche : tell him to make haste.

ce fut un coup d'oeil superbe que ^ toutes ces marches éclairées en dessous, et découpant leurs ombres avec une régularité merveilleuse. J'entendis alors le bourdonnement dont m'avait parlé Pétrus : l'immense conque de granit avait autant d'échos 5 que de pierres !

«Depuis le petit homme, personne n'est donc descendu ici ? demandai-je au garde champêtre.

— Non, monsieur .... les paysans ont peur .... Ils s'imaginent que le pendu revient. ï°

— Et vous ?

— Moi .... je ne suis pas curieux.

— Mais le juge de paix ? . . . son devoir était ....

— Hé ! que serait-il venu faire dans \ Oreille de la Chouette ? i5

— On appelle ceci X Oreille de la Chouette f

— Oui.

— C'est à peu près cela, dis-je, en levant les yeux. Cette voûte renversée forme assez bien le pavillon ; '^ le dessous des marches figure la caisse 20 du tympan,^ et les détours de l'escalier le limaçon,^ le labyrinthe et le vestibule de l'oreille. Voilà donc la cause du murmure que nous entendons: nous sommes au fond d'une oreille colossale.

— C'est bien possible,» dit Hans Gœrner, qui 25 semblait ne rien comprendre à mes observations.

' que — expletivc — introducing the logical subject. 'le pavillon, the external ear, or auricL ; — la caisse du tympan, the drum, or tympanum.

* le limaçon, the concha, or labyrinth, of the internai ear.

Nous remontions, et j'avais déjà franchi les premières marches, lorsque je sentis quelque chose se briser sous mon pied : je me baissai pour voir ce que cela pouvait être, et j'aperçus, en même temps, 5 un objet blanc devant moi .... c'était une feuille de papier déchirée .... Quant au corps dur qui s'était broyé, je reconnus une sorte de pot en grès verni.

« Oh ! oh ! me dis-je ; ceci pourra nous éclaircir 10 l'histoire du bourgmestre.»

Et je rejoignis Hans Goerner, qui m'attendait déjà sur la margelle du puits.

« Maintenant, monsieur, me cria-t-il, où voulezvous aller?

^5 — D'abord, asseyons-nous un peu .... nous verrons tout à l'heure. »

Et je pris place sur une grosse pierre, tandis que le garde champêtre promenait ses yeux de faucon tout autour du village, pour découvrir les 20 maraudeurs dans les jardins, s'il s'en trouvait.

J'examinai soigneusement le vase de grès, dont il ne restait plus qu'un débris .... Ce débris présentait la forme d'un entonnoir, ^ tapissé de duvet à l'intérieur . ... Il me fut impossible d'en reconnaître 25 la destination. Je lus ensuite le fragment de lettre, d'une écriture très courante et très ferme .... Je le transcris ici textuellement ... .Cela semble faire

'entonnoir — "funnel" — seems hère to indicate eartrumpet.

suite à une moitié de feuille, que j'ai cherchée dépuis inutilement aux alentours de la ruine :

« Mon cornet viicracoiistique ' a donc le double avantage de multiplier à l'infini l'intensité des sons, et de pouvoir s'introduire dans l'oreille, ce 5 qui ne gêne nullement l'observateur. Vous ne sauriez croire, mon cher maître, le charme que l'on éprouve à percevoir ces mille bruits imperceptibles qui se confondent, aux beaux jours d'été, dans un bourdonnement immense . . . L'abeille a son lo chant comme le rossignol, la guêpe est la fauvette des mousses, la cigale est l'alouette des hautes herbes.... le ciron en est le roitelet... Il n'a qu'un soupir, mais ce soupir est mélodieux !

« Cette découverte, au point de vue du senti- 15 ment, qui nous fait vivre de la vie^ universelle, dépasse, par son importance, tout ce que je pourrais en dire.

« Après tant de souffrances, de privations et d'ennuis, qu'il est heureux de recueillir enfin le 20 prix de nos labeurs ! Avec quels élans l'âme s'élève vers le divin auteur de ces mondes microscopiques, dont la magnificence nous est révélée ! Que sont alors ces longues heures de l'angoisse, de la faim, du mépris, qui nous accablaient autre- 25

' micracoustique — formée! on the analogy of microsco' pique — for hearing minute sounds.

* vivre de la vie — 11 ve In — as part of — i.e., parla ke of the universel life.

fois? Rien, monsieur, rien ! . . . Des larmes de reconnaissance mouillent nos yeux. On est fier d'avoir acheté, par la souffrance, de nouvelles joies à l'humanité et d'avoir contribué à sa moralisation. 5 Mais quelque vastes, quelque admirables que soient ces premiers résultats de mon cornet micracoiistigue, à cela seul ne se bornent point ses avantages. Il en est d'autres plus positifs, plus matériels en quelque sorte, et qui se résolvent ^ en chiffres.

lo « De même que le télescope ^ nous fait découvrir des myriades de mondes, accomplissant leurs révolutions harmonieuses dans l'infini .... de même mon cornet micracoustique étend le sens de l'ouïe au delà de toutes les bornes du possible. Ainsi, monsieur,

15 je ne m'arrêterai point à la circulation du sang et des humeurs dans les corps animés : vous les entendez courir avec l'impétuosité des cataractes ; vous les percevez avec une netteté qui vous épouvante; la moindre irrégularité dans le pouls, le

20 plus léger obstacle vous frappe et vous produit l'efïet d'un roc, contre lequel viennent se briser les fîots d'un torrent !

«C'est sans doute une immense conquête pour le développement de nos connaissances physiolo-

25 giques et pathologiques, mais ce n'est pas sur ce

* qui se résolvent, etc., which are expressed in numbers ; i.e., mathematically.

* De même que, etc., just as thf télescope, etc. — a most interesting spéculation, and one which may be not beyond the possibility of future discovery.

point que j'insiste. En appliquant l'oreille contre terre, monsieur, vous entendez les eaux thermales sourdre à des profondeurs incommensurables.... vous en jugez le volume, les courants, les obstacles !

« Voulez-vous aller plus loin ? Descendez sous 5 une voûte souterraine dont le développement suffise ^ à recueillir une quantité de sons considérables ; alors, la nuit, quand tout dort, que'^ rien ne trouble les bruits intérieurs de notre globe . . . écoutez ! 10

« Monsieur, tout ce qu'il m'est possible de vous dire en ce moment, car au milieu de ma misère profonde, de mes privations, et souvent de mon désespoir, il ne me reste que peu d'instants lucides pour recueillir des observations géologiques, tout 15 ce que je puis vous af^rmer, c'est que le bouillonnement des laves incandescentes, l'éclat des substances en ébullition est quelque chose d'épouvantable et de sublime, et qui ne peut se comparer qu'à l'impression de l'astronome, sondant de sa 20 lunette les profondeurs^ sans bornes de l'étendue.

« Pourtant, je dois vous avouer que ces impressions ont besoin d'être encore étudiées et classées dans un ordre méthodique, pour en tirer des conclusions certaines. Aussi, dès que vous aurez daigné, 25 mon cher et digne maître, m'adresscr la petite

' suffise. Note the subjunctive : w/iose extent shall suffi.ce, etc.

* que rien. etc. — que repeating quand.

^ les profondeurs, etc., the boundless depths of space^

r OREILLE DE LA CHOUETTE. I37

somme que je vous demande, pour pourvoir à mes premiers besoins, nous verrons à nous entendre,^ en vue d'établir trois grands observatories suborbiens,^ l'un dans la vallée de Catane, l'autre en Islande, et 5 le troisième dans l'une des vallées les plus profondes des Cordillères,^ et par conséquent. ..." Ici s'arrêta la lettre.

Les mains me tombèrent de stupeur. Avais-je lu les conceptions d'un fou ... ou bien lesinspira-

ïotions réalisées d'un homme de génie ? Que dire ? que penser ? Ainsi cet homme .... ce misérable, vivant au fond d'une tanière comme un renard ... mourant de faim ... .avait été peut-être un de ces élus, que l'Etre suprême envoie sur la

15 terre, pour éclairer les générations futures !

Et cet homme s'était pendu de dégoût, de désespoir ! On n'avait point répondu à sa prière, lorsqu'il ne demandait qu'un morceau de pam, en échange de sa découverte. C'était horrible.

20 Longtemps .... bien longtemps ... je restai là, rêveur ... .remerciant le ciel d'avoir borné mon intelligence aux soins vulgaires de la vie.... de n'avoir pas voulu faire de moi un homme supé-

' nous verrons à nous entendre, u<e shcll see about coming to an iindcrstanding — or bargain.

* suborbiens, subterranean.

' Ihe severai points chosen, Catania in Sicily, Iceland, and the Cordillera chain of the Andes, are ail in volcanic régions. Note the pathos, in this connection of " la petite somme — pour pourvoir à mes premiers besoins."

rieur au commun ' des martyrs. Enfin, le garde champêtre me voyant les yeux fixes, la bouche béante, se hasarda de me toucher l'épaule :

« Monsieu-r Christian, me dit-il, voyez ... il se fait tard ... .M. le bourgmestre doit être rentré 5 du conseil.

— Ah ! c'est juste, m'écriai-je en froissant le papier. En route ! »

Nous redescendîmes la côte.

Mon digne cousin me reçut, la mine riante, sur 10 le seuil de sa maison.

«Eh bien ! . . . . eh bien !..,. Christian, tu n'as rien trouvé de cet imbécile qui s'est pendu }

— Non.

— Je m'en doutais.. C'était quelque fouis échappé de Stéfansfeld,^ ou d'ailleurs. . . Ma foi

... lia bien fait de se pendre .... Quand on n'est bon à rien . . .c'est ce qu'il y a de plus simple. »

Je partis le lendemain d'Hirchwiller. Je n'y retournerai jamais. 20

' au commun, to t/ie avera^e.

* Stéfansfeld, site of an asylum for the insane.

VOCABULARY

VOCABULARY

The more usuaî gramtnatical /ornis are purposely ontitted : also softie •words identicaly or obviously équivalent^ in French and English. The sign — means répétition of the titie-word, and is used also to represent English ■words or stems, identical, or obviously équivalent, ivith the French titieword.

A, à, to, at, in, with, for, froiii,

by, etc.

abaisser, to lower, abase.

abasourdir, to stun, astound.

abattement, m. déjection, faint-

ness.

abattre, to fell, lovver, abate ;

s' — , to fall down, despond;

abattu, despondent, sad.

abeille. /. bee.

abîmer, to overwhelm, crush.

abord, vi. approach, arrivai;

(f — , first, at first.

aboutir, to end.

aboyer, to bark.

abrutir, to besot, embrute. absolument, absolutely.

abuser, to abuse, deceive.

acacia, m. — (tree).

accabler, to overwhelm, crush.

accessoire. — ory, attendant, accompagner, to — ny.

accomplir, lo accomplish, perforai, fulfil.

accord, t/i. — , agreement; d' — ,

according, agreed.

accorder, to — ; s' — , to agrée, accourir, irr. to run up, run to.

accrocher, to hook, catch, accroire, irr. to believe (false-

ly).

accroupir (s'), to squat, crouch.

accueil, m. réception, welcome.

accueillir, irr. to receive, welcome.

acheminer (s"), to start, proceed.

acheter, to buy.

achever, to finish, end.

acier, m. steel.

acolyte, m. attendant.

actuel, — al.

admettre, irr. to admit.

adopter, to — .

adresse,/, address, skill.

adresser, to — , direct.

affaire, /. — , business.

affaisser (s'), to weaken, sink, swoon.

affiche,/, poster, bill, notice.

affreux, dreadful, awful.

affubler, to mufîîe, wrap.

affût, m. à r — , on the watch.

afin que, in ordcr that.

agate, /. — .

âge, m. — , old — .

agent, m. — , officer, deputy.

agir, to act ; il s'agit, it concerns, is question {de).

agiter, to agi'ate, move, stir.

agréer, lo accept, approve.

aide, /. — , help.

aider, to — , help, assist.

aigle, m. f. eagle.

VOCABULARY

aigu, sharp, acute, shrill.

aiguillon, m. goad, sting.

aile. /. wing.

ailleurs, elsewhere; d' — , more-

over, besides.

aimer, to love, like; — mieux,

to prefer.

ainsi, so, thiis, then.

air, w. — , manner, tune ; le

grand — , the open — .

aise, /. ease, pleasure.

ajouter, to add. [around.

aleatour-s, w. vicinity ; d — , aligner, to align, Une up.

allée, /. alley, walk; — et venue, going and coming.

Allemagne, /. Germany.

allemand, German.

alléguer, to allège, assert, aller, irr. to go, be going, walk;

s'en — , to go ofï, go away.

allonger, tolengthen; — lepas,

to hasten.

allumer, to light, kindle, alors, then.

alouette, /. lark.

amas, m. heap, pile, amateur, m. — , admirer, âme, /. soûl, heart.

aménagement, m. management,

arrangement, amener, to bring, lead, induce.

amer, bitter, sharp.

ameublement, t.u. furniture.

amie, m. f friend.

amonceler, to heap up, pile.

amorce, y. bait, priming (gun).

amour, /«. love; —propre, selfan, m. year. [love, vanity.

analogue, analogous.

ancien, old, ancient, former, anéantir, to annihilate.destroy.

angle, m. — , corner, angoisse, y", anguish, anxiety.

animé, animated, living.

animer, to — ate,cheer,brighten.

anneau, m. ring, année, /. year.

annoncer, to announce.

antienne, /. anthem.

apercevoir, (s') irr. to perceive.

aplatir, to flatten.

apparaître, irr. to appear.

appeler, to call ; j' — , to be

called, named.

appesantir, to weigh (down),

depress.

appétissant, — ising, tempting.

apporter, to bring. [inform.

apprendre, irr. to learn, teach, apprêter, to prépare.

approcher, to draw, bring near;

s' — , to approach, corne near

{de).

appuyer, to support, lean, rest.

âpre, rough, strong, bitter.

après, after, afterwards ; —

-midi, f. afternoon.

araignée, /. spider, web.

arbousier, m. arbutus, bush.

arbre, m. tree.

arcade,/. — . arch. vault.

archet, m. bow (of violin).

ardeur, f. ardor, beat, zeal.

argent, m. silver, money. argenter, to silver, brighten.

argumenter, to argue, infer.

ariette. /. aria, tune.

armoire, tu. cupboard, press.

arracher, to pull, snatch, wrest.

arranger, to — , order.

arrestation, /. arrest. [rest.

arrêt, m. decree. sentence, ararrêter, to arrest, stop, décide, arrière (en), behind, back.

arrivée, y". — al, coming.

arriver, to — , corne, happen.

arrondir, to round, artiste, m. f. — .

asile, ///. asylum, refuge, assassinat, w. — ation; murder.

assassiner, to — ate, murder.

VOCABULA/^Y.

asseoir, jrr, to set, seat; s' — ,

to sit down, sit (up).

assez, enough, quite. [sis.

assiette, /". plate, situation, baassis, seated, sitting.

assistant, fii. — , bystander.

assoupir, to stupefy, put to

sleep.

assurer, to — , insure, secure.

atome, w. atom, mote.

attabler (s'), to sit down at table, attacher, to — , tie, fasten.

attarder, to delay.

atteindre, irr. to attain, reach.

attelage, m. team, harness.

attendre, to wait, await; s' — ,

to expect {à).

attente./, expectation. waiting.

attentif, — ive, intent.

attirer, to attract, draw.

attraper, to catch, get.

attribuer, to — ute, ascribe.

auberge,/, inn, tavern.

aubergiste, m. f. innkeeper.

aucun, any, no, none.

audience, /. — , hearing.

aujourd'hui, to-day, nowadays.

auparavant, before, heretofore.

auprès, near, by, in comparison

with (de), aurore, /. — a, dawn, cast.

aussi, as, so, also, too.

aussitôt, as soon, immediately.

autant, as much, as many ; —

que, as much — aswell — as;

d' — plus, so much the more, auteur, w. author.

automne, w. autumn.

autour (de), around, about.

antre, other, différent, next.

autrefois formerly.

avancer, to advance.

avanie,/, insuit, outrage, avant, before. in front of; en

— , forward; hier, day before yesterday.

avantage, w. advantage.

avare, avaricious; n. miser.

avec, with.

avenir, m. (the) future.

aventure / adventure,

avide, greedy, eager.

avocat, m. advocate, lawyer.

avoir, irr, to hâve; — beau, to do, or try, in vain; — faim, froid, to be hungry, cold etc.

avouer, to avow, own.

Babiller, to chatter, prattle.

bagarre, /. brawl, fray, con-

bague,/. ring. [fusion.

baguette,/, rod, switch.

baie, /. bay, recess.

baigner, to bathe.

bailler, to gape. yawn, open.

bailli, m. bailifï.

baiser, to kiss; n. tu. kiss.

baisser, to lovver, let or keep

down; ->v — , to stoop, bow.

balancer, to — , hesitate.

balayer, to sweep.

balbutier, to stammer, lisp.

balustrade, /. — , railing.

banc, TH. bench, bank.

bande, /. band, fiock, gang, bandoulière, /. shoulder-belt,

sling.

banqueroute, /. bankruptcy.

baquet, m. bucket, tub.

barbe, /. beard. bardeau, m. shingle, plank.

baril, m. barrel.

barre, /. bar, barrier.

barreau, m. bar, court, bas, low,base; rta'z^. low, down,

ofî; t-n — , down, below ;

là , down there, yonder.

bas, m. stocking, bottom, base, basque, /. skirt, tail (of coat).

basse-cour, / poultry-yard.

battement, vi, beating, clap-

ping.

VOCABULARY

battre, to beat, strike; se — , to

fight.

béant, gaping, wide opcn.

beaa, fine, beautiful, hand-

some; avoir — , to iry, cr do,

in vain.

beau-pére, m. father-in-law.

beaucoap, much, many, very.

bec, ///. beak, bill.

bégayer, to stammer.

bel (see beau), berger, m. shepherd.

besace, f. wallet, bag.

besoin, m. need, necessity.

bête, y. beast, brute, fool ; adj.

silly, foolish.

beurre, »i. butter, bibliothèque, /. library.

bien, adv. well, very, indeed,

probably, forsooth ; much,

many (of); — que, although;

si bien que, so much so, so —

that.

bien, n. m. good, wealth, bene-

fit, blessing : homme de — ,

good man.

bien-être, m. vvell-being, com-

fort.

bienfaiteur, vi. benefactor.

bienheureux, very happy, for-

tunate.

bientôt, soon.

bière, /". béer; hier, bise,/, north wind, blast.

bizarre, odd, fantastic.

bizarrerie, y. ocldness, whim.

blanc -che, whitc, blank.

blanchir, to whiten, whitewash.

bleu, blue; bleuâtre, bluish.

bload, — , fair.

blottir (se), to squat dovvn, lie

hid.

bœuf, ///. ox, beef.

boire, irr. to drink.

bois, m. wood, woods, forest.

boîte, /. box.

bombé, arched, bulging.

bonasse, good-natured, simple, bond, m. bound, leap.

bondir, to bound, leap.

bonheur, 711. happiness. bonhomme, /«. good man, old

fellow.

bonhomie, f. good nature, bonjour, m. good morning.

bonnet, ;//. cap, bonnet, bord, ///. border, edge, brink,

shore.

border, to border, edge, limit.

borne, y. boundary, limit.

borner, to bound, limit, confine, botte, y, boot, bunch, bundle.

bouche, /. mouth.

boucher, m. butcher.

boucherie, /. butcher's stall, or

shop.

bouchon, w. cork, dram-shop.

boucle, f. buckle, ring, curl.

bouder, to pout, sulk.

bouderie, y. pouiing, sulking.

boue, y mud.

boueux, muddy.

bouffir, to bloat, puff.

bouger, to budge, stir.

bouillonnement, tu. boiling, bubboule. /". bail. [bling.

bouledogue, m. hull-dog.

boulet, m. bullet, bail, bouleverser, to overthrow, over-

turn.

bouquet, m. — , bunch.

bourbeux, muddy, miry.

bourdonnement, in. buzzing,

hum.

bourdonner, to buzz, hum, mut-

ter.

bourgmestre, 711. burgomaster,

niayor. bourse, f. purse.

bout, lit. end, top, bit.

bouleille.y. bottle.

bouton, m. button.

VOCABULÀKY.

boutonner, to button.

bras, m. arm.

brasserie,/. brewery,beer shop.

brasseur, tn. brewer.

brave, — , good, fine.

bref, brief, short: adv. in short.

bretelle, f. sirap, suspender.

brevet, m. patent, commission.

brigadier, ///. — , chief.

briller, to shine. biillant,bright.

brin, w. biade, sprig, bit.

brindille,/, (little) sprig, tuft.

brique, /. brick.

briquet, m. tinder-box, short-

sword.

brise, /". breeze.

briser, to break, to rip, broche, /". spit.

brouette, f. wheelbarrow. brouillard, ;/;. mist, fog.

broussailles, /. //. bushes,

brush.

broyer, to crush.

bruire, irr to sound, rattle,

roar.

bruit, tn. noise, rumor.

brûler, to burn.

brun, brown, dark.

brunir, to brown, burnish.

brusque, — , sudden, rude, bruyère,/, heath, broom.

buanderie,/, wash-house, laun-

dry.

bûche, /. log.

bûcher, m. woodpile, pile.

buisson, m. bush, thicket.

but, m. end, aim, object.

buveur, m. drinker, tippler.

Ça (cela), that, it, that one.

çà. vvell, now.

cabane, /. cabin, hut.

cabaretier, ère, inn-keeper.

cacher, to hide, conccal.

cachot, ;//. dungeon.

cadavre, m. corpse.

cadeau, w. gift, présent.

cadenas, >/i. padlock.

cadran, w. dial.

cadrer, to square, fit, suit.

café, m. coffee, coffee-house.

caille, /. quail.

caillé, curdled, clotted.

cale, / wedge, block.

camarade, i/i. f. comrade.

cambrer, to arch, curvc.

camisole, /. waistcoat, jacket.

campagnard, rural, rustic; n. m.

countryman.

campagne, /. country, field.

canard, »i. duck, drake.

canette, /. can, mug.

caniche, w./. poodle, dog.

canne, / cane, cannelle, /. cinnamon.

capitaine, m. captain.

capote,/, hood, cloak.

capsule, /. capsule, gun-cap.

caqueter, to cackle, babble.

car, for.

carabine, /. carbine.

caresser, to caress. [mal),

carnassier, carnivorous (anicarton, ?>i. pasteboard, portcas, w. case. [folio.

casaquin, m. jacket, bodice.

casque, /n. helmet.

casquette, /. cap.

cassant, abrupt, short, shrill.

casse-tête, vi. bludgeon, bully.

casser, to break.

cauchemar, >n. nightmare.

causer, to talk, chat, cavalier, m. — , horseman.

cave, /. cellar, cave, céder, to yield, give up, cède, ceinture, /. girdle, waist.

cellier, >/i. cellar.

cent; centaine,/ a hundred.

centième, hundredth. cependant, meanwhile, yet cerise, /. cherry. [ho\yever'

VOCABULARY

cerveau, m.\ cervelle, f. brain,

brains.

chacun, each (one), every one.

chagrin, m. — , vexation, grief, chagriner, to vex, grieve.

chaîne, /'. chaiii.

chair, y. flesh, méat, chaise, f. chair, chaleur,/, heat, warmth.

chambre, y". — er, room.

champ, m. field.

champêtre, rural, rustic.

chance, f. chance, luck.

chanceler 10 stagger, waver.

chandelle, /. candie, changer, to change.

chanson, /. son g.

chant, >«. song, tune, sound.

chanter, to sing, sound, crow.

chapeau, m. hat.

chapelle, /. chapel.

chaque, each, every.

charbon, m. coal, charcoal.

charbonnier, -ère, collier ; /.

coliiery, coal mine, chardon, m. thisile.

charger, to — , load ; se — , te

undertake.

charlatan, m. — , quack.

charme, in. charm, spell.

charrette, /. cart.

charrettée, /". cart-Ioad. chasse,/, chase, hunting.

chasser, to chase, hunt, drive

chasseur, w. hunter.

chat-te, //;. f. cat.

chatouiller, to tickle, flatter, chaud, hot, warm.

chaumière, f. cottage, chaussette. /. stocking, sock.

chef, m. chief, head.

chemin, m. way, road.

cheminée, /. chimney.

chemise, f. — , shirt.

chêne, /. oak.

cher, dear.

chercher, te seek, look for.

chevelure, /. hair.

cheveu,//, cheveux, (a) hair.

clieville, /. peg, ankle.

chèvre, /. goat.

chez, at the house of, among,

with.

chien, tn. dog.

chiffre, tu. figure, cipher.

choc, m. shock.

chope,/, half-pint, mug.

chopine, /. pint, mug (of béer), chose, /. thing.

chou-croute. /. sour-krout.

chouette, /. owl.

chut, hush.

cicatrice, /. scar.

ciel, tu. heaven, sky.

cigale, /. cicada, grasshopper.

cimbale, /. cymbal. cime, /. top, riiige.

cinquante, cinquantaine, /. fifty.

circonstance, f. circumstancc-,

occasion.

circulaire, circular.

ciroD, m. mite (insect).

citer, to cite, quote, summon.

citerne^ /. cistern.

clair, clear, light, bright; — de

lune, moonlight.

clair-obscur, mingled light and

shade.

clameur, /. clamor, noise, claquement, w. clapping, clack-

ing.

claquer, to clap, crack, chatter.

clef, clé , /. key.

cliquetis, tn. clacking, clicking.

cloitre, tn. cloister, convent.

clos, closed, shut ; n. m. en-

closure.

coeur, tn. heart, courage, coffre, m. trunk, cofïer.

cohue, /. mob, crovvd.

coiffe, y. hood, cap.

VOCABULARY

coiffer, to dress the hair, trim.

coin, /II. corner, wedge.

colère, f. anger, wrath.

collègue, tu. colleague.

collet, ?n. coUar, neck.

collier, m. collar, necklace.

combien, how much, how many,

how far, how.

comble, m. top, height, crown.

comme, as, like, as if, how.

comment, how, why.

commerce, m. — , trade.

commère, y. old woman, gossip.

commettre, irr. to commit, commun, common, public, mean.

compagne, /. companion.

compagnon, rn. companion.

complaisance, f. — , civility.

complet, -ète, complète, perfect;

— ètement, — ly.

comprendre, tocomprehend, un-

derstand.

compte, tn. count, account.

compter, to count, account.

concevoir, irr. to conceive, imagine.

concluant, conclusive, convinc-

ing.

condamner, to condemn.

conduite, /. conduct.

confesser, to — ; se — (to a

priest). [fuse.

confondre, to confound, conconfrère, tu. fellow, associate.

confus, confused.

connaissance, -s, f. knowledge.

connaitre, irr. to know, be ac-

quainted with.

conque,/, conch (shell).

conquérir, irr. to conquer.

conquête, f. conquest.

conscience,/". — , consciousness.

conseil, rn. counsel, advice,

council. consentement, m. consent, conséquence, y". — , resuit.

counter-bass to convince.

conséquent, — , following, consistent ;/i<7/- — ,consequent]y.

conserver, to préserve, take care of.

considérer, to — , regard, look at.

consoler, to — , comfort.

constamment, constantly.

consterner, to dismay, terrify.

construire, irr. to construct, construe.

contre, against.

contre-basse, /.

(music).

convaincre, irr.

convict.

convenir, irr. toconvene; — à, to suit; — lie, to agrée.

convive, m guest.

copier, to copy, imitate.

coq, w. cock.

coquelicot, »i. poppy, (color) red.

coquillage, w. shell-fish, shell.

coquiu, 1/1. rogue, rascal.

corbeau, w.-raven.

corde, y. cord, string, rope.

cordon, m. — , band, string.

cornemuse, /. bagpipe.

cornet, //i. horn, trumpet.

cornette, y. cap, head-dress.

corps, VI. body, corpse.

cor, m. horn.

côte, y. rib, coast, hill.

côté, TH. side, direction, du — , in the direction; de mon — , on my part.

cou, t/i. neck.

coucher, to lay down, set down; se — , to lie down, go to bed,

coude, m. elbovv. [set.

couler, to flovv, run, melt.

couleur, f. color.

coup, //i. blow, stroke, hit, time; — d'œil, glance; — de pied, kick; — de poignet, turn of the wrist; boire un — , to

VOCABULAJ^Y.

take a drink; tout à — , ail at

once, suddenly.

coupable, culpable, guilty; n.

culprit.

coupe, y. cutting, eut; cup.

couper, to eut, eut off.

cour, y. eourt, yard; basse — ,

baek yard, poultry yard.

courant, current, présent; n. m.

current, course; au — , up to

date. [curve.

courbe, bent, crooked; «. f.

courber, to bend, bow.

courir, irr. to run. [short,

court, short, brief ; adv. in couteau, m. knife.

coûter, to cost.

coutume,/, custom, habit, couvée, y. nest, brood, covey.

couverture, /. cover, covering.

couvrir, irr. to cover.

craindre, irr. to fear.

crainte,/, fear, dread.

cramponner (se), to cling, elimb, craquer, to crack, snap, crash, i crayon, m. — , pencil.

creuser, to dig, hollow, wrinkle.

crevasser, to chap, split, crash, cri, m. cry, outcry.

criard, clamorous, loud.

cric-crac, m. cracking, crash, crier, to cry out. shout, sound,

creak. [twitch.

crisper, to contract, shrivel, croc, ru. hook.

crochu, hooked, crooked.

croire, irr. to believe, think.

croiser, to cross, cruise.

croitre, irr. to grow, increase.

croix, /. cross, croquer, to crunch, devour.

croquis, m. sketch, crosse,/, crutch, butt (of a gun).

croupe,/ cru ppcr; en — , behind.

croûte, / crust.

cruche,/, pitcher.

cueillir, irr. to gather, pick.

cuir, nt. leather, hide.

cuisine, /. kitchen, cooking,

cuisse, /. thigh.

culotte, / breeches. shorts.

cupide, eager, covctous.

curieux, curious, inquisitive.

cuveau, w. tub, bucket.

cuver, to work, ferment.

'cuvette,/, basin, pan." ' cygne, ;«. swan.

Daigner, to deign, condescend.

dalle, /. flag-stone, slab.

dans, in, within.

danser, to dance.

darder, to dart, shoot.

davantage, more.

de of. from in, with, by, etc.

débarrasser, to disembarrass rid.

débattre (se), to contend, struggle.

debout, upright, standing.

débris, m. wreck, ruins, fragment.

déchirer, to tear, rend, split.

décidément, decidedly.

décider, to décide, conclude.

décliner, to décline, sink.

découper, to eut up, carve; se — , to stand out, show.

découverte, /. discovery.

découvrir, irr. to discover, expose.

décrépit, — , infirra.

décrocher, to unhook.

dedans, within; Ai- — , in ît, therein. [torted.

défait, undone, ruined, disdéfaite, / defeat.

défendre, to — , forbid.

déformer, to deform, crush, spoil.

dégager, to disengage, release.

dégourdi, revived, quick, brisk.

VOCABULAJ^Y.

dégoût, m. disgust, dislike.

déguenillé, ragged, in rags.

déguiser, to disguise, conceal.

déguster, to taste.

dehors, out, outside, without.

déjà, already.

déjeuner, to breakfast ; n. m.

breakfast.

delà, au — de, beyond.

délabrement, m. dilapidation,

ruin.

demain, to-morrow.

demande, /. — , request, question, demander, to — , request, ask.

déménagement, w. removal,

moving (goods).

déménager, to move, leave, be

gone.

démentir, irr. to belle, contra-

dict. démesurément, immoderately,

to excess.

demeure, /. dwelling, abode,

stay.

demi, half; à — , half-way, half.

dénoncer, to denounce, inform

against.

dent, /. tooth.

dentelé, dentelated, notched.

dépasser, to surpass, exceed.

dépêcher, to dispatch; se — , to

hasten.

déposer, to dépose, deposit, lay 1; down.

depuis, since, from, after, for

(time); — que, since.

dernier, last, utmost.

dérober, to rob, steal, take

away, conceal.

dérouler, to unroU, unfold.

derrière, behind, back.

dès, from, since, at (time); —

que, as soon as.

desorndre, to — , come down,

sink.

désert, deserted, solitary.

désespéré, in despair, desperate, désespoir, w. despair, déshonorer, to dishonor.

désigner, to designate, dénote, désir, m. désire, désirer, to désire.

désolant, desolating, afïlicting. désolé, desolate, afiflicted.

désoler, to desolate, afflict; se — ,

to grieve, rave, dessécher, to dry, drain, dessein, vi. design, purpose.

dessin, tu. design, drawing,

sketch, dessiner, • to design, draw,

sketch.

dessous, under, beneath, below;

le — , the bottom.

dessus, above, beyond, over,

upon; le — , the top, the ad-

vantage.

détacher, to detach, untie, free.

détail, w. détail, retail.

détirer, to draw out, relax, détour, t>i. turn, byway, évasion.

détourner, to turn away, divert.

deuil, m. mourning.

deux, two: tous (les) — , both.

devant, before, in front of; au

— , forward; le — , the fr-^nt.

devenir, irr. to become.

deviner, to divine, guess.

deviser, to converse, chat, devoir, m. duty.

devoir, irr. to owe, ought,

must, hâve to, be to, etc.

dévot, devout, pious.

dévouement, m. dévotion, diable, vi. devil, (ihe) deuce.

dieu, tn. god; Dieu, God.

difficile, difficult, hard, fastidi

eus. digne, worthy.

dilater, to dilate, open wide.

VOCABULAHY.

dîner, to dine; «. w. dinner.

dire. irr. to tell, say.

diriger, to direct, discuter, to discuss.

disparaître, i>r. to disappear.

d spos, active, ready, cheer-

ful.

dissimuler, to dissemble, con-

ceal.

distinguer, to distinguish, disdivin, divine. [cern.

dix, ten ; -huit, eighteen ;

■neuf, nineteen.

dodu, plump, fat.

doigt, »i. finger.

dôme, >/i. dôme, cupola, canopy.

donc, then, therefore.

donner, to give, strike, open.

dont, whose, of whom, o(

which.

dorîr, to gild, make yellow.

dormir, irr. to sleep.

dos m. back, rear.

doucement, softly, quietly,

swcetly.

douleur,/, pain, grief, douloureusement, painfully.sad-

doute, m. doubt.

douter, to doubt ; se — , to suspect ((/;■).

doux ce, soft, gentle, sweet,

smooth.

doyen, m. dean, provost.

drapier, m. draper, clothier.

dresser, to raise, erect.

droit straight, right; upright;

/(/ — e, the right hand ; n. m.

right.

drôle, droll, odd ; «. scamp,

focjjish fcllow.

ducat, m. — (coin), dur, hard, firm, solid.

durant, during durer, to last. endure, duvet, m. down, nap.

Eau, /. water.

ébahir (s'), to be amazed, won-

der.

ébaucher, to sketch (roughly).

éblouir to dazzle, confuse, dim.

éblouissement, »i. confusion,

vertigo.

ébouriffé, ruffled, disordered,

flurried.

ébranler, toshake, shock, stag-

ger.

écaille, /. scale, shell, shell-

fish. écarquiller, to open wide, distend, écartelé, quartered.

écarter, to discard, remove, sep-

aiatc. piish aside, sprawl.

échafauder, to erect, pile up.

échange, ni. exchange, échapper (s'), to escape.

échelle. /. ladder, scale.

écheve'é, dishevelled.

échevin. m. alderman.

échine, y. spine, back.

échoppe, f. stall.

éclaircie, /'. clearing, opening.

éclairer, to light, lighten, en-

lighten.

éclat, w. burst, flash, bright-

ness, splendor, beauty ; rire

aux — s, to laugh aloud, burst

out laughing.

éclore, irr. to open, blow, hatch.

économie, f. — , saving.

écouler, to flow out, elapse.

écouter, to listen (tôt, hear.

écrier (s'), to e.xclaim.

écrire, irr. to write.

écriture. /. writing.

écu, tn. crown (coin), shield.

écume. /'. foam, froth.

effectivement, in fact.

effet, VI. efk-ct, resuit, fact.

efforcer (s"), toendeavor, strive.

efcayer, to frighten, terrify.

VOCABULARY

effroi, ni. fright, terror.

égal, equal, indiffèrent ; c'est

— , ail the same, no matter.

égaler, to equal.

égarement, m. wandering, er-

ror, wildness.

égarer (s'), to wander, be lost,

stray.

égorger, to slaughter. murder.

égosiller, to bawl, chirp (loud).

égrener, to strip off, shell, pick.

élan, w. spring, burst, rush, élancé, slender, thin.

élancer, to dart, shoot, dash.

élargir, to enlarge, increase.

élever, to raise, elevate, edu-

cate; s' — , to rise.

éloge, ni. eulogy, praise.

éloigner, to remove ; s' — , to

withdraw, retire, élu, elect, sélect, émail, m. enamel.

emboîter, to join, fit; — le pas,

to lock step follow closely.

embrasser, to embrace, kiss.

embusquer (s'), to lie in wait,

hide.

empêcher, to hinder, prevent:

s' — , to keep from, help (do-

ing)emplir, to fiU.

empoigner, to grasp, seize, emporter, to carry off; 1' — , to

prevail, carry the day.

empreinte, /. imprint, impres

sion.

empresser (s'), to hasten.

ému, moved, afïected, excited.

en, in, into; like, as.

en, off, away ; pron. of, from,

etc. — it, them, etc. ; some.

any, etc.

encaisser, to box, box up.

enchaîner, to chain, connect

fie.

encore, yet, again, still, more.

endormir (s'), to fall asleep.

endroit, m. place, matter.

énergie, y. energy.

enfant, )n. f. child.

enfermer, to shut in, enclose,

include.

enfin, at last, finally, in a word.

enfoncer, to bury, sink, pull

engager, to engage, induce, en-

list.

engouffrer, to engulf, crowd.

engourdir, to benumb, stupefy.

enivrer, to intoxicate.

enjamber, to bestride, step over.

enluminer, to illuminate, color.

ennui, m. — , vexation, weari-

ness.

énorme, enormous.

enroué, hoarse.

enrouler, to roll, wind. enseigne, y. ensign, sign.

ensemble, together ; as n. vi.

the whole.

ensuite, afterwards, then, next.

entendre, to hear, understand,

mean.

entêté, obstinate.

enthousiasme, m. enthusiasm.

entier, entire, whole, complète, entonnoir, m. funnel.

entourer, to surround, entraîner, to draw, carry, en-

tice, induce, entre, between, among.

entre-baillé, half open.

entrecouper, to interrupt.

entrée, /. entry, entrance.

entrer, to enter, come or go in.

entretenir, irr. to entertain,

maintain.

entrevoir, irr. to catch sight of.

entrouvrir, irr. to half-open.

envie, /. envy, désire, environ, about; as n. m. pi. the

surroundings.

VOCABULARY

envoler, u, fly awaj'.

envoyer, irr. to send.

épais, thick, dense, heavy.

épars, scattered, rare.

épaule, y. shoulder, back.

épauler, tobringtotheshoulder.

époque, 7^. epoch, date, season.

épouser, to marry.

épouvantable, dreadful.

épouvante, /. terror, dread.

épouvanter, to frighlen, terrify.

éprouver, to prove, expérience, feel.

épuiser, to exhaust.

équilibre, m. equilibrium.

équivoque, equivocal, doubtful.

erreur, f. error, mistake.

escabeau, m. stool, footstool.

escalier, m. stairway, stairs; — eu tourelle, winding stairs.

escogriffe, »!. sharper, shark.

espèce, /. species, kind ; //.

coins, pièces (money).

espérance, f. h ope.

espérer, to hope, expect.

espiègle, -gay, frolicsome.

esprit, m. spirit, wit, mind, intelligence.

esquisse, /. sketch.

essence,/. — .substance, nature.

estimer, to estimate, esteem.

établir, to establish, found, fasten.

étage, ;«. story, floor.

étain, m. pewter, tin.

étal, m. stall (butcher).

état, m. State, condition, business.

été, m. summer.

éteindre, irr. to extinguish.

étendre, to spread, extend, stretch.

étendue, /. extent, space.

étinceler, to sparkle, glitter.

étoile, /. star, light.

étoiler, to star, light, break.

étonner, to astonish, surprise, stun.

étoufifer, to stifle, smother.

étrange, strange, odd, foreig.i,

étrangler, to strangle.

être, irr. to be; n. ni., being.

étroit, narrow, close, strict.

étude, /. study.

étudier, to study.

évanouir (s'), to swoon, faint, vanish.

éveiller, to wake, rouse.

événement, m. event, occurrence.

évoquer, to wake, call up.

exalter, to exalt.

excepté, except.

excès, 7>i. excess.

exemple, m. example.

exercer, to exercise, exert.

exhaler, to — , breathe, evaporate.

expier, to expiate.

expirer, to expire, die.

expliquer, to explain.

exposer, to — , show.

expulser, to expel.

extase, /. ecstasy, delight.

exténuer, to extenuate, excuse.

extérieur, exterior, oxternal.

extrêmement, extremely, very.

Face, f. face, front; en — , opposite, in front, fâcher, to vex ; se — , to be

angry.

facile, /. — , easy.

façon, f. fashion, form, cere-

mony.

faible, feeble, weak ; n. m.

foible, weak point.

! faiblement, feebly, weakiy.

'faiblesse,/, weakness, swoon.

faïence, /. delf-ware. cruckery.

I faillir, irr. to fail, (just) miss, i faim, /. hunger {see avoir).

VOCABULAKY.

faire, irr. to make, do, act,

cause ; se - — , to become, be ;

— beau (temps), to be good

weather; — voir, to show, fait, w. fact, deed, act, matter;

ea — de, as to, concerning.

falloir, irr. to be necessary,

(must).

famille, /. family.

fantaisie,/, fancy, fantasy.

fantôme, ;//. phantom, ghost.

fardeau, m. load, burden.

fasciner, to fascinate. fatigant, fatiguing, tiresome.

faucher, to mow, reap.

faucon, m. falcon. [of.

faute, /. fault: — de, for want fauteuil, m. armchair.

fauve, tawny, reddish, wild ;

bête — , wild beast, deer.

fauvette,/, warblcr (bird).

faux, /. Scythe, faux, fausse, false, wrong.

favori-te, favorite.

favoris, m. pi. side-whiskers.

fêler, to crack, split.

femme,/, woman, wife.

fenêtre,/, window.

fer, M. iron, sword, bar (iron);

//. fers, chains.

ferme, firm, solid.

fermenter, to — , work (liquid).

fermer, to shut, close, ferraille,/, old iron, scraps.

ferveur, /. fervor, zeal.

feston, w. festoon, wreath.

fête,/, festival, feast, holiday jour de — , birthday, nameday.

fêter, to feast, celebrate.

fétide, fetid, rank.

feu, m. fire, ardor ; (color) red.

fe.iillage, m. foliage, leafage.

feuille,/, leaf, sheet (paper).

feutre, m. felt, felt hat.

fiacre, m. hack, cab.

fiançailles,/./'/, betrothal.

fiancer, to affiance, betroth ;

p(7r/. -é, -ée, betrothed.

fier, proud, haughty, fierce.

fier (se), to trust, rcly on.

figure,./. — , face, figurer (se), to imagine, fil, m. thread.

file, /. file, row.

filer, to spin, draw, slip, filet, m. thread, net, border, fin, /. end, aim; à la — , finally,

at last.

fin, fine, thin, sharp, sly.

finir, to finish, end.

fit (faire) /(T dit.

fixe, fixed, appointed, set.

fixer, to fix, fasten, appoint, flairer, to smell. [gaze at.

flamber, to flame, blaze.

fléau, tu. plague, scourge.

flèche,/, arrow, beam.

fléchir, to band, yield.

fleur, /. flower.

fleuronner, to adorn, border, flocon, )tt. flake, tuft.

florin, m. — (coin), flot, m. wave, tide, crowd.

flotter, to float, flotter, wave, foi. /. faith.

foible {see faible), foin. t)i. hay.

fois, /. time (répétition), folie,/, folly, madness.

fol-le {see fou), follet, playfu!, deceptive; feu

— , ignis fatuus.

fonction, /. function.

fonctionnaire, m. functionary,

officiai, fond, w.bottotn,depth, end, back.

fondre, to melt, dissolve, burst,

rush, fontaine,/, fountain.

fonte, /. melting, casting, cast

iron.

VOCABULAI^y.

force, f. — , strength, power;

à — de, by dint oi.

forcer, to force, break open.

forestier, -ère, forester, — 'swife;

iidj. of a forest, forest.

forêt, /. forest, vvood.

forfanterie, /". boasting, brag.

fort, strong, hard, loud; adv.

very, much, loud.

fossette, /. dimple.

fou (fol, folle), foolish, mad,

fond; n. niadman, fool.

foudre, /. thunderbolt, flash

(lightning). [crush.

foudroyer, to thunder, crash, fouine, /. marten, weasel.

foule, /. crowd.

fourchette, /. fork.

fourmiller, to swarm, cro.wd.

fourneau, vi. furnace, stove.

fourrer, to line with fur, stuff.

fraîchement, freshly, newly,

coolly.

fraîcheur, /. freshness, cool-

ness.

frais, fraîche, fresh, cool, new.

fraise, /. strawberry ; — blos-

som.

franc, vi. franc (coin).

franc, franche, frank, free, mère,

open, true.

franchir, to step ovcr, sur-

mount.

frange, /. fringe, border.

frapper, to strike, knock, hit.

fredonner, to trill, hum.

frémir, to shudder, tremble.

frémissement, ;«. shudder,

horror.

frère, ?n. brother.

frétiller, to frisk, flotter, frisson, m. shiver, chill.

frissonner, to shiver, quiver.

froid, cold, cool; aho n. m.

froidement, coldly, coolly.

froisser, to rumple, crumple.

frôlement, m. grazing, touch.

froncer, to wrinkle, knit.

front, >/!. — , forehead.

frotter, to rub, scrub.

fruit, w. — .

fuir, /rr. to flee, run off, shun.

fuite,/, flight, escape.

fumée, y. smoke, fume.

fumer, to smoke.

fumeux, smoky, fumy.

funeste, fatal, unfortunate,

furet, tfi. ferret.

fureter, to ferret, hunt, pry.

fusain, w. charcoal, crayon.

fusil, w. gun.

futaille,/, cask, barrel.

fuyard, m. runaway, coward.

Gagner, to gain, reach, get, overcome.

gaillard, gay, merry; n. gallant, bold fellow.

galerie, /. galle ry.

galoche, /. galosh, wooden shoe.

galop, m. gallop.

galoper, to gallop.

gamin, in. chap, urchin.

gamme,/, gamut (music).

gant, 7)1. glove.

garçon, wV. boy, fellow, waiter.

garde, w. guard, keeper ; /.

guard, watch, care, attention.

garder, to guard, keep, observe.

gardien, m. guardian, guard.

garnir, to furnish, garnish, adorn.

garrotter, to bind, tie, strangle.

gâter, to spoil, waste.

gauche, left (hand), awkward.

gaudriole, / broad joke, jest.

gaule, /. pôle, rod.

gazette, /. — , newspaper.

gazouiller, to warble, chirp.

geai, >n. jay (bird).

gendarme, //;. policeman.

VOCABULAKY.

gendre, m. son-in-law.

gène, /'. pain, constraint, hésitation.

gêner, to embarrass, annoy.

genêt, 7n. broom.

génie, 711. genius, talent.

genou, w. knee.

genre, m. kind, sort, style.

gens, m. f. people, persons.

gentil, gentle, noble, pretty,

geôlier, ni. jailer. [nice.

gésir, irr. to lie, repose.

geste, 171. gesture, action, expression.

gibet, 771. gibbet, gallows.

gilet, 771. waistcoat, vest ; — de force, straitjacket.

girouette, /. weathercock.

gisais, gît (gésir).

glacer, to freeze, chill.

glacial, — , frozen, icy.

glacis, 771. — ,' slope, bank.

glapissant, w., yelping, screaming.

glisser, to slip, glide.

gloire, /. glory.

gobelet, 711. goblet, cup.

godet, 771. bovvl, bucket.

goguenard, playfu), jocose.

gonfler, to swell, puff.

gorge,/', throat, neck.

gorgée, f. gulp, swallow.

gourdin, w. cudgel, club.

gousset, m. gusset, pocket, fob.

goûter, to taste, enjoy.

goutte, /. drop.

gouttière,/, gutter, drain.

gouvernante,/., hoiisekeeper.

gouverner, to govern, control.

grabat, w. bed, pallet.

grâce,/, grâce, favor, pardon, thanks, leave (to retire).

gracieusement, graciously, gracefully.

grain, w. — , seed, bead, pearl.

grand, — , great, tall, large.

grandiose, grand, grandiloquent.

grand'mère, /. grandmother.

grange, /. barn.

grappe,/, bunch (of grapes).

gras, fat, rich, coarse.

grasseyer, to speak thick (with mouth full).

grasseyement, w. {see grasseyer).

gravier, w. gravel.

gravir, to climb, clamber.

gredin, t)i. scamp, vagabond.

greffier, w. register, clerk.

grêle, slender, thin, shrill.

grelot, 771. bell, rattle.

grelotter, to shiver, quake.

grenier, w. garret, loft,

grenouille,/., frog.

grès, 771. sandstone, grit.

grésil, 771. sleet, frost.

griffe, /. claw, paw.

grillage, ;;;. grating, railing,

grille,/, grating, railing.

grillé, grated. barred.

grimace, /. — .expression (face).

grimper, to climb.

grincement, m. gnashing, grind ing.

gris, gray, tipsy.

grisâtre, grayish, gloomy.

grive, 77t. thrush (bird).

grogner, to grunt, growl.

gros, big, thick, coarse.

grossièrement, grossly, coarsely.

grossir, to make or grow big, enlarge, swell.

guêpe, /. wasp.

guère, little, not much, hardly.

guerrier, warlike; n. 77t. warrior.

gueux, beggarly; n. m, beggar.

guttural, — , hoarse.

Habiller, to dress.

habit, 771. coat, dress.

habitude, /. habit ; d' — , usually.

VOCABULARY

habituel, habituai, 'hagard, haggard, wild, 'halè, sunburnt, brown.

haleine, /'. breath.

'haleter, to pant.

'halle,/, market hall, 'hallier, tn. thicket.

'halter, to hait, stop, "hameau, w. hamlet.

'hameçon, ;/;. fish-hook, bait.

'hanche,/', hip, haunch.

'hangar, ?n. shed, cart-house.

'happer, to snap (up), snatch.

'hardi, bold, impudent, 'harpe, /. harp.

'hasard, m. — , risk, chance;

au — , at random.

'hasarder, to — , risk.

'hausser, to raise, shrug.

"haut, high, tall, loud. 'hauteur,/, height, pride.

"hâve, ghastly, pale, hectare, w. — (measure).

hélas, alas, ah!

hémicycle, m. semicircle.

herbe, /. — , grass.

■hérisser, to bristle.

héritier, m. heir.

'héron, tn. héron, crâne, 'hêtre, w. beech tree.

heure, /. hour, time, o'clock;

à la bonne — , ail right, well.

heureux, happy, fortunate.

'hibou, >n. owl.

hier, yesterday.

histoire, /. history, story.

'hollandais, Dutch.

homme, w. man.

honnête, honest, good, polite.

honnêteté,/, honesty, civility.

honneur, m. honor.

honorer, to honor, esteem.

"honte, / shame.

honteux, ashamed, shameful.

hôpital, w. hospital.

horloge, /. clock.

'hors, eut, outside, without, beside; — de, eut of, beside.

hôte, t/i. host, landlord, guest.

'hotte,/, basket, funnel.

'houblon, m. hops.

houx. m. holly.

huit, eight; — jours, a week, huitre, /. oyster.

humain, human, humane.

humble, — , modest.

humecter, to moisten, wet.

humer, to suck.

humeur, /. humor.

humide, — , damp, moist.

humilier, to humiliate, humble, 'hurler, to howl. 'hutte,/, hut, hutch, coop.

Ici, hère; a". — , hence, henceforth; — bas, hère bclow.

idée, /. idea. [knovv.

ignorer, to be ignorant, not

illuminer, to illumine, light.

imaginer (s), to imagine.

imiter, to imiiate. [less.

immobile, immovable, motionimpassibilité, /. — , calmness.

importer, to — , concern, matter.

imposteur, w. impostor, cheat.

impressionner, to impress, af-

imprévu, unforeseen. [fect.

imprimer, to imprint, impress.

inachevé, unfinished, incom-

incertain, uncertain. [plete.

incertitude, /. — , doubt, suspense.

incliner, to — , bend, bow.

inconnu, unknovm.

incroyable, incredible.

indécis, undecided, irresolute.

indéfinissable, indefinable, unaccountable.

indice, m. index, sign, proof.

indicible, unspeakable.

indigne, unworthy.

indigné, indignant, angry.

VOCASULARY.

indiquer, to indicate, designate.

indisposé, indisposed, unwill-

ing.

individu, m. individual.

inégal, unequal, uneven.

inerte, — , dull, sluggish.

inexprimable, inexpressible.

infini, infinité.

inflexion, /. — , bending, curve.

infliger, to inflict.

iniOrme, shapeless.crude, rude, ingrat, ungrateful; «. ingrate, inintelligible, un — .

injustice, /. —, wrong.

innombrable, innumerable.

inouï, unheard-of, strange.

inquiet, uneasy, anxious.

inquiéter, to disquiet, disturb.

inquiétude,/, disquietude.

insensiblement, insensibly.

inspirer, to — , suggest.

instant, m. — , moment, intègre, whole, upright, pure, intéresser, to interest ; part.

— é, interested, selfish.

intérêt, m. interest. intérieur, interior; n. — , in-

side, home, interroger, to question, ask.

interrompre, to interrupt.

intervalle, m. interval, space.

introduire, irr. to introduce.

inusité, unusual.

inutile, useless.

irrégulier, irregular.

irresponsable, irresponsible.

issue,/. — , outlet, exit.

ivoire, w. ivory.

ivrogne, drunk, drunken; w.

drunkard.

Jadis, formerly, of old.

jamais, ever, never.

jambe, /. leg.

jambon, w. ham.

jardin, w. garden.

jasmin, vi. jessamine.

jaunâtre, yellowish.

jaune, yellow, [away.

jeter, to throw, cast, throw

jeune, young.

jeunesse,/ youth.

joie,/ joy, delight.

joindre, irr. to join, unité.

joli, pretty.

joue, /. cheek.

jouer, to play, act.

jouir, to enjoy {de).

I jouissance, /. enjoyment.

jour, m. day, light, life; grand — , broad day; huit, quinze — , week, fortnight.

journalier, daily, by the day.

journée, /. day, ail day, day's \v o r k .

joyeux, joyous, joyful.

judicieui, — cious, wise.

juge, m. judge.

jugement, 711. judgment, sentence.

juger, to judge.

juillet, m. July.

jupe, y. petticoat, skirt.

jurer, to swear.

jurisconsulte, w. lawyer, jurist.

juron, m. oath.

jusque, — à; — à ce que, to, till, until.

juste, just, right, exact; adv.

just, exactly.

justice,/. — , law.

Kreutzer, m. — (coin).

Là, there, hère, now.

lac, 771. lake.

lacet, m. lace, snare, net.

lâche, loose, base, cowardly;

w. coward.

lâcher, to loosen, relax, let go.

laid, ugly.

laine,/, wool.

VOCABULARY

laisser, to leave, let, let go,

cease; — faire, to let alone.

lait, m. mille, lampe, /. lamp.

lancer, to dart, dash, launch.

langue, f. tongue, language.

languir, to languish, linger.

lapereau, ;«. young rabbit.

lapin, m. rabbit.

large, — , wide, broad.

larme, /. tear.

las, weary, tired.

latte,/, lath, shingle.

lave, /. lava, laver, to wash.

lecture, /. reading.

léger, light, slight, quick.

légitime, — ate, lawful.

légume, m. vegetable.

lendemain, m. next day, mor-

row.

lent, -ement, slow, slowly.

lentille,/, lentil; lens.

lequel, laquelle, who, which. leste, nimble, quick, clever.

lever, to lift, raise; se — , to

rise, get up.

lèvre, /. lip.

liaison, /. connection, bond, tie,

union, libre, free.

liège, m. cork.

lierre, m. ivy.

lieu, m. place; au — de, instead

of.

lieue, /. league.

ligne, /. Une.

limbes, tn. pi. limbe, limpide, — , clear.

linge, m. linen, linen clothes.

lire, irr, to read.

lit, m. bed.

littéralement, literally.

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